HESITE
■canin (regardant l'abbé d'un air stupide). — J’ai faim, j’ai bien bim...
l'aise (avec un rire amer). — Par le ciel ! ce fou n’c>l il pas heureux l!f loi qui peut répondre par l'expression d uo appétit phy-ique à une de ers paroles fatales qui -MMitavenl eu moi tout un orage de (lensées acca* toute*?... liais, dis-moi, fou, et cet autre mot ('épouvante-t-il : Dura... Pue?...
i non us (toujours stupide). — J'ai froid, j'ai bien froid. l'amé. — Allons, allons, tu es bien béni du ciel, heureux fou, toi qui pnis on MCI, loi qui n'es plus soumis qu’à des dédis matériel', faciles à satisfaire. Maintenant, avec un toit, de l’eati et du pain, tu vivra* heureux cl longtemps,.. cl plus heureux et plus longtemps que tu n'aurais vécu suis ta folie, car tou mauiiscril t'efll-il été rendu .. le monde erttil é c rempli de la ghirc et de tou nom. lu n‘en aurais pas moins senti ' ni» jour le oéant de b science, et le goulh e de ton âme s'agrandir. Oui. ., car oo dirait que; suivant les lois de b nature physique, plus vous trousei celte âme, plus vous jeter, eu dehors se» facultés les plus liri'lantes, jdu* vous b seule* su dedan» vide, sombre et desséchée. (Ou entend des hommes et des enfants qui cherchent le fou à grands cris; Ils parais* sent. L'abbé *c met à ! écart ) u* cmirrs. — Le Tou ! le fou ! où e»l le fou ? u GAitMca des rots (s'emparant de flumplmisi. — Ah ! ah! le voici, gredin, te voici.... vieille brute! à l'hôpital,..# Ah! lu t'échappes.... ch bien! on rivera les chaînes, vieux chien.
«mines (joyeux, reconnaissant son gardien, fait des gestes qui expriment son conteiilemeui). — Ah! ali ! g,ii ! le mami'crit va avoir chaud! pi! le manuscrit va n'avoir plus faim, plus faim ni suif ! gai ! le manuscrit va avoir à boire et A manger ... gai! gai ! le manuscrit, le vieux manuscrit veut bien rentrer à lu bibliothèque, mais qu'on tvc le batte pas... <pi un ne lui fasse pas de mal... Gai! gai ! il va boire et maugrr. G-«l !...
u gabbiix (enchaînant flnmphhis' . — Oui. oui, gai! sans compter les coups de loucl et la camisole, vieil âne. (Il emmène brutalement Itumin*, et les enfants le suiveul en le couvrant de huée» et déchirant ses bits de papier.)
us «sfa'ts. — Au foui au fou ! oh ! le vilain fou! au l'on ! le vieux fou! (Ilumpliiussort, grave et content, nu milieu des injures et des cris des moqueurs.)
l'abre toujours à l'écart). — Et que l'importent cm Imées cl ces injures, heiin-ux fou ? lu ne les comprends pas. Les coups, lu les oublieras! Tu es tout joyeux, car tu vas retrouver un toit et du pain. . Alors que dirôrrras-iii ? rien... l'avenir sera rb* pour loi., car l'avenir pour toi, c'est l'heure ou tu dors, I heure où lu manges; et taudis que pour moi. poiu moi... (Loug silence.) Aussi envier le fou 1 envier le fou! comme j'ai envié l'honunc ivre... Dieu sans merci, lu te railles bien cruellement de ta créature
b nuit est tout à hit venue. — Peu de temps »prè* ta départ de Rumphiu*, entrent ta lieutenant Jean Thomas et Craèb ta Matai». — Tou* deux *<>nl etnre- Inppta do manteaux et marchent arec précaution. — L'abbé reste caché par un rpai* m imîI d’aloês.
csaeb (à voix basse, an lieutenant). — Holà ! par ici ! par ici ! thonas. — N’arriverons-nous donc jamais dans ce bois maudit? cas». — Ne le maudis pas ; nous y sommes Tiens, lu en vois d'ici la livieic. Mais arrêtons-nous un moment avant de continuer notre mute. Ah çà ! d ta -moi donc nn peu qui lu es. Je l'ai promis de le conduire hors de Vile, et de te mettre sur la côte de Coromandel, au moyen d’un Malivpraw qui in attend à b pointe nord Mais, encore une fois, qui cs-lu : trônas. — Que t'importe?... je veux quitter celle ilc. Je t’ai promis pour salaire cinquante louis d’or, et tu les auras. Tiens, d'ailleurs, les voici d'avance. (Il lui donne une bourse.)
cmi» (la prenant}. — Oui, oui, mais qui es-tu? de qui reçois-je cet argent !
troues. — Mais, toi-même... qui es-tu?
'«u. — Allons, je vu» qu'il faut te donner l'exemple d'uoc noble confiance. Eh bien! moi, je sutaçà cl là, Craèb le coulrcbaudkr, Craèb
le pirate, ou même Craèb l'assassin. Car je t'avouerai franchement qu'au* joiird'hui lu rs en compagnie de Craèb r assassin, et que. comme loi. je lois la ville; oui, un coup de poignard, mie affaire de jalon- le. ou rival préféré, un coup de tète, que sata-jc. une misère. Ainsi, décide-toi à me suivre ou à rester, maintenant que lu me connais.. . comme si tu m'avais pendu.
tromas. — Ainsi, loi, tu es Craèb l'Assassin? chah (aliirtnalivement). — Craèb Cassas* in !... mais foi? mais loi 7 .., TUOhM (I).— Oh! moi... je suis Jean Thomas,.. Jean Thomas... I lion* lléte homme.
crvfb —L'honnête homme!!! Par la sang-dlen, voila qui est étrange! moi Cassas-in. loi Chnuiiéle homme... et nous sommes létiuta, cl noos hjMHH ensemble ’...
tiiomas. — E li ange, en vérité, fort étrange ; mata dis-moi, frere Craèb, le» hommes t abhorrent?
chais. — Je crois bien qn’Hs m’exècrent.
tuomas. — Ils m’execreot aussi, frère... mata loi, pourquoi l’ahbor* rem -ils?
mes. — Mol!... ch! mais, pardieu ! à cause de mes crime', je pense. trônas. — Kt moi à cause de mes vertus.., cimes. — Toujours étrange I
tiiomas — Dis-moi encore, frère, crois* lu en Dieu, Coi? chais (avec un éclat de rire sauvage . — En Dieu? tromas. — Oui... en Dieu?...
moi. — Frère... je crois en b divine Trinité de la Potence, de la Roue et du Fer chaud! et en tous ses Saints, Nosseigneurs les cavaliers de b Maréchaussée. Kt toi, l'homme aux vertus... y nota m, en Dieu?...
tiiomas (riant comme Craèb). — Frere, je crois aux vçrs qui feront chère lie de mon cadjvre.
ch.hi. — En vc«ité, tu ne crois en rieu de plus? tuomas. — JVon, à rien de plu».
cfitiB. — Ali çà ! mai» alors pourquoi diable es-tu donc vertueux, imbécile?...
Thomas. — Franchement... pourquoi je suis vertueux? csAii. — Oui oui, fhncbenicul...
tiiomas. — Ma foi... s’il faut parler franchement... je crois asver. que c'est par haine des homme», car la vertu le* blesse et les Irrite... laudi» que le vice les flatte et les care-re.
chahs. — Ma s moi. je lie les flatte ni ne les caresse... tiiomas. — .Mais toi. frire, tu e* le crime. . et le rrime, comme l'extrême vertu, sont toujours maudits; mois le vice... oli ' le vice est en honneur et crédit.
«au. — Ahi'i nous sommes tous deux alliées; ainsi nous arrivons tou* deux au même hui, mais par divers chemins... toi par la vertu, moi par ta crime... Toujours étrange.
thomas. — Sans doute, frere; et, avouc-le, n'«*t-cc pas bouffon?.., Non* voila Iou» deux abhorrés craints et maudit» des hommes... toi pour tes crimes, moi pour me» vertu»... oui, par l'enfer, cela est bouffon. (Tendant la main à Craèb, I Touche doue la, frere. .
csaeb |so reculant). — Tu rallies tristement, frère l'honnête homme... et je ne sais... mais la vertu m'épouvante plu» que me» crime».
tiiomas. — Et pourquoi ne pu» rai lier, frère?.,. La vie c»l»i follement moqueuse... ma vit: surtout a moi! ma vie! paradoxe eu action, botiffonueiiu lugubre, à faire éclater un damné. Tira», il faut que je leu amuse, mais n'aie pas |MUir figure-toi, frere Craèb, qu'entre autres résultats de ma vertu poussée à lexcè*. j'ai été maudit pr ma mens parce que j'ai dit la vérité en homme dTiouucur et de loyauté! Oui, et uo:h* seuleuieiit à coure de cela, ma mère, une s iuie et religieuse femme, a été obligée de commettre un horrible sacrilège pour piotéger ta 'tae, mai» encore ma uiere est morte... morte, eu détournait! ta» yeux de son fils... Et ce n'est pas tout, frère. Aussi à caore de relie vérité dite, j'ai passé, aux yeux du seul homme qui m’ait jamais tendu une main amie... pour le plus infâme des calomniateur»; et pourtant je ti ét.iis ni infâme ni calomniateur... j’étais rigoureusement lioiuiéie homme... j avais fait mon devoir dTionuétc homme... Que dis-ui de cela, frere Craèb?,..
CRAEB (passant de b milite au mépris). — Je dta, snig-dieu, que tu u 'us que ru que tu méi îles, pour être resté ni »ot jusqu'à tou âge tiiomas. — F.l (u di» bieu vrai. Imiméic Crséb. lu dis bien vrai... craèb. — Mais, vovmis. frère I honnête homme, dta ou |ttsu, au joui dhui. à quel beau dévouement dois-tu l'avantage de te sauver avec un meurtrier?..,
tiiomas. — Aujourd hui... frère?.-.
ra.AKs. — Oui, oui, aujourd'hui, putaqtie lu es obligé de fuir, celle Suis? tuomas. — Oh oui ' forcé, irrésistiblement forcé de fuir... car. jusqu'à présent, vois-lu, frère Craèb, j'avais bien été bai, honni, moqué, mata ia» ouvertement méprisé... lion, pas onveilcrncul... taudis qu'à cette irtirc, c'est bien au grand jour qu'on m’a craché à la face .. C'est cil plein soleil, cette fols, qu'on a écrit en lettre» sanglantes sur muni front : déshonoré • lâche et infâme... car, vota- lu, j'étais olltaicr de b marine du roi de France.
craeh. — Eli bien! on t'a sans doute condamné à mort, ou dégradé* pour avoir sauvé la vie de ton amiral, ou gagné une bataille ?...
(I) Pendinl Inulc cette trône, Tltomas conserve une eiprc*wn de puigniato iront» . Criïb, lui, cil in-ouciaut et railleur.
LA VIGIE DR KOAT-VRN.
THOMAS. — On a fait pis que cela. Craëb, pis que inc condamner à mort : un m'a chassé, igtioniiiticuseituiil chassé, chasse comme un voleur, chassé comme un espion,... parce que je n'ai pas voulu assassiner un enfant de dix-huit ans, mon pauvre Craëb...
craeb. — Toujours étrange ! Nous sommes tous deux infâmes, nous fuyons tous deux b colère et le mépris des hommes, toi. parce que tu n’as pas voulu tuer, cl moi parce que j'ai tué... C'est étrange, frère riionnètc homme, c’est étrange.
tiiomas. — Sans compter, frère l’assassin, qu’il est moins honteux eu* tore d’inspirer la haine que le mépris, et que lu as cet avantage sur moi, car, lof, tu es un meurtrier et l'on le hait ; tandis que moi, je ne suis qu'un lâche, et on mtr méprise; et pourtant, frère,... se dire que si j'avais accepté le cartel qui m’était oiïcrl, nue si j’avais tué cet enfant, et cela m’était aussi facile, vois-tu. que de briser relie hrauchc; et se dire, frère, que si j’avais assassiné cri enfant,,., à l'heure qu'il est je passerais pourtant pour un galant homme, pour un homme d'honneur !
en» tu tse reculant). — Comment?... lu fuis parte que tu as refusé de te battre en duel ! loi, toi, un officier du roi,... ruminent, ce b est vrai ? tu as refusé de le battre en duel?...
tiiomas. — Oui, mais écoule-moi avant de me juger, frère Craëb,.. je ne fuis pas non plus tout à fait un lâche, vois lu,... car j’ai cinq blessures reçues au feu de l'ennemi, là, bien en pleine poitrine. cBABB. —Mail ce duel,... ce duel...
tuomas (avec ironie). — M'v voici, frère, m’y voici;... seulement c’est que je liens â le prouver, à loi, que vraiment je ni* suis pas tout à fait un lâche, car j'ai mi aussi, sans pâlir, bien des tempêtes, frère,... bien d'effrayantes tempêtes, qui mugissaient si haut, que l'immense cri d'angoisse de tout un équipage à l'agonie ne s'entendait pas plus que le faible murmure de l'alcyou I
i haï b (avec impatience). — Mais ce duel!... ce duel !... ce duel! Thomas. — M'y voici, frère, m'y voici: figure-toi donc qu'un jeune créole, un enfantée dix-huit ans, te dis-je, battait cruellement un vieux nègre sur b place ; je lui fis honte de sa cruauté.... il me répondit avec insolence, je me modérai; mon calme l'exaspéra, et enfin cet eufant me frappa, oui. il me frappa, il me donna un soumet sur b joue.
craeb i stupéfait). — A loi? il la donné un souffiel sur b joue, et lu ne le* pas battu contre ce bourgeois, toi,... un officier du roi?...
Thomas. — J'ai juré, â ma mere mourante, de ne jamais tirer l'épée pour une vengeance personnelle,... et je n’ai jamais de ma vie manqué a une parole jurée...
cbaeb. — lltpéte-moi encore une fois que tu as tcnn b parole jurée à ta mère, et que lu ne t'es pas battu, malgré ce soumet,... malgré ce soufflet sur la mue...
thomas. — Non, je ne me suis pas battu...
« ni* (avec méprisi. — Va-t'en, lâche,... va-l'eu,... cherche un autre guide,... vgilâ ton or... (Il jette b bourse aux pieds de Thomas et disparaît dans le bob.)
tiiomas (avec un horrible éclat de rire). Ah! ah!... méprisé aussi par lui,... méprisé par Crach l'assassin!...
A cc moment, le ciel s'illumine au loin de* lueurs de plusieurs tort 1res ; on entend résonner le pas des chevaux et le retentissement d'une voiture. — Le bruit opprochc. — Thomas ae jette è l'écart, «in cAté opposé i celui oâ l'abbé »'e»l tenu pendant celte scène.
Parait un piqueur à dwval; il tient un flambeau. Ce laquais porte un couteau de chasse, veste ci culottes rouges, bottes fortes, chapeau bordé, large habit vert, galonné d'argent sur toutes les tailles. Il entre au galop dans l’avenue terminée par la grille, en annonçant à haute voix : M. le comte! SI. le comte!
Tcu après, on voit arriver avec rapidité une magnifique voiture dorée, à quatre chevaux, i quatre lanternes et à grandes glace*, l'n énorme cocher k moustaches sur le siège, un enfant en postillon, et trois valets de pied derrière, tenant des flambeaux : loua ces gens i la livrée de Henri.
A travers les glaces, et i la lueur des lanternes qui répandent une vive clarté dans la voilure doublée de satin blanc, on voit Henri, toujours beau, calme, épanoui, vêtu d’un splendide Italnl de velours bleu, semé de paillclle* d'or. Il souiil gracieusement à sa femme, dont il serre le» main* avec tendresse. Ina est resplendissante «le diamants, d'amour et de bonheur. La voilure entre par la gnlko et disparaît.
Celte voiture dorée, ces Isquais couverts d’argent et d'écarlate, ces jeunes gens amoureux, souriants, brodés, tout cela a passé comme une vision lumineuse et fantajsliquc, au milieu des ténèbres noires et silencieuses qui entourent h porte de ce parc, au fond duquel est l'habitation que le comte a louée pendant •on séjour i file de France. A la vue du conte, Thomas a’est enfonce pr.'rqw- Umment dans la forêt.
L'abiê (après avoir regardé longtemps du côté où la voilure a disparu; il semble se recueillir; sa voix est brève et stridente, son ton gbcial et résigné). — Et j'ai rencontré sur mon passage un être abruti, encore dégiadc par l ivreuse... et j'ai envié I ivresse cl l'abrutissement de cet homme. Et j’ai rencontré sur mon passage un homme, autrefois l'admira lion des savants, aujourd'hui la risée il l.i victime de scs stupides gardiens, et j'ai envié le sort de ce fou. Et j'ai rencontré sur mon passage deux alitées.. . les deux extrémités opposées de la chaîne du bien et du mal, fuyant tous deux la société irritée, parce fine ftm fa bail le mal, et que l'autre voulait empêcher le ni3l. Et j'ai envié le sort de ces deux athées, qui ont au moins une foi matérielle: l'un au bien, Vautre au mal, mais au bien et au mal en action, et dégagés des uuuges obscurs d'une vaine métaphysique... oui, j’ai envié le positif des
pensées tic ces deux hommes. El j’ai rencontré sur mon passage un homme dont k caractère corrompu, vain et personnel, ne valait pas même la franche brutalité du matelot, le passé studieux et odieusement égoïste du fou, l’effirayanle énergie du meurtrier, ou la vertu farouche de l'athée, C(l IM mot, un orgueilleux soigneur, véritable type de la médiocrité d'esprit, qui s'arrête aux surfaces mobiles et brillantes; véritable type du vice insolent et lâche qui, sachant à fond son code social, calcule jusqu'à quel point il pourra semontrer impunément infime, cl qu'on appelle héros de courage et d'honneur, parce q«e, dix fois par an, il conservera, en face d'un canon ou d'une épée, l'insouciance facile et pns-ivc d'un soldat. El j'ai envié aussi cc type de honte, de sottise cl de lâcheté... qui, |K»r cela même qu’il est égoïste cl médiocre, réunit en lui tous les germes de ce que la masse des hommes appelle le bonheur sur la terre.
Oui, cela est vrai, pourtant!... cela est vrai ! cet homme est heureux, le seul véritablement heureux... car, après son ivresse, k matelot sc réveillera, 1c feu sentira le louet, le meurtrier craindra la potence, l'athée sera banni du monde, parce qu'il n'aura voulu être ni homicide, ni parjure. Tandis que ce seigneur sera heureux... heureux ! parce que lui n’aura lieu poussé à l’excès, ni scknce, ni ivresse, ni meurtre, ni parjure, ni vertu, ni athéisme, ni croyance : parce que de tout il aura usé un peu cl à point... El aussi, lui, ést-il le sage qui jouait placidement du parfum des fleurs. Tandis que moi, je suislelou qui creuse la racine amère que la nature elle-même dérobe à nos yeux. Oui... oui. . il est le sage... car il joütt.
Ainsi donc... moi !... j’envie ce misérable et vulgaire don Juan, comme j’ai envié l'homme ivre, l'assassin et l'alliée ! parce qu'au moins I homme ivre croit â l'ivresse, le fou â sa folie, le meurtrier au meurtre, l'athée à l'athéisme, le don Juan au donjuanisme.... et qu'une foi, telle qu'elle soit, donne un but â la vie... Taudis que mol, je n ai plus de but dans le monde... Tandis que moi, je n'en aurai jamais... puisque Dieu sc retire de moi... puisque je ne puis parvenir â le comprendre tel que la foi l'enseigne. occupé de sa créature ; puisquenfin je su» trop haut placé par V intelligence cl par li: cœur pour essayer encore de ces existences materielles ou IiodIcuscs qui viennent de s’étaler à mes veux, et dont j’ai autrefois reconnu la vanité. 0 loi ! Dieu qui m'entends peut-être. . ce n'est point ici un blasphème .. une impiété .. car, ainsi que tu 1e disais, ê mon père! la foi est, je le rois un sens réservé aux seuls élus; lu ne peux doue être irrité, mon Dieu... si cc sens me mauque, puisque c’est toi seul qui peux le donner, et que tu me k refuses...
Oui, en vérité, si j'avais en moi le moindre germe de ce sens, il se serait révélé pendant ces trois années d'une vie religieuse, humble, sainte, dévouée et irréprochable... Tu le sais, 6 mon ütexi !... mais je n’ai rien senti... mais je ne sens rien... mais rien, rien... même en ce moment suprême où je prends la résolution calme et raisonnée de mettre fin à ma vie. (Il s’agenouille... Long silence... Il sc relève.)
Tu 1e vois bien, mon Dieu, lu le vois bien : si tu t'intéressais à la créature, par un signe, par une impression que tu éveillerais eu clic, lu l'empêcherais de commettre ce crime peut-être grand à les yeux. Mais non, rien, rien... AUuus, décidément, l’homme est ici-bas dans le monde, ce que le monde est lui-même dans le moude des mondes... tout et rien... Tout, si l’on regarde au-dessous de lui... rien, si l'on regarde au-dessus... Oui, l'homme est un anucau collectivement nécessaire de celle grande cbainc qui commente aux êtres anuités et finit aux matières inertes, aussi nécessaire pour l'harmonie générale de notre globe ti'iin polype ou qu'un moucheron... et aussi imperceptible, aussi iuifTérent aux yeux du moteur mystérkux, qu’un ciron ou qu’une planète... Allons, allons, tout est fini, tout est bien fini... oui, bien fini... J'ai essaye de tout, j'ai vu et retourné la vie sous toutes scs faces : depuis la spéculation de la science jusqu'aux plaisirs grossiers, depuis b poésie jusqu'à l'algèhrc. depuis l'espoir jusqu'au désespoir, depuis le doute jusqu'à la volonté de croire... Je lie trouve rien... rien... encore une fois rien... Dieu se relire de moi... Eh bien donc! c’est à moi d'aller à lui ou au néant. 0 mou père!... (il sort à pas lents.)
LIVSE HUITIÈME.
CHAHTHE IY.
l'tKTUTUl.
1*3 scène que nous allons décrire sc passait dans les derniers jours (ta mois d’oc'.obre 1795, à Scring.tpalnam, capitale du royaume de Mysore,
LA VJGIK. DE KOATVEN.
in des plu* vastes empires des Indes orientales, alors sons ta domina- Uoü du sultan Tippoo-daêb, i|ui succédait à sou père Hider-Alv, morl eu 1782. Han* la partie liasse de la ville, et située sur les bords riants d uo des bras de là rivière qui l'entoure, on voyait s’élever, au bout d'une rue déserte, une assez jolie niaisou. peinte de couleurs jaune et rouge, avec de grandes fenêtres de bois d'arak, et leurs stores de joncs verts qui remplaçaient les vitres. Au dehors d'une de ces croisées flot- Uit un énorme drapeau tricolore, doot la hampe était surmontée d’un bonnet rouge.
Liutérieur de celle habitation offrait un coup d’œil fort animé; quatre esclaves, occupés, sous les yeux de leur patron, à mettre en ordre la plus commode, la plus fraîche et la plus spacieuse pièce de Celte demeure, allaient et venaient d'un air trîvafbirc. Ces esclaves au teiut culrré. codais d'un petit turban bleu, étaient vêtus d'une tunique de colon blanc très-courte, serrée aux hanches par une ceinture, de sorte qu'on voyait nus leurs bras, leurs jambes et leurs pieds bru us. qu'ils avaient couverts d'anneaux d'ar gent ou de corail, selon b mode hindoue. Le maître stimulait b paresse tout indicuue de scs domestique*, et se donuait lui-même beaucoup du peine pour faire apporter ici son meilleur duait, b sou lit le plu* moelleux avec sa légère moustiquiere, ou serrait loi-niéiue les stores des croisées, aliu que le moindre rayon de soleil ne pénétrai pas dans cet appartement.
Cet homme (je voulais dire ce citoyen) portait une simple carmagnole ou veste bleue, un large pantalon bbuc et un immense bonnet rouge, orné d'uoe non moins immeuse cocarde tricolore. Ce citoyen D étail pat poudré ; ses cheveux gris, assez longs par derrière. Huilaient sur tes épaules et laissaient à découvert un crâue lisse, blanc, mais fort étroit; somme toute, l'extérieur de ce citoyen ofTrait un singulier mélauge de sottise, de sufUsance et de bonhomie ; ce citoyen était eu un mut notre ancien eompaguou, le docteur Cédéon, alors président du club des Jacobins et|Amis de b liberté, qui (tarissait à Seriiigapalnain ( I ), au centre et au cœur d'un empire régi par le despotisme le plus brutal et le plus iuiqucmeul absolu.
Après b paix de 17 82, le docteur avait quitté b marine royale, et sciait établi chirurgien, d'abord à l'Ile de France, puis, plus tard, à Seriugapalnam. Lors des années 90, 91 et 92, son iiilluence politique sur 1rs Français qui habitaient celle vide avait été assez puissante pour le porter à b présidence de ce club qui, heureusement, ne rivalisait que de ridicule et d’absurdité avec les assemblées les plus démocratiques de France. L hôte que le docteur attendait avec tant d'impatience, et pour lequel il déployait ce luxe de prévenantes attentions, u était autre que $oq ami lex-lieuleuant Jean Thomas, alors représentant du peuple de Hic de France, et cuvoyé près du sultan par le gouverneur de celle possession.
Quoique l’alteuiioo de l'excellent docteur fût partagée entre les soins qu'il donnait à la couforlabililé de l'appartement de son ami et b lédacflou d'un dUcours qu'il devait prononcer le lendemaiu en offrant au miIuu Tipooo-Saéb le litre de citoyen et de membre honoraire de b soticlc des Jacobins et Amis de b liberté (2) ; malgré ces graves préoccupations, dis-je, le docteur trouvait encore le moyen, en allant et vêtu ui.de don ucr à son esclave favori Mah'é les détails les plus circonstanciés sur I hôte qu'il attendait ; et Mah'é. avec son calme et son impassibilité indienne, se contentait de baisser la tête eu manière d'assentiment à tout ce que disait son maiirc, de façon que ce dialogue pouvait passer pour un monologue.
— Tu vas voir, Mah'é, disait donc le docteur, lu vas voir ce qu’on apficllc un lier homme dans mon aiui Thomas... Diable de Thomas!... Je vais le trouver vieilli, changé, cassé, car voilà biculôt ouzo ans que nous uc nous sommes vus... et le temps ne nous rajeunit pas... Eh f eh!... ça lui fait quelque part ses quarante à quarante-cinq aus;... mais il ue sera pas changé quant au moral,... toujours le même, j'en suis sûr. Figure-toi, Mah’é, que lu vas voir aussi dans mon ami Thomas un lion déchaîné contre les rois, un furieux contre les aristocrates cl coulrc le luxe ;... c'est, en un mot, ce que nous appelons, nous autres Européens civilisés, un véritable sans-culotte, un pur sans-culotte; d'autant plus, Mali é, qu’on ne pouvait pas lui refuser, à ce cher ami, d'élrc déjà extrêmement malpropre avant que b malpropreté ne fût devenue civique ci politique... C'est 1a vérité, Mah'é, il y a quinze ou seize ans que cet homme -la sentait déjà furieusement b révolution;... aussi, au jour d'aujourd'hui,.-, sarpejeu, Mah'é ! ça doit faire un fameux patriote ;... mais je ne sais pourquoi il m’impose toujours, et c'est une bêtise, car uiüu m linleuant nous voilà tous égaux, c'est à-dire,... tous égaux, bien eutcudu que je ne parle* pas de vous autres esclaves, mais de nouB autres hommes ; enfin, voila les homme* tous égaux, à cette heure. Eh bien ! c'est égal, Thomas me trouble ; c est quaussi il est si rigoriste, si bruial, si attaché à ses promesses : témoin ce duel qu'il a refusé dans le temps, et pour lequel il a été obligé de quitter son corps... Diable de Thomas! voilà un fameux Brolus!... Vois-tu, Mah'é. nous autres Européen» civilisé»* uous appelons un Brutus... un enragé qui étranglerait pere, mère, enfants, famille, pays, tout enfin, tout, pour b gloire de faire triompher la liberté, l égalité ou la morl ( l'excellent et mofTeosif docteur ne séparait jamais ce» trois mots les uns des autres). Oui, oui, u, c'est un saus-peur que Thomas; aussi, entre nous, Mah'é, je serais
(1-3 Voir A la fui Im Pièce* jurttficaUves.
bien aine qu’il m'accompagnât demain ebez le sultan, et que noos pussions faire notre présentation du même coup. Ce n'est pas que j’aie peur du sultan, non. Mah'é, je n'ai pas peur.
— Il faut avoir peur du tigre, maître, dit celle fois Mah'é à voix basso et craintive, le tigre a grifies et dents.
— A la tanne heure; nuis lu sais bien que tous les hommes étant maintenant égaux, ce u'est pardieu pas le président du club des Jacobins qui aura peur des griffes de cc que lu appelles le tigre, d'autant plug qu’au contraire, dan* ces sortes «le réceptions, le roi ou le sultan donne quelquefois une superbe tabatière à l’orateur; cl tu conçois, Mah’é, que...
Ici le monologue du docteur fut interrompu par l'arrivée d’un riche palanquin porté par de* péons (ou porteurs) eu livrée, qui s'arrêtèrent devant b porte. Lédéon descendit à b haie et arriva comme Jean Thomas sautait fort lestement de cette douce cl moelleuse litière. Les deux amis s’embrasscreul d'abord avec effusion ; mais, lorsque après ces premiers épanchements de tendresse le docteur eut le loisir d’examiner so* hâte, U ne put reveuir de la surprise presque stupéfiante qu'il éprouvait, lui qui s'attendait à trouver dans Thomas un vrai type de ces démocrates cyniaucs qui étalaient vaniteusement leur saleté. Célait un fait purement physique ,et rien pourtant D étail plus moralement significatif que l'incroyable changement survenu dans I extérieur de Jean Thomas.
En effet, je ne sais quel air de recherche ci de fête brillait maintenant dans b toilette, aolr elois si sordide et si négligée, de l'cx-lieutcnant de la Sylphide. Jean Thomas ne paraissait pas avoir vieilli, seulement ses traits semblaient beaucoup plu* bruns; car ses cheveux, que jadis il couvrait à pci tu*, d'une légère cl indispensable couche de poudre, étaient surchargé* de celle parure aristocratique, quoique alors on b proscrivit eo France. Jean Thomas portail un éUgant habit bien richement galonné, avec un chapeau bordé, surmonté d uo ondoyant panache tricolore ; puis une brge écharoc, tricolore aussi, supportait un sabre maléfique, dont le fourreau d'or ciselé ressortait sur un pantalon de tricot e soie blaucbe à demi caché par les revers jaunes de ses bottes noire» et luisante*, qui lui venaient à peine au mollet, selon b mode du temps. Scs mains rudes cl calleuses, jadis toujours nues, étaient couvertes de gant* de peau de daim très-étroits, et un col de batiste de b pins ébloui*santo blancheur faisait ressortir les tons brun* de h figure orgueilleuse et satisfaite du nouveau représentai»! du peuple.
Mais, pendant que le docteur et son ami s'accoudent à une table fort convenablement servie, nous allons lâcher d’expUqui r cette nouvelle phase de la vie de l’ex- lieutenant de» vaisseaux du roi. Ou se souvient qu’après avoir refusé de se battre en duel avec un gardc-niariue, Jean Thomas lut abandonné de Craéb l'assassin, qui, par utte singulière religion de potDt d'honneur, ne voulut pas même, à prix d'argent, conduire l'cx-lieutcnant hors de l’Ile de France. Muis Jean Thomas, trouvant facilement un guide moins scrupuleux que Craéb, quitta l'Ile, et, une foi» arrivé sur la "côte de Coromandel, il acheta une case* deux eschves, et se mit à vivre eu solitaire.
Dès qu'il fut seul et séparé du monde, du monde qu'il continuait à exécrer de toute* les forces de son euvie haineuse et concentrée; dès qu'il fut seul, Thomas se prit à profondément réfléchir sur les derniers temps de sa vie. Car le souvenir de sa bizarre aveutnre avec Cr.icb l’impressionnait d’autant plus que, dans ce jour fatal, l’étraugc arrivée de Henri avait, par un contraste éeblunt, résumé, pour ainsi dire, les résultats vivement tranché* de l'existence du comte et de b sienne.
En cfTel, d'un côté, lui, Jean Thomas, pur, loyal, rigoureusement Irréprochable, et pourtant chassé de son corps avec ignominie, et pourtant méprisé, même par un assassin, parce que lui, Thomas, est resté fidèle à une promesse jurée à sa mère, et n’a nas voulu commettre lâchement uu homicide... et, de l'autre, le comte de Vaudrey, égoïste, corrompu, menteur, vicieox. et pourtant toujours heureux, et pourtant toujours entouré de respect, dhonneurs et décbt ; le comte de Vaudrey, enfin, devant au vice tout le bonheur que b vertu semblait promettre à Jean Thomas : n’est-ce pas uuc de ce» fixons frappantes que le sort donne si souvent aux hommes, comme pour leur montrer, par les amères et décevantes pensées qu elles soulèvent, tout ce qu'on peut attendre de consobtion d'une croyance à un monde meilleur?
Mais, au lieu de penser à un autre monde auquel il ue croyait pas, Jean Thomas en vint, loi, à se demander à quoi lui avait servi' ici-bas, et pour sou propre bonheur, cette affection d’une implacable vertu poussée à l'excès, et se répondit : A rien. Mais il se demanda aussi vainement ce qu'il avait perdu à ce rigorisme outré, lui, plébéien, que sa naissance refoulait de toute façon dans une classe obscure; lui qui, d'aillcur», à cause de son extérieur et de se» habitudes, et des exigence» sociales de cette époque si élégante et si polie, n'aurait pas même pu pbcer cl utiliser ses vices, s'il était parveou à en avoir; car ils eussent certainement été aussi insociables que ses vert»». Au résumé, si Jean Thomas, dans la solitude, ne résolut pas ici ces questions d’une manière fort concluante pour sa position actuelle, il les avait soulevées, et c elait déjà beaucoup ; car ce* pensées préparaient, pour ain-i dire, le sol où devaient germer les principes d une vie toute nouvelle ponr lui. *
Par le plus grand des hasards, en 90, il apprit la révolution de 89 et scs suites, le» prétentions réalisées du tiers-état, l'anéantissement des privilèges de la noblesse, et la proclamation des droits du peuple son-
LA VIGIE DE KO AT- VEN
verain. Or, du moment où Jwn Thomas s'aperçut «pic la société s'était râpe lissce à sa taille, et que, vicieux ou «criiicax. il pourrait y jouer un rôle avantageux, son rigorisme s'affaiblit *<ngi>ln-r«*meul, il sc sentit tout disposé à faire des concessions, cl sa misanthropie cessa tout à coup. Kl eu cela, Jeau Thomas ressemblait fin i à ces femme* ara» riâtres, qui. n'ayant pas d’antre vertu que leur laideur, sont nè»-d«*- |K)*ccs à faire bon marelle de leurs principes, si clics rencontrent on malheureux a»sr* dévoue à Satan pour lui gagocr de pareilles aines.
Aussi, du moment où Jean Thomas sc vit membre de cette souveraineté populaire qui, à son tour. sc faisait la télé de la nation. qui h ailribuait les prérogatives de la noblesse et de la royauté, il se sentit doucemeut cha ouille par des idées toutes patriciennes, et prit rang dans celle aristocratie en haillons avec autant d'orgueil eide vanité qu'un uouveau pair revêt son premier manteau «ITicnniiie. De ce moment donc. J«au f bornas vit clair doux son âme... de ce moment, il s'aperçut enfin que sa haine violente des privilèges n'était autre chose que son envie démesurée des privilèges. Aussi, une fois que son aiuhitiou trouva jour à percer parmi les débris de celle grande société, celle ambition llorit, viv.ice et drue... comnu* ces p Imites parasites et grimpantes qui puus* seul sur les ruines des vieux monument». Il snpciçut aussi que ce rigorisme implacable et brouchc, que cette intolérance cruelle, qui est a la vertu ce que la superstition lanalique C»l à la religion: que ce rigorisme outre, dis-je, avait encore sa source dans l'âcrelé de sa haine euv ie use t outre tout ce qui lui était supérieur, de sa haine qui avait aigri et vicié ce qu il y avait même de pur dans sou caractère droit, quoique brutal ; cl qu colin il défendait les bonnes mœurs. peut-être plus par dépii, par orgueil, par colere ci par nécessité, que dans le but toiicliant de rendre Ira homme* meilleurs cl plus heureux.
lorsque Jean TUuniss fut |io-.iliveniciil instruit de la mardie des affaires politiques en Europe, il vendit >a ca.sc. scs deux esclaves, et revint à Hic de France, qui, ayaut suivi le mouvement de la me ropolc, ét.iit alors soumise aux lois révolutionnaires. Il fut facile à Jean Thomas de n'offrir comme une victime de l'ancien régime, et de réclamer sou grade;... mais, comme il craignait qu'on uc lui rappelât son relus de duel avec le jeunu créole, aliu de se réhabiliter dan* l'opinion, il chercha de mauvaises querelle» à de pauvres diables qui n'eu pouvaient mais, lua on blessa quelques uns de ces malheureux eu combat singulier, et cl la ça ainsi la fâcheuse impression de sou aucieune aventure.
Il est vrai qu'amsi Jean Thomas parjurait un peu la promesse solennelle faite à sa mere ; mais, nous I avons dit, une nouvelle existence commençait pour le puil-fils du vendeur de poisson sur le port : il avait bien pu sacrifier a une foi jurée à sa mêro le point d honneur, son grade, son repos : niais c'est folie ou ignorance du cœur de l'homme de penser qu’il y sacrifierait sou ambition, et I espoir presque certain do jou r de ces privilèges qu'il avait autrefois envié» avec laut d'amertume... et d'être çrand seigneur à sou tour, courtisan à son tour. Oui, grand seigneur ! oui, courtisan... puisque le peuple se faisait patricien, cl que pour compter les d* grés uc celle noblesse il fallait descendre au lieu de mouler, pui -qu'il y avait aulaul de profitable orgueil à sc dire pelil-iils d'un marchand de poisson qu'il y cii avait eu devant à sc dire petit-fils d un duc et pair. Thomas n'élait-ildonc pas très-haut et Uès-puissaiit seigneur dans cetto aristocratie de roture, puivqiic. suivant la parole du maitre, les derniers éiuicnl les premiers? Thoinus Il 'était-il pas aussi représentant du peuple, ambassadeur, courtisan du
iple, cuÜu, puisqu'il disait : U rsuru, nos Nvitaa ! avec autant do té qu'un Mmilniorency aurait dit : La soi, nos luirai.
Encore une fois, c était tout un. aussi Jean Thomas, qui oe manquait ni de sens, ni d'adresse. ni de ruse, s'étaul (ait nommer représentant du peuple à 1 Ile de France, fut en outre envoyé près du sulhm Tippoo- Saéb, pour putter dos dépêches du gouvernement de la colunie au sujet d'une alliance offensive et défensive «moire les Anglais. Outre ccs avantages qui satisfaisaient sou orgueil, Thomas, s'étant l'ait adjuger û vil prix quelques propriétés confisquée», avait jeté les premiers fondements d une fort jolie foi tune.
Or, des que Thomas se vit représentant, envoyé du peuple, cette soif d'honneurs, cette ambitiuu sourde, qui l'avait si longtemps consumé, se développa on lui avec une violence incroyable. Il voulut alors teuir sou rang, son étui, non pour lui, le digne hommr, mais pour scs mandataires. Il s'obligea de convenir lui-même que Jcnu Thomas, obscur lieutenant de vaisseau, pouvait bien être d'un cynisme sordide ; mais que le citoyen Jean Thomas, euvoyé du peuple-roi. devait donner une haute et noble idée du souveraiu qu'il représentait : aussi se fit-il largement payer de scs font lions, cl commença-t-il par afficher une espece de luxe qui contrastait singulièrement avec son ancien mépris pour toutes les vaille» de l'orgueil.
Après tout, la conduite de Jean Thomas était logique et conséquente avec l'organisation murale de l'homme, qui, surtout en fait de privilèges, de titres cl d'honneurs, ne déprivc presque jamais que ce qu'il meurt d’eovie de posséder. C'est u ailleurs, en raccourci, l'histoire passée, présente et future de tous ceux qui font ou pi olileut des révolutions. A uuc aristocratie clfacéc succédera toujours une aristocratie. Les plus implacables ttivclcurs de tou» les temps n'ont jamais pen-é au peuple que comme levier pour détruire, car ces honnêtes gens n Oui voulu abattre et faire lubie rase de» privilèges et des sommité» existantes, que pour bâtir à leur tou*- et a leur profit, sur ce plau libre et
nivelé, leur petit édifice aristocratique, qui. à son tour, subit le sort commun, que f édifice s'appelle empire, république, directoire, royaume ou cumulai. Tout ce que la masse payant' 1 cl sensée de la nation gagne à ces belles d grandes réédllicatloti» sur de larges bases (cuiiuni- il* ( p. KM saus rire), c'est de penser avec eflroi que chacun, à sou unir, a le droit «le vouloir jouer à l'architecte, c'est de payer la main-d'uNivre, c'est «le redorer « h «que couronne, d habiller à neuf quelques gredins en guciiitlcs, et de soûler la canaille pour pendre la cr cilla iHere du nouvel édifice social à large* bases, comme dis«‘ut les bonnes gens.
Jean Thomas avait doue en lui ce que l'inoonilnablc majorité «les hommes ont en eux : un profond sentiment d'orgueil et de platitude, joint à lin instinct fout oii»*i profond d insolence et de smi'iie. A espece», Il faut uu souverain à daller lâehemenl, peuple ou rai, peu importe, mais il faut aussi des inférieur à croiser. Il font pouvoir dire, tnou maître, mais aussi, m«-s créatures ; recevoir uni* gourmadt' d'en haut, mai» eu rendre dix eu bas. Murs on vit joyeux, guoflé, rumen!, et I mi fait licremeui sonner ses sotinctl«*s.
Nous avons par lé de l'étonnement du bon docteur à l'aspect de Jcnti Thomas, pre>qoe transformé en muscadin. Ile lut bien autre clwse a pré» deux lieuses d entretien, car b conversation n'avait pa» uu iu»ianl l«ngui entre les deux eompagmHis. Leur repas termine, ils en élaieut alors au hoiikn, et chacun d eux, renversé sur un divan moelleux, fanait avec délices ce tabac doux <‘l parfumé... Quelques bouteilles d'uu tre— excellent et tres-iieux vin de Bordeaux soigucmeinent conservé parle docteur avaieut de plu» monté l eulri lieu sur le Ion de framTdsc cl «le usiivefé qui devait d'ailleurs exister entre d'aussi anciens amis.
— fallait ,. Il est parfait, tou bord'*aux. dit Thomas en savourant avec uuc sensualité peut-être p«ilitique le lx»n«|ii«rt de ce vin cunlcu. «le rubis, il est parfait, et je uc me rappelle en avoir bu d'au*»! huit «pic chez notre aodeu cuminandaiit le...
— Ali ! chez le montre, interrompit le docteur, qui, ou le voit, se souvenait du temps jadis.
— Chez M. le comte de Yaudrcy, répondit Thomas en prononçant presque avec complaisance ce titre aristocratique qui autrefois IVu>jtérail si furt.
A ce* mots de M. le comte, le citoyen Gedéon, craignant de se vnir compromis dans sa réputation ü«i pairiote, dit à voix liasse r — A Boni doue, farceur de Thomas ! c'est du ciloycu Vaudrcy que tu veux parler ? de cel iufame aristocrate... de..
Mai* Thomas liuii-uuui les épaul«*s d'un air de dédain : — l«éilé«»ti, mou ami, vous uc seras jamais qu'une bêle ! Vous prononce/ ce mut aréioer.ile comme si vous disiez gonj.it. et c'est tout le contraire... Uu bander coutre h» aristocrates, c'est bon nu club ou sur la hume : mai», après Unit, uu litre c»l uu litre, cl m.i foi. pubqim je tien» huit à ce qu’un m'apiN-llc citoyen envoyé ou amlia-sadcur, ou peut bien jppcler M. de Vaudrey M. lu comte... Il but l'égalité pour tous. Gédeoo, c'est la loi, l'égalité pour les litres comme pour lo Ivstc.
Gé icoii élan confondu ; aiisri, pour fâcher «le sc fixer tout à fait sur le nouvel être de sou aiui, il lui dit : — Ali çâ ! liens, je t'avouerai vucure une cho«e. Thomas, c'est que j’ai été lïiriciisimuiil étonné de te voir arriver dau* uu beau palanquin, loi qui AUtrefoii le nmipui» tant de la voiture du comte de Vaudrcy, puisque (u crois qu'un peut dite k comte.
Jean Thomas, prenant alors uu air d'imporinin c mystérieuse et de componction, répondit au docteur ; — Eutie nous, je t avouerai que <c luxe uic pèse, que ce luxe m’est odieux... Aussi, crois-moi, Getlcou il faut que je soi* soumis à de bicu hautes considérations politii|uc<, tonte* daus l'intérêt du pays, pour que je consente à me laisser ain»i noficli.ilamnicul porter, honteusement porter par des homme» comme pur des bête* de somme... Car enliu les péons qui me poitcul sont des hommes, Gedéon, ce sont des hommes emmne nous.
— G'est û-dire co sont des esebves, poi-iju an les achète, repiit Gédéoo
— Sons doute, phvsiqm nient parlant, Gedéon. ce soin des esebves. puisqu'on les aclièlc pour sertir et «pTiU servent, je le sais bien, puisque j eu ai cinq ; mat» moralement, mais politimiemeiit, G«>dé«in. ce sont toujours des hommes, il lie faut pas s'écarter de là... c’osl un carartme indéicbile, politique et sacré, «|u'il est iin|Mi*»ib!e de leur ôter. Il vrai <|ue ça ne le» empêche pas de porter le» palanquins et «le recevoir le fouet ; mais c est égal, poliliqueuieui ce sont toujours des homme»
— Oh I alors, Thouijs, je suis de pin avis: *i ça ne les einpêrlie |u* d'étre tout de même esclaves, à b lionne heure, parce qu un esclave vous revient encore à quinze cents livre». Mais, dis moi doue, TfMXii.i*. la place d'envoyé auprès du sultan ne te rap|Kirtc rien? tes fonrt!uiii sont gratuites comme les mieiincs, je suppose? car, comme tu dirais auirelob, tout pour le pays, rien pour moi.
— Mon ambassade, Gedéon, mon ambassade mu rapporte dix mille livres laucienne inounab). sans compter les frais de voyage.
— Ab çâ! mai» autteloi» lu criais tant contre cc que nous ap|H.Tu>:i* les salariés qui dévoraient b substance du |>cupk'.
— Mais est-oe que tu crois. Gédéou, que comme citoyen je ih' gém» pas aujourd’hui bien plus que loi de me voir dans la dure UCCMsilc po~ Inique de recevoir tui© somme au»si énorme? Mais dans le» circonstances où nous sommes, mais dans b po>ilion toute spéciale, Itmic particulière où &e trouve le paya, ce-b-uc peut-êiru-an-iic-iiicui, J-t
LA VIGIE DE K.OAT-VEN
Thonm eu scandant ces mots. Puis, prenant un air extraordiuairemeul diplomatique, il rë|téla encore : Ceda-no-pou-vait-êlre-au-lro-incul.
De sorte que le docteur, supposant que le saint de la Franco mî li misait étroitement lié aux apitoinlemcni» de son ami, n insista pas, et lui dit : — Tiens, entre nous, Thomas, ce qui ut élounc eu cure le plus dans tout ça, par exemple, c'est de te voir si bien mis, si bien attifé, toi qui te mouiiais tant de notre ancien cutninaudaui, que ta appelais une demoiselle.
— Quaul à cette vaine parure, Gédéon, tu m’en vois honteux, et j'en rougis, ma parole d'honneur, j'en rougis ; mais cette même nécessité politique, qui m’impose déjà tant de sacrifices, m'impose encore celuici, et je le subis. Gédéon, je te subis : plaiiis-moi, mon pauvre Gédéon.
— Éb bien I Thomas, que je sois pendu si je me doutais qu'il y eût de b politique jusque dans les revers de tes bottes.
— Et c’est comme cela, Gédéon, et II n’y a rien à négliger en politique, rien à négliger: c’est comme à l'Ile de France, j’ai une assez bonne maison, et même, si tu veux, j'ai ce qu'on appelle les douceurs de la vie ; car, étant fonctionnaire public, et pour donner l'exemple, j’ai dû acheter presque pour rien les terres de quelques colons émigrés... Eh hieu ! crots*tu donc que tout ça soit pour mol, que j'aie cela pour ma satisfaction à moi, à moi Jeau Thomas, l ofllcicr bien?.» mais pas du tout, je suis toujours le même, moi, haïssant le luxe et la vanité du rang: mais je suis forcé de m'avouer une chose, c'est qu'anjonrd'biii c’est le tour du peuple, n'est-ce pas, à avoir la prééminence partout?... Eh bien! si ceux
ul représentent ce peuple ont l’air de gueux et de misérables, quelle iable d’idée vcux-iu qu’ou ail du peuple?... Encore une fois. Géd.-ou, I crois-moi. je suis plus à plaindre qu'à envier, mais je sais me sacrilicr I anx exigences politiques du moment.
Ou voit que ce nmt politiq-e était, comme d'habitude, un mot magique, un talisman, qui changeait eu dévouement an pays tout ce qu’il y avait de lâche et de misérable dans l'apostasie morale de Jean Thomas. Ce mot poliiiifue masquait, pour ainsi dire, la tran-iiion d un caractère jadis haineux, farouche et brutal, mais au inoius d'une pureté et d'une franchise rares, à on caractère ambitieux, plat, vulgaiie et vaniteux laj naïf docteur tomlra aussi sous le charme du mol magique, et considéra sou ami comme une victime des exigences politique» du moment.
— Abçà, reprit Thomas, c’est demain que je dois remettre au sultan mes lettre» du gouverneur de l'Ut! de France; et je voudrai» bien m’arranger une petite suite un peu convenable». Voyous. J'ai d'abord mes péous, auxquels j'ai fait faire une e»pèce de livrée de fantaisie.
— Une livrée ! Thomas, une livrée ! s’écria le docteur slup. fait eu joignant les mains.
— Oui. nue livrée, dit Thomas en souriant d’un air mystérieux, cela félonne?.,. mais lu n’es pas dans le secret do mes instruct on», et je ue puis feu dire davantage; j’ai donc mes péons, puis mou secrétaire, que /ai laissé en bat.
— Ab! mou Dieu! et moi qui n’v pensais pas, Thomas, à ton secrétaire, moi qui ai oublié de le taire monter ici pour dîner avec nous!
— Mou secrétaire, dîner avec nous ! dit Thomas avec suflisaatv, allons donc, tu u’y songe* pas, mon cher; mais, pour en revenir à ma »uiiu, ce secrétaire passera pour mon aide de camp, et (mis apres...
— Eh bien! après, reprit Gédéon saisissant avec empresse ureul l'occasion qui solîrait à lui je dois présenter demain au sultan les mettables de notre club, et lui offrir lo litre de citoyen, avec uu bonnet ronge, comme emblème de liberté, d 'égalité ou la mort.
— Au •milan, le litre de citoyeu et uu bouuet rouge ! s'écria Thomas qui croyait avoir mal euleudu.
— Sans doute, sans doute : vois-tu, Thomas, c’est une idée que nous avons eue au club, ou plutôt que j'ai eue; ça donne du relief et s'a ne fait pas de mal, quand ou lit sur le procès-verbal de uo» séances : « Société des Jacobius et Auiis de la liberté: mort aux tyrans, etc- Le citoyeu sultan Tippoo-âaëb a été élu membre à l'unanimité, etc... » Tu suris bien que c'est toujours flatteur d'avoir uu prince qui a le rang d’empereur dans une société d'égalité eide fraternité comme la nôtre. El puis, connue c'est moi qui, en qualité de président, porterai la parule, le sultan me donnera peut-être une tabatière enrichie de diainauls, et...
— MaisquVst-ce que ça peut avoir de commua avec ma présentation? demanda 'I boutas . qui sentait louie l'absurdité de la délitât cite du docteur, ruais qui ne voulait pas l'eu détourner avant de savoir si elle uc lui serait pas profitable.
— Cela peut avoir de commun, reprit Gédéon. que, si lu voulais, nous foi ions d imc pierre deux coups ; que uotre club et moi nous te servilions rumine qui dirait de cortège, cl que ça le douucrail uu certain air.
— Mais j'approuve assez tou idée. Ah çà ! tuais commcul t’habille— r as-tu?
— Eu carmagnole, comme mo voilà.
— Mais tu auras l'air d'un pleutre.
— Thomas, la carmagnole est le costume de tout bon citoyeu, de tout bon patriote, cl même, à la rigueur, le puutalou est de trop, cJr les sans-culotte*...
— Allons, lais-loi donc, Gédéon, ne parle pis ainsi; fais plutôt comme mol iiii sacrifice tout politique. N'as-lu pas ton ancien uniforme de la
marine ?
— Ali ! pardieu, il cs< là dans un coiu, oublié, tua foi, depuis bien longtemps. .
— Ce sera parfait. Vous serez tous deux en uniforme, loi et mon secrétaire. Car il a aussi un uuiforine de làiilabie. Vous vous tiendrez derrière moi, cl derrière vou» se tiendront les membres de tou club. C est convenu.
— Mais, Thomas, moi qui suis le président, si je me mets derrière loi, dit (■••déou. le suit au ne fera pas altcntiou à moi, et je n'aurai peut-être pas de tabatière, et alors...
— Tu te tiendras derrière moi, ou tu te présenteras de tou côté et moi du mien, dit durcmeut Thomas, qui, avec son nouvel extérieur mielleux et hypocrite, avait conservé un fond de deq>oti*ine brutal et militaire.
Ix! pauvre docteur, qui aimaU encore mieux aller eu second cliea le sultan que de s’v présenter seul, ou de n'y pas aller du tout, se soumit à la volonté de Thomas, et les deux amis employèrent lu journée a laire leurs préparatifs pour l'entrevue du leudemaîn.
CIIXPITHK LVI.
nri'ix>-«ACS.
Ce jour-là, le docteur Gédcou et Jean Thomas devaient être présenté» au sultan Le soleil était dans (ouïe sa force, et pourtant la plus délicieuse fraîcheur régnait dans une assez longue galerie dont les fenêtres ouvraient sur les bords du Cauvery, rivière limpide qui entoure d'une ceinture argentée file délicieux et verte où s'élève la ville de Seringapatuam. splendide comme un diadème oriental, folle galerie résumait, pour ainsi dire, la inagnillcence et la bizarrerie de cette profil -.ion d’ornements de toutes formes et de toute» nuances qui caractérisent l’architecture hindoue. L’œil était ébloui de cette incroyable quantité d’arabc*qnes bleues, de ligure» symboliques rouges et de colmmcitrs grêles à arêtes d'or « t à campanile d‘ur qui servaient de cadre à cc réseau de mille couleurs éclatantes.
Le parquet de buis d'Alêry rose, était hcni»té de précieux petits carreaux de porcelaine du Japon, cr.OCem de Heurs peintes, dont les couleurs variéeS'fBsnr laieut richement sur une noire marqueterie d'ébène à filets de cuivre et de nacre. Au foud de celte galerie, deux soldats indiens *e tenaient droits et immobiles auprès d'une portière d étoile perse, brochée d argent et de soie verte. Ces Indiens, vêtus d uo uiaiileau de cachemire blanc, étaient coiffés d un turban écarlate, à large mentonnière ans»! écarlate, qui leur serrait étroitement !es joues et le menton. Pour armes, il» portaient à la ra»iu uu léger sabre dont la lame aiguë et effilée était d’un gris mal et au bras ils avaient uu (relit bouclier de peau de cuiuiau, recouvert de velours écarlate, sur lequel on voyait une tète de tigre richement brodée en or. Ces deux soldai» avec leurs yeux baissés, leur respiration presque automatique, cl leur vi»age sombicqui sc découpait si brun sur leurs vêlement* blanc», avaient uu air singulièrement grave et impassible
Un troisième personnage, vêtu de même, mais ne portant pas de bouclier, et ayaul, au heu de sabre, uii large poignard et une longue (Ligue pendus à sa ceiulure, sc tenait noiiclialaun-enl ne -coudé sur une de» fenêtres à demi ouvertes, el se nblall contempler avec ravissement le m.icnilique paysage qui se déroulait au-dt »sou$ du palais des sultans de Mysore. la» figure de tel h mine respirait un calme imperlinhahlc. Ses traits étaient assez réguliers, ses yeux noirs et vifs; cl, quoiqu'il fût de taille moyenne, ses membres secs et nerveux annonçaient nue vigueur peu commune dans ce climat accablant.
G et homme, c’est notre ancien compagnon, Cxakb le Malais, qui, depuis neuf ans, s'est rnis au service du sultan, comme « ipaye d'intérieur, et occupe, ainsi qu'ou va le voir, uu poste tout de confiance. Itasa.isié sans doute du spectacle que lui offrait le site merveilleux qu'il semblait admirer, Graeb w retourna donc, et. après avoir Jeté lin coup d’œil perçant »ur la galerie el sur les deux soMals, il se mil à murmurer, à voix basse, uu chaut doux el mélancolique, comme tous les chaut* de ce pays, mais surtout en harmonie avec le profoud silence qui réguait dans celle galeiie tranquille et solitaire. Ce chaut le voici ;
La soleil * «baiiie derrière ta |**god* d« Bio-tty, la» «orient de* touffe» de palmier verti,
L'onde du Mali U y cal Irait tic cl pure,
La g-tscllc y vient faire boire ses petit*,
Le calme est grand, le calme est grand.
Voici la nuit étoilée,
Voici...
Mais, à un certain mouvement que fit la portière de soie près de laquelle étaient les deux soldats, le chanteur se lut. se leva droit, et resta immobile connue une statue. Fuis, au bout de quelques minutes, la draperie s'écarta, el uu homme d’environ soixante ans, à barbe blanche, et
LA VIGIF, DR KOAT-VEN.
à figure souriante et courtisa nesque, sortit à reculons, eu réiléraut jusqu'à (erre de nombreux et respectueux salcms. Ce vieillard, vêtu d’une splendide robe de soie nacaral. brodée d'argeut, venait à peine de répondre à son tour aux révérencieuses salutations de Craèb. lorsque tout à coup un sifflement bref, rauque et guttural, rctcutil deiricrc la portière de soie, à trois reprises diflérrules et bien ilistiucles. Celait un siniement particulier au fus d'Uydei -Aly, en un mot, à Tippoo-Saéb, sultan de Mysore.
Il fallait que ce sifllement eût une signification bien positive et bien terrible, car il produisit un effet épouvantable sur le vieillard à barbe blanche, qui sc redressa connue s’il avait été mordu par un serpent. Sa figure olivâtre, d'orgueilleusement épanouie qu'elle était en sortant de chez le sultan, devint couleur de cendre, et sa pupille se dilata duue si effrayante façon, qu'ou vit sa prunelle noire s’entourer d'un cercle blanc, tant la terreur contractait et relevait 6es paupières. Puis il porta, comme par un instinct de défense, scs deux mains à son cou. Mais à peine le vieillard avait il eu le temps de faire ce geste, que les deux Indiens de 1a porte s’étaient gravement emparés de ses bras, qu'ils croise* rcut derrière son dos. pendant qu'ils culaçaienl et fixaient ses jambes tremblantes entre les leurs... Mais tout cela avec un calme mécauiqne mille fois plus effrayant que les transports de la colère... Ou eût dildeux de ces sanglantes idoles des druides, qui, au moyen de certains rouages, égorgeaient des victimes humaines.
L'horrible étonnement du vieillard était si grand, qq’il ne pouvait ni parler ni jeter un cri; scs dents claquaient l'une contre l'autre, et il n'articulait que dessous inintelligibles. Alors Craèb s'a|fprocba du vieil* fard (nu’ ou me pardonne ces détails tout historiques] ; et, introduisant sa main gauche dans la bouche de ce malheureux, il lui tordit la langue pour étoulfer ses cils, pendant que de la main droite il lirait tranquillement sa longue dague, mince et ronde comme uu tuyau de plume, et effilée comme une aiguille...
A un siguc qu’il lit, les deux soldats écartèrent les vêumcnls du patient, mirent sa poitrine bien à uu, et le cambrèrent fortement sur ses reins... Alors Craèb choisit sa place, puis il enfonça et relira sa dague avec tant de justesse et de précision, que le vieillard mourut sans convulsion. et que pas une goutte de sang ne coula au dehors. Après quoi les babils du mort furent soigneusement rajustés sur sa poitrine. En vérité, le plus admit matador n'eût pas mieux tué un taureau d’Aragon. Cela faii, Craëb laissa le cadavre entre les bras des deux soldats, et alla s'agenouiller près du rideau qui masquait h porte; puis il frappa trois légers coups sur le seuil avec le poumnau de si dague, pour annoncer que l'exécution était terminée d’une Jaçon BlBflitinlI. -
— Aux chiens le Iruilre! dit alors une voix assez grêle, qui sortit de cette chambre mystérieuse.
A ces mots Craèb se releva et lit un signe aux deux soldats, qui le suivirent en emportant le corps dans leurs bras. Arrivés A la porte qui formait l'autre extrémité de la galerie, Craèb leva le rideau qui lu voilait, et l'on vit une innombrable quantité de sircars, de courtisons, d'officiers, de chefs de tribus, qui formaient la cour de Tippoo-Saéb. mais qui, pour leur aiidicmc, n'arrivaient jamais près de lui que un à un, en traversant celle galerie solitaire qui séparait la retraite du sultaii de ces vastes pièces où se tenait celle cour d'une magnificence tout asiatique.
.Nous l'avons dit, Craèb leva le rideau ; puis, d'une voix liante et sonore, il jeta au milieu de cette foule brillante et attentive, les mots de son maître : « Aux chiens le trailrc! » afin que, de galerie en galerie, le cadavre et l'ordre fussent transmis à l'entrée extérieure du palais par les cipavcs. Là. les parias devaient être chargés de poi ter le corps a la voirie. Les deux soldats, ayant donc déposé le mort à la porte de la première galerie, baissèrent le rideau, en laissant les familiers du palais plus curieux de connaître la cause de celte disgrâce que surpris d'un événement aussi ordinaire. Puis les cipavcs, ayant repris leurs sabres et leurs boucliers, 6e remirent à leur poste avec la plus parfaite iuqtassibililé. Craèb se remit aussi à sa chère fenêtre, cl recommença sa chanson de la même voix nonchalante et mélancolique.
Le soleil s'abaisse derrière h pagode de Bia-asy, i Les oiseaux sortent de* touffe» de palmiers verts,
L'onde de Mali'by c*t fraîche et pure,
Le calme est grand, le calme est grand, etc.
Et tout retomba dans le silence et la solitude que ce tragique événement n'avait pas un instant troublés
Maintenant disons que ce malheureux vieillard qu'on venait d’assassiner si froidement avait été longtemps favori du sultan Tippoo-Saéb. C'était, en un mot, Mohamed Osman-Kan, un ancien ambassadeur du sultan près la cour de France, celui qui fut reçu à Versailles, le S août 1788, avec tant de splendeur, par Louis XVI. Le but de la mission de Mohamed avait été de solliciter, auprès du roi, quelques secours contre l’oppression des Anglais, mais l'inopportunité du moment (il uue cette demande ne put être accueillie et qu’on ne répondit à la supplique du sultan que par des protestations d'une amitié toute diplomatique. Or, la cause de la moi t de Mohamed est. à mon avis, extrêmement curieuse, en ce sens qu'elle peint à merveille un des traits les plus saillants du caractère des Orieuiaux, je veux dire leur susceptibilité orgueilleuse.
farouche, et leur j.ilottûc stupide et brutale de nation à nation. Cotte cause, tout historique d'ailleurs, la vuici :
Voyant l'issue négative do sou ambassade, Mohamed avait quitté la France en 89: mais, depuis celle époque jusqueu 98, il avait parcouru l'Egypte, puis la Perse, par ordre de son maître; de sorte qu’il arriva dans l'Inde riche de souvenirs et de comparaisons; mais à ses yeux rien ne valait b France ; aussi le malheureux Mohamed, toujours sous le charme du passé (en 931), encore ébloui de l'éclat de b cour de France, encore enthousiasmé de l'affabilité du roi, encore ravi de Paris, de notre civilisation, de nos ails, de notre industrie, de nos théâtres, ne sut pas dissimuler celte admiratiooqui blessa profondément Tippoo- Saéb, qui le blessa au vif dans sou intraitable amour-propre de chef absolu, qui met toute sa Gerté, tout sou orgueil daos son empire, et qui ne souffre pas qu'on exalte devaut lui uu autre empire que le sien, un autre trône que le sien. Aussi, en entendant son favori vanter continuellement b France, celle merveille des merveilles, et le roi de France, le meilleur d'entre les rois, le sultan fut aussi irrité que si Mohamed eût insulte à chaque minute à la raaguiliceucede F incomparable royaume de Mysore, et à b tyrannie du souverain qui guuveroail cette coulrée.
Or, un jour que Mobamed, entouré d un auditoire transporté, faisait, avec toute la pompe et toute l’exagération du langage oriental, une emphatique description de b cour de France et de Versailles, ce palais enchanté... Tippoo-Saéb l'interrompit, et le piévint doucement , avec celte naiveté uepotique, à b fois si bouffoune et si terrible, le prévint, dis-je, que s'il lui arrivait encore de faire d'aussi impudculs mensonges sur ce coin de terre pourrie, appelé la France, ou seulement d’en parler, il le priverait du rayon de ses bonnes grâces...
Ce bngage hyperbolique était ebir pour quiconque couoaissait les habitudes du sullah : aussi Mobamed se le tint pour dit, et se lut pendant quelque temps... surtout eu présence de Tippon-Saéb; mais il ne put empêcher uu de ses bons amis de cour de rapporter au sultan certaine conversation entre intimes, dans laquelle l euibousiasuie immodéré de I cx-ambassadeur avait de nouveau pris carrière.
Aussi, comme on l'a vu, le lemlcmain de cette conversation, le sullau ht venir Mohamed, lui parla avec autant de confiance et de tendre amitié qu'aux plus beaux jours de sa faveur, vanta b France, sc moqua lui-même fort spirituellement des ridicules préventions qu'il avait si longtemps nouri iCà contre clic, et dont il reveuait colin, disait-il. L'infortuné courtisai] fut dupe .de cette férocité sournoise... ne vit pas le piège, s'abandonna à ses chers souvenir, uc contint plus son admiration; le sultan, ayant l'air de la partager, l'exalta encore: Mohamed se livra tout entier; son maitre le lai -sa dire, l’écoula en souriant, puis il le congédia avec les plus doucereuses paroles... que b dague de Craèb devait si cruellement démentir
Mai; nous avons laissé nos deux soldats indiens et le mélancolique Craèb dans la galerie qui précédait le retrait du sultan. Un imuvcuu personnage entra bientôt dans cette galerie, avec l'air d'assurance et de déibiu que donne la couviction d'être bien en cour. C'était un homme de quarante ans environ, grand, robuste, Irès-corpulcut, haut eu couleur, vêtu avec plus de magnificence que de goût, cl portant un lurhao vert d'une grandeur ridicule. Somme toute, il avait l'air commun cl grossier; mais le sultan était si capricieux dans le choix de ses créatures et de ses favoris, qu’on ne s'étonnait plus, à Seringapaluam. de l'élévation subite de certaines gens. Aussi Craèb, avec sou flegme accoutumé, lit-il à ce personnage les mêmes salutations qu'il avait faites au défunt Mohamed. Après quoi, il alfa s'agenouiller près du rideau vert et argent, en disant ce seul mol : — Shaikl.
— Qu’il entre ; l'ours peut entrer, le tigre le permet. Allons, fais entrer l'ours, cria une petite voix d'enfant, fraîche cl argentine, avec de grands éclats de rire.
Le gros homme involontairement fronça le sourcil ; mais il réprima bien vile cette expression de mécontentement, et lit signe à Craèb de l'annoncer de nouveau, en souri.iut d’un air stupide. Craèb, toujours agenouillé, répéta donc : — Shaikl.
— N'as-lu pas entendu l’ordre de mon lih, chien maudit? erb celte fois une voix rauque cl colère. Craèb pâlit affreusement, car il craignait d'entendre bientôt siffler 1e maitre ; mais le sullau uc siffla pas.
La voix d'enfant appela encore l'ours Shaikl avec de grands éclats de rire. Et Shaikl Fours, soulevant la |K>rtiére, entra chez I ippoo-Saëb.