CHAPITRE Vllf
nrrx retnef.
Celui pour qui une »eule chose ett ton», qui rapporte tout à celle unique chôme, il voit tout en elle, ne *cra point ébranlé, H aon cœur demeurera dans U pats de Dieu.
Imitation de làw-Chriit, üt. 1, ch. m.
Joseph Rumphius, célèbre opticien de Brest, était le père de Sulpice et de son docte frère. Ayant découvert chez l abié (qu’il préférait do beaucoup à Sulpice) de grandes et précoces dispositions pour l’étude des sciences abstraites, il avait u-hement encouragé, développé, mûri celte précieuse vocation, que son lil» atué. ayant etc parfaire son éducation scieutilhpic à Paris, devint bientôt uu astrouome et uu mathématicien furt distingué.
Sulpice, au contraire, d’un esprit étroit, d’une douceur évangélique, malgré les injustices criantes que lui Cuisait supporter son père, ne l'avait pas quitté d un iustaut. A Brest, il surveillait la boutique, s'occupait des soins du ménage, et, plus tard, quand le vieux Rumphius abandonna son commerce pour se retirer daus sa petite maison de Saiul-Rénan, Sulpice le suivit encore, malgré sa cruelle partialité, lui ferma les yeux, et puis se dévoua à sou frère avec autant d'attachement et d'abnégation qu'il eu avait témoigné à son père ; car Sulpice était un de ces êtres purs et rares, un de ces précieux phénomène» d'organisation qui ne peuvent sc passer de vivre pour quelqu'nu, i l qui. s’ils n avaieut pas à exercer celle pieuse mission, sc demanderaient : Pourquoi la vie?
Le frère Rumphius était professeur de mathématique» à l’école des gardes du pavillon à Brest, lorsque le comte de Yaudrey voulut préparer sou (ils à entrer dans la marine. Ayaot entendu vanter le savoir de l'astronome, le comte lui proposa de quitter renseignement public, et de se livrer à l'éducation du Henri, lui promettant pour ses soins une peu»inn convenable, qui le mettrait à même de s'adonner par la suite à scs goûts favoris d'étude et de recueillement, sans être obligé de perdre son temps daus des écoles.
Rumphius accepta, et mit Henri en état de s'embarquer comme volontaire sous les ordres de M. de Sufiren en 1770. Lorsque M. de Breugnon alla traiter de la paix avec l'empereur de Maroc, Henri avait alors douze aus.
Rumphius, délivre de son élève, vint donc habiter sa petite maison de Saiot-Rénan, d’où il ne sortait guère que pour aUcr faire quelques Observations météorologiques à la tour de Koal-Vëo.
Au fond, Rumphius était du meilleur caractère et aussi facile à vivre que pouvait l'être un homme qui, employant toutes scs idées, tout ce qu’il avait de clair et d'intelligent dans l'esprit à se maintenir dans une sjilièrc d’études de l'ordre Iq plus élevé, n’avait plus, quand il prenait terre, qu’une tête lourde, pesante, fatiguée, et juste assez d'instinct animal pour se laisser aller aux aticotions dont son frère l'entourait.
Car Sulpicc s’était chargé pour ainsi dire do vivre matériellement pour Rumphius; oui, ce pauvre homme, d’un esprit si borné, qui avait pour cela même 1c génie du cœur, était parvenu à épargner ù sou frire jusqu’à l’obligation de se croire reconnaissant des soins qu’il recevait : tant il mettait de promptitude et d’adresse à le servir, tant ceb paraissait simple et naturel.
El pourtant Rumphius avait une inanic, une cruelle manie, dont les conséquences faisaient quelquefois verser des larmes bien amères A Sulpice.
Rumphius, perdu tout le jour dans un abîme de calculs et d hypothèses, après une journée consacrée aux recherches les plus profondes cl aux travaux les plus abstraits, sentait souvent le soir, après dîner, comme le besoin de réveiller ses esprits engourdis, de se fouetter le sang, u lin d’activer une digestion difficile. Le café, il est vrai, eût parfaitement rempli cc but; mais l'astronome, connaissant les lunettes effets qui pouvaient résulter de l'habitude de cet cxhilaraut, le redoutait beaucoup : aussi par compensation cherchait-il, eu taquinant sou frère avec aigreur, à l'amener à une contradiction vive, hardie, nerveuse, à foire naître une discussion violente, emportée, qui. agitant le physique par le moral, devait produire sur les organes de l’astronome une salutaire excitation qui eût valu celle du moka le plus chaud et le plus concentré, sans avoir ancun de ses inconvénients.
Mais, hélas ! bien souvent la douceur cl b modération de Sulpicc mettaient la digestion de son frère à de terribles épreuves négative-, et. après vingt tentatives infructueuses pour amener une dispute, Rumphius désespéré finissait par iuvccüvcr son frère sur l'éloignement qu'il feignait d'avoir, disait-il. pour la discussion, éloignement qu’il n'affichait que par pure obstination, que par pur amour de b contrariété. . ajoutait l'astronome.
Ceb se conçoit ; pour un homme de ce caractère rien n’est plus cruel que de se disputer tout seul. II n’y a rien de tel qu’une réponse dure,
LA VIGIE DE KOAT-VBN.
une impertinence, pour raviver te feu de la discussion, qui sans cela s'use et se consume d elle-même.
Malheureusement le pauvre Sulpice ne comprenait pas un mot à cette bizarrerie de sou frere, et. plus il s'entendait attaquer comme contrariant, plus ii s'attachait à voler au-dev.tul des moindres désirs, des moindres objections de Rumpbius. Inde ira, car jamais 1 angélique créature n'avait su répondre non une fois dans sa vie.
On l'a dit, hors ces moments de contradiction, Rumphius était bon boinrne ; je certifierais même au besoin que, si sou frère eût été forcé d’avoir recours à sa science pour frire quelques observations sur l’obliquité de l’édiplique ou les réfractions horizontales, je ne doute pas que Rtimphius n'eût mis à sa disposition tout sou savoir et toute son expérience.
Mais il voyait le pauvre Sulpice de si haut, il le savait plongé daus des détails matériels qu'il trouvait si ignobles et si vulgaires, que, uns être ingrat, il coosiderait b conduite de sou faère comme toute naturelle; une espèce d’iusUoci l'avertissait que, placé si haut dans l'ordre intelligent, il était fort simple qu’une créature d'uue sphère inférieure s'occupât de le faire boire, manger cl dormir, et lui servit même de surexcitant, de digestif, quand besoin était...
Encore uue luis, il était lort dévoué à Sulpice: mais, ne comprenant pas qu'il y eût au monde un plaisir, une peine ou un devoir qui ue se rapportât pas aux mathématiques : Que Sulpice ait jamais une équation ou un calcul différentiel à résoudre... pensait-il... c’est alors qu'il trouvera uu frere.
Le soir du jour où sa lasse avait été si brusquement cassée, Sulpice, apres avoir veillé au dîner, et parfait ce frugal repas avec la plus minutieuse propreté, attendait son frere, car l’beurc était depuis longtemps sonnée.
Tantôt, pour calmer son impatience, H arrangeait tes salières, les couverts. avec plu* de symétrie encore, rendait le cristal des verres plus limpide, plaçait l'excellent fauteuil de sou frère (lui n'avait qu'une chaise) de façon que le retlel même du soleil couchant ue l'incommodât pas. Puis il allait à la cuisine, de 1a cuisine à sa place et à la ieuélre ; et tout cela sans un mot, saus une plainte, étouffent meme jusqu'aux soupirs que lui arrachait le sort de deux beaux poissons tout Irais qui se desséchaient sur le gril.
Enfin Rnmpliius parut, et son frère frémit, car le savant avait l'air plus absorbé, plus fatigué que de coutume. Sulpice pressentit b contradiction.
— Bousoir, mon frère... dit Sulpice en serrant b main de Rumpbius.
— Bonsoir, frère, répondit Rompions affectueusement.
— Voulez-vous dîner, mon frere?... Depuis ce malin que vous travaillez, vous devez avoir la tête fatiguée, pesante; le repos vous est nécessaire.
Si Rumphius eût été à b fin du repas, il eût trouvé dans celte phrase au moins trois sujets de querelle ; U les nota daus sa tête, ne dit pas uu mot. et mangea.
— C'est moi, mon frère, dit limMetneui Sulpice, qui ai grillé et accommodé ces mulets... comme notre père les aimait... vous en souvenezvous... mon frère?
Rumphius fil un geste affirmatif.
— Que je serais donc aise, si vous les trouviez bons!
Rumpliios répondit en tendant sou assiette.
Il fallut voir alors avec quelle joie iulime, quel bonheur, le pauvre Sulpice eu serv it à sou frère, taut il était heureux de voir quelque chose réveiller son appétit!
— Savez-vous, mou frère, dit Sulpice avec une nuance d'orgueil, en s’mlerroinpaut de manger pour aller chercher un cahier recouvert de papier gris bleu qu’il déroulait avec joie en regardant Rumphius : savezvous. mou frère, que voilà le Mercure de France qui dit de bien belles clioses de vous, et que...
— UaU! des solU>es... articula Rumphius en rongeant son arête de poisson. Avez-vous autre chose à manger?
— Oui, mou frère, du fard et une galette de blé noir, que j'ai maintenue chaude, comme vous l'aimez; et Sulpice sc leva... pour aller quérir ces nouveaux mets. En dérangeant sa chaise, elle crb...
— Ab! quel bruit affreux! dit Rumphius, qui, ayant dîné avec voracité, commençait à sentir poindre le besoin d une contradiction.
(Pardonnez au savant ; le temps était si lourd, si chaud, il avait les nerfs si agacés, il prévoyait une digestion si laborieuse!)
— Pardon, mon frere, dit Sulpice en tressaillant.
— Si pourlaul vous notiez pas d'un entêtement rare, uous aurions un domestique pour nous servir: ceb éviterait ces griucemeuls do chaise», qui à chaque instant me mettent hors de moi.
— Mais, mou frère, hasarda Sulpice, c'est vous qui m'avez défendu d'avoir personne, dans b crainte que quelqu'un ne louchât à vos livres, a vos papiers, ou à vos instruments...
— Ah f c’est-à-dire, reprit Rumphius enchanté de b tournure que prenait la conversation, c’est-à-dirc qu'aujourd’hui je veux ceci, demain cela ; que je suis un manbque, un fou ; que je me contredis sans cesse ; qneje suis bon à enfermer; qu'on doit me donner des douches sur la lêtr ! fort bien!.- des douches sur la lélcl... Ah! on doit me donner des fraîches sur la tête !... continuait Rumphius déjà fort agréablement
«Cilé.
— Mais personne ne dit ceb, ne pense à cela, mon frère... tous voulez que nous ayons un vaiet, nous en aurons un. J'ai eu lort; pardon de mon tort.
Cette soumisMOu n'était pas du goût de Rumphius ; mis hors de corubat de ce côté, il se retourna d'un autre. — Sulpice, ajouta-t-il, vous m'avez dit tantôt que j'avais l'air fatigué : est-ce que réellement je vous parais soultraul ?
Les interrogation» étaient ce que Sulpice redoutait le plus au monde, car il ne lui était pas possible de deviner la solution que pouvait exiger Rumphius.
il se contenu doue de répondre : — Vous aviez l'air un peu accablé, mats il n'y parait plus à prosent.
— C'esl-a-dire, reprit Rumphius, c’est-à-dire que je feignais un air de fatigue pour me faire plaindre ? Et qui pouvait m'ôler cct air de fatigue?... c elait la table... C'est me dire assez brutalement, j'espère, que ce n'est qu'à table que j'oublie b fatigue... que je fais un dieu de mou ventre; dites donc tout de suite que je m'enivre... que je me tue en excès... appelez-moi Tibère, pourceau d'Epicure, Vitellius... Sardauapale !...
— Je ne dis pas cela, mon frère.
— Ab! j'aime beaucoup celte raison ; vous ne dites pas ceb... Ah bien!... il ne manquerait plus que cela !... vous ne le dites pas... je le crois bien ; si vous le disiez... eh! mais oui, j'y pense... si vous le disiez... c'est alors que je vous traiterais comme vous le méritez... que...
— Mai» puisque je ue le dis pas, mon frere...
— Vous voila à me contrarier encore .. vous le voyez... c'est pure obstination de votre part; pure rage du discussion, de dispute. Enfin, je vous le demande, qui est-ce qui commence encore? car moi, je vous dis que je suppose... ainsi partant d'uue supposition, je puis bien vous dire que vous avez tort; que vous vous méprenez singulièrement sur les droits que vous vous arrogez sur moi... que, etc., que, etc., etc.
Ici, toujours partaut d'une suppositlou, Rumphius donna un libre cours à sou humeur, dans l'espoir d'exciter la colere ou l'attendrissement de Sulpice; mais le pauvre frère, invariablement accroché au point de départ qu'il savait n cire qu'une suppo»iiion, resta impassible ; et au moment où Rumphius hors d haleine icrmiuaii sa pbilippique par ces mots accablants : Car tous n'éles qu'un mauvais frère... un Judas... comptant sur uue répouse qui allait lui donner une nouvelle vigueur, le doux Sulpice répondit en souriant et du plus grand sang-froid du monde : — C'est-à-dire, vous supposez que je sois un Judas. Car nous sommes partis d'une supposition, mon frère... et vous savez combien je vous aime.
L'astronome se lut ; la colère qui activait déjà b circulation sc refroidit tout à coup. Celle réponse avait jeté de b glace sur le feu. Il fallut recommencer, et ce nouveau désappointement venant encore irriter Rumphius, il eût certainement étouffé s'il n’eût pas trouvé le moyeu de raviver la discussion : il chercha donc et trouva.
— A propos. Sulpice, dit- il à son frère, que me parliez-vous donc du Mercure de Franrt'f
— C'est un grand éloge qu'on j fait de vou*, mon frère, au sujet du vos travaux sur l'astronomie indienne.
L’astronome respira...
— À propos de cela, cfit-ü à Sulpice, vous ne nierez pas, j'espère, que le portrait du vrai Gourou de la secte de Siva ne soit, comme je rai dit et prouvé d’ailleurs, ne soit tiré du Vedanta Sara ?
— Non, mon frère ; mais vous savez que je sui» trop loin de votre savoir pour comprendre ricu à toutes ces sciences, et que.. .
— Soit... entêtement pur. Vous savez cela aussi bien que moi... mais l'ardeur de la contrariété vous égare; passons; or, d'après le Vedanta Sara, comme je l’ai dit, le vrai Gourou est celui qui a vu de se* propres yeux Gocarnam et Caletlry: mais ne voilà- l-ii pas qu'un bélître, qu'un drôle, qu’un pleutre, ajoute le Pringuny au Gnearnam et an Caletiry... Ce bélître, ce drôle, ce pleulre... c'est lioëlqnci, qui prétend prouver celte hérésie par la grammaire Tamuhire du père Breschio... Mais répondez donc, Sulpice... vous restez ià inerte. Vous voyez linéique! qui m’insulte... qui me contredit... et vous restez là immobile... impassible... vous en êtes ravi peut-être?... Ab! vous en êtes ravi... fort bien...
— iloétquel a tort, ce me semble, mon frère, dit bien vite Sulpice, qui faisait tout pour entrer dans les idées de Rumphiu», et qui savait par expérience dans quel état d exaspération le mettait le nom seul de cc savant antagoniste, que Rumpbius abhorrait de celle haine inciir.iblo que se vouent souvent les docteurs d'opinions dissidentes. Il a bien tort certainement, mon frère, dit encore Sulpice.
— Iloétquel a tort ! Pas du tout, il a raison quant à ce qui regarde le Vedanta, repartit Rumpbius, aussi enchanté de ce coup hardi qu'un joueur d'écbecs de sou adresse dans un cas difficile.
— Je me trompais donc, mon frère ; alors Iloétquel a raison, soupira Sulpice.
— Al» ! je vous y prends donc enfin, s'écria Rumpbius au comble de la joie... Ab ? U a raison. Ah! Hoêiquel a raison. C'est-à-dire que c'est moi qui ai tort, fort bien! c’est-à-dire que je suis un àne, c’est parfait 1 on oison, c’est au mieux ! que mes travaux soot ceux d un fou... bous à allumer le feu de votre cui»ine... c’cst miraculeux ... Et qui me dit cela?. , c’est mon frère! en vérité, Iloétquel ue dirait pas mieux...
LA VIGIE DE KOAT-VEN
Nais savez-vous ce que je lui répondrais, moi, à lloétquel, ou plutôt à vous? car maintenant vous ne faites plus qu'un avec linéique], puisque vous adoptez scs hérésie», puisque vous lui donnez raison contre moi, dit l'astronome en attachant sur Sulpice interdit des yeux qui commençaient k étinceler... Ah! il a raison ; eh bien! puisqu'il a raison,., vous serez lloétquel, vous êtes lloétquel... c'est vous qui allez me répondre à la place d'Iloélquel... c'est vous qui allez vous défendre! c'est toi. voulais-je dire... est-ce que Je dois garder des ménagements, me gêner, pour tutoyer un lloétquel... voyons, lloétquel, bélître, butor, puisque tu as raison, quel est le vrai Gourou... de la secte de SivaT n’csl-ce pas celui qui s'est lavé dans tous les étanes sacrés, tels que le 5ouria poiifAtanury, Ichtndra-pouchkanary, Indra-pouchknnary T hein?... mais nponds-moi? n'est-ce pas h le vrai Gourou... hein?...
— (l'est le vrai Gourou... oui, mou frère, dit Sulpice... c'est bien le vrai Gourou,
— Ne m'appelle pas ton frère... Uoêiqnd que tues... lie m'appelle pas ton frère... Alors puisqu'il est ainsi le vrai Gourou, pourquoi veuxlu qu il ne soit le vrai Gourou qu’en ajoutant la vue du l'ringtiery à celle du Gocarnani cl du Caleslry ?... Allous, réponds... Oli ! il faut répondre !... répondre ! criait Rumphius déjà fort colère.
— Mais j'ignore... je ne sais, dit le mnllieurcux Sulpice, qui se perdait dans les épouvantables mots de Gourou, de Gocaruam, de Pringucry, d lndra-poui likanary.
— Ah! lu ne le sais pas, dit Rumphius dont le sang bouillonnait enfin; ah ! lu ne le sais pas... Ah! tu ne sais pas que Gourou signifiant maître ou guide, les rois sont les Gourous de leurs royaumes... Ali ! lu ne le sais pas, disait l’astronome avec furie... et tu viens de sang-froid, de gaiele de corur, attaquer avec un acharnement de tigre, uc bêle féroce, les travaux d'un pauvre savant qui vit dans la solitude et vaut un nombre infinitésimal d lloétquel... Ah! lu ne le sais pas... et tu crois qu'il sullira dune telle raison pour m’insulter impunément... cria Rumphius, tout à fait hors de lui, au comble de la fureur et de la digestion.
— Je ne vous insulte pas, mou frère.
— Je le dis que tu m insultes, moi ! cria Rumphios de toutes ses forces, tu m'insultes, lloëtqud, cl il faut que lu avoues que tu n'as pas b moindre idée de ce que c'est qu'un vrai Gourou ; avoue-lc, misérable I hurlait Rumphius en secouant son frère par son habit: mais ses forces le trahirent, et l’astronome tomba presque épuise, haletant, dans les liras de sou frère qui l'assit sur son fauteuil.
Le pauvre frère agenouillé essuyait b sueur qui coubil du front du savant, dont les yeux étaient k demi fermés.
— Calmez- vous, mon frère, disait Sulpice, calmez-vous... j’ai eu tort... eh bien ! oui... c'est moi qui vous ai contrarié... pardon... pardon...
— Non, Sulpice, c'est mol, disait Rumphius, dont le but était rempli ; la chaleur de b discussion m'a emporté, j’ai été trop loin... vous savez bien qu'une fois b querelle passée, je n'y songe plus. Pardonnezmoi, Sulpice, car vous *ètes bien b meilleure des créatures qui soient
S ais descendues de la monbgne d’or de Maba-Mérou, comme dit bina...
— fjue vous êtes bon, mon frère I... mais, mon Dieu ! ne suis-je pas trop heureux d’èlre votre frère, vous, si savant, si renommé, et de vous éviter b moindre contrariété ! C'est toute mon étude, inon frère ; oh ! bien sûr, allez : ainsi ne m’en voulez pas si, malgré moi... je...
Et Salpice avait les larmes aux yeux, il ne pouvait plus parler.
— Taisez-vous donc, Sulpioe, dit Rumphius, qui sentait aussi scs yeux s'humecter, taisez-vous donc, car vous me faites honte de muiniéme, de mes emportements. »
El l'astronome passa sa main osseuse sur ses yeux.
— Ne parlons plus de ccb, je vous en prie, mon frère, dit Sulpice , venez vous coucher, vous travaillez tant que vous vous ferez mal.
Et Sulpice ne regagna sa petite chambre que lorsqu'il eut vu Rumphius endormi, et que les mats de Gourou, l'ringucry, Iloctaucl, ne s'échappèrent plus qu'à de longs intervalles de sa poitrine, uégjgéc par l'explosion de sa violente colère.
Sulpice allait se meure au Ut, lorsque deux ou trois coups vigoureusement appliqués à b porte de b maison le retinrent.
Tout ce qu'il craignit, ce fut qu'on ne réveillai son frère.
Il descendit à b hâte en disant : — Un aura traversé le jardin, ou on sera entré par b ruelle.
Puis, parlant à travers l'épaisse porte de l'antichambre, il demanda : — 0« e veut-on ? qui est la ?
— N'ctes-vous pas l'astronome Rumphius? dit une voix.
— Je suis sou frère: il dort, parles plus bas pour I amour de Dieu. — Remellez-lui cette lettre, que je vais vous glisser sous la porte ; il faut, sous b condition des plus grands malheurs, qu'il b remette luimême à M. le comte de V'audrcy ; entendez-vous, qu'il la remette luimême aux mains de ce seigneur, qui est à Paris maintenant : le jurezvous sur votre àtnc?
— Mon Dieu, je le jure ! dit Sulpice tout tremblant.
— Tenez donc, dit b voix ; c'est de la part de Son Excellence madame b duchesse d’Alméda.
Alors une lettre glissa sous la porte, et Sulpice entendit i iuconnu s’éloigner.
CÜAPITRB IX.
minim e.
Un'grand roluptopux est pins mathrnmit et pfuj à pliindrc que le dernier cl le plu* vil d'entre le peuple.
Mihiwii, frotnrrne dimanche Ht carême
IT&m ai Vmtdmv. — Tels étaient les mots écrits en lettres d'or sur une plaque en marbre noir placée au fronton d'une des plus belles demeures de b rue de l'Université.
Uii noble écussou de pierre, avec sa couronne de comte, s’élevait sur le riche entablement d'une grande porte de chêne sculptée.
De chaque côté de cette porte, encadrée d.ms de lourdes assises, s’étendait une grille à flèches dorées, qui aboutissait à deux pavillous dout le retour allait rejoindre le corps principal de l'édifice.
Cet édifice occupait le fond d'une immense cour dhonueur.
Les bâtiments qui, sc rattachant aux pavillons dout nous avons parlé, contenaient les écuries et les communs, êbienl desservis par d'autres dégagements intérieurs, et masqués du côté de la cour d'honneur par de» arcades et de busses croisées.
En vérité, l'aspect de ccl hôtel était majestueux ; scs deux longues rangées de hautes fenêtres à petits carreaux ressortaient blanches sur scs murs noircis par le temps ; un large perron circulaire assez élevé conduisait à b grande porte vitrée du vestibule, U b cime des plus cl
LA VIGIE DE KOAT-VEN
4» mirronoiers qui dcpjssaleot une espèce de dème > horlnge placé aa milieu el au faite üu bâtiment, annonçait qu'un vaste jardin g léicndaii sous l'antre face.
C’était environ huit jours apres b scène delà tour de Koat-Vên.
Comme midi sonnait à l'hôtel, un violent coup de marteau vint ébranler la grande porte.
— Saint-Laurent ? reprit le petit homme, qui paraissait n'entendre ou ne comprendre que le dernier mot de ce qu'on lui disait, Saint-Laurent ? Non, non, Henri de Vaudrey, le comte... je veux le voir, repritil, toujours les yeux fixés sur le firmament.
— [files donc, mon père, c'est uo fou, cria Lorrain de tous ses poumons.
A ce cri incongru, le suisse sortit de sa loge ; il était plus cramoisi que son baudrier. — Vous tairez-vous, misérable ? pousser de tds cris quand, dans une maison tenue, on doit entendre uuc souris trotter... pousser de tels cris à la rue, à la porte de l'hôtel de Vaudrey ! Rentrez, rentrez : allez, vous ferez la bonté et le désespoir de votre famille.
Et l'honnête suisse allait oublier Romphlot, car c'était lui. accompagné d'un Savoyard gui portait sa mince valise ; heureusement que I astronome arrêta te suisse par son épée au moment où il fermait la porte.
— Le comte de Vaudrey ! dit encore Runiphius, mais cette fois en regardant son interlocuteur.
— Ah! l’ai bien l’honneur de saluer M. de Rumplilus, dit le suisse avec un air de respectueuse connaissance. Monsieur vient sans doute passer quelques jours à I hôtel. Quoique M. le conue ne soit visible pour personne ce matin, je vais toujours annoncer monsieur.
El le suisse, recommandant au Savoyard de passer vite par les communs pour ne pas déparer la cour, rentra dans sa loge, et fil retentir un coup de sifflet aigu et prolongé. A ce bruit, la grande porte vitrée du vestibule s'entr'ouvrit, et on vil, à travers les carreaux, les figures de cinq à six valets de pied, à la même livrée que le suisse, poudrés, en bourses, culottes rouges, bas de soie et souliers à boudes d'argent.
Ce coup furieux fil bondir dans son fauteuil un énorme suisse, rouge, bourgeonné, admirablement poudré, portant bourse, et vêtu d'une livrée verte galonnée sur toutes les tailles, aux couleurs et armes de Vaudrey. Selon l'usage, ce magnifique habit était rehaussé d'aiguillettes brodées et d'un large baudrier à franges d'argent, armorié, auquel pendait une épée à la dragonne-
Le fils de ce suisse, enfant de quatorze ans, poudré aussi, vêtu en postillon à b même livrée, se disposait à aller ouvrir, pendant que son père se dressait sur ses jambes, mctlait sou chapeau bordé, et se Saisissait de sa longue hallebarde à houppe rouge damassée bleu et or.
On heurta bien plus fort et ô plusieurs reprises.
— Allez donc voir, Lorrain, quel est le polisson qui s'oublie au point de frapper ainsi k la porte de rhôlcl de Vaudrey, dit le suisse d'un air
^Lorrain enchanté prit son fouet, et, malgré scs éperons cl ses lourdes boues fortes, à coude et & large cnlomioir, courut voir quel était le polisson qui s'oubliait.
On frappait toujours avec acharnement.
Lorrain, ayant poussé b porte à demi, aperçut un petit homme maigre vêtu d'uuc houppelande grise à collet rond, d'un chapeau à cornes et de bottes de voyage. Ce personnage tenait le marteau de la porte doal il abusait si cruellement, cl regardait en l’air, paraissant suivre qucüjue chose des yeux, sans pour cela discontinuer son tapage in-
Dites donc, hé... est-ce que vous êtes échappé d’une cage delà foire Saint-Laurent ? cria I enfant, insolent comme un bquais de bouue uuiioo, et faisant claquer sou fouet aux oreilles de l'inconnu.
Ces bquais examinaient curieusement Rtimphlits, qui, absorbé dam scs distractions, marchait en zigzag, creusait le sable avec son parapluie, regardait le ciel, s’arrêtait, supputait quelque équation sans doute, et reprenait sa marche pour s'arrêter encore.
Tout â coup un carrosse sortit, si rapidement lancé, d’une des arcades qui communiquaient aux écuries, que, sans les cris réitérés du co* cher, Rumphius cuit pour jamais ravi aux sciences.
— r*ci 0.
Les deux frères. — rrn 10.
Veuillez vous rasseoir, madame la duchesse... vous allez tout savoir.
LA VIGIE DE KOAT-VEN
Mal» heureusement l'astronome uuU de cAté : le cocher parviut à contenir scs chevaux, les mit au pas, et Tut se placer le loog du perron.
i.'e» chevaux étaient magnifiques, leurs harnais étaient nu ira ; la voilure était grise, sans armes ni chiffre» : le cocher sans livrée, aussi vêtu de gris, et un laquais habillé de même se tenait près de la voiture.
Enfin Rumphius grimpa sur le perrou ; la porte du vestibule cria, cl un valet de pied, précédant l'astronome, monta le large escalier à lourde rampe dorée et à voûte immense qui conduisait aux petit» appartements. car Henri n'occupait pas habituellement les grandes pièces de réception.
Le valet de pied remit Rumphius aox mains d'un antique valet de chambre qui se chargea de l'Utlroduire.
— Abî c’est Monsieur Rumphius, dit cet ancien serviteur; M. le comte sera bien charmé de vous voir. Voutez-voua attendre uu instaul ici?... Je vais vous annoncer et Caire préparer votre appartement.
Et l’astronome utteudit dans uu délicieux salon de forme ovale ; les meubles et la tenture étaient de damas vert, à grauds dessins blancs, rehaussés de perles, h» tout encadré dans des baguettes et des enroulements d'or.
Après uu moment, le valet de chambre revint, ouvrit la double porte en annonçant M. de Rumphius.
— Ah ! mon Dieu, monsieur le comte, je vous dérange ! dit Rumphius en voyant que Henri n’était pas seul.
— Pas du tout, mon bon Rumphius, vous ne me dérangez pas, asseyez-vous. Puis, s'adressant à une jolie femme à cheveux noirs, blanche, grasse et rose, dont b ligure pétillait de malice et de gaieté.., (C'était Lélia, l'enjeu du prluce de Cueinenéc, le convive du Küal->éu.) Ma chère, ma voiture est en bas, j'irai peut-être te demander à souper demain avec Fronsae et d’Escara. Adieu, ma fille.
El, lui pinçant le menton d'un air lort leste, ma fol, il la salua familièrement du geste.
Lélia sourit, s’enveloppa dons ses coiffes et se dirigea vers la porte ; ; mis, se ravisant, elle vint se pbnicr devant Rumphius qui s ciait assis, ui fit une grande cl profonde révérence de l’air le plus grave, et en < deux bouda fut à la porte
A cette révérence inattendue, le pauvre homme se leva en sursaut et répondit par le salut le plus respectueux et le plus gauche que puisse faire un astronome ; ma b il u'eo était encore qu'a la moitié de sa salutation que Lélia avait disparu.
Quant à Henri, il rbil, il riait à se rouler dans sa robe de chambre, de magnifique lampas bleu broché d'or.
— C'est qu'elle est vraiment délicieuse, celle petite Lélia, s'écria Henri eu éclatant encore par intervalles ; délicieuse avec sa révérence ! Et toi donc, Rumphius, avec la tienne ! tu étais parfait aussi.
— Ma fol, monsieur le comte, dit Rumphius, qui, une fois hors de ses distractions, ne se déconcertait Jamais cl avait le sang-froid le plus naïf du monde, ma fol, monsieur le comte, J'ai fait ma révérence de mou mieux à madame, à une de mesdames vos parentes, sans doute, qui a certainement l'air bien honnête.
— Ah ! si lu vas recommcucer, je te cède la place, dit Henri, trop rire me fuit mal d'abord...
— Ecoutez donc, monsieur le comte, Je vois celle dame dans votre chambre i coucher, le malio... votre carrosse à ses ordres.
— Mais, vieux savant que tu es, n'as-tu pas remarqué que mon carrosse était saus livrée, cl quo Je fais descendre ça en plein jour devant mes gens?
— Ah ! le conçois, dit Rumphius avec un sourire plein de rouerie, de malice cl de pénétration, Je devine. Ainsi que h» permet Wishnou, c'est Yaroodah bas»vys, une planète de Yénus, autrement dit, c'est madame b comtesse... de b ma tu gauche.
Et le chaste savant, apres avoir balbutié ces mots, rougit comme s’il sc fût permis de dire une obscénité révoltante.
— (h* b main gauche, c’est ceb, reprit gravement Henri, c'est pardieu bien ceb ! mais il ne faut pas rougir pour cela, Rumphius, quoique votre propos ail été un peu bieu leste et sentant fort son mauvais lieu. Diable, de la main gauche!... hum! vous devenez cynique, mon gouverneur... de b main gauche!
— Jeu serais désolé, monsieur le comte, dit Rumphius confus, au désespoir de s’être montré si indécent daus ses propos, je serais désolé si...
— Mon, Rumphius, il faut opter: ou rooliuuer à fuir les femmes et leurs faveurs comme vous l’avez bit jusqu'à présent, du moins vous me l'avez dil, rester vierae, pur cl sans tache...
— Je vous atteste de uouveau, monsieur le comte...
— Ou dire franchement : Je suis un franc débauché, un coureur de ruelles, un libertin sans pudeur...
— Moi! oh ! mol, ntousii ur le comte, disait l'astronome, qui ne se possédait pas de honte, moi...
— Allons, ne vois-tu pas que le plaisante, que je dis cela pour te tourmenter, mon bon vieil anu ? An çà ! Je sus ravi de te voir, parce . que Je voulais le faire dire de venir ici, d'abord pour le remercier de ta , tour de Koat-Yên, de ton observatoire, que mes gens ont remis en ordre.
— El monsieur 1e comte a sans doute observé ce qu'il voulait ?
— Plus que Je ne voulais. Observé pétulant tout uu mois.
— Eialt-ce b Vierge, les Gémeaux, le Capricorne ou b Bahnce? demanda Rumphius: an ! dame, si vous aviez voulu vous livrer à l'astronomie, monsieur le comte, avec vos dispositions, où ue seriez-vous pas allé? Mais non, vous avez voulu vous contenter de ce qui ferait du reste l'envie de bien d'autres, car je me souviens d'une amplitude...
— Ah ! laisse •moi donc tranquille avec tes amplitudes, ci écoule-mof. En revenant de La diable de tour, si j’avais eu le temps, j'aurais été le voir à Saint-Renan. Malheureusement je ne l ai pas pu ; mais voib ce que j’ai à le.proposer : le roi a bien voulu me conlier une frégate, nous irons, je crois, daus l'Inde; voii i du moins ce que m'a écrit un de mes amis, premier commis à b marine.
El Henri souleva le cylindre d’un lourd secrétaire curieusement incrusté d'ivoire, pour y chercher celte note.
Pendant ce temps-la. Rumphius jeta on coup d’œil sur b chambre i coucher de son ancien élève.
Elle était tendue d'étoffe cramoisie.
La plafond était comme brodé d'or par b multitude d'arabesques qui s’y croisaient en tous sens. Les glaces et les boiseries ét .tient encadrées dans de larges bordures simulant des palmiers, dont les branches arrondies sc croisaient au sommet, et supportaient des groupes d'amours eide colombes : tout ceb doré mat sur uu fond blanc, et d une merveilleuse richesse.
Accrochées à b cheminée étaient une quantité de miniatures, et en face un grand tableau de Lebrun représentant b mère de Henri, femme d'une rare beauté, vêtue en Diane chasseresse.
Le lit, à baldaquin et à crépines d'or, était exhaussé sur une extrade couverte de peaux de tigres et de lions, que Uouri avait sans doute rapportées de ses voyages.
Les autres meubles, qui paraissaient aussi dater de l’autre siècle, établit, comme on les faisait alors, larges, cariés, massifs, à dorures bruuies.
On remarquait entre autres une superbe pendule mécanique à pied, en ébène ciselé, d'un travail exquis, un des chefs-d'œuvre d'Adrien Morand ; deux petits coqs d'argeut tout chargés d'émeraudes chantaient les quatre quarts sur des airs de Lulli. Ce meuble précieux avait été donné au graud-père de Heuri par Louk XIV. 11 y avait aussi une toilette en porc i laine de Sèvres, avec ses admirables peintures et son émail éblouissant de couleurs si vives et si variées. Mais tout cela avait ce cachet grave d'antiquité qui prouvait que Henri comprenait la reli-
f ;ion cl b poésie des souvenirs. Enfin les longs rideaux enlr'ou verts .lissaient voir les arbres séculaires du jardin, dont l'automne commençait à jaunir les feuillet.
— Ah ! voib celle note, dit Henri... Ecoute-bien : Si ceb dépend de mon atui, j'irai d'abord porter des ordres t-n Amérique, et de b. si M. de Guichen ne me relient pus, j'irai rejoindre le chevalier de Surfren daus l'Inde, car il est probable qu'on lui donnera une division. Or, si tu t'occupes loujour» d'astronomie indienne, veux-tu venir avec moi? c’est une belle occasion, qui ne se retrouvera pas; voyous, le veux-tu?...
Rumphius croyait rêver, il n’en revenait pas ; c'était sou plus cher, son plus vif-désir. Aller dans l'Inde... dans le berceau de l'astronomie, et y aller avec son ami, son élève... c'était à en devenir fou... au*si ne put-il témo sner à Henri toute sa reconnaissance que par des mots entrecoupés, ucs phrases rompues et sans suite...
— Comment! monsieur le comte, voir de* Linghams... des temples de WUhnou... Comment ; je serais assez fortuné pour entendre les brames prononcer le Djtm sacré... avec la narine droite !...
— Ma foi, que le diable m'emporte si je sais avec quelle narine ils le prononcent... maiscnün tu acceptes, c’est le principal : je le ferai dire le moment précis de mon départ, afin que lu viennes rue retrouver à Brest; c’est convenu. Abçà ! lu permets que je demande ma toilette? — Comment donc, monsieur le comte, Tïroireoifoinvn approuve... — Ah ! mou Dieu... quel diable de nom. ... mais comment fats-tu pour prononcer ces mots-là sans remuer... à t'entendre, on dirait que lu casses des noix.
— Ah ! monsieur le comte, j'en dis bien d’autres, s’écria Rumphius d’un air de révoltante fatuité, et Paltonalou-SouUai , et Aaroripna» moarty... donc! cl Karyma...
— Assez... assez... grâce, mon bon Rumphius, je ne mets pas ta science en doute.
— Ccal que, si je voulais continuer, dit Rompbtus, H y a encore l’enfer du Vitany-ealvaly (aqvila....
— Je suis sûr de ton savoir... mais grâce... El Henri sonna, et sou fideh; Üermeau se mil en devoir de le coiffer et le raser, pendant qoe deux autres valets de chambre lui présentaient ce qui était nécessaire pour remplir ces importantes fonctions.
— C’est que, vois-tu, mon bon Rumphius, dit le comte, j’ai tant et tant de chores à faire aujourd'hui...
— An bureau de la marine, monsieur le comte ?
— Ah ! pardieu non : c'est bien assez de penser à la marine i bord, i Non. j'ai un pari contre Lattzun, car j'ai engagé on de mes élèves contre . son Talbot , qu'il a dernièrement fait venir d'Angleterre malgré b guerre.
J — Comment, monsieur le comte, un de vos élèves? on de vos gardes- ' marines? Ah çà! ce Talbot est donc un gaillard bieu ferré...
LA VIGIE DE KOAT-VEN
— Ab! parfait!..* ah! ferré*... dit Henri en éclatant de nouveau; ah ! mai* oui, ferré, parfaitement ferré, d’autant plu# ferré que Talbot est uu étalon... et mon élève aussi... U vient de ma terre de Vaudrey, où J’ai on haras... comprends-tu?
— Parfaitement; moi Je pensai* que c’cuit une j<mte astronomique, dit Mnmphius avec son imperturbable sang-froid.
— Et sans compter qu'il m’a fallu faire plus de diplomatie, dépenser pfus d'argent pour débaucher le jockey de M. de Polignac... Mais enfin Je l’ai, et nous verrons Talbot contre mon Amadit. Après cela, il tant que j’aille faire ma cour à Sa Majesté, visiter le maréchal de Richelieu, voir mon bon vieil et cher oncle l’évéque de Surville, et que le sois ici pour le ballet, car j’y ai donné rendez- vous à Puyscgur et a Crussol pour aller souper après chez Soubise. Demain malin, je déjeune au cabaret avec ce drôle de corps de Rivarol et ce fat de Marmoutel ; après J*, jeûner, j'ai la prise de voile de cette pauvre demoiselle de Clarency... fout Paris sera là pour entendre les motets de Mondouvüle. Et put* il bal encore que je sois à Versailles pour te dîner du prince de Monharrey... Jeudi je suis de la chasse du roi... Eh! mon Dieu, j'ai vingt chevaux dans mon écurie... et je trouve que c'est court... juge...
— Quelle toilette veut monsieur le comte? demanda le valet de chambre : le temps est beau.
— Eh bien... ce velours incarnai pailleté; non, non... cette broderie de Lyon, b dernière que Leuormaod m'a apportée.
— Et pour dentelles, monsieur le comte, Angleterre ou Malinesî... demanda Ccnueau avec importance.
— Nalrnes... Eli ! mais non, je pense... pour ceue course... du tout... ce manu, eu chenille... un frac vert à l'anglaise tout bonnement; et puis pas de boite habillée, de l'écaille simplement... Mais en vérité, mou pauvre ami, je te demande pardon de tous ces puérils détails qui doivent te faire bien pitié... uue fois eu mer... je regagnerai ton estime... Ah çà, luo appariement est prêt; lu es ici chez loi... tu donneras tes ordres au maître d’hôtel pour ton dîner, dans le cas où je ne le ferais pas compagnie.,. liais, j'y pense, à quel heureux hasard dois-je attribuer ta boone visite? Et ton excellent frère, comment va-t-il?
Et Henri, sc levant, jeu on coup d'œil sur la glace et dit : — En vérité, ce maraud s'est surpassé... je u'ai jamais été coiffé plus à mon air qu'aujourd'hui.
A la dénia ndc du comte, Rumphius avait sauté d'un pied sur son tuulcutl ; — Ah! que je suis fou... sliipide. . voilà de mes distractions ; la première chose que j’oublie, c’est l'objet de ma visite... El, fouinant dans sa poche, il eu relira la lettre que ferez avait remise à sou frère. — Voici une lettre... qu'un homme a apportée à Saint-Renan pendant que je dormais. C'est mon frère qui Ta reçue, b nuit, à onze heures, je crois... c'est de la part de feu cette duchesse qui est morte, m’a dit mon frère; car moi j'ignore...,
— Comment, morte? quelle duchesse est morte?.., s'écria Henri.
— Oui, une duchesse espagnole de nos côtés.
—Sortez ! dit Ueori à ses gens.
Puis, s'avançant sur Rumphius ; — Mais sais-tu bien ce que lu dis là... au moins...
— Mais je d» ce qui est, monsieur te comte, répondit l'astronome effrayé.
— Ce qui est... ee qui est... mais non, c’est impossible... ce n’est pas. ça ne peut pas être... Et Henri regardait cette lettre fatale avec anxiété.
— Morte!... répéîa-t-il encore.
— Oh ! pour ceia oui, merle, fort bien morte ; b preuve, monsieur le comte, c’est qu’on a fait de superbes funérailles, où tes pauvres ont eu beaucoup d'argent, et que c’est te cm é de Saint-Jean de Suint-Renan, un de mes vieil* amis, qui Ta administrée... et qui a reçu son dernier sou-
I ir... Elle est tout bonnement morte d'une horrible iluiion de poitrine, ce qu'il parait, mal soignée... car h maladie a été si rapide qu'on n'a pas eu le temps d’aller chercher un bon médecin... il en est bien venu uu... mais U était trop tard...
— Ob I cc serait horrible, dit Henri, car, après tout, j’en suis sôr, elle n'a aimé que moi ; son dévouement sans bornes, ses offres, son désespoir... tout me le prouvait... et pour tant d’amour j'ai cause sa mort peut-être...
Puis, rompant te cachet avec violence, il s’écria : — Oai... c’est d'elle...