‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 55 sur 70 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

OKI COMrtfc»»o«.

U comte Henri de Vaudrey avait alors cinquante-six ans. et malgré cet âge avancé ses goûts de plaisirs et de dissipation étaient restés ans* vifs et aussi ardents qu’aulrefota. EuÛii, mn'gré Ms vingt- huit années de mariage, s» préiculinn à continuer sou rôle d’homme à bonne* fortune» en était venue à ce point de reudre le comte extrêmement ridicule aax veux de ses muta, et fort précieux pour la récréation de ses enuctim. Ce n'est pas que M. de Vaudrey »c fût parfaitement conservé : sa maigreur lui di muait une taille encore svelte, mince et assez élégante, quoique un |>cu midic par la vieillesse . le peu de ride» qui »ilkmu»i<-nt son Iront chauve et découvert se perdaient sous ses cheveux gris nrttotcsnenl arrondis sur ses tempes ; ses dents étaient toujours foi I belles, sou sourire gracieux, et ses yeux conservaient encore quelque étbl. quoiqu'il» parussent rapetissé» par uu réseau de pli- formés à leui angle, homme toute, le» recherche» minutieuses que le comte mettait à u loiictte en faisaient un vieillard fort soigné, mais voilà tout.

C 'étaient d'ailleurs ses mêmes goût» de jeune homme, excellent cavalier. chasseur intrépide, gourmet et sensuel, amateur de musique, <Je tableaux et d’antiquités (cette dernière passion lui était venue en llnllande, b terre classique de celte frénésie i, ayant toujours pour maîtresse eu titre la prima donna du Théâtre-Royal. Cité pour son écurie, qui renfermait les plu* beaux chevaux de l' Angleterre et du Mcrklembourg. ayant enfin, grâce à sa fortune, la plu* excellent taxime mataea d'Amsterdam, M. de Vaudrey pouvait garder plus longtemps qu'uu antre certaines illusions qui sont bien chères aux gens de son âge. et surtout de son esprit.

Surtout de son esprit, parce que le moral du comte, usé par les exeta, avait, comme ou dit, cousidérablcmeut baissé; et puis enfin, M. de Vaudrey n'avait jamais été autre chose qu'un homme spirituel, cl encore seulement doué de cet esprit de rouerie impertinente, de ce jatgiw moqueur et sciuliltant, à qui le* grâce» et Je feu de la jeunesse donnent seuls de l'éclat et du charme. Mais, à mesure que ce feu s'élrhil, que ce» grâces s'elT-iceul, cet esprit qui n’en est pour ainsi dire que le reflet, que lexpression, que le langage, disparaît aussi peu à peu, ou, >11 survit, il cmilraste alors avec la vieillesse de la manière la plus tristemnit bouffonne.

Or, les hommes de l'Age et de la nullité du comte qui persistent à vivre dans le moude et de la vie du monde, doivent, ou bion masquer cet affaiblissement sensible des faculté» par le caractère imposant de quelque haute fouet ton politique, et se noldemcot retrancher derrière leur importance, ce qui leur devieut très-faci'c, avec de la dignité, du silence et ce tact exquta que leur a donné l'habitude de ta meilleure compagne; Ou bien ils doiveut se résigner avec bonhomie à devenir les coiilideul* de» jeunes femmes, les guides des jeunes gens, parler bien haut de leur grand Age, sc taire encore bien plus vieillards qu'ils ne le sont (tour -c rendre tout à fait sans conséquence, et ainsi profiter quelquefois donc occasion, d’uu dépit, ou se faire payer le prix d'un bon cuuseil.

Mais M. de Vaudrey, lui, ne voulut descendre à aucun de ce» humiliant» mruo termine, et continua intrépidement sou rôle d'lminiuc » bouue» fortunes. Üe trente à trente-six ans, le comte avait encore été aimé pour lui, pour ses gi Aces prescrite» : mata quand il avait eu «ta trente-six à quarante au», le» femmes avaient commencé à lui tenir mi peu compte de ses succès patsé», et à s'excuser vh-4-vi* d'elles -inêu»« d'avoir un amant aussi mûr, eu se disant : c 11 a eu tant de vogue a U cour de Versailles l ! I » De quarante à quarante-cinq au», quelques jeunes femmes inconnues à ta cour, inata pleines de tact, de prévoyance, cl sachant sc dévouer peur I avenir, avaient pris le comte pour 'amant à leur entrée dans le monde, comme on preud un de ces vêlements làz.irres qui vous fout remarquer, mais que l’on quille bien vile, une tau qu'uu u léussi à attirer l'attention et qu'uu est a la mode. De qoaniiii^ 1 cinq à cinquante an», le comte avait encore réussi auprès de quelque* toute* jeunes filles qui sortaient du couvent, en abusant de leur igoorauoD et de leur ingénuité; puis aussi auprès de quelques femmes par ob» session, unitfuilé, uu ubu» de secrets surpris, qu i! menaçait de dévoiler.

Mata, hélas! de cinquante à cinquante-six an», A^o fatal auqiu-J nota le voyons parvenu, le pauvre comte, qui, par vanité, s'adressait toujours aux plus jeunes et aux plus jolies femmes de la cour, u’avait plu* guerç été pri* que comme inaiitcau, ou sigisbé coiuptaisant, charge* tout au»* Itoiiorilique» que celle qu'il remplissait à ta cour (1). Car, horreur !. •• 9

fl) Le comte «ait accepté une charge de chambellan du roi Leui»; et f«af+

LA VIGIE DE KOAT-VKN.

commençait à s’apercevoir que les maris et tes un mut* iTétaieut plu» jaloin, ci lui confiaient très-volontiers leurs lèiium*» et leurs iliuitresse*.

Pourtant une r.i vif saute jeune feuum*. la baronne Vaii-t)a»l, pleine «l'esprit, de charmes et de beauté, eu était venue (environ doux mois avant l’époque que nous niellons sous les yeux du Icctanri, eli « lait venue, dis-je. a aocucillir M. de Vau«ircy avec tant «le distinction, de piévonaucc cl d'agaçante coquetterie, que le Iwion Yan-lbal, une espece de rostre fréneliqtw de tulipes, ayuut prb ombrage d«-s attculioos du sa kinine pour le comte, s'était montré outrageusement jaloux de ce tlcrider. Or, ce dernier, au comble du bonheur «I inspirer un pareil «mti- ■cM, avait redoublé d« soins auprès de la jolie Hollandaise, et tellement cvas|HÎre le baron par ses impertinences, quil s'eu était suivi un-r expli- «aiioii, une scène ci eulin un duel, «Lus lequel le comte avait reçu d’abord un It'gcr coup ü'é|sév*, qu’il avait ensuite rendu avec usure à l'homme aux tulipes, qui eu fui, lui, pour deux mois au lit.

A einquauic-'ix au* avoir une afiaire d houiieui suscitée par la jalousic du uiari «le la plus jolie femme de la cour, être blessé pour elle, et pouvoir venir, le liras en écharpe, se mettre à ses genoux et demander une douce réconqteusc, cela était certainement bien fait pour tourner la tète «l’un homme plus sage que le comte. Il est vrai qu’il n’avail eucore obtenu aucune faveur de la baronne Van-Dual, mais on l'accueillait si bieu, ou lui bissait si tcudrcnvcutes|icri*r, que M. de Vaudrev, par ces raisons et peut-être par d'autres, était fort salifiait de sa position hoininliquc, que le scandale de sou duel avait encore assurée en lui douuaui tout I - éclat possible.

Mais, bêlas! un c>uu affreux vint bientôt abattre le comte ; il apprit, p.-«r le plus grand des hasards, qu'il était le jouet de toute la cour, car on venait dt* découvrir que h Laronue Vau-lfaul u'avait eu l’air de s'occuper de 51. de Vaudivy que pour détourner i'atli-ntiou de sou mari et du luomle. afin de pouvoir sc livrer avec plus de sécurité à une liaison qu’elle «-ni retenait avec un page du roi, un enfant de dix-sepl aus de la plus jolie figure du inonde.

C est au moment où il vient Rapprendre cette fatale nouvelle que nous mouli ons M. «le Vaudrev ah lecteur. Il arrivait du cercle du roi, où un auii iutiine lui avait appris toute t’inlrigoe avec des détails tellemcut circonstanciés qu’il était impossible au malheureux comte de conserver le moindre doute sur le rôle ridicule qu’il venait de jouer. El, qui pis es*, il s'était aperçu à certains ricanements, à quelques rires étonnés par sa préseucc, que l'aventure circulait déjà. N’v tenant plus, il alla saluer lé roi, prétexta une affaire importante, et rentra à son hôtel dans un étal complet d'exasperation. Le comte était vêtu d'un babil de cour ponceau, inagiiiliqiiemeol brodé d'argent et rehaussé d'une plaque en diamants; il portait une culotte blanche, des lias de soie blancs <51 des boucles d'or. Eu eutraut daus son salon, il jeta brusquement sur un sofa son épée et sou chapeau à plumes et se mil à marcher avec agitation.

— Allons, je serai la risée de b cour, s’écriait le comte en fureur, la risée de b cour; mais aussi j'ai ce que je mérite! Que moi. moi. avec mon expérience «lu monde et des femmes, je ne m'aperçoive pas que je sers de manteau à ce petit impertinent, et que pendant que le mari, jaloux de moi, s’occupe de MH démarches, ue mes projets de mes attaques, H bisse beau jeu a sa femme pour voir mon rival tout A sou aise, «H quel rival! un enfant de dix-s«‘pt aus; et moi qui vais bélcmeui me battre, et moi qui suis blessé, qui blcs<e le mari pendant que... Alloua, c'en est bit! encore une fois je serai b risée do b court et. pardieu ! je irai pas besoin de dire je serai... je puis bieu dire je suis b risée de j b cour. J'ai bien vu les chuchotements de tout le cercle du prince. Sans i doute, cela m'esl fort égal. De qui m'arrive, après tout, arrive à bien d’autres : le tour est bien joué, et je suis de trop bonne compagnie pour ue pas lo trouver tel. C’csi fort plaisant, fort plaisant, ce petit page promet beaucoup... et la baruiuio aussi, ajouta le comte avec uu rire amer. Puis il reprit : Après tout, parce qn'mi homme de ma sorte n’aura pas réussi une fois. qu'e«-ce que ««la prouve? Pardieu ! moi aussi j'ai joue un mari cl uu amant : mon tour a ce pauvre M. de Cérium et à Saint -Lyr valait bien celui-là. Aiusi, cela ne pruuve rien cuuirc mou adresse'.. Non. sans doute, cela lie prouve rbu... Mais. d'autre côté, le moude est si bêle, si imbécile, que parce que cette petite niai* de baronne Vau-Dual se sera moquée de moi, je ue (Xrurrai plus maintenant ai 'occuper dune femme sans avoir à vaincre ce détestable antécédent... tans compter que mes enuenti» ne manqueront pas d enjoliver l'histoire . Mon Dieu! mou biiru! que tout cela est «loue pitoyable ! Quel égout que le umude! quelle fange! quelle piscine que le monde, que cette cour ! Eu vérité, ça n u pas üc nom ; il u’y a plus b moindre retenue, plu» b nmiudru pudeur chez les femmes, pas l’ombre d Idée de ce que c'est que le goût, de ce que sont les couveuauces. Car, enfin, je ne suis certainement pas plus Galou qu'uu autre... moi... je ««niçois parfaitement qu'uue femme ait quelques bontés pour un homme bit, qui, par sa position sociale el par l étal qu’oit lient de lui dans le mou«k', puisse taire excuser cette faiblesse ; encore une fui», cela se conçoit, c'est même assez uuturcl ; niais qu une femme pousse l'oubli de se» devoir» et «les plus simple» bienséance* jusqu a aller impudemment, grossièrement se* prostituer, car c'csl le mot, se prostituer à uu page, à

mir. enchanté «ta voirie rrpféswvlnnt d’une dw pies ancienne* famille* d« Éritics *c rallier, sviii fait rendre è M. «te Vaudrev tout ses bien» confoquAslen de la révolution.

u u cniaiil, sous consistance, à un petit bonhomme qui ue signifie rien du tout, voilà en qui est odieux, ignoble, houleux, désespérant, parce que c’est sans excuse, tans aucune excuse! s’écria le comte cil arpentant son salon ; puis, après une pause, il reprit eu frappant avec rage »ur lo marbre de sa cheminée :

— Et pourlaut le monde trouvera cela magnifique ! il eu rira, il eu glosera comme un idiot, comme un crétin qu'il «**1 ; au lieu de Uéti ir par se» mépris une infamie aussi révoltante, on goût aussi bassement corrompu 1 Mais, bah ! attendez donc cela du moude ! le monde 1 bruto grossière et matérielle I le moude ! nuis, en vérité, qo 'est-ce que c'est «pie ça, le umude! Pourquoi y vu-t-ou? car outiu. qu'y iroiivc-t-on? de 1 égoume, uue rage de plaisirs faciles, pas b moindre délicate»se dans le chois de» femme». Mou Dieu ! mou Dieu I eucore une fois, quel égout Que lo momie ! Et qu est-ce donc qu'un peut trouver d'amusant dans cet échange continuel de faussetés et de meiisouges qui ne trompent persoune, dans ces amour» menteur* qui ueu veulent «piaux seu», dan» co bavardage insipide, aussi valu qu'ennuyeux, dans ces flagorneries im— «érables ; en un mol, dans ce tourbillon vide et éblouiasaul? Mou Dieu! que tout cria est doue sot, aux yeux d'un Iwiiutue nihounablc ; et bien fou est celui qui cnmplc sur le moude pour satisfaire sou cœur ; et iruinicuaiit je suis bieu de l'avis, c’est-à-dire j'ai toujours été de l’avis «le cet abbé que j avais dans les temps pour aumônier a mon bord, cet ublié de MilJy... SiUy... Riliy... non. Lilly... Ciily : c’est ceb, de Lilly, i ihi est-il ! qu est-il devenu ? car, après une louguc Maladie, il a «|uitté nie «le France. Ou a (Même dit qu'il svait toute de s’enipoMiuuer et que c’est ça qui avait causé sa maladie. Enfin, je n’on sais rien, mais tout ce que je suis, c’est que c’était uu lionunc do sens, celui-là ! et qu’il avait raison, car, en vérité, rieu u'est plu» odieux que fa vie qu'on uiene dan» le monde , cela li a aucuu but, ça ue signifie ueu. et eu définitive c'est fort triste.

Et fini» colin, dit le comte eu secouant fa tète d’uu air grave, et s'arrêtant tout à coup devant un magnifique Christ de Üubeus, placé, il est vrai, tout vi»-à-v« d'uue nymphe de l’Albanc, <*i pui* enfin, ; jouta donc le comte, ce Christ ui'y fait penser... Mais, continu le disait l'autre jour le vieux chevalier de Vohki, il vieot uu âge où l ou doit songer un peu à l'aveuir; car. eufiu, qui sait si tout est fini ici- lia» / Que «lubie ! il y a peut-être quelque chose là-haut; et quand même il u’y uuruit rien «lu tout, ce que je sms fort loin de peiner, qo est-ce que ça coûte d'agir comme s'il y avait quelque chose? D'abord, moi, j ai toujours eu des sentiments religieux ; le temps, les circou Sauces, me» voyages, in'onl uu peu einpéclve de les développer et de les mettre eu pratique t mai* ce qu'il y a de sûr, c'est que je le» ai ; et, après tout, «juand je fiuir.ii ma vie eu me sacriftaut au uiuud«-, en ne vivaut que pour le monde, en ne taisuut des frais «pie pour le monde, ce ue sera, pardieu ! pas le monde qui viendra plus laid ih arracher aux peines étemelles, s’il y eu a... cl si le» fautes de ma jeunesse uie le» ont méritée», Car. eulin, encore deruiemneui, je voyais dans son oratoire co vieux chevalier de Vol-ki ; il est impossible d'être plu» heureux que cet homme-la . et pourtant. Dieu sait quelle épouvautable vie il a menée dans sa jeuuct&e et même plus tard. Eli bieu ! il me racontait les entretien» qu'il a avec son confesseur . c'eut parfait ; son confesseur lui prouve, clair connue le jour, qu'on peut i rè— bien racheter les fautifs de sa jeunesse par uue v ie do repentir, de résigtiaùou et d’humilité ; et puis avec ça, sou or atoire est tout tendu eu velours cerise, frangé d'or; c'est merveilleux ! il y a la-dedans pour plus de ocui mille ëcu* de tableaux, et moi qui ai des saintetés et de» meubles gothiques à o'cu plue finir, j'aurai uu oratoire eucore bieu plus beau que le sien. L’est ceb, je le tarai construire dans le parluir de madame de Yaudrcy, qui est fait eu dôme , mou oratoire serait itiu»i éclairé par le haut, ce qui serait d uu effet délicieux pour le» statut cl le» tabtaaux ; car, enfin, ou a beau dire, eucore uuc i fois, tout ue finit pas avec uou». Les philosophes le» plu» eu racine», Voltaire, fa Harpe, et tant d’autres, uni bien été forces d’en venir fa. Et quaod de» hommes de cct espece-là croicut, parbleu ! on peut bieu croire sans se compromettre. Ju sais bieu. apres ça, que les «sprita fort» feront de mauvaises plaisantai ic»; mais, pardieu ! qu okc que ç« me fait, à moi, le» esprits loris?... les esprits fort»!... ça leur est bien facile à dire; «Tailleurs ils oui fait b révolution, et uu u'a qu’à voir où I ç* les a menés ; taudis que bouaporte lui-même a rendu beaucoup d influence au clergé ; car U y a eucore celui-là, Bonaparte. Aiusi, quand 1 un Voltaire, uu fa Harpe, ûu Bonaparte, croient qu'il y a quelque chose la-luul, que diable! je serai» bieu bête de cnnudic !«•» moqueries du momie ; et puis, apres tout, il y a une chose positive «fan» fa religion, c'est que. pour ceux qui eu oui, il «agit d'uue vie étemelle de félicité ; et, quand uihi fié» cela vou* est bien prouvé, comme ceb a été prouvé à ce vieux renégat de chevalier do Volski, ou serait bien sol de ne pas devenir pieux, d Mitant plus que 1a religion iT empêche pas do Cû livrer à d’bouuétc* délassements, a b chasse, je suppose, que j'aime à fa folie. Ceb n'einpéche pas non plu* d'avoir un traiu de maison couuuable, de recevoir, de tenir son rang ; et puis, de plu», U y a une foule «le pratiques qui vous occupeut beaucoup.

J’avoue ceb ; pendant toute ma vie, à terre comme autrefois à mon bord, je me suis ennuyé quand je navale pas une occupation quelconque. et fa religion m'occupera beaucoup.,. Et pui», j’exigerai que louve ma maison aille à fa messe; ceux de mes gcus qui ue sont pas de livrée I iruul aussi, mais plus pic» de mou bauc que le» autre». L’ertça... Lis-

LA VIGIE DE KOAT-VEN

Boite je ferai réparer celte chapelle gothique de llorn-Praèt: j’en ferai on bijou... J'aurai un chapelain et un organiste à moi, ça sera nival. I Oui, oui, plus j'y pense. plus je vois que le üoubcur est peut-être dans la religion... El puis encore, il vaut mieux quitter le monde que le ! monde ne nous quitte, et en le quittant mainteuant... maintenant que je suiï encore dans ce qui s'appelle la force de l'Age, je laisserai au contraire des regrets, et j’en serai ravi... Ma foi, tant pis pour les femmes. Quant à moi. je commence à me lasser furieusement de tonies ces nbiseries là ; depuis que je me suis retiré du service, cl en Russie, et en Allemagne, et ici. j'ai eu pardieu assez de succès; eh biru ! il faut en ! convenir, c’fet toujours fa même chose ; ça se réduit toujours A faire sa cour à une femme, à l'obtenir, et à recommencer pour en avoir une autre. Non. mais c'est qu'en vérité, plus on y réfléchit, plus on voit que c est pitoyable ; Ça devient ennuyeux A périr ; et, comme disait fort bien mon ancien aumônier, cet abbé de Cilly, il faut laisser ce métier-là à ceux nui n'ont pas autre chose à faire. Ah! parbleu, voilà celle petite sotte de baronne Van-Daal bien avancée ! Son petit boohomme la plantera la au premier jour, tandis que moi je devrai peut-être à son impertinence l'avantage d'avoir eu des pensées qui fuiraient bien fixer mon avenir et me mettre dans la bonne voie pour le restant de mes jours

On s'csl aperçu que dans ce long monologue, qui calma du reste l'irritation du comte et lui procura une nuit beaucoup meilleure que celle qu'il attendait, ou s’csl aperçu que ni la comtesse, ni ses enfants, n’élaient entrés pour rien dau* les regrets, les espérances ou les détermination' de M. de Vaudrcv. C'est qu'aimi rien au monde ne lui était plus IndilTérenl, et ne comptait pour moins dan* les arrangements de sa vie. On a vu aussi, par b lettre que madame de Vaudrey écrivait, il y a dix ans, à son amie, en lui annonçant la naissance de sa tille Marie, qu elle était luiu d'être heureuse, et que, depuis longtemps, elle avait jugé le comte à sa juste valeur.

Or, la comtesse de Vaudrey était tout aussi malheureuse qu'il y a dix ans ; seulement son malheur avait changé de cause. Tant que le comte avait été jeune et recherché, die avait cruellement souffert en le voyant prodiguer à d'autres femmes tout ce qu'il avait en lui d'amabilité, de grâce, de charmes et de séductions, tandis qu’il ne réservait pour elle qu'une politesse révérencieuse et froide, commandée par la noblesse et | la pureté augélique de son caractère d’épouse et de mère.

lMu« lard, quand le comte devint vieux, clic souffrit encore cruelle- t ment de le voir couvert de ridicule, et justement moqué à cause de ses j prétentions à des succès auxquels il ne devait plus songer. Elle souffrit aussi cruellement de l'i ndiffércnce profonde qu il témoignait à ses deux enfants; car on ne pouvait appeler amour paternel l’espèce d'arrièrepensée d'orgueil qui lui faisait voir avec une satisfaction toute person- ‘ lie Ile, avec une vanité sèche ci égoïste, le fils qui portait et perpétuerait le nom des comtes de Vaudrey. Et la preuve que l'amour paternel était j nul chez M. de Vaudrey, c'est qu’il n avait même pas pour sa fille les ; dehors de l'insignifiante affection qu'il témoignait à son fils, et cela j parce que sa fille ne portait pas son nom.

Ainsi cette mallteureuse comtesse, celle femme si dévouée, si loyale, d'un si grand et si noble cœur, d'un esprit si délieal et si élevé, devait avoir un chagrin nouveau pour chaque nouvelle phase de sa vie, devait, ur ainsi dire, goûter l'amertume de toutes les larmes ! ! ! Et pourtant coup le plus cruel lui était encore réservé; car en pensant, comme | elle le pensait, qu'un jour le comte, dégoûté d'un monde qui le repoussait, reviendrait an moins à die, et chercherait, dans une vie douce et calme, dans les caresses de ses enfants, une compensation à son chagrin d'élre vieux et presque moqué par cette société qu'il avait vue à scs genoux ; en pensant cela, la comtesse était dupe de sa dernière illusion, qui avait été pourtant assez puissante pour lui donner la force de supporter ses chagrins, dans l’espoir d'un meilleur avenir.

Oui, c'était folie et douloureux besoin d'espérance, que de croire que l'âcrefé des regrets pourrait un jour amollir ceUc vieille âme desséchée, racornie par l'égoïsme le plus atroce ; de croire que le comte, souffrait! avec rage de ne se voir plus compter dans le monde, ne ferait pas impitoyablement supporter aux siens la réaction de celle rage. Ur, en admettant même que le comte se fût résigné à vivre de cette vie intérieure. le supplice le plus infernal eût alors commencé pour sa femme et pour ses eufanls, parce qu’il n'y a rien sur la terre de plus hargneux, de plus sournoisement méchaut, déplus haineux, je dirai presque de plus féroce qu’un vieux libertin blasé! Tout l'irrite, parce qu'il ne peut plus jouir de rien La jeunesse fraîche et souriante lui est insupportable à voir, parce quelle lui rappelle des avantages qu’il n'a plus; la triste vieillesse lui est odieuse, parce qu'elle est le miroir vivant de ce qu'il est lui même ; enfin, il tâche de flétrir toutes les joie* et tous les plaisirs, parce qu’il est mort à toutes les joies et à tous les plaisirs; et puis, apres avoir torturé les siens |>codant de longues années, il meurt en blasplurinanl de désespoir de quitter une vie qu'il a pourtaut maudite chaque jour de sa détestable vieillesse.

Voila sans doute qucLos eussent été l'existence et b fin de M. de Vaodrey, si «me nouvelle nuance de son égoïsme n'avait pas dû se révéler, pour imposer à b comtesse une antre espèce de tourments, cl lu4 ouvrir, à lui une source féconde de béatitude et de félicité.

En sc rappcbnl b vie du comte, on voit que le moi a toujours et pat tout dominé. Tant qu'il t’est agi de plaisirs et de gloire, tout a été

sacrifié à ce moi. Rien de plus simple, e'étail b logique de cette lâcheté. Plus lard, l'amour le plus naïf et lé plus profond d'une femme adorable qui apportait encore au comte une Fortune immense, cet amour est encore sacrifié à de frivoles succès d’amour-propre. C’est logique, toujours logique. Eh bien donc! si le comte a tant sacrifié à des dé»irs de jouissances éphémères et périssables, pense-t-on que, du moment où tl croira qu'il exi&le une félicité éUrnellt, et qu'il pourra, lui, jouir un jour de cette félicité, il songera davantage au bonheur et à l’affection de sa famille? Non, il les sacrifiera encore, et comme toujours; il les sacrifiera, sans 'hériter, aux exigences de son salut, qui, faussées par son aveugle instinct d'égoïsme, lui paraîtront devoir absorber, comme autrefois le monde, tout son temps, toutes ses pensées, toutes ses affections.

Et cela, parce qu'uo esprit aussi personnel et aussi étroit que celui du comte est incapable de comprendre ni de s’assimiler la magnifique pensée de dévouement et d'amour d'une religion qui se résume, pour ainsi dire, par 1a communion. Non, M. de Vaudrey, déjà presque hébété par l'abus des jouissances, M. de Vaudrey. qui ne possède aucune de ces qualités murales et lortes qui ne vieiïlisscnt pas, M. de Vaudrey, Incapable de b comprendre, doit dénaturer la pensée première du christianisme, qui a pour symbole l'expiation sanglante d'un seul au profit de tous; admirable idée, qui, appliquée à l'humanité, unit les hommes entre eux par la plus louchante solidarité, en rendant communs à tous les fruits de b piété de chacun.

Oui, M. de Vaudrey doit dénaturer cette idée d'une moralité si consolante, pour la plier à son abject intérêt personnel, cl cela surtout s'il a pour confesseur un homme assez influent sur son esprit affaibli pour lui taire peur de l'enfer, et assez stupide ou assez fourbe pour douner une dangereuse direction aux suites de cette crainte.

Nous disons l’enfer, parce que c’est seulement avec b peur de l’enfer, du diable et de ses cornes, ou quelque chose d’approcliaul, qu'uo pourrait uu jour fortement frapper l'intelligence éteinte de B! . de Vaudrey, eu lui exagérant la puuitiou que niéritaicul les fautes de sa jeunesse. Car si les esprits véritablemeut chrétiens et élevés reste ut froids devaul ccs figures grossières cl palpables ; si pour eux ccs grandes cl terribles idées de rémunération et d'immortalité de l'àmc soûl bien plus effrayantes quand elles leur apparaissent dans toute leur immensité sain borne*... sa us forme... et sans nom ; pour les esprits étroits ou affaiblis comme l'était celui du comte, il but au contraire des images fortement accusées, quelque chose de net et de tranché ; il faut un paradis avec de b musique, et mi enfer avec des démons qui mordent, de* fourches qui piqueut et des flammes qui rôtisseut : alors l'espuir d'une autre vie se réduit à uue question positive de musique ou de brûlure pour lcieruité.

Encore une fois, le comte pouvait bien un jour avoir une peur égoïste et puérile de la mort, seulement parce que b mort le priverait d'uuc vie de jouissances matérielles : mais il devait toujours être incapable et indigne d'éprouver cette terreur sainte, profonde et mystérieuse, qui soulève les plus hautes et les plus nobles pensées, lorsque, après avoir jeté un long et triste coup d'œil sur sa vie passée, on voit approcher b mort en se demandant ; — Où vais-je aller?... qui m'attend?...

Le comte pouvait bien on jour lâcher de racheter ses fautes par les pratiques extérieures du culte et par un insignifiant et stérile repeutir; mais le comte devait toujours être incapable et indigne d'éprouver à b fia de ses jours cette commisération indéfinissable et pourtant in»tioctive chez les êtres vraiment pieux et grands, qui leur dit d'épuiser, avaul de sortir de la vie, tout ce qui leur reste d'amour et de leudrcsse dans lame ; de prodiguer à tous dévouement, secours et consolation, peut-être pour mériter de tous uu souvenir, uu regret ou une prière, afin de voir le trépas avec sérénité, d'avoir leurs mains mourantes baignées de larmes amies, et de sentir leur à me légère et pure étendre paisiblemeul ses ailes à ce moment terrible. Car, encore uue foi*, ces idées si effrayantes pour bien des hommes, parce quelles sont vagues, mystérieuses, et que Dieu eu a pourtant joie le germe au fond du cœur de chacun ; on l'a dit, ces idées devaient se résumer clairement pour le comte par uu enfer où on est brûlé quand ou n'a pas cru, et par au paradis où ou entend de b musique quand on a cru.

Or, comme le comte comprenait fort bien les corrélations positives de ccs supplice», une fois qu’il croirait fermement à leur existence ( chose horrible ou consolante !), il pouvait un jour croire, cl avoir la foi pleine cl entière, croire avec conviction, croire sans invoquer l'analyse, qui serait au-dessus de scs facultés cl de son insuffisance; croire, pour ainsi dire, parce que son instinct d'égoïsme lui disait : « Crois, et tu oe seras pas brûlé; * croire sans avoir acheté ni mérité cette croyance, cette foi. ce don divin et ineffable, par un repentir touchant ci utile à ceux qu’il avait offensés ou sacrifiés; croire tout en restant froid et cruellement impassible aux larmes de sa femme et de sa fille; croire sans raisonner ni expliquer autrement sa croyance que parce qu elle était dans son intérêt; croire sans pour cela devenir ni meilleur, ai moins égoïste, ni moins vain, ai moios dur; croire, enfin, et jouir par anticipation d'une félicité éternelle, parce qu'il aurait accompli chaque jour, et scrupuleusement, les pratiques d'un culte ainsi profané, parce qu'il aurait écouté une messe sans l'cntcudrc, et qu un sacrislaiu a sc» gages lui aurait donne une absolution impie. Mais aussi, celle croyaocc stérile, égoïste ol machinale, lui serait-elle comptée uu jour?... Va*-

LA VIGIE DE KOAT-VKN.

érail-elle mi'w, aux yeux do Souverain Juge, les doutes accablants du sceptique, qui détourue en tremblant sa vue du tabernacle?

CUAPITRB LXl.

lANVIEn 1813.

U COUTKShl DE ŸAUDSEV A LA MA*Qt ; ISE SX BIUOW, A NAPUA.

« Chitçau de Scrcoct, pris Utredil.

■ Grand Dieu ! mon amie, ayez pitié de moi... En vérité, j'ai la tête perdue, je vieus d'avoir avec M. «le Vaudrey l'explication la plus de «espéranto. car elle m'effraye au-delà de toute idée sur le sort qui est réservé à ma pauvre Marie. Depuis longtemps, mun amie, je vous ai entretenue du changement incroyable surveuu dans les habitudes de M. de Vaudrey. Vous le savez, apres cette ridicule et malheureuse aventure qui faillit lui coûter la vie, et le rendit h fable et la risée de la cour, il quitta La Hâve cl vint s'établir ici, accompagné d’un chapelain que lui avait donué le chevalier de Volskv. Due fois dans notre terre, M. de Vaudrey n»c fit pari de ses nouvelles intentions. Voulant travailler à son salut, il m'cugagea formellement à ne recevoir personne, afin de u'ètre pas distrait, disait-il, dans ses exercices de piété. Notre fils Alfred était alors en Angleterre avec son gouverneur et un autre gentilhomme que M. de Vaudrey lui avait donné. Je restai doue absolument seule avec ma chère Marie, ce qui me fit tout le plaisir que vous devez concevoir.

« Quoiqu'elle fût bien subite, et qu’elle eût été plutôt décidée par le dépit que par la conviction, je vous l'avoue, mon amie, celte conversion me ravit d'nbord, car je savais mieux que personne combien on peut attendre de consolations du cid, quand la vie d ici- bas est trop pénible ou trop déccvaolc, et puis je croyais aussi que les nouvelles idées religieuses du comte l'amèneraient naturellement à se rapprocher de nous, ci qu'il mettrait en pratique dans son intérieur cette morale I chrétienne si bienveillante et si pleine d amour ; je voyais enfin mou réve sur le point de se réaliser, je pensais que M. de Vaudrey, loin de la cour, dégoûté do monde et abandonné à notre seule affection, allait eufin revenir à nous, qui l'aimions tant et toujours malgré son indifférence.

« Eh bieu I mon amie, tout ceci n’ctail qu’une illusion, qu'une amère cl misérable illusion. Le cliâpelain (car ce serait blasphémer qt»e de dire Dieu), le chapelain, du moment où il eut pris de l'influence sur M. de Vaudrey, devint poor lui ce que le monde et ses plaisirs avaient | autrefois été, c'est-à-dire l'unique moteur, l'unique but de sa vie et de ses actions ; en on mot, il ne voit, n’entend, ne juge, ne pense que par sou chapelain. Moi et ma fille, oous lui sommes restées aussi étrangères, plus étrangères même, plus indifférentes encore, qu'avant sa consersiou : jugez-en, mon amie.

■ M. de Vaudrey se fève à neuf heures et va entendre la messe dans la chapelle qu’il a fait reconstruire et orner avec une folle magnificence. Puis il déjeune dans son appartement, et part pour la citasse si le temps est beau ; sinon il monte k cheval trois ou quatre heures dans son mauége: puis il rentre, parait à table, me salue, donuc un baiser à sa fille et se retire pour sc confesser (il se coufessc chaque soir), etcnleudre ensuite une lecture que lui fait son chapelain, et enfin il se couche k huit heures ; voilà sa vie de tous les jours, mon amie, voilà sa vie et la nôtre depots deux ans.

« Pour moi, habituée que je suis à l'existence la plus triste et la plus ntooolonc, je supporterais parfaitement cet isolement complet, en songeant, après tout, que M. de Vaudrey se trouve heureux. Mais ma fille, a son âge, aurait besoin d'un peu de gaieté, de mouvement, et ici la pauvre enfant mène la vie d une recluse; car son pere ne veut absolument recevoir persoune, soit qu il craigne les sarcasmes de scs anciens amis, soit qoe son chapelain le lui défende; car ce n’est pas tout, mou amie, ou l'esprit de M. de Vaudrey se sera usé dans la dissipation et par les excès, ou les peintures terribles que lui fait sans doute son chapelain. en lui parlant des peines éternelles, l’auront ébranlé; mais je me mis aperçue avec elfroi que les facultés de M. de Vaudrey sc sont affaiblies. Seulement il a conservé intacte son inflexible volonté. C'est un marbre froid, muet cl sourd. Il ne discute plus, et quand il dit : Je veux, concentre en lui-même, il reste alors insensible à toutes les objections. Mais ne croyez pas qu'il achète cette conviction qu’il a maintenant d’étre presque saint par des privations ou des austérités. Point du tout; les seules choses qu'il ait offertes au ciel eu sacrifice, c'est le monde qui le repoussait, c’est l’affection de sa famille, qui lui a toujours été indilférenlc. Excepté cela, son luxe est aussi complet, son faste aussi éblouissaut, sa table aussi recherchée, ses goûts de chasse, de chevaux, d antiquités et ie tableaux sont aussi dispendieux. Seulement, il ne veut recevoir personne, ainsi que je vous Pal dit, et parait s’arranger fort de cette soli- Mide et «Je ec«e «*“*«■<*■ car sa santé est plus florissante que jamais. Mi f je vons jure, mon amie, que son chapelain le mène au ctel par une I

voie douce et commode ; car il échappe parfois ;i M de Vaudrey des exclamatioua de béatitude qui révèlent combien II est heureux de la nouvelle vie qu'il a embrassée-

« Il est vrai qu’aujonrd'hui comme autrefois comme toujours, sim bonheur coûte des larmes bien amères à ceux qni l'entourent : mais que lui importe, à lui ! Aujourd'hui, il jouit placidement, et par anticipation, de la félicité éternelle qu’il acquiert, à si peu de frais, sans penser à l’avenir de ses enfants... Car voici, mon amie, ce qui cause ma peine la plus amère. Apprenez tout, et pardon nez -moi les détails tout à fuit d'intérieur et de famille duos lesquels je suis obligée d'entrer ; mais en vérité lo«it ccb devient si grave, que je u’Itésile pas.

« Depuis deux ans, et malgré b guerre, mon fils Alfred est en Angleterre. Son père avait fixé d'abord sa pension annuelle à cent mille livres, ce qui me partit a moi-même fort convenable ; mais bientôt cette somme fut loin de suffire. Alfred prit une maison à Londres, et scs dépense* devinrent tellement exorbitantes, qoe je dus en causer avec M. de Vaudrey, et que je lui fil demander uu moment d'entretien. Après quelque hésitation, il me l'accorda. J'entrai chez lui comme sou chapelain en sortait. Je trouvai le comte occupé à considérer avec attention une gravure allemande représentant le supplice des damnés... et le bonheur des élus.

* M. de Vaudrey se plaisait tellement dans cette contemplation, qu'il ne m’entendit pas venir et tressaillit quand je m'approchai de lui.

« Je commençai par lui reprocher doucement et avec tendresse l'isolement où il nous laissait, moi et ma fille. A cela, il me répondit d'un air impassible : — Croyez-vous doue, madame, que j’aie le temps do penser aux intérêts périssables de ce monde, quand il me reste à peine assez de loisir pour faire mon salut, acheter la rémission de mes péchés, et mériter une place dans le paradis?... Non, madame. Plus les sacrifices que nous faisons au ciel sont près de notre coeur et noos doivent coûter, plus ils sont agréables au Seigneur, qui veut que nous soyons tout à lui.

« Je lâchai de lui faire comprendre que l’amour des siens, loin d’être contraire à ses vœux, était considéré par toutes les lois morales, divines et humaines, comme la plus pure et la plus précieuse des vertus religieuses. A ceb, il me répondit textuellement : — Madame, j’ai mis ma confiance dans uu pieux et vénérable servit cor de Dieu ; lui seul me guide dans la vie éternelle... je ne dors compte qu’à lui de mes actions, et lui seul m’enseigne ce qui est bien et ce qui est mal. Veuillez donc considérer cet entretien comme le dernier que vous aurez de moi sur ce sujet. Mon salut n'importe qu'à moi, est tout pour moi, et moi seul je sais comment je dois faire mon salut.

« Ce que j'essayai de lui faire entendre fut inutile, et il finit par me demander si j'avais autre clrosc à lui dire, parce que ses chevaux l’attendaient. — Oui, monsieur, lui répondis-je enfin; j’ai â yoo* dire que vous perdrez votre fils, en accédant avec autant de faiblesse â scs moindres désirs cl en encourageant chez ce malheureux enfant les goûts dune Julie prodigalité. Depuis deux ans à peine qu'il est en Angleterre, monsieur, en outre de sa pension, voilà plus de cent mille écus qu'il dépense, et je viens d'apprendre par votre intendant que vous veniez de donner ordre d’envoyer a Alfred trois mille louis qu'il demande encore... PcrmeUez-moi donc, monsieur, d'entrer dans des observations un peu vulgaires: mais vous avez une fille aossi, et...

« A ces mots, M. de Vaudrey m'interrompit, cl me dit avec son même calme, son même sang-froid* glacial : — Madame, mon fils, M. le vicomte de Vaudrey. porte mon nom. il doit donc tenir un élat convenable, surtout en pays étranger, et en Angleterre, où b noblesse est fort riche ; il doit soutenir dignement le rang qu'il a reçu de moi, et qu’il transmettra, je l'espère, â mes descendants. Il est d'ailleurs à Londres, aimrès de scs princes légitimes, et, du train dont les choses se passent en France, ce voyage pourra bien on jour être pour mon fils la source des plus grandes faveurs. Veuillez donc, madame, m'épargner désormais de pareilles observations. Mon fils porte mon nom, c'est donc à mol seul à diriger mon fils ; ses dépenses ne sont que raisonnables; et ce que j’approuve doit être approuvé de tous.

«Mes observations, mes supplications, mes menaces, mes larmes, (ont fut inutile; il ne n»e dit pas antre chose, et n>c reconduisit à la porte de son oratoire. Maintenant, mon amie, je val* vous expliquer combien mes craintes sont graves, et combien le sort à venir de ma pauvre, «le mou adorée Marie, se trouve odieusement compromis.

■ Comme vous l'avez vu, les seuls traits du caractère de M. de Vaudrey qui soient restés aussi entiers et aussi saillants que par le passé, sont une inflexible volonté et l'orgueil de son nom. Le chapelain, qui est, je crois, un homme d'un esprit rusé et bassement adulateur, a su faire parfaitement cadrer b vanité toute mondaine du comte avec ses pensées de salut, en lui disant que la religion ne s’opposait pas â ce que «on lils soutint digmment le nom qu'il partait: de sorte que, jtotir voir son fil* tenir mm rang, M. de Vaudrey autorise ses prodigalités avec nnc faiblesse qui, en vérité, louche a la démence; et. quoique notre fortune soit considérable, je snls épouvantée de ces eoûls de faste auxquels nue fortune royale pourrait à peine suffire, d’autant plus que M. de Vaudrey n'a rien voulu retrancher de son grand étal de maison, cl que si no* biens ne sont pas obérés, au moins dépens«>os-nous absolument tous nos revenus, d'après les comptes de notre iutcodaul et de nos gens d'affaire*.

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LA VIGIE DR KOAT VEN

« Alfred a maintenant plus de vingt ans cl le germe dr* plut lieuriws cl des meilleure» qunlilé» : il est beau, plein de cœur. d esprit cl de bravoure: quoique abandonné à lui-même, se* goûts wml rent d’un homme bien né ; il ne so commet pat, cela c»l vrai, ci ne voit à Londres que la meilleure rnnipaguie. où rappellent son rang et sa naissance, je sais tout cela: mais pourtant, ne cralgucx-vous pas comme moi, mon amie, qu'à un âge au-si tendre une telle facilité à satisfaire ses caprices ne soit pas bien funeste pour l'avenir ?

« Et puis enfin. Marie, mou auge aimé, ma seule consolation, ma fi le, ma ebére et douce fille, a aussi droit à celle fortune, elle... c’est j aussi son bien qu'on dissipe si follement .. Et quand il s'agira de la ma* 1 ricr, de trouver une union digne d'elle, où sera Is fortune qn on lui j donnera? Mon (U* ou M. de Vaudrey voudront-ils alors retrancher de leur Indu! Voudront-ils sc priver de quelque habitudes de luxe, pour ; la doter au*.*'» richement qu elle a le droit rte l'attendre, d'après notre position? Et moi, mon Dieu ! qui avais rêve que la fortune que jo donnerai'’ à ma tille serait brillante, afin que la pauvre enfant ne fût pas sacrifiée à de l'argent, ci quelle pût un peu suivre I impulsion de son cœur ! Maintenant, qu'arrivera-t-il? quel sera son aveuir?... Je ne sais, je ne pois prévoir... El c’est une nouvelle douleur qui me vient encore accab'cr... Car, malheur sur moi, mon amie, j'en suis réduite aux larmes, aux prières, je ne puis rieu..

« Quand, il y a trente ans, je me mariai avec M. de Vaudrey. confiante, enivrée, étourdie du bonheur auque l je croyais, je. le laissai libre de régler lui-même les conditions matérielles de cette union ; car vous savez combien j'ai toujours répugné à m détails. Or, à celle époque, et plus tard, ses gens d 'a (faire eu Hollande arrangèrent les choses de façon que le comte est libre et seul dispensateur de u«lr« fortune. Avant ces événements pénibles, je n'avais jamais pensé a cela; mais aujourd liui quelles larmes je verse ! aujourd'hui que je suis vieille et mère, et que je dois compte à Dieu de l’avenir de mes enfants, coinbien je regrette celle coupable insouciance de ma jeunesse! Mon Dieu! mon amie, que faire? que faire? comment y remédier ?

« Et mon pauvre (ils, mon Alfred, est innocent <le cela, lui ; il est dans un âge où les passions sont violentes, où fa soif des plaisirs est inextinguible, comment pourrait-il résister nus mille tentations qui lui sont offertes? il est impétueux, ardeut. généreux; mais son grand défaut est un instinct d orgueil et de vanité, que son père encourage encore par ] son aveugle idolâtrie et une injuste partialité

« Car il y a encore cela, mon amie, M, «le Vaudrey préféré cent fois Alfred à Marie. Non qu’il aime plus Alfred que Maiie, mais Alfred porte son nom, et voilà ce qu'il aime dans son fils. Car le cœur égui'to et sec de M. de Vaudiev est iucupable de sentiment d'amour paternel; si ce ! sentiment existait dans sou aine, s'il aimait ses enfants pour eux. et uou pour lui, ait lieu de la repousser presque avec répugnance, n'aimera il -Il pas autant Marie que sou frere, pùis que son frère?,.. Car cette pauvre entant a plus besoin que lui d être aimée; qui IVmicm si ce ne sont les siens? Si bonne, si naïve, si spirituelle, il ne lui manque, hélas!... je ne sais... que ce qui séduit tout d'abord... Elle n’a pas celte beauté du visage qui attire cl met alors à même de juger de la noblesse, de la Iwaulé de l’âme... pauvre et douce Marie!... et pnuriaul, quoi au on dise, moi, je ne l’ai jamais trouvée laide, car sou aine tendre et délicate *c lit sur chacun de ses traits; mais ce sont ceux qui ne l oul | pis entendue parler... qui ne la trouvent pas belle comme mi auge !

« El c'est l’avenir de celte enfant, qui a plu» besoin que tout autre de | tendresse et de fortune, c’est son avenir qui estai ciucllemeut compromis... Cela est affreux./-, affreux en vérité.., Blais que faire, mou Dieu! j que faire ?

« D'puis longtemps, mou amie, jliéUiais à vous écrire; mais je suis si malheureuse, je prévois un avenir si triste et contre lequel jo puis si peu... qoe je n'ai pas mi résister au triste bonheur de vous dire me» pei. ne>, ci à l'espoir de recevoir VM conseil»; car, mon amie, il m'en faut absolument, il faut que je sorte de celle horrible position ; encore une fois, ma vie, à moi, est a peu prè* terminée : je ne compte plus sur aucmi bonheur ici-bas. Mai» la vie de ma fille commence à peine... mais je ne veux pas, moi, que, comme sa mère, elle passe une épouvantable existence ; je veux que ma fille voit heureuse, qu elle soit lieinvu-e cl | pour elle et pour moi, car Dieu lui doit la part de bonheur qu'il m a refusée .. Enfin moi, j'ai bien pu. inc traînant d'cspéiaucc en espérance, atteindre ainsi à peu prés le terme d une vie engourdis» mie. pendant laquelle je n’ai été éveillée que çàel là par l’aiguillon du chagrin... Mais, encore une fois, je ne veux pas que ma lilic, que mon enfant chérie souffre comme j'ai souffert... Ainsi donc, mou amie, doimez-umi vus cnn» seifa. et pour celle foi» aussi ceux de lord Beilow. si tou* lu* croyez nécessaires. Quand jetais jeune, mes plaintes de femme négligée, méprisée» oublier, u'oiit été entendues que de vous cl de Déu. Aujourd’hui, mes craintes de mère peuvent et doivent se confiera ou homme tel que lord Beilow ; car, encore une fois, il s'agit de l'avenir et du sort de mon fils et de ma fille. Adieu, adieu, mon amie; ne me laissez pas longtemps sans , One lettre de vous. Connus ai Yxuaur. »

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