CHAPITRE LXV
LE VICOMTE ALFEED DI VAtlDBET A MADEMOISELLE M Alite DI VAODDBV.
■ Paris, décembre 18ll.
« Vous ne sauriez croire, ma bonne Marie, combien votre lettre m'a causé à la fois de peine et de plaisir... C'est donc tout à fait de votre plein gré et par une irrésistible vocation que vous entrez dans ie couvent de'**. Pour moi, tout est dans cette assurance de xoire part, car je vous jure, chère et tendre sœur, que s'il avait fallu acheter h-s immenses avantages qui me sont offerts par une seule de vos larmes ou un seul de vos regrets, je n’aurals pas hésité un instant à renoncer â l’alliance inespérée qu'on me propose... cl avec elle à toutes les chances d'un bonheur à venir. Lorsque mon père me parla d'abord, â Vaudrey, de cette union, il ne me dit pas un mol des conditions expresses que le chargé d'affaires du prince y mettait ; je l'ai seulement appris ici par les notaires. Si votre vocation n'était pas aussi profonde, aussi décidée qu’elle me parait l'être, je tâcherais bien de vous en faire revenir ; mais il y a tant de persuasiou. tant de pieuse et sincère détermination dans votre lettre, que maintenant je regarderais presque comme une mauvaise action toute tentative à ce sujet.
« Excellente sœur, vous regrettez, dites-vous, que cette vocation «oit autant scion votre cœur et selou votre goût, parce que cela vous prive du plaisir que vous éprouveriez à me sacrifier quelque chose, et â contribuer ainsi à mon bonheur... Et moi aussi, je regrette que cette vocation soit selon votre coeur; car, en vous, Marie, je perds une amie bien tendre, bien dévouée, que j'aurais présenté'- un jour à ma femme avec autant d'orgueil que de joie. Oui, je vous perds, Marie, car, une Toi* au couvent, vous êtes â jamais séparée du monde dans lequel je suis destiné â vivre.
« Je vous l'avoue, je n'ai pu résister au désir de montrer votre lettre â la priucesse... Je ne vous dirai qu'une chose qui prouve bien eu faveur de votre cœur et du sien, c est qu'elle a pleuré, bien pleuré en lisant celte lettre, Marie... car elle a tout de suite compris ce qu'elle perdait en vous.
« El moi qui, dans mon dernier séjour à Vaudrey, U n’y a pas six semaines, pensais, au contraire, â vous procurer quelques dhlraclions! car, entre nous, pauvre sœur, depuis votre enfance, vous avez, â bien peu de différence près, mené la vie retirée d une religieuse ; et peut-être votre amour pour la retraite n’csl* il qu'une conséquence de celle habitude d'isolement et de solitude.
« Je suis bien aise au moins, et pour vous et pour notre bonne mère, quelle vous accompagne au couvent pendant les premiers mois de votre noviciat. Mou pèie est tellement ab-orbé par ses principes religieux cl par sun goût pour la chasse, qu il s'apercevra peu de l’absence de notre mère, et qu'à bien dire votre départ â toutes deux ne lui laissera pas un Ires-grand vide; tandis nue, pour vous et pour ma mère, ce sera une grande consolation de notre pas encore séparées... Et qui sait peut-être même si mou père, s'habituant â celte nouvelle existence, ne consentira pas â ce que ma mère ne vous quitte plus ? J avais bien proposé â mon père d’aller passer tous les ans quelques mois auprès de lui avec madame la vicomtesse de Vaudrey, mais xous savez son antpathie pour les nouveaux visages: et quoiqu'il fasse tout au monde pour conclure cette alliance, il m’a positivement signifié qu’excepté le temps nécessaire pour me marier (car vous savez qu'il veut que je me maiie à Vaudrey), qu'excepté ce temps, il ine dispensait du devoir que je voulais m'imposer, parce qu'il craignait que les goûts et les exigences d'un jeune ménage ne s’accordassent pas avec la vie qu’il mène et qu’il veut mener telle jusqu'à la tin de scs jours. Je partirai donc pour l'Allemagne quelque temps après mon mariage.
« Adieu, ma bonne et excellente Marie; je vous sais un gré infini de me promettre de rester à Vaudrey avec ma mère pour assister â mou mariage. C’est bien aimable et bien cruel â vous, car vous laisserez de bien profonds regrets â votre sœur, je n'en doute pas.
« Encore adieu : j'attendais celle dernière lettre de votre part, pour tout terminer définitivement ; aussi maintenant mon bonheur ne peut pas &e faire attendre bien longtemps.
« Embrassez mille fois nia mère et mon père, et pensez souvent à votre frère, qui vous chérit de toute son âme.
« Alfred de Vacmibt.
« P. S. Veuillez prévenir mon père que ma démission a été acceptée dans les termes les plus flatteurs. »
LA VIGIE DE KOAT-VKN.