‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La vigie de KoatVen roman maritime 17801830Chapitre 64 sur 70 · L’ORATOIRE DU COMTE DE VAÜDREY · texte numérisé non relu

L’ORATOIRE DU COMTE DE VAÜDREY

L'extérieur du cardinal est imposant et Révère. Sa haute taille e«i un peu voêlée par Tige. Il est vêtu de noir Sa figure pâle, maigre cl aillunnét de rides, a une expression de douleur e t de tristesse profonde. Son Urgc front eat découvert, et ses cheveux sont tout bknes. Le cardinal est assis près d'une laide, la l ue appuyée dans ses mains. Après quelques moments de silence, il so line.

Cette entrevue réveille en moi tout un monde de souvenirs... oui, la dernière fols que je v» le comte, c'était dans l'Inde, la veille de ce jour fatal... (Une pause.) Enfin, c'était dans l'Inde... il y a de cela quarante ans! .. Quarante ans... que d'heures! que de jours! que d’années! qu’en ai-je fait? depuis ce temps, mon sort a-t-il changé? où en suis-je maintenant?

(Long silence ) Eh! que m'importent cette pourpre et ces vains honneurs? les rois s'agenouillent à mes pieds ; ma main sacrée peut lier et délier ici-bas ; on choisit parmi mes pairs l'élu du trône de saint Pierre... je puis prétendre un jour à dominer spirituellement Je monde chrélicu ! Eh bien ! qu’est-ce que cela pour moi ? qu’ai-je gagné à celle puissance] puisqu’à mes yeux elle est matérielle et périssable comme tout pouvoir humain, et que je cherche un bonheur qui n'est pas de ce monde! Ainsi, je suis aussi loin que jamais du but où tendent incessamment mes vains désirs... Le Seigneur a continué de se voiler à mes yeux ... je suis prince de I Eglise... et je n'ai pas plus de foi pour cela... Non, nou. .

(Long silence.) El pourtant, lorsque je voulus mettre fin à mes jours, et que ma nature fut plus forte que le poison... je l’avoue, ic crus voir là une manifestation de Dieu à mon égard ; je résolus donc de vivre ; et puis cet espoir qui avait autrefois décidé mon entrée dans les ordres vint encore me seduire ; je pensai que la révélation me deviendrait peut-

LA VIGIE DE KOAT-VEN

Le comte de Vendre y mit alors tomme- trois an>. — race 118

Le vicomte Alfred de Vsudrcy.

Aussi, plus tard, lorsque ma vieillesse fut venue, je crus que les jeûnes el les privations allaient affaiblir eu moi les principes de mou existence, '

Et pourtant, malgré moi, J’espère, car. toute ma vie, j'ai été eomn*e ces malheureux qui, traînant depuis longtemps une horrible existence, se disent à chaque nouveau coup du sort : Courage, l'adversité se lassera, et le ciel de demain sera peut-être riant et pur... Oui, j'espere .. car enfin j'ai la conviction profonde d'avoir allégé bien des douleurs, d'avoir adouci bien des infortunes ; el, je le sens, ce souvenir est presque une espérance... (Entre le docteur.)

l* docte es. — Monseigneur... 11. de Vaudrey sera bientôt en étal de recevoir Votre Eminence.

li CAitusAL.— Comment se trouve-t-il, monsieur? ls doc Tin. — Monseigneur, il n'a pas pour une heure A vivre ; sa biblesse augmente de minute en minute : il s'éteint... heureusement $an> douleur, et sans avoir aucunement la conscience de son état : il ne s'ea doute même pas...

li cmdiral. — Il meurt sans souffrir ?

li SOCTin. — Oui, monseigneur; car, de toutes les morts, la tkaot est In plus douce; on Unit ainsi sans se sentir finir, et toutes les investigations de la science donnent la certitude qu'on meurt littéralement sans douleur.

u cammval. — Et son moral, monsieur?

u docte ca, — Monseigneur, son moral s'affaiblit beaucoup ; quaudjc

être plus sensible I chaque pas que je ferais vers les hautes dignités de l'Eglise-, je crus que mon esprit, encore épuré par les exigences de ces imposâmes fonctions, s’approchant davantage do ce foyer de lumière divine nui resplendit sur la tiare du vicaire de Jésus-Christ, serait peutêtre éclairé d'uu de ses rayons; je m'élevai doue au plus haut rang .. hélas ! oui... au plus haut rang... mais je me suis élevé ainsi que ces hommes qui, avisant une haute montagne, montent, mouteul, croyant se grandir en s'approchant du ciel, cl qui. une fois au sommet, voient au contraire le ciel plus immense encore, le monde plus petit et euxmêmes plus perdus el plus misérables. . Oui, niais, au moius, j'ai fait le bien sur la terre... ne croyant pas... j'ai agi comme si je croyais, j'ai été chrétien pour tous, excepté pour moi; j'ai apaisé bien dos souffrances, et j'ai toujours souffert... j'ai calmé bien des maux, et j’ai toujours été misérable ; j'ai séché bien des larmes, et j’ai toujours versé des larmes amères ; ma vie a été un long et cruel martyre : cl peut-être que Dieu a voulu m’éprouver en me laisant subir :,ur la lerrc cet épouvantable supplice des damnés, qui voient du fond de leur enfer les délices du

C radis... supplice encore plus affreux pour moi... pour moi qui suidais » âmes vers ces régions immortelles qui me sont fermées ; el je suis d'autant plus digue de la miséricorde céleste que je n'ai pas recueilli b moindre sensation de bonheur eu fak-inl le bien... car jai tout donné aux hommes, consolation, argent, bien-être, savoir, croyance, éternité... sans croire A la reconnaissance humaine : je connaissais trop l'humanité pour cela... Oh! quelle existence aura donc été b mienne, juste ciel... Et si, après nous, tout était né.uil?... jstBVdl pourquoi aurai-je vécu? pourquoi ma vie?... pourquoi le monde?... oh! toujours cette idée implacable qui donuc le vertige!... toujours ce roi&yroi si b lal cl lî désespérant...

et que, sans me rendre coupable une seconde fois du crime d'attenter i mes jours, ma vie s'userait bientôt... mais, non ., non... ma chaîne est trop bien rivée dans ce monde, et mon Ame brise eu vain scs ailes contre cette euveloppe de fer qui l'emprisonne; oh ! oui, car j'ai tout ce qu'il faut pour supporter et sentir bien longtemps et bien A vif les mille blessures de la douleur morale, qui déchire, qui torture... mais qui uc lue pas...

LA VIGIE DE KOAT-VEN

Li mire cl la fille. — »•*.« 1 18.

le caüdi!*al (avec anxiété). — Je vous en prie, veuillez savoir, monsieur, si je puis entrer à l'instant; car j’ai à révéler à M. de Vaudrey des choses du plus haut intérêt. (Le docteur s’incline et sort. Le cardinal continue avec indignation.) Il meurt sans souffrir ! sans effroi ! et sa malheureuse femme est morte brisée par la douleur et le désespoir de laisser sa tille seule dans le monde!... Il meurt sans souffrir et sans effroi !!l et, à celle heure, sa fille elle-même, sacrifiée pour lui et par lui, est mourante de l’incurable chagrin d'avoir perdu sa mère... Il meurt sans effroi... Juste ciel!... Eh quoi! il fermerait ainsi les yeux sans remords, après avoir torturé, lue par sou égoïsme féroce deux êtres purs, dévoués, sublimes! Ob ! cela ne se peut pas! non, non ! Il est aussi une mission de justice et de sévérité â remplir sur celle terre. Cet homme touche à sa fin... qu'importe? pas de pitié pour ce criminel lâche, infâme. qui échappe â la justice humaine; pour ce criminel plus odinix que le meurtrier qui ne tuo qu'une fois. Vengeance sur cet homme ! qu'il croie au moins que de terribles châtiments l'attendent, et qu'une affreuse agonie soit sa punition dans ce monde !... Vengeance pour cens qu'il a sacrifiés! vengeance sans pitié, car, de la pitié, ce serait un crime. De la pitié pour lui, grand Dieu! Eh quoi! près de quitter une vie qu'il s'est laite splendide, glorieuse et sensuelle, au prix des larmes, do sang et de la mort de ceux qu'il a trouvés sur son passage, cet homme, abusé par un prêtre impie, verrait encore s'ouvrir devant lui le temple des félicités étemelles... Il mourrait sans angoisses, sans regrets, avec l'espérance dans le coeur et le sourire sur les lèvres !... Comment, cet homme serait heureux toujours... encore heureux un pied dans la tombe... Et cela parce qu’il aura pratiqué quelques dévotions qui n’auront en rien changé ce caractère égoïste, vain et féroce, dont tout ce qui l’entoure a supoorté l’implacable réaction jusqu'au dernier moment

Quoique je vous tienne pour le plus lâclie et le plus infâme des hommes... je vous pardonne, monsieur. — pack 120 .

düval (entre précipitamment). — Monseigneur! monseigneur ! M. le comte s’aflaiblit beaucoup; M. le docteur dit qu'il reconnaît quelques symptômes de délire.

lk cAtioivAL (se remettant). — Conduisez moi donc â l'instant près de lui. (Ils sortent.)

su entré, il était encore assez lucide : maintenant M. de Vaudrey parle aoius, ses idées semblent se confondre.

de son existence... Ce n'c&t pas l'envie ou la haine qui me fait parler, mon Dieu .. mon indignation contre lui vient de ce que je pense aux tortures de ceux qu'il a sacrifiés... Non. encore une fois, un pareil homme ne peut pas mourir sans remords et sans peur 1... non, non, cela ne se peut pas. Il est une autre vie, je le sais, je le crois, je l'espère : mais enfin, mon Dieu! il faudrait pourtant qu'ici-bas, dans celle vie que nous voyous, que nous comprenons, que dans celle vie â portée de nos vues grossières et de noire inlcltigeucc bornée, le vire eût un châtiment exemplaire; cl que la vertu, la résignation, la piété, le dévouement, eussent au moins un jour, une minute de bonheur pur cl éclatant ! Je suis bleu vieux maintenant ; je ne regrette aucune des douleurs et des souffrances que lu m’as imposées, mon Dieu ! mais â celle heure... ob! â celle heure accorde-moi, comme une lécompense, ce qu’nulrefoU je le demandais comme un encouragement. Tu le sais, tu ne t'es pas révélé â moi, et j'ai pourtant toujours marché dans une voie sainte, pieuse et irréprochable ; tu m'as accablé de ton indifférence et de tou mépris; tu m'as commué une vie cruelle et désolée, et pourtant, chaque jour, j'ai fait béuir ton nom sur b terre. Eh bien ! mon Dieu ! à celle heure... je mérite peut-être que tu le manifestes â moi... cela, ô mon Dieu ! ... que mon esprit perçoive que tout u'est pas (lui ici-bas, et que tu régnés là-haut. Abrège mes jours, nutis que je meure au moins eu comptant sur la bonté ou sur la miséricorde ; que je quitte ce monde, bien sdr d'aller à loi, â tes genoux, et de te pouxoir dire : Fard ou, 6 uiou Dieu! si j'ai failli.

LA VIGIE DE KOAT-VEN

Page 1