‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 63 sur 70 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

IK CIUÏKA0 NC TACRBET.

L a scène se passe iu chitcou «le Vaudrey, dans la matinée du 18 juin 182^

bcval, secrétaire du comte (A un laquais. — Eh bien, arrive-t-il? qu’avez-vous vo ?

lb laquais. — Il m'a semblé voir un courrier, monsieur Duval ; mais voilà tout.

duval. — Miséricorde!... il arrivera trop tard... lz laquais. — Est-ce que M. le comte va plus mal ? duval. — Mais sans doute... Ce n’est pas qu'il ait l'air de souffrir... et ou dirait qu'il s'étciut... (A un autre laquais qui accourt) : Eh bien?,,.

lz laquais.*— Voici Pierre! voici Pierre!... la voiture du médecin le suit.

duval . — Dieu soit loué!

' (Arrive un courrier au grand galop ; i! saute à bas de son cheval ea s’écriant) ; — Monsieur Duval. voici le docteur. Nous avons mis du-sept heures pour venir de Paris... les roues étnieut en feu ; à chaque relais, obligé de les arroser... J’ai payé les guides à cent sous, comme vous m’avez dit, monsieur Duval. El M. le comte, est-il mieux?

pu val. — Hélas ! non, Pierre.. U n’est pas mieux... Ah! enfin, enfin, voici la voilure. (Arrive uuc berline à six chevaux lancés au grand galop, qui s’arrête devant le perron. Le médeciu du comte descend ) lz docteur. — Eb bien ! eh bien I Duval, qu’y a-t-il doue? duval (précédant le docteur dans l'intérieur du château). — Ab! monsieur le docteur, mou pauvre maître est bien bas...

le docteur. —Voyons, Duval, expliquez-moi comment cela est arrivé. Arrêtons-nous dans cc salon avant d entrer chez M. de Vau.lrey.

duval. — Voici ce que c'est, monsieur le docteur... Avant-hier, M. le comte s’est levé de bonne humeur, comme d'habitude ; il a enlenilu b messe, a déjeuné, est monté à cheval, au manège, pendant trois tarda parce qu'il faisait trop chaud pour chasser.. . puis U a dinc. lz docteur. — Avec appétit?

duval. — Comme toujours, avec beaucoup d’appétit : M. le comte s même mangé, peut-être avec excès, un des mets de prédilection que le maître d'hôtel lui fait souvent servir; des crépinettes de volaille à U moelle d'agneau et aux trulfes sur une purée de queues d'écrevbsttde Lorraine ; M. le comte en a mangé deux fois de suite, à ce que m’a dit le maître d hôtel.

le docteur. — Et vous croyez que c’est cela qui a fait mal à M. de Vaudrey ?

duval. — Non, pas précisément, monsieur le docteur; mais, à Ij 6o de son dîner, quand M. le comte en était au fruit, son valet de chambre a eu la sottise de lui apporter une lettre qui arrivait par un courrier, (t la lecture de cette lettre...

le docteur. — Lui a causé uuc révolution?

duval. — Je le crois, monsieur le docteur ; car lorsque M. lo cocuk l'a lue, U n'avait pas encore bu le mélange de genièvre et de pekao dur» un verre d'eau glacée qu'il prend lous lés jours après dîner, pour lâôliter sa digestion.

le docteur. — Et celle lettre annonçait donc quelque malheur? duval. — Bien au contraire, monsieur le docteur ; car des que M. le comte l'a eu ouverte, II n'a pu retenir des exclamations de joie, et a ordonné à l'intendant de faire assembler toute sa maison dans la galerie Alors il s’est levé de table, cl est venu dire : Mes amis, je vous dowe cent louis pour boire à la santé de mon pt lit-fils, M. le baron de\«t' drey.

le doctiui. — Madame la vicomtesse de Vaudrey est donc accouchée d'un fils ?

dutal. — Il parait, monsieur le docteur, car le courrier a dit qu'il liait d'Alh-tnagnc.

ur docteur. — Ainsi, c’cxi une émotion de joie trop subite qui iurj troublé sa digestion ; et comment a-t-il passé la uuil et U jounuc d'hier ?

duval. — Très-bien, monsieur le docteur : c esl-â dire M. le comte w se plaint pas de souffrir, il sent seulement, dit-il, uuc grande lassH'^ et une grande faiblesse; sa ligure u'esl pas même changée, il a l'air#

LA VIGIE DE KOAT-VEN

wmuK-iiltT doucement, ei ne s'éveille de temps à autre que pour causer nec son chapelain, qui l'a déjà administré, u docteur. — El H. de Vaudrey a-t-il ta raison? arm. — Mab je le crois, monsieur le docteur, car il ne confond rien et sait bleu ce qu’il demande.

le docteur. — Allons, je rois ce que c’est. Diable 1 à son âge c’est grave, iorl grave : maintenant vous pouvez prévenir N. de Vaudrey de moo arrivée, et lui demander s'il veut me recevoir, ami. — Oui, monsieur le docteur. (Le docteur sort avec Duval.)

Là CHAMBRE A COUCHER DU COMTE.

L« rideaux sont frrm&. Il y règne une assci grande obscurité. Le comte *omokjIW’ «lana m>ii lit. Sa ligure ne révèle aucune expression de douleur ni de wolTrince; le comte, ayant «lors soixante-dix ans, a seulement tous les dehors d'une vieillesse avancée. Auprès du chevet est le chapcLun, gros homme d’une figure commune, qui est occupé i lire- llans la chambre, près des croisées, sont deux valets de chambre cl U femme de charge, occupés à préparer quelques potions.

mtval (entre sur la pointe du pied). — Monsieur l’abbé, voici M. le docteur.

u cBAPtum. — Je vais prévenir M. le comte, failes-lc toujours entrer. (Au comte à voix basse, i Monsieur le comte... monsieur le comte...

licoxti (d'une voix bible, mais calme). — Qu’est-ce? que voulezvous?

ik cdapcl ai v — Voici M. le docteur qui vient d'arriver; monsieur le comte veut-il le voir?... *

u coûte. — Certainement, qu'il vienoe... (Le docteur, qui en entrant •'est tenu à l’écart, t’approebe du comte.)

le docteur. — Eb bien ! monsieur ie comte, voua êtes donc un peu soulfrant ?

i.k couTi (se tournant ver* le docteur). — Ah ! bonjour, docteur ; félieitcz-moi, j’ai un petit-fils... Madame la vicomtesse de Vaudrey est accouchée d uo fils ; avec la grâce de Dieu, voilà encore mon nom assura pour une génération.

is docteur. — Je vous en fais mon bien sincère compliment, monsieur le comte... Mais comment vous trouvez-vous aujourd'hui?

u coûte. — Ah ! mon cher docteur... vous voyez, je suis un peu faille...

le docte». — Mais souffrez-vous?

u coins. — Non, non, je ne souflre pas... pas du tout ; c'est comme on engourdissement général, niais sans douleur. .. voilà tout ce que j'éprouve.

ls doctecr. — La tète n’est pas douloureuse?

u comte. — Non... un peu engourdie aussi, mais pas douloureuse.. Ce que je sens... c’est comme une faiblesse qui suit un bain pris trop chaud.

u docteur. — Vous n'avez pas d’oppression?

lk comte. — Non... tenez, je respire bien... mais je me sens le cœur comme aflàdi... cl puis j’ai comme un bourdonnement sourd daus les oreilles.

le docteur (lui tâte longtemps le pouls, et se dit à part) : — Il meurt littéralement de vieillesse; sa vie débauchée l'a avancée, cl celte émotion d'avanl-hicr a déterminé la crise. C'est une lampe qui n'a plus que le souffle et qui va s'éteindre. (Au comte.) Votre pouls est bieu faible.

u comte. — N'est-ce pas?... j'ai tâché de le sentir battre, et je ne lai pas senti... El mémeiiier, avant de communier... pendant ma confession... j'ai cru un moment qu’il allait s'arrêter.

le docte». — Ah ! vous avez hier rempli vos devoirs de chrétien, monsieur le comte ?

le comte. — Mon Dieu. oui... comme tous les jours... comme aujourd'hui, comme demain... Ne faut-il pas être préparé à tout événement? car enfin, docteur, si, au lieu de l’indisposition que je ressens, j'avais une maladie grave... eh bien ! je ne serais pas pris au dépourvu... et je serais bien sûr de ma félicité là-haut... u'est-co pas, chapelain?

le cnariLAiM. — La vie de monsieur le comte a été si exemplaire, fi s'est si profondément humilié et repenti, les prières de mademoiselle do Vaudrey ont dû tellement plaire au Seigneur, que monsieur le coniie est assuré de son salut.

u comte. — Vous Toyet, docteur, assuré... je suis assuré... u docteur (i part). — • Il ne toit pas son état, c'est fort heureux pour lui ! mais le moral est furieusement baissé.

le comte. — Ah ! mais j'y pense maintenant, docteur, vous n’avez pas de nouvelles de madame de Vaudrey?

u docteur. — Vous savez, monsieur le comte, que je ne suis pas as-

sez heureux pour avoir la confiance de madame la comtesse; j'ignorais même quelle fût indisposée.

le comte. — Oui, elle est malade... Il y a de cela déjà trois mois... elle a toujours été d'une santé si délicate ! Entre confrères, je pensait que vous en auriez eu quelques nouvelles ; voici trois ou quatre jours que je n'en al reçu.

le docteur. — 11 faut espérer que la sauté de madame la comtesse s’améliorera.

le comte. — Sans doute, sans doute, il faut l’espérer, docteur... Mats dites-inoi, est-ce que je ne pourrais pas un peu voir le jour et le soleil?

le docteur. — Il u’y a aucun inconvénient, monsieur le comte ; il fait très chaud et très-beau.

le comte. — Duval, faites ouvrir. (On ouvre deux fenêtres. Le soleil éclaire l'appartement; on voit au loin l'immense forêt de Vaudrey, qui borde l'horizon. Le ciel est d'une admirable pureté, et une peii'ic rivière sillonne cà et là une grande prairie semée de bouquets d'arbres, ui s’étend devant le château. L'exhalaison des plates- buudes de rosiers, e jasmins sur lesquelles s'ouvrent ces croisées, remplit bientôt la chambre du comte d une odeur douce et parfumée.) Ah I quel air frais a agréable, docteur! j’ai envie de me lever... et de ni asseoir sur mou fauteuil pour jouir un peu de celle vue magnifique.

le docteur. — Vous le pouvez, monsieur le comte; mais auparavant vous ferez peut-être bien de prendre deux doigts de vin vieux de Xérès ou de Malaga.

le comte. — J'en ai justement, docteur... que fai rapporté d’Espagne en... en <774. Dites à l'office qu’on m’en envoie, Duval. (Sort Duval. — A ce momeut, on entend le pavé de la cour d honneur résonner sous les pas du plusieurs chevaux, cl le retentissement d'une voiture.)

le comte (écouta ut). Une voiture... qu'est-ce que cela. Dubois?... allez... allez voir ce que c’est. (Sort Dubois.) Qu'est-cc que cela peut être, docteur ?... Ah ! mon Dieu I c'est peut-être mon fils qui vient m'appreudre lui-même...

dubois (rentrant). — C’est monseigneur le cardinal de Ciliy, qui arrive à l'instant de Paris et qui désire voir moniteur le comte.

le comte. — Le cardinal!... un priuce de l’Eglise mon ancien aumônier... Ab! quelle émotion 1 Ah! mon Dieu! un cardinal! un cardinal!

le doctzce (à Dubois). — Le maladroit!*.. Calmez-vous, monsieur ie comte, remettez-vous.

u comte. — Oui. docteur... mais un prince de l'Eglise ! un cardinal! s'il voulait me confesser... l’absolution d’un cardinal... Certainement je serai trop heureux de recevoir Son Emineuce... mais je voudrais être dans un état convenable. Dubois, tu vas me raser.

le DocizuR. — Mais, monsieur le comte, votb allez vous fatiguer... vous êtes excessivement faible... votre état est très-grave.

le comte. — C'est égal! je le veux... Je le veux... et vous, Duval, suppliez Son Eminence d’eutrer dans mon oratoire... et dites au maître d'hotel de faire servir M. le docteur : car il doit avoir besoin... Excusezmoi, docteur. (Sortent le docteur et Dubois.)

Page 1