CHAPITRE IX
Hic motus .inimnnini, utrpic lire cerUiuim luiti Pulreris cxîgui jactn compressa quiescent
Viseu r — Céor jtquri, nr.
Et tout ce hcr courroux, tout ce grand mouvement, Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un momeut.
DuiUI. — Traduction dél Givry iquit.
L'ouragan fut bientôt dans toute sa violence ; le tonnerre roulait avec fracas, les grands arbres de ta forêt se courbaient sous les efforts «lu vent, tandis que l'écho des rochers répétait ci se renvoyait à grand bruit leS' éclats de b foudre ; b pluie tombait en gouttes larges ci pesantes, l’air était lourd, l'atmosphère brûlante cl (obscurité profonde, bien qu'il ne fût que cinq heures du soir cuvirou. Vers le milieu de cc caillou se trouvait ce qu on appelait le Puits aux Biches, sorte de marais aux abords boueux, situé au fond d'une des parties le» plus épi*» et les plus sauvages de la forêt. Malgré la tourmente qui augmentait de fureur, un homme, ayant attaché son cheval à un arbre, paraissait insensible à cct effroyable ouragan, et se promenait sur le bord du aura» dont on a parié, tantôt à pas lent», tantôt à pas précipités. Cct homme était le chevalier de Rohan. Autant il venait de se montrer fier ci impérieux dans sa scène avec Louis XIV, autant à cette heure il sc Imuvait triste et découragé. Ccl homme si mobile et ai changeant en cuit alors presque à se repentir de la témérité de sa démarche cl à régulier b splendeur de cette charge qu'il avait résignée avec tant de supaiic : colin, soit sentiment juste et raisonné des choses, soit instinct de pic* visiou, il sc voyait dès lors, avec une terreur involontaire, abandonné* lui-même, saus lien qui pût le retenir, lui imposer, ou le rattacher à rie».
En effet, grand veneur de France, un des premiers officiers de ki couronne. M. de Rohan comptait parmi les sommités de la cour, et l'importance de cet emploi héréditaire était telle, que, malgré son aversinu bien connue contre le chevalier, Louis XIV n’avait osé jusque-là lui commander de sc démettre de sa charge. Enfin, ri M. de Rohan eût patinnmeut souffert b véritable 01 criante injustice du roi, peut -être ce prince, que la complète résignation apaisait quelquefois, lui eût-il, sinon arrorde bonnes grâces, du moins rendu ses fonctions moins désagréables. apres le scandaleux éclat qu'il venait de faire, le chevalier n’avait pi* qu’à trouver uu acquéreur pour sa charge, cl à rentrer dans la cb«e inoccupée des gentilshommes puincs de grande» maisons. Le prix de h charge pouvait s’élever à cinq ou six cent mille livre», niais le* «leu» du chevalier étaient nombreuses, el si ses créanciers, retenu» jusqu »lors par la considération qu’inspirait encore uu des grands unifier» de la couronne de France, ue s ciaient pas montres fort exigeants, celle considération disparaissant avec l'emploi, ces créancier», dis-je, sachant d'ailleurs que le chevalier n'avait aucune faveur à attendre de la cutf. allaient sans doute mettre une tout autre âpreté dans leurs poursuite
l e sont donc les désastreuses conséquence» de sa position aclocBt qui frappaicul si douloureusement M. de Huhau, car cet esprit naturel* lemenl droit et sagace apercevait toujours le vrai côté des choses; iw» l'inconstance el b faiblesse do son caractère lui rendaient malheur» sement inutile cette juste et saine appréciation des réalités.
M. de Rohan était donc absorbe dans ces tristes pensée», lorsqu ui coup de tonnerre d'un épouvantable rcleulisscmonL le tira de sa profonde rêverie ; Forage redoutait de violence, les celais de b foiulrc # succédaient avec une effrayante rapidité, taudis que de vifs el fréquent* éclairs illuminaient de leurs feux éblouissants uu ciel noir et bitumineux.
(lj Lettre* de Leste, 1070.
LATREALMONT.
Se irouvam seul au milieu de ccttc lugubre forêt, pendant une si effroyable tourmente, et cédant à un sentiment de terreur insurmontable, aster concevable d'ailleurs chez un homme aussi superstitieux et aussi IMe que l’était parfois M. de Rohan : ce dernier, voulant retourner & Fontainebleau, lit quelques pas pour aller détacher son cheval, qui hennissait et se cabrait d'impatience et de frayeur. A ce moment, M. de Huhau entendit lin bruit lointain de trompe et de chiens ; rassuré pour ainsi dire par ce bruit, et sachant que généralement les animaux chassés se venaient faire prendre dans l’étang qu'il côtoyait, le chevalier rattacha Selim à un arbre, et attendit avec une insouciante curiosité.
Bien que souvent étouffées par le fracas de la foudre, les clameurs de la chasse devenaient de plus en plus distinctes, lorsque tout à coup le chevalier vit le cerf, épuisé de fatigue, haletant, la tête basse, l’œil sanglant, sortir d'un épais taillis, descendre précipitamment la pente escarpée d'un roc qui ceignait les bords de l'étang, et, s'arrêtant une minute, entrer dans l'eau avec précaution... puis là, redressant 1a tête, prêtant l’oreille, le noble animal parut écouter encore, avec une ef- 1 iroyaWc inquiétude, s'il entendrait toujours celle incessante clameur j qui, le poursuivant avec acharnement depuis quatre heures, lui annonçait une mort prochaine... Mais, au même instant, la voix perçante des chiens lui apprit qu'il était de plus en plus rapproché par eux ; aussi, à peine avait-il fait un dernier bond pour gagner à la nage le milieu de I l’étang, que la tète de la meule, bientôt suivie du rèste de l'équipage, arriva sur le haut du rocher ; alors voyant le cerf à l'eau, les chiens, redoublant de erb et de vitesse, coururent rapidement au bord du lac, et s'y précipitèrent bravement pour atteindre enfin leur proie.
Poussé par le vent, le cerf nageait avec une vigueur désespérée vers uu massif de houx qui lui cachait M. de Rohan, taudis que crlui-ci, oublia ni pour uu moment ses tristes préoccupations, attendait l’animai avec cet intérêt naturel à ceux qui pratiquent la chasse depuis longtemps, et s’avançait prudemment vers l'endroit où le cerf, épuisé, semblait vouloir aborder. Tout à coup le son éclatant d'une trompe retentit ; M. de Rohan surpris écoule, regarde, et voit un homme colossal tout vêtu de noir, monté sur un cheval noir aussi et non moins gigantesque, apparaître à travers les grés bizarrement taillés, qui s’élevaient au nord ue l'étang. Alors la fureur de l’ouragan était à son comble, le& éclairs éblouissants enflammaient le sombre horizon ; les grands arbres gémissaient sous les efforts redoublés de la tempête, les éléments enliu semblaient bouleversés par un horrible chaos : à ce terrible et imposant spectacle, M. de Rohan se sentit frémir malgré lui, tandis que ses idées superstitieuses, récemment mises en émoi par la tradition du Veneur Noir, lui revinrent plus effrayantes que jamais à l’aspect de cet homme étrange, qui, pour gagner plus tôt le bord du marais, s’aventura parmi des escarpements et des blocs de rocher avec une intrépidité qui eût fait pâlir U» plus téméraires.
A ce moment, le cerf abordait prés du chevalier ; mais le deruicr effort que le vaillant animal venait de faire pour traverser l'étang l’avait Idlcmcot épuisé, qu’il tomba sur ses genoux en sortant de l’eau. Aussitôt M. do Rohan lira son couteau de chasse pour lui couper le jarret ; mais ayant b télé troublée par l'apparition qu il croyait surnaturelle, sa main hésite, tremble, il appuie mal le coup ; le cerf, se sentant blessé, se retourne, se relève furieux, et. baissant la télé, charge si vigoureusement le chevalier, que celui-ci, gêné par ses bottes fortes, et embarrassé d ailleurs dans les boues glaiseuses du bord de l’étang, encore détrempées par la pluie, glisse, tombe, et laisse échapper son arme. Alors le cerf redouble ses coups d'andouillers... le chevalier, cherchant à les parer, veut le saisir par les bois, mais en vain ; les chiens, nageant moins vite, n’arrivaient pas, cl déjà M. de Rohan avait reçu une dangereuse et profonde atteinte au côté, lorsqu’un coup de (eu part; l’animal, frappé i I épaulé, fait un bond prodigieux, et va tomber mort à quelques pas du chevalier. A ce bruit, M. de Rohan, stupéfait, regarde,., et voit de l’autre côté de l'étang, fort resserré à cet endroit, l'Homme Noir, à cheval, immobile, et tenant à la main sa carabine fumante encore...
— Hallali 1 hallali ! cria cet homme d’une voix tonnante: puis, se courbant sur sa selle et tournant le marais au galop de son cucval, il cm bouc lu sa trompe et sonna b fanfare de b mort du cerf.
L’émotion causée par le péril auquel il venait d’échapper si miraculeusement, jointe à ses terreurs superstitieuses, avait tellement accablé M. de Rohan, que lorsque Latréaumont icar l'Homme Noir et gigantesque, c’était lui) arriva près du chevalier, il le trouva complètement évanoui. S'occupant d’abord de ce dernier, et bissant les chiens piller le cerf à leur sortie de l’eau. Latréaumont, descendant de cheval, relira M. de Rohan de U vase où il était engagé, et le porta près d’un chêne sur b bruyère.
Le colonel s’occupait de dégrafer le justaucorps du chevalier, lorsqu'il entendit le galop d’uu palefroi, et vit bientôt accourir une femme ruisselant de pluie, vêtue de brun, et montant une haquenée blanche ; mais cette amazone, apercevant le chevalier étendu presque sans sentiment, airéta sa monture, et, sans pouvoir cacher l’huérèlct l'effroi que lui causait ce spectacle, elle s écria : — Que vois-je, M. de Rohan!... Au nom du cid, que lui esi-U donc arrivé, monsieur ? — M. de Roltan, dit Latréaumout avec un étonnement qu'il ne put dissimuler; comment, madame, je viens de sauver b vie à M. de Rohan, grand veneur de France? — Sauver b vie! mon Dieu !... Quel danger a-t-il donc couru ? Est-il blessé? qu'a-t-il?
Et, sans attendre b réponse ni le secours de Latréaumont pour des-
cendre de cheval, mademoiselle Maurice d'O sauta à bas de sa haquenée pour s’assurer par elle-même de l’étal où se trouvait M. de Roli.in.
Cependant Latréaumont, toujours extrêmemen’. muni de spiritueux, tira d'une de ses fontes une grande gourde pleine d’eau-de-vie, en mit quelques gouttes sur les lëvreB du chevalier, qui ouvrit bientôt le* yeux ; mais, voyant Latréaumont penché sur lui, U ne put retenir un mouvement de surprise involontaire: auiai, ayant reconnu Maurice, il lui dit d un air égaré, eti attachant toujours un regard effrayé sur le gigantesque colonel : — Au nom du ciel, mademoiselle, où suis-je ? que m’est* il arrivé? quel est cet homme?... — II ne vous est presque rien arrivé, monsieur, dit Latréaumont en avalant à son tour une large gorgée d’eau* de-vie avant que de reboucher sa gourde : il ne vous est presque rien arrivé. Le cerf vous a chargé, et moi. mordieu ! je me suis trouvé là très à temps pour le bien ajuster et lui galamment adresser une balle dans le corsage au moment où U me semblait causer d'un peu trop près avec vous... Mais, du reste, honneur à votre équipage, monsieur le grand veneur ! car l’animal était bien et dûment forcé sans l'intercession de saint Mousquet ! Cinq minutes de plus ! et ces braves chiens le portaient bas en sortant de l’eau. — Ah ! monsieur, mille grâces vous soient rendues ! Mais pourtant quelle horrible imprudence ! s'écria Maurice en joignant les mains avec effroi ; car si vousaviez manqué le cerf... M. de Rohan si près... Ah! celte pensée est affreuse !... — Quant à l'imprudence, rassurez-vous, madame, car j’ai là dans mon porte-crosse certaine vieille carabine magique, qui, par Dieu ! commande aussi sûrement a ses balles que vous pouvez commander à vos chambrières, madame ! dit Latréaumont en riant de son gros rire. — Une carabine magique ! répéta machinalement M. de Rohan, qui se remettait peu à peu de son effroi, mats se trouvait encore sous l'obsession de sa (erreur ; mais qui donc êtes-vous, mon rieur?... vous à qui je dois b vie ! — Si cela vous intéresse, monsieur, je su» Jules Duhamel de Latréaumont, gentilhomme de Normandie, et, de plus, fort votre serviteur. — Ah » monsieur, croyez que je n’oublierai de ma vie le service que vous m'avez rendu : veuillez aussi pardonner à l'étrangeté de quelques-unes de mes paroles, qui ool dû vous sembler bien folies; mats mon émotion... ma surprise. . ma langue... étaient telles, qu elles serviront, j'espère, d'excuse à l'incohérence de mes imaginations de tout à l'heure... Et vous, mademoiselle, ajouta M. de Rohan en se tournant vers Maurice, et vous que je suis assez heureux pour connaître déjà, veuillez aussi agréer tous mes remerciaient* pour l' intérêt que vous voulez bien me témoigner : mais, par quel hasard, mademoiselle, vous retrouvé- je ici ? — Je suivais b chasse du roi, répondit Maurice en rougksant; aux premiers coups de tonnerre, mon cheval épouvanté s’est emporié à travers b forêt. Jo venais à peine de m’en rendre maîtresse, après une heure de lutte et de course, lorsqu’entendani sonner de la trompe, cl croyant avoir rctr juvô la chasse, je me dirigeai de ce côté... Mais votre blessure, monsieur ? votre blessure?... — Est légère, je crois, mademoiselle; mon écharpe et mon habit ont amorti I atteinte, et je n’y pense plus que pour nie souvenir qu’elle m’a valu une marque bien précieuse de votre bienveillance, dit le chevalier. Puis, s'adressant à Lalrénomom, il ajouta, en souriant d'un air triste et mélancolique : Je regrette extrêmement, monsieur, qu'au lieu du grand veneur de France, ce ue soit plus que le clievalier de Rohau qui puisse vous exprimer ici toute sa reconnatSMOce.
Mais voyant l'air étouné de Latré uimoat, qui ne comprenait pas le sens de ses paroles, Maurice ajouta : — De ce jour, M . le chevalier de Rolian a remis sa charge de grand teneur de France eotre les mains de Sa Majesté, monsieur. — Oui, monsieur, reprit le chevalier avec une amère ironie, depuis midi je ne suis plus compté parmi les serviteurs du
lus grand monarque qui soit au monde ; je ne suis plus uu des satel-
les du rayonnant soleil qui resplendit sur le trône de France!
En appreoaot cette circonstance qu'il ignorait, et qui par un singulier hasard venait peut-être si merveilleusement seconder ses vues, Latréaumont, ne laissant pas pénétrer les sentiments qui l'agitaient, répondit avec sa rudesse habituelle :
— Mordieu ! monsieur, je vous jure que je suis, à ccttc heure, au moins aussi satisfait de vous avoir rendu ce léger service que si vous étiez encore un des joyaux de b conroonc du grand monarque que vous dites ! car entre nous, monsieur le chevalier, telle dorée que soit une chaîne, c’est toujours une chaîne ; taudis que, par Dieu ! vive l'indépendance d'un cavalier libre, qui a devant lui jeunesse et fortune... Mordieu ! si j étais rot, ie troquerais mille fois mou sceptre pour une pareille vie. Allons! allons I remettez-vous, monsieur le chevalier, et si vous ra’cn croyez, ajouta Latréaumont en montrant à H . de Rohau Ica chiens qui pillaient le cerf, noos ne bisserons pas celle brave inculc sans récompense. Si vous voulez, je m'en vais M faire une bonne curée chaude, et gai l'balbli du vaillant veneur.
Le tou jovial et délibéré de Lairéaiimonl réagit puissamment sur l'esprit du chevalier, qui, de même que les personnes d une nature nerveuse ou impressionnable, ou d'un esprit faible et indécis, éprouvait, à son insu peut-être, le besoin de sc leuftir rassurer par F ascendant ou le contact d un caractère mâle et entier. Aussi, les dernières traces de fa terreur superstitieuse que le colonel lui avait! involontairement inspirée s'évanouissant tout à fait, le chevalier lui répondit avec une sorte de gaieté cordiale :
— Je crois inutile, monsieur, de vous donner fa peine de faire ici b curée; et puis d’ailleurs vous allez me trouver le plus ridicule du monde.
mai» ces chiens-là sont de la meule do cabinet du roi, cl, je vous l'avoue, bien que la vénerie de Sa Majesté ne m'appartienne plus, j'ai toujours malgré moi uue sorte de jalousie involontaire conirc cet équipage, qui fut longtemps le rival du mica. Aussi, monsieur, laissez les chien» faire h cuiée-, ils préféreront, j’en 6uis certain, ce repas sans façon aux apprêts plus cérémonieux, qui leur nieraient les trois quarts de la venaison. Quant à leur retour au chenil, leur instinct les guidera, si les piqueurs n'arrivent pas bientôt. — Soit, monsieur ; et, bien qu'il me peine de voir, contre les nobles règles de la vénerie, ces braves chiens se jeter pêlemêle sur le cerf, comme nue bande de loups sur un cheval mort, je crois qu'en ciïel ils aimeront mieux diucr ainsi plus largement, et se passer de la sérénade de trompe qui leur sonnerait I hallali, et des coups de fouet qui modéreraient leur impatiente gloutonnerie ; mais au moins, monsieur, vous trouverez bon que je lève le pied de l'animal pour l'offrir à madame, ou le garder pour moi comme souvenir de ma bonne fortune! — Quoique ce cerf appartenue au roi, monsieur, dit le chevalier en riaut, je vous engage fort à en garder le pied ; car madame, comme moi, n’y prétend nullement, cl cet honneur appartient de fait, sinon de droit, à l'intrépide veneur qui, après avoir suivi et maintenu la citasse comme vous I avez fait, monsieur, est arrivé le premier à la mort eu mettant bas l'animal. — Je vais donc faire ici Toflicc de piqueux, dit lalréaumout, qui, écartant les chiens à coups de fouet, s'occupa de lever le pied droit de devant du cerf, avec une dextérité peu commune.
Depuis quelques minutes, Maurice allai liait, à la dérobée, sur Latré.uimonl un profond regard, car elle éprouvait pour cet homme un sentiment de répulsion dont elle ne pouvait se rendre compte, avec cette superlative délicatesse de tact et celle haute sagacité d'affection si exclusivement particulière aux femmes, et qui est, pour ainsi dire, une seconde vue du cœur ; peut-être elle pressentait tout ce qu’il y avait d'entreprenant, de hardi, d'absolu dans le caractère de cet homme grossier, et conséquemment aussi elle redoutait que, par J inexplicable et puissante attraction des contrastes, M. de Rohan, déjà lié à cet étranger par la reconnaissance, en vint peut-être à aller au-devant de sa domina lion fatale.
Aussi, distraite et absorbée par celle pensée, elle répondit à peine aux banalités polies que lui adressa M. de Rohan, pendant que Latréaumont levait le pied du cerf qu'il vint bientôt offrir à Maurice et au chevalier par pure cérémonie : apres quoi, le colonel, selon la coutume, suspendit ce pied au manche de corne de son couteau de chasse, en disant : Maintenant, monsieur, si vous m'eu croyez, nous regagnerons Fontainebleau, car voici le temps un peu calmé, et nous avons tous besoin, je pense, d'un bon feu et d une solide collation, digne conclusion d'une telle chasse. — Mademoiselle, dit flolian à Maurice, inc pcrmcllez-voos de vous offrir mon aide pour remonter sur votre liaquenéc ?
Maurice, ayant accepté, .fut bientôt à cheval, ainsi que Rohan et La* iréaumoiit, puis tous trois gagnèrent une des larges routes de la forêt.
— Monsieur, dit le chevalier au colonel, si vous n'aviez pas de gîte à Fontainebleau, cl que vous voulussiez en accepter un à l'hôtel du Chenil, dont je ne suis pas encore dépossédé, je le suppose du moins, je serais heureux de vous y recevoir. — Mordieu! mousieur, cela n’est pas de relus; car, entre nous, j’avoue, avec le plus profond appétit du monde, que j'ai une verte et robuste faim, étant ce malin parti à jeun de Melun ; et. bien que je connaisse celte forêt-ci mieux que pas uu braconnier, y ayant longtemps chassé du temps de la Fronde, alors que je tenais la campagne du côté de Morel, ce malin, au point du jour, je me suis égaré dans un faux-fuyant et je n’ai pas déjeune. — Fartons donc, monsieur, dit llohan.
Pendant quelques moments, ccs trois personnages, cheminant en silence. purent admirer le majestueux tableau d’un beau couchant à travers les percées de la forêt, qui semblait l'encadrer dans une bordure de feuillage. En effet, cet orage de printemps avait cessé, et le soleil, sur le poiut de disparaître à l'horizon, eull, mimait l'occident de teintes pourpres et vermeilles, qui changeaient en autant de perles d’or et de cristal les goitlles de pluie suspendues aux feuilles des arbres, ou brillantes sur la bruyère, tandis que l'air était embaumé d'une suave et bonne odeur de mousse mouillée, jointe à la senteur des plantes, qui, ravit des par celle pluie passagère, exhalaient encore des parfums plus aromatiques et plus pénétrants. Belle et calme soirée d'été, que M. de Rohan, avec sa versatilité ordinaire, prit pour un heureux présage. Au>si ce fut dans une disposition d'esprit presque satisfaite et sereine qu il regagna Fontainebleau, ayaul à sa droite Maurice, et à sa gauche Latréaumont, deux êtres qui à celle heure lui étalent |K>ur ainsi dire indifférents, et qui devaient pourtant avoir bientôt une si futaie cl si puissante toffucuce sur sa vie. Ce Tut donc en celte compagnie que M. de Rohan arrivait à son hôtel ; et si l'on voulait se servir d expressions ou de comparaisons fantastiques, ou dirait qu'il avait à sa droite son bon ange, et à si gauche son mauvais génie : la jeune fille montée sur sa liaqueiKc blanche, le géant sur son grand cheval noir.