‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 53 sur 70 · CHAPITRE LVDI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVDI

lâxrrm.

J’ai «ta bon tabac dans ma tabatière

Claiwon populaire.

Il ne a'agit que de s’entendre.

Proverbe populaire.

En séparant ainsi Ica deux amis, la défiance de Tippoo-Saéb déraugeait cruellement les plans du pauvre Gédéon, qui comptait puiser dans la présence de Jean Thomas un calme et une fermeté plus que jamais nécessaires à son entrevue avec le Millau. Et cola parce qu’au moment où le citoyen Gédéon venait de quitter son ami dans une ctes cours extérieures du palais il avait parfaitement distingué la forme d’un cadavre, place sur une espece de civière que deux parias emportaient en se balançant avec leur nonchalance habituelle (c'était le corps du malheureux Mohamed ) ; et ce fait était d'autant plus présent à te pensée du docteur, qu'un des parias lui avait montré le cadavre d’un coup d'uni significatif, sans lui dire autre chose que ees mois ; Un traître !

Or. quoique ( honorable président du club n'eût d’autre félonie à sc reprocher que l’espérance enracinée de se voir peut-être doué d’une royale tabatière par Tippoo-Sacb, il savait 1e sultan si ombrageux et si habitué à calmer scs doutes par te mort de celui qu’il soupçonnait, que le souvenir «le te damnée civière lui pesait fort, et luttait avec avantage contra l’espoir de te tabatière, qu'il effaçait même parfois. Aussi, lorsqu'à ce lugubre incident vint se joindre te nécessité de sc présenter seul à Tippoo-Saêli, le docteur maudit cent fori la sntte vanité qui l'avait engagé dans un si cruel embarras. Ainsi que nous l'avons dit, lorsqu’il reçut Gédéon, le sultan, courbé sur un divan, fumait son houka,

(1) (Juoique ce fût en 93, Tippoo -S.i£b ignorait encore l’itlmlit «in 21 janvier al I abolition radicale de I* royauté en Rrann*

(2) N"u* entamas su lecteur lYmpl.ace «‘t lx couleur orientale dans le* «litcour* du tullun, qui rappelaient peut-être un peu b prudence du tron et la force dbxerpcut dd rignor Giordani.

LA VIGIE DE KOÀT Vm

présentant l'emblème républicain à Tippoo-Saéb, Gédéon continua fièrement :

« Sultan Tippoo, le Victorieux, 1a réunion des Francis patriotes, réunis dans la capitale de tou empire dans le but républicain d'anéantir les tyrans et les despotes, m’envoie vers loi au nom de la liberté, de légalité et de la mort, pour le prier d'accepter ce bonnet rouge, cet emblème sacré, cet insigne national, et le supplie de te porter en recevant, avec, le titre de citoyen, comme gage de la fraternité et de l'égalité profondément respectueuse avec laquelle noos avons l’honneur octre, de ta Ha messe, les ites-dé voués, très-fidèles, très-obéissants et très-humbles serviteurs, les amis de la liberté, de l'égalité ou la mort.»

Après quoi le citoyen président, flairant déjà sa tabatière, s’approcha des degrés du sofa cl offrit respectueusement le bonnet rouge h Sa Uautessc. Hais Sa Uautesso, d’un coup de sa royale babouche, repoussa l'emblème républicain en disam à üédéon : — Qu'enteods-tu par despote, chien ?

Alors, insensible aux injures, stoïque comme un Romain, et emporté par {son érudition patriote, Gédéon se mil à faire, presque machinalement et malgré lui, la définition qu'on loi demandait.

— J'entends par despote, répondit Gédéon d’une voix de tète aigue et perçante, j'entends par despote un tigre altéré de sang, qui sc désaltère avec les larmes de ses sujets, mange leur clair et boit leur sueur avec délices ; en un mot, un monstre déchaîné qoi ose flétrir du nom de scs sujets des hommes ncs libres, des hommes indépendants qui ne doivent compte de leurs actions qu'au genre humain dont ils sont frères, cl à la nature dont ils sont Qls.

. — Hais, dit le sultan, qui après tout était bon homme et aimait à rire tout comme un autre, mais que veux-tu donc foire aux despotes, toi et ceux de ta société ?

— Au nom de l égalité et de b liberté, mon aux despotes l s'écria frénétiquement Gédéon, eniraiué par la puissance de sa logique républicaine.

— Hais alors tu viens donc tue demander ma mort à moi, car, Htbleeh du monde ! je suis un vrai despote, despote comme l'a été mon père, te glorieux flyder-Aly ; despote comme le sera ( te veuille le Prophète ! ), comme le sera mon fils, le gracieux Abdul.

Le docteur était atterré de sa bévue, la tabatière s’effaçait de nouveau de sa pensée, et c’est à la civière qu’il songeait derechef. Il lit pourtant un effort désespéré et dit résolùmeot : — U preuve que Votre llautcssc n’est pas un despote, c’est que ses sujets lui ont douné le glorieux surnom de Khoodabaud (1), cl que je viens au nom des amis de b liberté mettre à scs pieds le titre de citoyen.

El Gédéon, respirant à peine, suant à grosses gouttes, pensait toujours à la civière.

— El qu'est-ce que veut dire ce mot-là, citoyen ? dit Tippoo.

— Citoyen veut dire patriote, magnanime sultan, reprit Gédéon uu peu rassuré

— Et patriote... qu'csl-cc qu’un patriote T

— Un patriote, sublime sultan, dit Gédéon celte fois, avouons le, avec arriere-pensée de tabatière, un patriote est l’ami de la nature ; il est plus que les rois ; il porte un bonnet rouge, pas de culottes ; ff veut te bonheur cl la liberté de tout le monde, et il détruit enfin le tyran, te prêtre et l'aristocrate, partout où il le peut trouver.

— Et qu'est-ce qu’un tyran? demanda Tippoo, qui était dans uu jour de singulière mansuétude.

— Un tyran, magnanime sultan, reprit Gédéon se laissant cette fois lotit à fait aller à l'espoir... de la tabatière, on tyran est toujours un roi, de même qu'un roi est toujours un tyran. On reconnaît facilement le lyrau au tic qu'il a de lyrauoiscr ses sujets, pour ce que le monstre appelle sou bon plaisir. Oui, magnanime sultan, le bon plaisir est le moi consacré par les tyrans pour opprimer et cacher, sous une apparence de bonhomie , l’épouvantable machiavélisme de leur gouvernement. Aussi, nous autres Européens civilisés, avons-nous flétri à jamais le règne des tyrans, en rattachant au pilori de la bonté de l'histoire, sous le nom de régim* du dok plais ut ! s'écria cnGa le citoyen président avec autant de mâle éloquence que de vertueuse conviction.

— .Mats alors, Kibleeh du monde ! je suis donc un tyran? dit enflu 1e tdtao en éclatant de rire, car demande à Shaikl si à l’instant, d’un signe. d’un moi, je ne puis pas foire ce qui me passe par b tète, tout ce qui me rail plaisir, selon mon bon plaisir !

En voyant 1e kuIUn si joyeux, le citoyen se dit à part lui : — Certainement dans un pareil instant II doit lui passer par b tête l'idée de tue donner une tabatière. Aussi Gédéon. souriant, épanouissant sa grosse figure bête, attachant surTippoo-Saèb des yeux écarquillés par l’espoir et b stupidité, lui répondit — Sans aucun doute, Votre Haulcsse peut foire non seulement ce qui lui fait plaisir, mais encore ce qui ferait plaisir aux autres : car, d’après te précepte sacré de la saune religion du Prophète : « Faites- vous des présents les uns aux autres, b on a vu quel quefois b munificence des souverains se manifester eu vers l'orateur ia digne par une tabatière, et votre...

Mais te sultan interrompit le docteur par un : Kibleeh du moude! des

E lus énergiques, après quoi il ajouta : — Et si mon plaisir était de te lire étrangler uct, cria te fcrait4l aussi plaisir à toi ?

1 (1) Kbo<xUbaud, lîuéndeioeni Dieudonné. Tippoo-Saèb prit cc titre en l'fi

avant Shaikl accroupi à ses pieds. La physionomie du souverain de H v tore était empreinte de cette inquiétude sournoise qui le caractérisait, et depuis sa présentation il attachait sur le président du club tra regard clair et fixe d une ténacité extraordinaire ; car les historiens s’accordent à dire qu'à sou âge Tippoo-Saëb avait conservé celle faculté, seulement particulière aux eufauts, de regarder sans clore par instants tes paupières.

Quant au favori, il paraissait s’occuper exclusivement du houka de son maître, sans lever tes yeux sur le Franc, et pourtant U tes tenait incessamment attachés sur le malheureux docteur avec l'alicntiou sourde et continue du chat qui épie sa victime. En voyant la figure de Tippoo-Saéb, celte graude figure brontée, calme et froide, qui attachait opiniâtrement sur lui ses deux gros yeux ronds et immobiles, le docteur sentit sa langue se coller à son palais, et il fit, pour se donner Je temps de se remettre, cinq ou six salems des plus humbles et des plus prolongé», mus arrière -pensée de tabatière, nous osons l'affirmer.

Maderaowclle, voici des papiers que sir Georges m’s supplié de ne remettre qu’à vous-mime. — ries 98,

U suites, impatienté de ces révérences, et fatigué de ne voir que le crâne chauve du citoyen, qui Mtœbkaii s’élever et s'nbais&er par un mécanisme de bascule, loi demanda brusquement : — Que nous veux-tu?

En entendant cette question, faite avec dureté, d'une voix grêle et gutturale, le docteur eut pour ainsi dire te courage de b peur ; et, voyant apres tout que son silence irritait le sultan, il fit uu dernier et profond salem, puis, toujours humblement iocliné, il prononça en assez, bon hindou te discours suivant, dont l'expression hautaine et farouche contrastait assez plaisamment avec b contenance plus que soumise du citoyen président :

«Liberté, égalité ou la mort ! haine éternelle et mortelle aux rois, aux tyrans, aux despotes, aux prêtres et aux aristocrates, qui sont révoltés contre 1e souverain de la terre, qui est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature ! »

— Que veux-tu? répéta de nouveau te sultan, qui, malgré quelques lettres, ne comprenait rien du tout à ces belles choses. Mats te citoyen président, entraîné par l'audace républicaine qui éclatait dans cc discourt, ravi par l'espoir de sa tabatière, ne s'intimida pas, et tira de sa poche un papier gris où était fort proprement enveloppé un bonnet rouge tout neuf avec sa cocarde. Alors, faisant deux pas en avant et

LA VIGIE DE KOAT-Vm

— Sublime Khoodabaud, magnanime sultan, murmura Gédéon anéanti, et te prostemaut aux pieds de Tippoo, je vous déclare incapable d’une telle monstruosité.

Si le citoyen se voyait déjà dans la civière.

— Comment ! tu viendras impunément, misérable fou! reprit le sultan avec dignité, m'offrir le titre de citoyen, de tueur de tyrans et de tapotes, ii moi qui suis tyran et despote ? lu viendras abuser du nom

deuPr» ‘ * * *

a France, que je révère, pour nui» faire perdre un temps précieux nne nous devons aux soins de notre empire ! Fuis, se tournant vers Sbaikl, Tippoo-Sacb ajouta : Qu’on fasse fouetter ce chien, qui est venu sc |uuer de nous, apres quoi ou lui rasera un c6té de la tète et un lui

— Le roi de France est mort, dit gravement Thomas,

— Mais, par la grâce du Tout-Miséricordieux, le roi de France ne meurt jamais... il y a toujours un roi en France, répondit le sultan,

— Aujourd'hui il n'y a plus de roi en France, dit Thomas.

— Plus de roi... en France I s'écria le suJlau : et au uomde quel souverain viens-tu donc vers moi?

— Au nom du souverain qui remplace le roi en France... au nom... au nom... du rimi, dit Thomas en français, après avoir hésité. Car,

quoiqu’il parlât fort bien la langue hindoue, il ne connaissait pas. dans ce dialecte, de terme nui signifiât liuéralemeut le peuple, la nation indienne se composant, d'ailleurs, d'éléments et de classes si distincte* et

sur le dos d'uu pourceau, rosies au profit des brahmes,

bfiedeon, étourdi, se crm

l'uu pourceau, après quoi il payera une amende de cinq c profit des brabuies. J ai dit.

croyant sous lintluencc d'un horrible cauchemar, passa des mains de Shaikl dans celles de Craéb, de celles de Crarb dans celles des autres cipayes, de sorte que de main en main il arriva jusqu'à la porte extérieure ou palais, où il fut livré aux parias, qui exécutèrent à la lettre la sentence prononcée par le sultan.

— Ce fou n'est pas très-divertissant, Sliaikl, dit le sultan : ranime un peu le bouka, et introduis cet envoyé du gouverneur de l'iie de Kranrc.

si liétérogènes, qu'il n’cxislait peut-être pas d'expression capable de rendre l'idée de ee pouvoir politique, collectif, que le mol Peuple représentait alors en France.

Va-t'eo, lâche, » i-t’en ; cherche un luire guide... voiU ton or. — rtec IM.

Mon Dieu I je sois bien malheureux III — ru» 00.

El Jean Thomas fut introduit par une autre porte. Jean Thomas, toujours intrépide, le front élevé, la tète haute, salua militairement Tippoo- ^Jt-b, lui remilles dépêches du gouverneur de Pile de France : et, peu- <bot que Tippoo-Saëb les lisait en examinant l'envoyé du coin de I œil, ^eao Thomas regarda autour de lui avec udc rcs|>cc tueuse assurance. Son aspect plut tout d'abord au sultan ; mais la physiouomie de Tippoo rtsta impénétrable, et après avoir lu les lel 1res il dit seulement à Tbo- «ttâ : — Le sircar de l'Ile de Mauritius (Il t'envoie auprès de moi sans doute au nom du roi de France. J'aiinc le roi de France, il a bien accueilli mes ambassadeurs, l'an llérazul 1*254 de la naissance de Mohamed ! et, tant que le soleil, la lune et U sainte religion durerout, le roi de France peut compter sur l'amitié du fils d’Hydcr-Aly (i).

Q) Le gouverneur de l'Ue de France.

. (2| Oa »e rappelle qu'on est en 93, et que le itiltin ignore l’attentat du 21 jan-

Dc sorte que Tippoo prit ce mot, le peuple, pour nn nom d’honimo pour le nom patrouymiqucdu souverain qui remplaçait le roi de France.

— Oui, c’est le peuple souverain qui m’euvoie vers toi, victorieux sultan, répéta donc Jean Thomas, u iULTAR. — El qu'esl-ce que ce Peuple a fait du roi de France? TUOMAS. — Le Peuple a ordonné au roi de France de venir rendre compte de sa conduite devant un tribunal composé de juges choisis par lui, le Peuple; puis le Peuple a dit à ces juges de condamner le roi de France à mort. Les juges ont écouté la grande voix du Peuple, cl le roi de France a été mis à mort : et maintenant le Peuple est seul souverain.

le sultan. — Et la reine de France, qui avait daigné accepter de moi un coffret brodé de pierreries par ma mère... la reine, cette jeune et belle et douce créature?...

tiomas. - La hache du bourreau est aveugle, die frappe qui nuit au Peuple.

il scltar (effrayé). — Aussi la reine... tué b reine... une femme ! U reine! kibleeh du monde ! A Mysore, Franc! le glaive du bourreau s’émousse sur le cou d’une femme... Et de quel droit le Peuple a-t-il usurpé le trône de son roi , et tué son roi et sa reine ?

tbomas. — Parce qn’il a paru au Peuple que les crimes du roi et de la reine avaieut passé toute mesure, et puis que le peuple était las du Joug.

LA VIGIE DE KOAT-VEN

li sultah. — Kl ce Peuple est-il d'ob>cure origine?...

THOX 41 . — Alix yeux du roi. le Peuple était né pour être esclave ; aux yeux de la nature, le Peuple était lésai du roi. Aujourd'hui, le Peuple est au-dessus du roi. puisqu'il a mis le roi i mort.

le sultah |à Shaikl). — Apre* tout, j'aime assez ce Peuple. Shaikl... cl quoique assez féroce il me rappelle mon glorieux pere, livder-Alv,

S ni u'élait que simple officier du rajah de Mysore, lorsqu il le déposséda e son royaume de Mysore, comme le Peuple dé[>o>sede aujourd'hui le roi de France de son royaume de France. ( A Thomas.) Allons, allons. Ion nouveau souverain est un usurpateur comine mon glorieux pere... je me «Mrs disposé à aimer ton Peuple, parce qu'il a usurpé comme mon père.

thomas. — Le Peuple n'a pas usurpé le troue, il a repris ce qui lui appartenait d.pres le vœu de la nature, qui l'a fait libre, grand Millan.

le sultah (souriant).— Oui, oui, c'est aussi ce que mon glorieux père disait au njali de Mysore : La preuve que je suis libre de prendre tou trône, c’est que je le prends. Mais enlin, Kdileeli du monde! ton nouveau souverain a bien agi. L’ancien roi de France était d'un dangereux exemple pour les autres rois ou empereurs; car. disait Mohamed, ce faibli* roi écoutait ses sujets, qui, par les saints versets du Coran ! lui bUaieul des remontrances ; et puis aussi ses grands rinfluençnii’nl trop, disait encore Mohamed. El tou nouveau souverain est-il aussi influencé par les grands de son royaume?...

THOHss, — Où le Peuple règne, il n'y a plus de grand», il n'y a plus de classe ; honnis le Peuple, néant, parce que le Peuple est tout.

i e sultah. — Un de les anciens rois a dit cela avant ton Peuple ; il a dit : « L Etal. c'est moi... » C'est un homme d’Occidenl qui m’a traduit cette sage maxime, que j'aime d'ailleurs... car c'est dire qu'on ne peut faire mal à son empire sans se blesser soi-méme : mais c est dire aussi qu’on est seul juge de b marche qu'il convient de donner à soo empire.

thomas. — El cela est juste, car le Peuple doit à lui seul compte de soo gouvernement ; tout pouvoir est à lui, vient de lui et retourne à lui.

u sultah. — Par le divin paradis promis aux croyants ! allons, je vols avec ioic et orgueil quo Ion Peuple gouverne ia France comme moi, le sullau Tipnoo-Saeb, je gouverne mon empire de Mysore. Tu appelleras donc le Peuple souverain mon frère de France, car il est digne de ce litre. Mais, dis-moi. la volonté de too Peuple est-elle aussi loute-puissanie, absolue, irrévocable, sans appel, sans censure ni recours, ainsi que la mienne. . à moi . milan de Mysore?

thomas. — La volonté du Peuple est tout, la volonté du Peuple est une et indivisible ; quand le peuple a parlé, la nation se tait : quand le Peuple veut, la nation exécoic. Il v avait en France une ville appelée Marseille, qui refusa d'obéir aux délégués du Peuple. Le Peuple envoya scs représentants pour laire raser celte ville impie, décimer scs habitants, et donna l'ordre que, désormais, ses ruines s'appelleraient : la ■ Ville sans nom, ■ voulant cfTacer jusqu'au souvenir de celte cité rebelle !

le xoltah. — Le Peuple a fait ceb ! Et b nation? thomas. — La nation tremble sous un regard du Pcople. le sn tah (enthousiasmé). — Par le Tout-Miséricordicui ! Et moi qui pensais quclourfuis . dans mes humeurs noires , au sac de Négapatnam, qui s'appelle encore ffégapatnam !... Voici que mes remords s'en vont... Kiblech du monde!... je vois que ton souverain sait user du fer et de b flamme, et qn'il n'a pas peur de se couper au tranchant du gbive I Je veux donc écrire à mon frere le souverain de France nn hrman de ma main impériale et scellé du sceau de mon sloiirux père, pour le féliciter, au nom de b tyrannie, d'avoir renverse le roi faible cl timide que cet insolent Mohamed osait vanter à ma cour... Kiblech du momie ! oser comparer l'élan craintif au tigre royal ! J'aime ton Peuple, Franc, parce que le chacal rugit comme le tigre... Mais dis- mol, et les grands, les seigneurs qui formaient la suite, la cour de l'ancien roi... ont-ils fléchi les genoux devant le nouveau souverain?

tmomas — Non. les grands n’ont pas voulu fléchir les genoux devant le Peuple souverain... Alors le Peuple a pat lé, et les têtes des grands sont tombées à sa voix, et les richesses des grands sont dcveuues son domaine.

le sultah (stupéfait d'admiration ). — Par la miraculeuse naissance de Mahomet! mon frere le rems sait mieux régner que moi, sultan d'Asie ! Car, pour moi, le sang reste sang ; et pour lui, le sang devient or. Kilblech du momie! mon frère a raison . et moi., qui pensais, Shaikl, qu’il valait mieux ôter la vie que les trésors, parce qu'ainsi les héritiers du mort sc dévouaient à vous par reconnaissance... d'héritage ! Je vois qu il vaut mieux être soi-même I héritier du ntort comme mou frère le souverain de France... Tii ordonneras donc au sinar Effy'hs de faire eotrer dan* b chambre à cler d'or les richesse* de Mohamed... Mai», di>-moi, Franc, le» eufauts dis grands... qu'es t-ce que le rsrriE en a fait?...

trumas. — Je le l’ai dh, quand le Peuple met son large pied sur un nid de vipères... il écrase toute la couvée : rien n 'échappe.

le si'ltah (pensif). — Aussi les Inomc»! aussi le» vieillards! aussi les enfants!... les enfants !... 0 mon gracieux AMul !... mon pauvre enfant! (A Thomas avec une certaine horreur j : Mais sais-tu que tou maître a fait couler bien du sang, sans compter le sang royal : et que, pendant les nombreuses années du règne de mou père et du mien, le sabre ou le poignard du bourreau ne s'c*l pas rougi deux cent» fois ? Et, Kiblceh du inonde! ce sont des familles entières, dès villes entières que

ton souverain immole à soo empire d uo jour, sans compter le dm royal ; eucore une lois, c’est bien du sang !

t nos vs . — Le sang royal est la pourpre du bandeau souverain nui ceint le front du Peuple ; le sang des seigneurs est b pourpre de ton long manteau.

le sultah ( à part ). — Mon frère le recru souverain de France en Ebtts(l) lui-méme. et je ne trouverais peul-éuv pas dans mou empire uu esclave aussi dévoue et aussi sanguinaire que sou envoyé. (Haut à Thomas) : Mais les derviches de ta religion, les prêtres de ton culte, uut-iU invoqué leur dieu pour le nouveau souverain?

Thomas. — Le Peuple ne reconnaît pas l'existence de Dieu. le sultah. — Tu ne roc comprends pas. Ici les prêtres revêtent ims loi» d'une sanction divine : car je ne soi*, moi, quo le serviteur du Propbète. Tes prêtres ont-ils sanctionné la souverainlé, I uuirpjtiou de et fMMJ ?

thomas. — Je te le répète, victorieux sultan, le Peuple ne recoauk aucun pouvoir, ni humain, ni diviu, au-dessus du sien.

le stxTAH (avec terreur). — Aucun'’... pas même cehii de Dm? ( A part. ) Il faut que ce rame soit bien fort ou bien stupide. ( A Thomas. ) Et loi. Franc, tu es dévoué à ce rEuns. tu aimes ton souverain?

thomas. — Je suis dévoué au Peuple à la vie, à b mort, corps cl àm, cœur et sang.

le sultah. — Mais dévoué dans toute circonstance? thomas. — Dans toute circonstance.

le sultah — Quoi qu'il l'ordonne?

Thomas ( aflirin.iti veinent ). — Quoi qu’il m'ordonne. le sultah (stupéfait). — Pour conserver sa faveur tu ferais Uni ce qu'il est possible à un imiiune de faire?

thomas (affirmativement ). — Tout.

le sfltah. — Le pecple le dirait : Tue...

Thomas (affirmativement). — Je tuerais.

le sultah. — Le rtvrx f. le dirait de lui sacrifier ton ami... de le tuer. .

thomas. — L'ennemi du Peuple ne pourrait pas être mon ami. >s tuerai»...

le jrtTAH (de plus en plus étonné). — Et ta mère; lui sacrifierah-i't ta mère à ce plcple?

thomas (gravement ). — Je n'ai plus ma mère... ne parles pas de an

mère.

le si'ltah. — Et si tu avait un (ils, lui sacrifierais-tu ton fils, les peuple ?

tiiomas. — Brutus l'a fait, je le ferais.

le sultah ( ne peut vaincre un mouvement d'effroi et dit à part ' : — Il tuerait sou (Ils! ! ! Allons, c'est une hyene aveugle qu'on peut lirhiv sur une proie et qui ne pense qu'au sang qui l'enivre; c«l birali l'homme qu'il me faudrait!... Kiblech dti momie I quels serviteurs a uns frère le souverain de France! ce n'est pas l'autre roi qui en edltrovri de tels ' Quelle soif d'or et de sang ! Et l'on me reproche, à moi.. Allons, les hommes d'Occklent commencent à nous comprendre,

3 pe pareil souveraintroove un serviteur pareil à celui-ci. Le m» c l'Ili- 'l.mriliiîs me fait beaucoup d’éloges do lui dans MS 1 je pouvais m'attacher ce Frtoc... Kiblech du monde ! à un pareil bore * qu importe le souverain ! ( A Thomas. ) Ecoute-moi, Franc, je \ai- bientôt m<- remettre en guerre contre I Anglais; mais, en paix ou en fuem. j'ai besoin d'un homme aussi inflexible que le fer. aussi pur que l< K pour exécuter mes ordres, quels qu'ils soient. J'ai fa-soin d'un homn-î a moi. tout à moi, qui connaisse aussi les usage», les armes et b**niére de combattre des Européens. C'est pour lui demander un par ni homme que j'avais écrit nu slrcar de l'Ilc de Mauritius mon alié. M®* lu être CCI homme, toi?

thomas ( étourdi de celle proposition]. — Magnanime sultan... le sultah — Pourquoi hésiter? maître pour maître, qu'il s'ap ;• c Peuple ou Tippoo-Saéb, que l'importe? volonté pour volonté. qo<* i m> |*orlc? El d'ailleurs, moi, je serai peut-être encore plus magnifique T Ion souverain.

thomas (ébranlé) — Uautcsse..,

le sultah. — J'ai lu les dépêches du gouverneur il me dit que été capitaine de mer. Eh bien ! décide-toi... je te fais mon premier sircar de mer, ce que vous autres Européens vous appelez, je crm», amiral.

thomas (séduit). — Victorieux sullau, la faveur est grande: «n** 4 j’ai d«-s biens à l'Ilc Mauritius, et je ne puis...

le sn tah. — J'enverrai un homme d'Occidenl veiller à les fae't' l'Ilc iM.mritius; je te donne trois mille roupies par mois, cl je t’éte'e. 1 la dignité de bell awh, qui te fait marcher de p.tir avec les premier**»* gnenrs de mon empire et du monde !

thomas ( ravi). — Ce titre de bçH'awli anoblit? ta sultah. — Il nnolilit le présent, l'avenir cl le pa-,sé : loi. U h*'*** de tou pere et le berceau de loti enfant.

thomas — Ce titre anoblit aussi... en Europe? le sultah. — Aussi en Europe;. Mohamed marchait l'égal des pn' 1 ***^ seigneurs delà cour du roi de France. Acccptes-luî

(1) Eblu, b diable, ou esprit fatal.

LA VIGIE DE KOAT-VEN

nuau. — MignaniiM HillH, il bol qii» le gouverneur pour le Peu- (Je m'julorisc ...

u sultan (avec auxiété). — Et si ton gouverneur le le permet, tu enire» à iimjii service, tu es à moi?

thomas, — Si le Pettple-a parlé par la voix de sou représentant, j'ooéiriiiâ l.i voix du Peuple.

u sl'ltav Ipasse au cou de Thomas uu magnifique collier de pierreries eu lui disant) : — Je te salue doue. 6 toi mou premier sir car de mer 1 6 toi, noble bellawl», lin des premiers de mon empire, car le gouverneur m'autorise à te garder près de moi si lu y consens, (Donnant 1rs dépêches à Jean Thomas.) Lis d'ailleurs toi-mémè.

raoius (ayant lu). — Je suis à vous, victorieux sultan ! à vous dévoué tomme j'étais dévoué au Peuple, puisque vous êtes l'ami et l'allié du Peuple.

u s clt an (lui donnant le saphir de sou turban) — Kibleeli du monde! prends encore ceci, et lu verras que lu lias pas fait un marché de ebrélieu à juif en prenant pour maître le fils de mou glorieux père. (A ce rnotiieui, Sbaikl, témoin impassible du cette scène. Tait un mouvement de colère qui révelu sa jalousie. Le sultau s'en aperçoit et lui dit) : Oh U! tu regrettes nos bonnes grâces, mon pauvre Sbaikl!...

tiuui |se prosternant aux pieds du sultau). — Magnanime et victorieux Millau, il me serait impossible de vivre sans cela.

ut sultan i sifUant Craëb). — Que ta volunlé soit doue faite, car elles te sont retirées (I ). Crac b eulre, se saisit de Sbaikl et l'emmène saus voir Thomas, qui oc le reconnaît pas; Thomas reste impassible, car il ne comprend pas la signification des truis sifflements. Lu sultau se lève et lui dit) : Tu es à moi. Franc; mats souvieus-loi, mou noble bell'awli, que tu es aussi sous la sauvegarde de ma foi jurée à la France et à son souverain : que le Tout-Miséricordieux le conduise, noble bell'awh, nous l'eaverrons tout à l'heure nos ordres dans cette galerie.

moins (salue profondément et sort eu disaut avec orgueil) : — Premier sirtar de mer! premier seigneur do b cour de Mysore.... Et cela anolJit le passé H! Courage, courage, petit-fils de Thomas le vendeur de poi-sou, tu laves ta souillure originelle. Adieu, peuple brutal... Tippoo- Saeb est maguifique, et qui sait où je pub atteindre? (Lu cutraut dans U gakra.', Thomas se trouve face à face avec Cruéb, qui, eu chanloutnni, essuie sa dague 11 vient d'en fiuir avec Sbaikl. j oui» i rccouoaissaut Thomas, bisse tomber sa dague). — Par b sangtiieu ! c'est mon Ircrc Tbomaa I hounéte homme !

Thomas (reconnaissant Craëb, est confus).— Qui êtes-vous? je ne vous connais pas.

eu». — Tu ne connais pas Craëb ! par b sang-dieu, c'est mal ! tu ne rciouuai* pas Craëb l'assassin? tu ne me reconuais pas sous ce turban de eipaye? mais c'est moi, frere, c'est moi. Craëb. toujours assassin comme à file de Frauce. et mieux ou pis qu'à I Ile de France; car ici on me paye. Mais, par le lurbau que je porte ! en vérité, depuis six ans jaaaiv je n'avais eu autant de besogim eu un jour. Mats toi, voyons, frere! toi, es-tu toujours Thomas l'honnête homme? (Thomas éprouve une inexprimable angoisse, et ne répond rien; Craëb continue i : Ah ! jeulends, lu le souviens du mol lâche. Bah ! bah ! ne crains rieu, j'ai oublié tou refus de duel : et puis, vois-tu, frère, maintenant que je ne lue plus par jalousie, mais pour de l'argent, je ne vaux guère mieux que toi :careufiu loi... tu es toujours Jean Thomas l'Iiouiiélc homme, n'estce pas? l'homme qui lieul b foi jurée à sa ntere, au risque de sou booueur?

tbomas (avec rage). — Non, non, non, va-t'en, laisse-moi, maudit meurtrier !

eu» (riant). — Comment! vrai, lu ne serais plus mon frère l'honnête homme ! (Eulre un officier du sultan qui remet uu sabre magnifique à Thomas eu s inclinant et le saluant du litre de premier sircar, et sort; Craëb, fort sérieux, regarde Thomas avec étonnement.) Comment! inainicuaut, lu es le favori du sultan ; tu remplaces Sbaikl, ce pauvre Sbaikl que je viens de... (Il fait le geste de poignarder quelqu'un.) tsoxas (pâlissant). — Quoi? quel homme? que veux-tu dire? chais. — Par b sang-dieu ! je veux dire que. d'après l’ordre de notre maitre, à toi et à moi, je viens d'occire ce gros homme au turban vert, ri que défunt ce gros homme était ce que tu vas être, l'âme damnée du tulinu. Il parait que c'est à la nouvelle faveur qu'il doit d'avoir été recommandé si -promptemeul à ma dague.

toûmas (reculant d'horreur). — Comment ! lu as tué cet homme.... à lin stout.,, tout à l'heure... la... ici?...

chais. — Oui... à l'instaut... là... ici... à celle place... c’est le second de b journée. Eli bien, après?

Thomas (frémissant). — Cela est horrible ! ci je suis an service de cet homme !

ou» (avec un éclat de rire).— Etrange! toujours étrange, frère l’honaéte homme ! Autrefois tu ne voubis pas mer; tu fuyais les hommes courroucés contre toi. Mais aujourd'hui que lu fais tuer lus hommes et que lu vends tou âiuc au diable ou à Tippoo, car c'est tout un, tu es accinrilli avec faveur comme ton frère Craëb lassassiu; c'est singulier! toujours le même sort nous réunit tous les deux : proscrits ou favoris, toujours ; fiers ou dégradés, toujours ; et je dis comme loi jadis : Le sort

Q) llutorique.

est boufïon aussi. Maintenant, frère, le t'estime... Mais ceci est le dernier mol du eipaye au seigneur. (Il salue Thomas arec respect.) thomas (avec amertume). — Maintenant estimé de Craëb l'assassin,

connue autrefois jetais méprisé par Craëb l'assassin C’est justice

(Long silence.) Bail ! après tout, je suis, en vérité, bien stupide de songer â de pareilles misères quand le sort m'est aussi favorable. (Otant b dragonne du sabre enrichie de pierreries, il la jette fièrement à Craëb eu lui disant) : Tiens, cipayc, vive l’aradt, et gai les bayadères! voilà de quoi boire au noble sircar de l’empire de Mysore !

chakb i pn-uant la dragonne).— Par b saug-dieu, mon noble seigneur! je vais donc boire ma part du prix de voire àme... Toujours étrange I (Thomas sort sans Ini répondre.)

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