‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 56 sur 70 · CHAPITRE I.XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE I.XII

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C’était un noble et imposant édifiée que le château de Vamlrcy, muk* sur le» limites de la Noniiaudie et de la Bretagne. Ou arrivait à celle magnifique résidence par une immense allé«^ de six rangs de chênes séculaires qui rejoignait 1a grande route, éloignée de (dus d’une demilieue. Après avoir traversé deux cours d'honneur, entourées d«* grands orangers dans leurs cames, on passait sur un large pont de pierre termine par une grille monumentale, sut moulée d'un ëcttMoa de bronze doré, représentant les armes de Vaudrey; puis on se trouvait dans la vaste cour intérieure du château, qui était baignée des plus belles eaux.

Un énorme corps de logis principal et deux ailes en retour, tin p«fTi>n dciuk-circulalre avec deux grands escaliers à babtslres du marbre, circulaires aussi, qui conduisaient a fa porte du milieu ; deux i.mgs de vingtcinq liantes croisée», séparées entre elles par une colmmade coriathieiiue ; un entablement à baiuMres qui masquait le toit demi -incliné; huit cheminées massives, chargées de sculpture» de pierre, rcpié-cm.int de» trophée* d'arme» : telle était fa façade de celte somptueuse «faniixtrc, qui paraissait appartenir au dlx-septieme siècle. Les mine» de lunrictt château île» comte» île Vaudrey n 'étaient plu* habitai de*, et seiHemcst conservée* c«Miimc sotivcnlr et point de vue au milieu d'un parc iiamen*« qui s'étendait vers le sud.

C était par une belle matinée d'octobre, le ciel était voilé d'une légrre vapeur grrw, et le château, placé à mi-céte avec son immense façade blanchi', se détachait merveilleusement sur le feuillage rouge n lima «ta arbre» de fa forêt, qui, déjà chaudement nuancée par l'automne, s’ilmdoit en amphithéâtre derrière l«- principal corps de logis. Mais la scctw que nous voulons décrire se passant dans des régions moins élevées ijac ce principal eorp» de logis, nous somme» obligé» de conduire fa lecteur un peu à gauche. vers mie ma-.se considérable de bâtiments radié* avec art par une ires-haute futaie ; en un mot. de conduire ta lecteur .un communs du rliâbvni, dans une petite mur contiguë ntt chenil, au manège cl aux écurie*. Une discussion assez vive, qui paraissait réunir tous les éléments nécessaires pour so terminer en dispute, avait lieu entre les deux personnages que nmis allons dépeindre.

Le premier était un homme d'environ soixante ans, de taille moyenne, ma grc. nerveux et encore plein uc v gtrur. Il portail un long et large habit vert, galonné d argent sur tontes les failles, serré »ur ses liambri par fa ceiiiiorou d'un çouicau de chasse à poignée «l'ébene et d argent Ire*- large et un |>eti recourbé, nu lieu d'être droit et effilé connue cib se porte de nos jours En ajoutant d» 1 » culoit«s blanche*,. de hante» M* tir» à chaudron et a éperon* noir», une veste écarlate, galonnée, à lié cachée par son habit boulonné, un col blanc plissé, de la poudre, une petite queue mince, et un chapeau bordé, à troi* corne», irès-pW et Irevévasé, vous aurez fa signalement complet de M. la V tresse, premier piqueux de fa vénerie de M le comte ne Vaudrey. Mous ouWion* nno ligure décharnée, hâlée, tannée, ridée, illuminée par deux veut noirs pleiu« de fan. et à moitié cachés par des sourcil» grisonnant» •

M. la VitesM?. assis sur ua banc, avait à cAlé de lui, non une nnufarue demi-trompe, mais une de ces anciennes grandes irom|ies à la D 3 ™* pierre. entourée d'un cordon de serge verte, qui ne laissait voir que le cuivre étincefaut de son pavillon.

J'oubliai» encore un limier, beau chien courant du Poitou, de fawie taille, «1 un brun fauve, marqué de fau. court de rem, large d’épsdrt, bas-joinlé. admirablement bien coiffé de longue» oreilles noire», et c®® vert de cicatrices, lequel chien sommeillait tranquillement étends \tytn le» jambe» de uni maître. Ce «bien favori de ,M. fa Vitesse, cl q«» bien d'ailleurs d’être nommé, *'ap|»efait Ravagcol : il avait éléprw»* chien de tête de b meute du comte ; ruai* maintenant qu'il était "" P* fatigué par fige, on eu avait fait, on l’a dit, un excellent Minier. L* 1 ” teriocnii-ur de M. fa Vitesse offrait tio contraste frappant avec le piqueux. G était, pour ainsi dire, le nouveau et l’ancien léghne en opposition ; ( ancien, avec ses habitude*, ses régies, ses usages rncut français : et lo nouveau, avec son goût prononcé d’angtaouirw-, ^ nouveau pins leste, plus fringant, plus joli, mai» moins noble, m o-n " posant, moins type que l’ancien.

Cet Interlocuteur était un jeune Anglais, de haute cl roboMe blond, coloré, l'air insolent et froid; somme toute, assez beau ^ et pariant bien français. Sa mise paraissait extrêmement reiV-rcmr portait une petite rrding«»t* de drap écarlate, à boutons T,

dessinait sa Utile vigoureuse ; de* culottes de daim jaune cWf ’ )e bottes à revers bien faisante», avec des éperons if acier. ♦*•'* •*' j, blanche HfpNMMl «MMi et une cape de velours W"* irndiinulrmeut nvoc un fouet de chasse, et avait, suspendu à par un cordon de sole, un tout petit cornet de cuivre.

Pour que rien ne manquât an contraste, nu grand jeune ridl*, faut, de pure race anglaise, un véritable Fox-llound, blanc et <x * '

LA VIGIE DE KOAT-VRV

m |«n levreiié, haut sur scs jarrets, au fouet long et mince, au un Üu et allongé, coilfo haut de petite» oreille», se lenail MtMpi pi e» do ton maître, et jetait de» regards moitié mépri-aofs, moitié craintif* «tir le vieux llavagfot. qui, de temps à autre, le guignait du coin de l’œil, eu faisant entendre un grognement sourd et menaçant.

Cet Anglais à redingote rouge était Tom Lrimps, qui piquait le» chiens de renard du vicomte Alfred de Yaudrev, fils du comte de Vuudrey; car le vicomte Alfred, étant trop à la mode pour suivre k* vieil le» coutumes de b vénerie française auxquelles sou père était resté scrupuleusement Me te, avait ramené d’Angleterre un excellent équipage, coin* w*»é de quinze chevaux et de soixante chiens de pure race. Or, ce Tom Crinip%, ce limtlsmau, qu'Alfred avait fait venir à grands irai», passai! dans le Leir oleishire pour un de» meilleur* élèves du vieux, du célèbre ci iulrépide Bivan Corcorau, qui acquit une si grande et »i juste renonmiéc aux chasses de lord D*rby's Le sujet qui divisait lu piqueux et le huntsman était, comme d'hahilude, la prééminence de b chasse anebise sur b chasse française, et rire versa.

La Vites.se, d'un naturel fort emporté, s'irritait encore du flegme tout britannique de Tom Lrimps, qui, sùr de l'appui de son maître, s'amusait à exaspérer le vieux veneur. — Non, ce que vous appelez une chasse u'a pas le droit de s'appeler une chasse, Tom, disait aigrement b Vitesse, et c'est pitié de voir 11. le vicomte faire nourrir du» renards dans des tonneaux pour meure scs chiens apie>, tandis que la forêt de Vaudrev regorge de saugtim, de cerf- et de chevreuils, que c'en est comme , un Brouillard. Non, encore une fois, votre chasse n’a pas plus le droit ! de s'appeler une citasse... qu'un bpiu de clapier n'a le droit do venir se vanter d'être un lapin de garenne... Knicudez-vous !

— Notre chasse est b seule chasse où l'on puisse juger l'adresse du •cheval et l'audace du cavalier, dit dédaigneusement Tom eu frappant du bout de sou fouet sur le revers de se» bottes ; notre dusse est une chasse d'homme jeune cl hardi, tandis que la vôtre convient à un vieux bonhomme qui va tranquillement se promener derrière un sanglier, j quand il a enieudu sa messe... et qu'il a reçu b bénédiction de son I cha| »eb in.

a — Ali çà! Tom... ne dites pas d'insolence sur mou maître, s'écria la Vitesse en quittant son siège, et s'approchant du hunlsiiuii, suit i de Ravagcol. qui s'élança tout aussi menaçant sur le vrai Fox-Uound; m mon maître va à b messe, c'est que ça lui pbil, reprit b Vitesse ; cl il vaut mieux encore aller à la messe «onuue mou mailrc que de faire comme le vôtre, que de gaspiller de l’argcul ni plus ni moins que de la cendiéc, sans songer si on a une sœur ; oui, oui, je sais ce que je dis.., entendez -vou-<? Tom, il vaut mieux encore recevoir b bénedu (mu d'un chapelain que du meure, comme Tait votre iii.iitie. une meule de soixante grands imbéciles de chiens après un mi*é>abk renard... une canaille de bête puante... qu'un verite eu serait humiliant pour des chien» qui auraient du cœur de faire un pareil métier. Oui, oui, je ue crains pas de le dire, vos chiens devraient être humiliés... Mais vos chiens n'ont pas de cœur, vos chiens sont «les lâches.

— Mes chiens u'out pas de cœur! mes chiens sont des là* lies!... dit Tom en rougissant de colère cl se contenant à peine: Gaylass, que voilà, est làclie ?...

— Oui, monsieur, c’est un lâche !... je le répèle, c'est un lâche ! un lâche un lâche ! Qu'a-t-il doue fait pour prouver le contraire?.., où a-t-il été blessé?... où sont ses cicatrices?... Par saint Hubert! un renard a donc les al>ot> bien dangereux quand il a été mené pendant nue denii-licttre par soixante chiens aussi raides que le» vôtres I Voulez- vous savoir et voir ce que c'est qu'un brave et bon chien, le brave d’entre les braves chiens?... c'est le vieux Ibvagcoi. que voilà, monsieur. ..

Et Ravagent, entendant son uou, se dressa tout droit contre la Vitesse, qui profita du mouvement pour montrer et éuuinérer le» qualités 4c ce précieux limier.

— tenez, monsieur, voyez-vous celle oreille fendue en trois?... ce sont des coup» de boutoir!... celle queue coupée, cl dont il ue reste que deux nœuds ?... c'es.1 encore d’un coup de boutoir !... cette grande futaille à b hanche?... c'est uo dix-cors qui b lui a faite'... et celle autre. a b poitrine... à y fourrer le poing?,., c'est une louve qui la lui a bile, monsieur ! c'est une louxc boiteuse qu’il a forcée lui seul... union* liez-vous, lui seul, le noble chien ! Au bout de treize heure» de chasse, b jeune meute avait fait défaut et pris change sur dea louvard* : mais loi, iiioii vieux Ravaguol, qui menait, a tcuu lui seul, monsieur; il a tenu... Aussi, le brave animal a fait l'haibli tout seul, et la curée pour fui tout seul : car Louis, un de me» valets de chieus, Ta retrouvé le lendemain pré* du la louve étranglée et à demi déxorce, et lui si blessé, que de rage ce diable de Louis en a hache la louve en morceaux ; cl ce qu'il y a u incroyable, monsieur, c'est que Ravagcol, tout en ayant été un meneur, une gueule de feu, est à culte heure le dieu de» limiers. Ah ! il but le voir au bois! quel chien ! comme c’est sage et piudunt, et spirituel 1

— Oh ! oh ! votre chien a de l'esprit aussi ! dit Tom eo ricanant avec son accent anglais.

— Oui, monsieur, plus que vous ; car b pauvre bé e, une fois dans Je fourré, serait sur b fort, qu'il ne donnerait pas plus de voix qu'un de vos chiens muet», lui qui a pourtant une si huile gorge ! Non, monsieur, 41 a i esprit de comprendre qu'il but &e taire, et ça inc kud le cœur de | entendre, pour ain«' dire, aboyer en dedans, tant il a de gueule a t

d'ardctir'ct tant il soufTrc de sc retenir. Voilà ce que c'est qu'un brave I chien, mou-icur; car s'il y a du courage à une meule à mettre aux abois un siuglkr, un loup on un cerf, c'est humiliant tTitrc soixante bêles de chiens pour faire la curée. . d'un renard 1 dit b Vitesse, qui prononça nard eu ouvrant b bouche d'une façon démesurée par ma* nierc de sarcasme.

— À b bonne heure, monsieur la Vitesse, dit Tom avec son flegme ; si les chiens sont braves dam votre chasse, les hommes et les chevaux le sont dans b nôtre; et quand je vous aurai vu, mou- icur b Vitesse, vous et cette espece de çros bœuf rouan que vous appelez le Silvain, faire une steeple -chose a la mode de taie ester 'sbire; quand je vous aurai vu sauter dans une chasse nue vingtaine de haie» do quatre à cinq pieds de liant, et outaul de fo>sés de douze piciU de large; quand jo vous aurai vu descendre à fond du train b côte du Ménil, qui est >i rapide qu'unu pierre y roulerait toute seule; quand j'aurai vu votre gros Silvain forcer un lièvre eu dix-sept minutes, sans tenir compte de» ravins, de» haies, des rivière* et de» fossé»; quand j'aurai vu ce vétiélable vieillard, que vous appelez navageot, grimper à un mor de six pieds pour aller démolir le terrier d’un renard qui s'était terré dans un : jardin, comme a fait l'autre jour Gaylass que voici : quand j'aurai vu tout cela, monsieur la Vitesse, nous pou irons causer chasse. Mai» je vois veuir Jack avec Bohadil, et Louis avec le Silvaiu ; comparez donc, monsieur b Vite -se.

Il y avait en effet le même contraste entre Sîlvain, vigoureux percheron rouan entier, bien ramassé, bien doublé, sellé à b française, cl Bohadil, cheval de pur sang, qu'entre la Vitesse et Tom Crimps. Ravageot cl Gaybss. Tom sauta légèrement sur Bohadil, cl, avisant une barrière du quatre pied», il b lit franchir à sou cheval avec autant de grâce que de vigueur, en poussant le cii de chasse Uold-hard f Puis, sc retournant, il dit à la Vitesse ; — Envoyez donc chercher une bonne corde, une poulie et un pieu, pour aider le gros Silvaiu à passer par* dessus cette barrière, monsieur b Vitesse.

— Vous n êtes qu'un fanfaron et qu'un insolent, entendez-vous. Tom, j s'écria le vieillard irrité; et quand votre Ocelle de cheval, aprè> une chasse de huit heures dans le» terres molle» et dans les bas-fonds de b forêt, fera ses cinq limes de retraite en une heure Cl demie cl ôoira Mm avoine eu arrivant, je dirai qu’il est digne du lécher La mangeoire ! de Silvaiu. L'est comme vou*. vous pourrez vous dire un brave veneur quand vous aurez attendu cl lire à cinq pas, comme le l’ai fait mille foi», un sanglier (m ieux qui faisait sang et voulait me charger ; car, en vérité, ça fait autant de pitié de vous entendre parler de courage que . de vous entendre comparer vos chiens muets à ma vieille meule, quand elle violonnc après un dix-cois, ou comparer votre cornet à bouquin à nos grandes trompes à b Dam pi erre, qui retentissent d'un bout à l'autre de b forêt. Cl font un si bel effet qu'on dirait que chaque écho est un buffet d’orgue?

— Allons, allons, ne vous fâchez pas, vous avez raison, monsieur b VUcsso: car, même dans mon pays, votre cheval le Sil vain serait encore très -apprécié, dit sérieusement Tom.

— C’csl Wn heureux ! reprit le piqueux.

— Oui, moniteur b Vitesse, trèvapprécié; parce qo’il servirait, voyez-v ou», a apporter du porter à la taverne.

Cette impertinence exaspéra b Vitesse, qui, voyant Tom hors de son atteinte d'un coup d'œil montra Gaylass à Ravagcol, lequel Ravagcol i hérissa son poil comme un porc-épic et sc jeta en grondant sur le Fox* llound, qui s'accula timidement contre le mur.

— Voulez-vous rappeler votre cWen, monsieur b Vitesse ! dit Tom , en levant sou fouet sur Ravageot.

— Ab çà ! lie touchez pas mou limier, mauvais renard d'Anglais! ou je vous découd* comme un chevreuil, d'abord! s'écria le vieillard pàj lissant de culcre et saisissant d'une main la bride de Bohadil, pendant que de l'autre il lirait à moitié sou Couteau de chasse.

— Eh bien ! ch bien ! qu'est-ce que c’est que ça? dit une voix impé* rieu»e quoique un peu causée, qui lit rentrer dau> son fourreau le coulcau de chasse du piqueux cl rendit muet» le» deux rivaux.

— Je parie que c est encore ce diable de Tom et votre vieux la Vitesse nui eu sout aux prise*, mon père, dit mie voit jeune et joyeuse.

Et deux nouveaux personnages s’approchèrent en se tenant par b bras. C était le comte Henri de Vaudrey et le vicomte Alfred son fils. Tom Criwp* descendit respectueusement de cheval et s'approcha de son mailrc sa cape à la main. — Allons, dit le comte, la Vitesse, va faire coupler tcsdiicos; le vent est frais, b terre bonne, nous verrons à attaquer le daguet du rapport. Ah çà ! qui a fait le bois?

— J'ai eu rhomieur de dire à monsieur le comte qne c’était Bonnet avec Ca*lil|->, sou limier, et je suis sûr de l'homme et du chien comme : de nous deux Ravagcol.

— C’est bon ; je monterai l’Alcide, et lu me feras tenir eo relais le Glorieux et b Bergère, à la Croix-Blanclic. avec b jeune meute.

Et la Vitesse s'éloigna après avoir respectueusement salué.

— El vous, Tom. vous preudrez l'avaul-dernicr renard qu’on a envoyé de Calais ; vous le ferez mettre dans sa cage sur un pony, et vous le forez conduire, lui et les chiens, à la ferme de Va ocelles ; c'est le rendez-vous qne j'ai donné à MM. de Vertpui» ; vous m’y attendrez : jo moulerai Staa, cl emmenez tous vus geus.

Et Tout et la Vitesse, et Gavlass et Ravagcol, se séparèrent, non saut

LA VIGIE DE KOAT-VEN

échanger de menants regards en manière d'adieux. Le comte de Vaudrey avait alors soixante-trois ans, cl paraissait encore vigoureux pour son* fige. Il avait hcnucntip engraissé; sa figure calme, pleine cl lisse, respirait le bonheur et la paix ; il y avait même quelque chose de séraphique dans son regard éteint cl à demi voilé. Sa perruque blonde, frisée à petites boucles, dépassait un peu sa casquette de chasse eu cuir bouilli, et ombrageait ses joues grasses et colorées par le froid du matin. l« comte arait conservé toutes ses dents, et son sourire presque continuel lui donnait une apparence de bonhomie et de contentement. >1. de Yandrcy était vêtu d’une redingote bleue à collet de velours rouge, qui enveloppait sa taille épaisse et voûtée ; il portait des bottes à l'écuyère, des culottes de velours noir, uuc cravate noinf et un gilet blanc. Il tenait d’une main son couteau de chasse entouré de son ceinturon or et argent, et appuyait assez pesamment son autre bras sur le bras de son fils, svelte et beau jeune homme, veto d'écarlalc comme Tom, si ce n'csl tpi'nii lieu d'uoc cape U avait un chapeau, et qu'au lieu d'une redingote il avait un habit, f.'elte seule différence distinguait le gentleman de son bimtsman.

U vicomte Alfred, l'orgueil et la joie de son père, avait alors vingtcinq ans, la plus noble et la plus jolie ligure du monde, encadrée de longs favoris blonds et soyeux, qui faisaient valoir on teint dont la hlauc-hcur eût été enviée par une femme; c'était, eu un mol, un gentilhomme rempli de grâce et d'élcgance; avec cela, beaucoup de fierté, d'esprit naturel, line bravoure 6 toute épreuve, et quelque peu d'égoïsme. Il avait servi dans les chcvau- légers en 1814. et maintenant il était capitaine aux lanciers de la garde, ce qui lui donnait le rang de chef d’escadron.

te comte, adorant son fils, chez lequel il retrouvait beaucoup de son esprit et de scs manières, fournissait, comme on le sait, à toutes ses prodigalités qui, avouons-lc, quoique folles et effrénées, étant au moins du meilleur goût, avaient, pour ainsi dire, les qualités du défaol. La fortune du comte cl de sa femme, quoique diminuée par les mutations u'on lui avait fait subir, en la réalisant pour la transporter de l'Inde en ollandc, et de Hollande en France, s'élevait encore environ à sept cent mille livres de renies en biens-fonds, permettait d’ailleurs au vicomte d'avoir le grand train qu’il affichait depuis son voyage en Angleterre, d’où il était revenu avec les goûts exquis et raffinés dn sportsman le plus accompli et le plus difficile, ayant été le lion de tous les clubs de fa fashion, depuis celui d’Almalk jusqu'à celui des Yachts.

Le comte et son fils regaguèrent donc h cour d'honneur du château, on attendaient les voilures qui devaient les mener chacun â leur rendez-vous de chasse. — Appuyez-vous bien sur moi, mon père, dit Alfred, en baissant son bras |K>ur aider le vieux comte à mouler une pente assez rapide. Prenez garde, appuyez-vous.

— Merci, mon arat, merci, dit le comte, mais laisscz-moi vous recommander à mon tour d’élrc prudent a votre chasse et de prendre garde: vous le savez, Alfred, cette sorte de chasse de casse-cou à travers champs m’effraye si fort f Je n’ai pas voulu vous refuser cet équipage anglais, parce que je conçois que le vicomte de Vaudrey, mon fils, doit tenir un certain rang, et ponriant je suis tous les jours aux regrets par la terreur que me causcui vos imprudences.

— Mon père, calmez vos craintes, je ne m'exposerai pas.

— Ce matin, j’ai prié Dieu pour qu’il ne vous arrivât rien, Alfred, et celte pensée me tranquillise tiu peu. Soyez prudent, car, vous le savez, Alfred, je n’ai que vous déniant, que vous seul; c’est-à-dire j'ai bien votre sœur, mais enfin votre sœur ne porte pas mon nom : c'est donc sur vons seul qu’est placé tout l'espoir de ma maison, et s'il vous arrivait quelque malheur, pensez donc que mon nom serait éteint ! Ainsi, mon ami, c’cst autant pour moi que pour vous que je vous recommande d étre prudent, ajouta le comte avec une singulière naïveté d’égoisme.

— Mon père, ne craignez rien, aujourd'hui surtout, noos ne ferons qu'une chasse de demoiselles ; c’est dans la plaine des Bois-Brûlés ; les Yrnpuis y seront. Vous savez, mon père, les Vcrtpuls, dont le père, M. le marquis de Vertpuis. vient d'acheter la terre de Surville qui louche à la vôtre. Encore une fois, ce sera une chasse de demoiselles , puisque mesdames de Saint Pernev, qui viennent avec M. de Bclval, la suivront. Vous voyez donc qu’il ny aura rien à craindre. Ah! je vous demanderai h permission de vous présenter MM. de Vertpuis, qui sont de mon régiment, et qui servaient avec moi dans la Maison-Bouge ; puis-je les ramener aujourd’hui pour passer quelques jours à Vaudrey, mon père ?

— Non, sans doute, dit le comte d'un ton très-positif, qni n'altéra pas l'expression de sa figure souriante, vons savez que je lie reçois personne à ma terre ; j'ai mes habitudes, j'ai besoin de calme, et une vie religieuse, mon fils, s'arrange fort peu avec une vie mondaine. C'est pour cela que je ne vais pas à Paris faire ma cour au roi, et que je vous laisse tenir maison à l'hôtel de Vaudrey.

— Soit, mon pere, dit Alfred un peu contrarié, c’est que les Vertpuis, devenant nos voisins de terre, j'avais cru que les convenances exigeaient que je leur fisse au moins celle invitation.

— Je m’occupe fort peu des convenances, mon fils, mais bien de ma convenance ; je vous ai dit non, c'est non. ajouta le comte d'un ton sec ci positif qui contrastait avec sa figure calme et toujours souriante.

— Je ne vous rn parlerai plus, mon père, reprit pourtant Alfred ; |

ds c’est que, voyez-vous, apres dîner, quand vous vous êtes retiré, '

et que ma mère est occupée à sa lecture, et ma sœur à sa tapisserie, ça devient d’un cumii mortel : nous causons bien uu peu ; mais pour attraper minuit, c'est si long ! et puis vraiment, c’est moins pour moi que je vous demanderais un peu de distraction, que pour ma bonne mère et ma petite Marie ; car du diable si elles voient ici âme qui vive, cl pour elles, ma parole d'honneur, ça doit être assommant.

— Madame de Vaudrey et sa fille vous ont-elles chargé de me faire cette demande, mon fils '!

— Pas du tout, mon père, ne croyez pas cela ; cc que je vous en dis, c’est simplement par charité, par pure charité chrétienne. Ali! voyons, mon bon père, recevez les Vertpuis par charité chrétienne.

— D’abord, je croyais vous avoir dit, monsieur, répondit le comte d'un air fort sérieux celle lois, qu'il est de certains mots que vous ne devez pas prononcer, ou ne les prononcer qu’avec nn respect religieux, et puis ensuite que je ne reviens jamais sur ma détermination.

— Allons, soit, mon père, lie vous tâchez pas. J’ai eu tort, nous ne parlerons plus de cela, dit Alfred, qui ajouta mentalement ; Que le diable m'emporte si je ne m’en irais pas à Paris, si j'étais Mâr d'v trouver quelqu'un ! mais il n'v a personne que mon régiment. Oui, caç en vérité ça me fend le cœur de voir ma mère et ma sœur ainsi claquemurées et isolées.

Pendant le silence qui suivit celte petite discussion, le père et- le fils arrivèrent dans la cour d’honneur.

— Allons, adieu, mon j cre, dit Alfred en se découvrant et tendant 1a main au comte.

— Adieu, mon fils ; mais, encore une fois, soyez prudent, car je v«4s vos chevaux qui s'impatientent. Tenez, encore cet attelage cil arbalète ; c’est si dangereux ! vos chevaux ont tant d'action !

— C’est Ruby cl Snother, mon père; je ne mettrai pas vingt-cinq * minutes pour être à Vaueellcs. et il y a plus de trois lieues. Ces dmx chevaux-lâ, attelés ensemble, sont incomparables. Adieu, adieu, itica père! dit encore Alfred.

Puis, s'enveloppant d’une longue redingote blanche, et allumant un cigare, te vicomte monta dans un fandam très- élevé, à train rouge et à caisse de cannr, attelé d'no cheval gris cl d'uu cheval hai-hrnn. Alors, prenant les quatre rênes des mains du groom, il les ajusta avec grâce dans une seule main, fit légèrement siffler la mèche de son long rouet aux oreilles du leader, et partit rapidement pour g igner le rendez-vous ) de chasse, en frisaut ua dernier signe d'adieu au vieux comte qui le suivait des veux, en frémissant de la prodigieuse hauteur de cette frélo voilure et de la vigueur des chevaux.

Après quoi le comte, s'enveloppant d’on wk-choura bien fourré, monta dans une grande et lourde bcriiuc, menée â la française par quatre vigoureux chevaux normands, qni devait le conduire an rendez-vom de chasse toute française aussi, où l'attendait la Vitesse. Nous allons maintenant conduire le lecteur chez madame de Vaudrey et chez sa fille Marie, qui a maintenant dix-sepl ans.

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