‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 52 sur 70 · CHAPITRE LV1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV1I

kLm m rAViux.

Alors le tigre $e couche sur le dos et supporte a»«;e p-jlicnce le* morsures que lui fait son polit en se jouant.

Brrr JS. — lin lui n nalurtlh.

La pièce dans laquelle entra ce nouveau venu était vaste et circubire; une elolTe chinoise verte, à brçe feuillage d’argeut en relief, couvrait scs murailles, cl plusieurs trophées d'armures d'or ornées de pierreries

LA VIGIE DE KOÀT-VEN

brillaient suspendus çà et là à des cordons tressés d'argent que des têtes de tigre, de môme métal, paraissaient serrer entre leurs dents formées de magnifiques saphir». Au fond de cette salle, se dressait un large et profond sofa de soie verte fort élevé. Deux tigre», aussi d'argent, et de grandeur naturelle (t), en formaient le» supports; les yeuv de ces animaux étaient figurés par d éoorroes topazes, au milieu desquelles on •trait enchâssé un rubis. Six marche», aussi d'argent, et dont les plinthes étaient couvertes de bas-relief» eu rou le bosse, représentant le couronnement d llyder-Aly, entouraient b base de celle espèce de trône.

Au-dessus, un humai (oiseau du paradis), de grandeur colossale et d'or massif, étendait scs aile» 5 mais cet ailes, couvertes d opales, de rubis et d’émeraudes, étaient si admirablement travaillées, qu'on retrouvait dans cette Unitatioo jusqu'aux ouauces les plu» délicate» de ce plumage éblouissant. Lutin, des serres d'or de ce magnifique oiseau s’échappait uue espèce de rideau d'étoffe verte et argent, frangé de perles, qui retombait en plis longs et pesants sur les marches du sofa.

. Dans uu des angles de ce meuble, et presque caché par ses énormes coussins, ou voyait blotti un enfant d’environ cinq aus. habillé de motisleliue blanche, tout roae et tout frais, avec de longs cheveux noirs et de grands yeux bleus, pleins de malice et de gaieté, Gel enfant était Abdul, le plus jeune des trois (Us de Tippoo-Saéb, l’objet de sa plus folle adoration. A ce moment. Abdul riait aux éclats eu voyant son pere, agenouillé. se donner uue peine infinie pour atteindre un beau krik à fourreau de velours rouge, que l'enfant avait jeté par espièglerie sous un grand coffre d argent marqueté. Or. le sultan, etendu sur les peaux de tigre qui couvraient le plancher, se prêtait aux caprices de son fil» avec tire incroyable bonhomie; il Recourbait, s’allongeait, faisait de vains et forts pour atteindre le krik et, dés qu'il semblait vouloir iuicrromprc ce pénible exercice, un : Je le veux ! crié de la voix impatiente et mutine d Abdul sol lisait pour ranimer I ardeur expirante du bon sultan.

Tippoo-Sacb avait alors quarante-cinq ans; sa taille était fort élevée, son cou gros et musculeux, ses épaules larges, ses yeux noirs et pénétrants. son teint cuivré, son nez fio et recourbé en bec d’aigle, et scs lièvres minces étaient toujours pâte» et blafardes. Ce jnur-là il portait simplement une loogue robe de soie orange, rayée de bleu, qui. lui serrant as^cz étroitement le buste et le» bras, allait en s'élargissant jusqu'à tes pieds. Un cachemire de couleur variée retenait ce vêtement sur ses reins, et un petit turban de mou-seiine blanche sans autre ornement qu'un éuorine saphir, couvrait la tête du sultan, qui paraissait beaucoup . trop grosse, mente pour sa taille athlétique, o L'arrivée de Shaikl le favori n’inlcrrompit pas l'occupation de Tippoo- Saèh, qui, après d incroyables efforts, finit, à la grande joied’Abdul, par retirer le krik de dessous le coffre, à l’aide d'un djérik qu'il prit à un des trophées d'armes. Si le favori etH été un observateur, il aurait pu méditer sur ce contraste de cruauté froide et d'affection paternelle . un de ces contrastes si frappants, et pour tant si communs chez les hommes... et chez les bêles féroces ; il aurait pu méditer en pensant que ce despote, si soumis aux caprices d'un enfant, venait de faire égorger un ancien et lideie serviteur, parce qu’il lui avait trop vanté la France, filais le làvori Shaikl observait fort peu, si ce n’est le visage de sou maître, pour tâcher d’y lire l’impression du moment, afin de se monter,

S our ainsi dire, à son diapason, et de combiner alors les effets de sa aliéné grossière et brutale. Abdul, content d’avoir son krik, sauta du divan, embrassa son père, Ht une grimace à Sliaikl, en l’appelant vilain ours, et disparut en courant par une des portes latérales de cette pièce. Tippoo-Sacb, qui s’était étendu sur le sofa, suivit son (Ils de» yeux avec un ravissement d'amour et d'orgueil, et regarda longtemps encore la porte aprps nue l'enfant eut disparu... Shaikl regardait nécessairement du même côté, en lâchant de modeler l'expression de son visage sur celui de son maître.

-g Heureux âge ! dit enfin le sultan, après un assez long silence, avec ■a seront tout plein de tendresse et de douceur.

-u Heureux âge t répéta Sliaikl, mais plus heureux encore est l'âge où ntotntix' peut lairc sentir sou pouvoir cl sa force aux autres homme». Vlus heureux est donc l'âge de Voire llaulesse.

Mou âge est peut-être aussi heureux, Shaikl, aussi heureux, mais pas plus heureux, car, après [oui, AInIuI a voulu ce krik, comme j’ai IpoiiIu le silence de cet ennuyeux bavard de Mohamed. Eh bien ! nos deux désirs ont élé accomplis mais, pour cela, je ne suis pas plus heureux ou'Abdul, mon pauvre Sba'kl.

— Puis-je demander à Votre llaulesse pourquoi elle a daigné loucher du glaive de sa justice cet infâme Mohamed ?

-^Toujours les mêmes louanges sur celle misérable France. Sliaikl... Ofs. - . Et puis, Kiblceh du monde (2)! Mohamed proie** il une ridi-

(1| Tippoo-Srfëb avait adopté le tijre pour emblème de son empire, et comme une espèce d'aroioirins parlant es. Le nom arabe A«cn, qni * élA (reluit daos n<« livre* européen* oar lo mot liim, signifie, dan* l’Indoslan. soirra on tigre, car le* habitant# de llndostm ne font pas de distinction entre la ll-retf le lion, ce dernier quadrupède n existant pa* aux Index -Orientales Le met nnca, qui ligujtie aussi lion, n est interprété par les Indiens que par le innt liÿrt. CVc-ul le surnom du père de Tipjioo-^aèb, Uvock-Am, fondateur de l'empire «le Mtvoi o, et mort le *J décembre 1782 Après I» part conclue avec l'Angleterre, b devise de Tippoo était : Aswo ootu ou ««n ia, le lion Ht lhtn t< 1 lt tmntriinr ^2) hxcJamation Uvorilc du sultan.

cote et dangereuse admiration pour ee que là il» appelle^ le roi (1). Figure-toi, Shaikl, que le moindre sircar de «ou empire a plus de pouvoir sur la province que je loi confie que ce roi s'en a sur son roy aume. Ses sujets lui font des remontrance», »c* sujets reulent ou ne veulent pas. ses sujet» possèdent ceci, donnent «1*. ou le refusent. Le roi «*l soumis aux lois comme te dernier des partes. Enfin, Shaikl, je serais roi de France que je ne pourrais pas te Caire étrangler demain, si tel était mou désir. Kibteeb du momie ! c'est uu misérable pays, un pays de bouc que cette France, n 'est -ce pas, Sb.iikl?

— Mais si Votre llaulesse ne pouvait pas me faire étrangler dans cet infâme pays, sur un signe de Votre Hautcssc je m’étranglerai» moimême à ses pieds, dit le grossier courtisan.

— Nous penserons à cela, Shaikl, reprit gaiement Tippoo. nous penserons à cela, mon brave cipaye, car je l'aknc depuis que je l'ai vu si vaillamment combattre un de mes tigres de chas*c. Mais, dis-moi, si nous allions voir mes aigles?

— Votre Ibutcssc daigne peut-être oublier que voici bientôt l'heure à laquelle elle veut bien voir se prosterner à ses genoux ces deux Francs, dont l'un est euvoye du sircar de l’He Mauritius; et l'autre, député vers vous par ce qu'ils appellent les Jacobins ; cette rcuniou de Francs qoe vous avez laissé établir à Seringapalnam.

— itel.i est vrai, Shaikl, je l'oubliais : et pourtant j'altcnda avec une grande impatience la réponse du sircar de celte Ile, car je lui ai dont mdé quelques bons officiers européens. Mais e&t-cc que ces deux Français viennent ensemble et avec une nombreuse suite (îi?

— La volonté de Voire Hauie&se daignera décider ce qu’elle voudra à ce sujet.

— Eh bien! dit le sultan après un moment de réflexion, je recevrai ces deux Francs comme je reçois toujours, je veux dire séparément, et tu 11 e laisseras pas même entrer leur suite dans le palais; je crains les irattrcs, Shaikl. Ainsi, ta me comprends, qu’on les sépare dès qu'ils auront passé te seuil...

Puis le tyran soupçonneux ajouta : — Oo fonillera leurs vêlements avant que de les laisser approcher de moi. Shaikl. .. d'ailleurs lu resteras là, et tu pré« tendras Creêb d'être prêt au moindre signal avec scs deux compagnons à turban rouge. Maintenant fais-moi apporter mon houka, Shaikl, va donner des ordres relatifs à ces deux nommes, et surtout n’oublie rien, ajouta le sultan avec une singulière expression.

Quand 1e favori fut sorti, Tippoo-Sacb se leva cl alla prendre à un des trophées d'armes uu riche pistolet turc, à crosse d'or couverte de pierreries; il visita l'amorce cl te plaça sous un des coussins ; il mit encore à côté un long et large krik, bien pointu cl bien empoisonné, puis il s étendit négligemment sur le sofa. Deux negres apportèrent le houka et son fourneau d’or. Ttppoo-Saëh prit le bout d'ambre et sc mil à fumer. Les nègres se retirèrent, et Shaikl rentra bientôt suivi du malheureux docteur tout senl.

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