‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 54 sur 70 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

25 FÉVRIER 180t.

LA COX7ISSZ ISA DE VAOSIIT A LA MAWJC1SI DK SILLOW (Ml AS BKTTV ItAMONLKr), A LOVDHES.

« Clitlciu de Horn-Prefit, pria Amsteribin

« Partagez ma joie, mon bonheur, tnon ravissement, je ne serai plus triste, mou amie, je ne vous écrirai plus de ces lettres qui vous font pleurer: car i'aiune fille; mon Dieu, oui, une fille, un joli petit auge que j'appelle Marie, et que je dévore du baisers, un peu aux regrets d« i sou frère Alfred, qui. malgré ses dix ans, est jaloux au possible du too- | les mes tendresses, et me boude quand jVmhrasse Marie, ce qui fait que, lui, je l'embrasse bien davantage encore; car je trois, mon amie, que chei moi b coquetterie féminine s'est tournée eu coquetterie maternelle. tant je suis heureuse de b jalousie du mon fils... et tant je me plais délicieusement à l'exciter.

j « Ma jolie Marie a bicutùi six grandes semaines, et je ne saurais vous ( dire tomes mes folies, mes extases, mes adorations, combien s<*s cheveux blonds sont fins et dorés, combien ses yeux sont d-mx et bleus, combien sa bouche e»l vermeille et rose, comhiuu sou cou est blanr,

- scs joues roses... et ses petits pieds, et ses petites mains! En vérité, ce serait à devenir folle, si ce n'était pas si bon de se seolir mère et d'admirer son enfant.

* « J'ai une fille!... j'ai uue fille I... vous ririex avec des larmes, mon

amie, si vous m’entendiez tue répéter à moi même ces mots charmants , à chaque minute du jour ; c’est qu aussi il y a tant de choses, tant d'avenir. tant d'espérances dans ces mots !

« J’ai une fille ! c’est dire : Je ne serai plus seule, je serai comprise, je serai aimée comme j'aimerai, nous penserons à deux : elle ne roc sera ôtée que bien tard, et jusque-là. moi, moi setiK je 1a dirigerai, moi seule j'aurai sa confiance, moi seule je formerai son goût et son coeur, moi seule je b consolerai, moi seule, toujours moi seule...

« Mais si je vous parle tant de Marie, n'allez pas croire que pour cela j'aime moins Alfred; non. mon Dieu ! mais vous concevez qu'une fille... eufiu qu une fille c'e*.t bien plus à nous, à nous autres mires, voilà tout; car j'aime autant Alfred: il est si vif, si beau, si intrépide... Si vous le voyiez monter sou poney! il me ravit, tout en me faisant mourir de frayeur cent fois par jour ; et puis je crois qu'il se corrige un peu de celte sécheresse o’ànie, de cette tendance à la personnalité qui m'effrayait tant : maintenant le seul défaut que je combatte en vain dut lui de toute la force de mon amour de mère, c’est un orgueil intraitable et enraciné qui me confond dans un enfant aussi jeune; mais cela, entre nous, est aussi un peu de b faute de M. de Vaudrey, qui lui parle sans cesse de I éclat du sou uom, de sou origine et de l'immense fortune qu'il possédera un jour ; mais peut-être que. voyant les futures prétentions de son fils diminuées de moitié par b naissance de Marie, M.de Vaudrey scra-t-il un peu plus réservé à ce sujet. F.t en vérité je le désire de toute mon àme ; car ce serait bien cruel de fausser, par uti orgueil démesuré, l'aimable naturel de cel enfant.

« J'habite toujours Hnm-Praêt... Mais , hélas! mon amie, je ne puis écrire ce mot -la sans pleurer... saus penser à mon pauvre père... qui, pour moi, a quitté l'Inde, ses habitudes, et qui a payé de sa vie ce déj vouement à mus désirs. N'aurais-je pas dû penser que ce pays froid, l nébuleux, humide, le tuerait, lui si lait à notre sol- il. à notre climat chaud et vivifiant!... Eufiu, enfin. Dieu est miséricordieux, car il tn'a donné une fille...

« M. du Vaudrey est à Vienne depuis cinq mois... Je tremble toujours qu'il ue prenne part à quelque conspiration d’émigrés. J'ai fait tout au | monde pour le dissuader de ce voyage, qu'il a entrepris, comme vous j b savez, mon amie, six mois après son long séjour en Russie. Mais il a laut de fui dans l’avenir de son parti, qu’il est impossible de lu convaincre du peu de probabilité de ses espérances. M. de Vaudrev me fait I d'ailjour» le tableau le plus séduisant de la cour d'Autriche, oiis'csl réi biglée toute la (leur de bv noblesse française, cl m'engage beaucoup à venir l'y joindre; vous concevez, mon amie, l'étal que io fais de ' celte d'-maude... Tout ce dont je supplie M. de Vaudrey, c’est de ue

LA VIGIR DR KOAT-VEN.

pas sc risquer imprudemment dans quelque complot contre ceux qui ouveriient b France. Mou Dieu! le sort est assez favorable a M. de mulrcy ; car. quoique scs bien* aient été cenfltqué* a la révolution, rimuteiise fortune que nous possédons ici lui douiie partout une exi»tern e presque royale : je oe mis pourquoi U rêve encore quelque chose au delà...

« Je n'ai plus revu votre protégé, le jeune duc de R..,: je l'ai régi cité, oui, sincèrement regretté, car c'était un homme de grand cl noble coeur, d'iuliuimcot de sens, de profondeur cl d'esprit ; mais, à mou egard, il «'est mépris et a manqué de tact, eu me jugeaut anus doute d’apres d'autres personnes, et cii ueseutaut pas qu'une lenime bien uée, d’une àme loyale et délicate, qui souffle véritablement et avec amertume, nu doit compte de ses |ieines qu'à Dieu, ne s'en console qu'avec ses enfauts, et ne se venge que pur l'accompli-semcnt rigoureux des devoirs qu'elle s'est librement imposés, et qu'il serait lacbe et mtaérable à elle d'oublier, quand elle se voit pour ainsi dire provoquée à cet oubli...

« Ilélas ! oui. mou amie, oui. provoquée! cela est bien odieux, mais cela est : car je ne puis m'abuser à celle heure, il y a peut-être maintenant chez M. de Vaudrey plus que de l'iudifléreoce pour moi ; et a voir la froideur insultante qu'il me témoigné, à voir le scandale avec lequel il affiche ses liaisous dans les coins étrangères, tout me ferait eu vérité croire qu’il éprouverait une joie honteuse eu me voyant faillir, a lin de ne garder plus aucun luéuagcmeni... afm d'avoir une lâcheté à me reprocher, pour pouvoir convenablement se débarrasser de ce respect et île celle déférence que la pureté iuauaquabie de mon caractère lui imposera toujours malgré lui.

• Pardon, mon amie, pardon de vous eutretcnlr encore de me» chagrins : depuis bientôt quinze au» que je souiïre, j’aurais dû acquérir, sinon l'habitude, au moins la discrétion de la souffrance; mais avec vous seule je puis pleurer, à vous seule jo puis raconter chaque peine, chaque douleur... Mon Dieu, mou Dieu, que ma vie aura donc passé triste et indolente! et à part quelques mois d'illusion... à pari mes joies et mes angoisses de mère, qu'ai-je doue senti, mou Dieu, qui me prouvât que j'extatata ! sur quel souvenir puis-je doue me reposer avec quelque douceur? Ai-je seulement un jour parmi tous me* jours... un jour qui rayonne de quelque bonheur... un jour parmi ce nombre effrayant d’heures sombre», vides et décolorées?... Oh ! que cela est affreux ! affreux, mou amie... Est-ce dune là l’avcuir que j'avata rêvé!... Héla»! à vous je puis tout dire, mon amie; mata combien de fois, eu essuyant me» larmes, j'ai maudit cette précipilaliou funeste qui a enchaîné ma vie, qui sans cela peut-être so lût passée, sinon heureuse, au uroius exempte de cluigriu* violents ! et puis, ce qu’il y a d affreux pour moi. c'est que les seuls bons souveuirs de mon existeucc. ceux de ma jeunesse daus l'Iude, soient encore glacés par l’idée de la perfidie de George». Non que je veuille parler de sa dette de jeu. Maintenant que je vois plus froidemeut, l'impôt laucc de ce parjure est de beaucoup diminuée à mes yeux, et je conçois et j’excuso l influence de l'occasion, de l’eonui... que sais-je? Muta ce qui m'est véritablement odieux, ce qui me donne tous les jours des forces pour maudire sir Georges, c'est d’avoir été calomniée aussi cruellement !„. Non, non, mou amie, quoi que vous disiez, le souvenir de celte seule infamie vient aussitôt étouffer les regrets que je pourra» quelquefois ressentir; car c’est peut-être celte calomnie qui est la source de tous mes chagrins... Obi qu'uinri la vie est sombre! Rien dans le passé... ri* u dau» le pré»eut... lieu dans l'avenir... (Ici quelque» traces de larmes.) Mais, allons, je suis folle, ingrate et impie ; n ai-je pas ma lille, ma fille I El tenez, que celte pensee est magique! voifc» qu elle vient tout à coup éclairer mon âme d'un jour nouveau... Mou Dieu, oui, uioi, si trtatcuieoi découragée tout à l’heure, me voici presque heureuse et souriante... Heureuse, oui, heureuse par l'espérance: apres tout, ch bicu! la jeunesse et l'Age mûr de mou mari sc seront passés loin de moi, dans la dissipation et dans les plaisir», mata au moius plus lard... plus tard, lorsqu il sera las de ce* frivoles et fausses joies du monde, lorsqu'il sera vieux, chagrin, blasé, il faudra bien ciifln qu’il vieillie nous demander repos, calme ci leudrcs&e. à nous autres! à moi et à scs enfants !... Oh ! c’est uloiVque jo serai vengée ! c'est alors que je jouirai du prix de nia résigualion, eu lui préseutaut un fils et une tille appri» à l'aimer, à le véuerer, deux enfants pleins de charmes et de jeunesse, dont la touchante affection viendra animer et égayer ses vieux Jours... C’est alors que je serai Isère et vaiuc de lui devenir peut-être indispensable, et do lui compter chaque aimée de mes larmes amères par une aimée d'un bonheur paisible qui le cousolera du regret de n cire plus jeune, ci d'avoir sacrifié celle douce cl pure affection de b famille aux v ait»» plaisirs dont alurs il rccmmaltra le ucaui. Car, après luut, mon amie, j'ai été aussi par trop sévère au commencement du celle lettre. Ucuri a pu te laisser entraîner par le lourbilluu du monde et des plaisirs, mais sou cœur est resté bon, oui... je le Crois, et je suis sûre que muiuienaul, comme disent no» chants iudieu», il vide ta dernière coupe, cl que tût ou tard il reviendra vers nous. Alors, mou amie, vou» savez comment on pardonne dos année» de chagrins passés... pour une minute de bonheur prêtent ou à venir.

■ Vous le voyez, mou amie, comme toujours je eommcueo par un regret fi je finis par une espérance. Mais celle espérance lie sera pas vaiuc, j'en suis sûre, car elfe me vient cette fois ions la Ügurc d'un auge.

de ma fille, de ma petite Marie. Adieu, adieu, je vou» embrasse, vous et vos jolis enfants, dans celte douce persuasion ; car il me semble qu'dinsi mes vieux pour vous seront cucure plus fervents, plus exaucés. A vou», à vous, toujours à vous... I., comtesse de Vacmbt. »

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