CHAPITRE VUL
llITOtnUM,
fféro* WM écoulait, madame!...
Riau. — trtlmnicua, «ci. tu, «C. 8 .
Ce jour-là même, après avoir copieirsement dîné de viandes cl de pâtisseries, selon son hanitude, vidé un dernier verre devin de Champagne placé. le seul qu’il bût alors, Louis XIV se leva de table et sc couvrit; t ar une bizarre étiquette voobit que, pendant scs repas, lui seul demeurât tête nue , tons les gens de sa cour gardant leur chapeau sur leur vêle.
— Mesdames, partons! dit-il à madame la duchesse de Lavallière et * madame b marquise de Montespan, qui. en grand habit et fort parées, ainsi que le roi l'exigeait toujours, attendaient b fin de son repas pour ^«■tnpagner ce prince* b citasse. Et tout le monde descendit l'escalier tournant du château qui conduit à b cour, afin d'y prendre leu voilâtes et de se rendre au tien de l’assemblée.
Madame de .Montespan, alors grosse de son p renier enfant adultérin, oit fart désiré de ne pas suivre la chasse; car. bien que placée, ainsi qoe madame de Lavallière, dans «ne petite calèche conduite par le roi, cct exercice était lrcs*fiitiganl pour une femme dans sa position: mais les ordre* de Louis XIV élaieul formels, et, grosse, souffrante ou malade, il faillit absolument obéi* sa volonté étant implacable à ce sujet ; féroce égoisue, qui d’ailleurs ne ménageait pas davantage sa royale famille : car <hi sait avec quelle insistance cruelle il força plus tard madame la ducIhnw de Bourgogne de faire deux ou trois voyages de Marly, qui faillirent à tuer celle jeune princesse.
Loui» XIV avait alors trente et un ans : « l'incomparable et divine beauté » de sou visage, ainsi que « l'inexprimable grandeur et majesté b de sa taille, sont choses tellement admises et regardées comme incontestables, qu'on aura sans doute beaucoup de peine à humaniser quelque peu le portrait de ce demi-dieu. Pourtant, qu'on observe avec attention cette ligure régulièrement hétaïre ; les yeux soot grands, bien feudus, mais gros et a fleur de tête : ce qui donue au regard une expre»rtoo fixe et morne ; le front, fort étroit, est fuyant et déprimé ; le nez,
Q) Equipage du sanglier.
saillant, est d’uuc noble forme; mais les joues sont pleines et rebondies, la mâchoire lourde cl empâtée ; le menlou, iégeremeut reutré, descend à triple étage sur un cou trop court, tandis que la bouche, assez éloignée du nez, petite, et, comme on dit vulgairement, faite en cœur, donne surtout aux traits de ce prince un grand air de iatuité niaise, prétentieuse et rengorgée. Enfin, que l’on ôte à ce visage large et coloré l'immense perruque brune, qui véritablement donnait un certain aspect, sinon imposant, au moins sévère et dur, même aux figures les plus communes, et augmentait la taille de deux ou trois pouces; qu'on abaisse de deux ou trois autres ponces les talons que Louis XIV portait Ireshauts, et l'on aura la mesure exacte de b personne du grand roi, qui dépassait à peine cinq pieds. Evidemment, grâce à la flatterie cynique et effrontée qui n’a pas craint d'affubler ce prince du sobrrntrel de Grand, on a confondu la perruque, la taille, les talons et le mérite: aussi demeurol-il généralement avéré que Louis XIV était un grand monarque, de grande stature.
Le roi sortit donc le premier de b cour du château. Depuis une chute qu’il avait faite en courant le cerf, il avait peur à cheval, et suivait la chasse dans une manière de soufflet, petite calèche très-légère, attelée de deux vigoureux chevaux percherons de taille moyenne et de poil bbuc truité de bai, robe bizarre que Lolberl, d'après les ordres du roi, lâchait de conserver pure dans les haras, dont il avait la surintendance.
Cette voiture découverte , à caisse dorée et à train rouge , que Louis XIV menait lui-même du haut du siège, ne contenait que deux places, alors OCdtpéd par mesdames de Lavallière cl de Mootcspan. A l’entour, mais assez éloignés, sc tenaient le capitaine des gardes en service auprès du roi ; le premier écuyer, ordinairement le grand veneur ; puis des pages, des gentilshommes ; enfin venait le gros des courtisans, ainsi que les voilures de suite: le tout escorté de gardes du corps, de mousquetaires cl d archers de b vénerie vélos de bleu et d'écarlate.
Louis XIV était d’une humeur des plus fàcbcuscs, il n'avait pas dormi, ayant passé une partie de b nuit dans b logextc que l'on sait : aussi ses yeux à fleur de tête étaient-ils rouges et gros, sou teint marbré, ses traits soucieux : enfin sa barbe, qui depuis b veille pointait drue et bien fournie, donnait à son visage un air méséant de malpropreté : tandis que h digestion laborieuse de l’abondant repas qu'il venait de faire le plongeait dans une sorte de torpeur irritable et hargneuse, qui, lui ôtant toute envie de causer avec ses maîtresses, ne loi laissait que les facultés nécessaires pour conduire ses deux chevaux, et les fouailler rudement lorsqu'ils nattaient pas à sa guise- Il portait une perruque courte, un chapeau bordé d - point d'Espagne, et son habit de chasse ou d'équipage (1) bleu doublé d écarlate, avec un galon d'or entre deux galons d’argent courant sur les tailles.
D après les ordres do roi, mesdames de Lavallière et de Montespan occupaient le food de sa voiture, et en vérité ce fait seul suffirait à prouver oue si les behes méchancetés de Louis XIV u'étaient pas calculées, il fallait qu'il fût alors d'une rare stupidité ou d une inconcevable sécheresse de cœur, pour ne pas comprendre tout ce qu'un pareil rapprochement devait avoir d'oateux et de navrant pour ces deux femmes, surtout pour b malheureuse Lavallière, qui, résignée, douce, iooffensive, et saus aucune repartie, non seulement voyait son règne finir, mais était encore obligée de supporter les hauteurs et les sarcasmes amers d'une rivale altière, insolente, et douée surtout de l’esprit le plus cruellement satirique et moqueur.
Louis XIV avait si peu l'habitude de déguiser son irritation aux veux de ceux qui étaient obligés d'en supporter les conséquences, qu’en montant eo voiture, scs deux maîtresses s'aperçurent facilemeul qu’il était d’une effroyable humeur. Selon son habitude, madame de Moulespan sembla ne pas s’en douter, tandis que madame de Lavallière, prévoyant que toutes les suites de b mauvaise disposition du roi retomberaient sur elle, était d’une grande tristesse; aussi miel étrange contraste entre l'aspect de ccs deux femmes! Madame de Montespan, fort parce, épanouie, rayonnante, scs beaux cheveux blonds frisés à la hurluberlu, les joues roses et animées, le regard noir, vif et hardi, vêtue d'une robe de fabts bleu céleste, à crevées de satin blauc qui pouvaient lutter avec b neige éblouissante de ses larges épaules; madame de Montespan occupait fièrement b droite de la voiture, et son emboupoiut, encore augmenté par sa grossesse, ne laissait que bien peu de place à la pauvre mademoiselle de lavallière, qui, k tenant modestement à gauche, se serrait le plus possible contre la paroi de b voiture, pour ne pas gêner sa compagne, et échapper à ses aigres et mordantes récriminations. Iæ maigreur de cette malheureuse femme, que la sombre couleur de sa robe feuillemorte garnie de rubans soucis faisait ressortir davantage, était effrayante. Enfin, sa pâleur, scs traits fatigués cl flétris par les larmes solitaires qu'elle verrait co pensant aux temps qui n'étaient plus, di aient assez l'orgueilleux triomphe de sa rivale et l’hicroyable dureté de Louis XIV à son égard.
Le fieu de l'assemblée étant assez éloigné du château, b route qui y conduisait, bien que fort belle et sablonneuse comme tous les chemins de la forêt, se sillonnait quelquefois de profondes ornières. La calèche, que le roi conduisait fort vite, tres-ma! suspendue comme toutes les voitures d'alors, élan d onc horrible dureté; aussi, recevant h secousse
|t) Les seules personnes invitées par le roi 4 scs chasse* pouvaic il porter cct
LATRÊAUMONT,
gcntilliommc titré, mais seulement cbd d’un équipage particulier, foude |K>ur récompcuscr les services d'un valet de chambre de Louis XU1.
A ce propos, quelques réflexions sont nécessaires. Généralement on rit Tort dédaigneusement de la grave importance attachée à des riens par rétiqucltc ou les gens de cour. Ce superbe mépris est véritablement dé* raisonnable, parce que, pour connaître sainement des choses, il faut se mettre au point de vue des gens desquels on se pose le juge. Or, ces riens dont on parle sont toujours un symbole d’autorité, de privilège ou de préséance : partant, résument et représentent ce qu’il y a de plu- vivace cl de plus irritable daus le cœur de l'homme, l'orgueil cl l'égoisme. Or. lorsqu’il s'agit de ces sentiments cl de leur implacable réaction, on doit plutôt trembler, si l'on songe aux suites effrayantes que peuvent avoir cet orgueil cl ccl égoïsme, une fois blessés ou exaltés outre mesure ; en* corc une fois c'est le point de vue moral, humain, qu’il faut admettre avant tout. Ainsi, daus la scène suivante, sail*on bien ce qui va presque décider de l’avenir de M. de Rohan? ce qui, pendant quelques minutes, va épouvanter la cour de France, et tcuir Louis XIV... Louis XIV, le roi despote et absolu, dans une cruelle perplexité? Sait-on ce qui peut commencer enlin une lutte violente entre le roi cl sou sujet révolte?... le sait-on?... c’est l’acceptation ou le refus, de la part du roi, d’une misérable baguette de coudrier. En un mot, dès que la cour arrivait au lieu de l'assemblée, le grand veneur s'approchait du roi, et, selon le privilège «le sa charge, au moment du laisser-courre, lui remettait une baguette ' de coudrier, de deux pieds de long, desliuée à écarter les branches d’arbres pendant b chasse. Celle baguette s'appelait l’istoiuaikk. I)c meme
d'un violent caltot, madame de Moutespan s'écria : — Ah ! de grâce, sire, n’allez pas si vite !
Un coup de fouet, vigoureusement appliqué à l’un des chevaux, fut toute la réponse du roi. Madame de Monlcspau ne put réprimer un mouvement de douleur et de colère, sou front se plissa quelque peu... mais sentant que paraître affectée de cette brutalité, devant mademoiselle de Lavallière, serait y voir une intention qu’il u' était pas de son amourpropre de supposer au roi, fimpérieuse marquise reprit aussitôt son air souriant cl radieux. Mademoiselle de Lavallière, bonne et naïve, sentant tout ce que madame de Moutespan avait dû souffrir de ce choc, lui dit timidement en levant sur elle ses lieaux yeux bleus, encore agrandis par la maigreur de son visage cl par la crainte : — Puisque ces secousses vous font tant de mal, madame, voulez-vous vous appuyer sur moi, je Uchcrai de vous les éviter, ou de vous les rendre moins douloureuses?
Mais l'altière marquise avait trop ressenti le cruel procédé du roi, pour lie pas saisir l'occasion de faire supporter à sa rivale la réaction d'une tolère jusque-là contrainte : aussi repoudit-ellc aigrement à La douce Lavallœre : — Je vous rends grâce de votre appui, mademoiselle, bien qu’à celle heure il boite terriblement, dit-on ! Celte double et cruelle injure à une iuflrmité naturelle, et à une affreuse douleur de l'âme, arracha une forme silencieuse â mademoisclfo de Lavallière, larme ainèrc et brûla ule qu elle dévora, en mettant aussitôt sur soo visage le masque de velours qu’elle tenait à b mam.
On arrivait enlin au lieu de l'assemblée ; malgré lui, Louis XIV redoutait quelque scène inattendue de b part de M. de Rohan, dont il connaissait le caractère irritable cl emporté, car il n’avait reçu aucune
f daiule. aucune réclamation du chevalier à propos du nouvel ordre qu'il ui avait bit signifier par Colbert, ordre aussi oulrageux qu'humiliant, eu ceb que, saus aucune raison apparente, Louis XIV faisait commencer la « liasse et en remplir, pour ainsi dire, les fonctions les plus pénibles et !« s plus laborieuses par le grand veneur, un des plus grands seigneurs de France, exerça m une des plus hautes charges de b couronne, et puis, qu'a b face de toute la cour il réservait 1 uouneur de remploi à uu lnpruué par II. DWut, Mesnil .Eure’, sur Ici cUdiéi «Ici Éditeur».
Loua XIV. — ncc 23.
aussi, lors de la mort du cerf, le devoir du crand veneur était d’en olfrir le pied au roi. Sans doute, rien de plus puéril, dès l’abord, que l’offre de cette bafpjcttc et de ce pied, et pourtant, selon les règles du cérémonial de b veoerie, le droit de remettre directement au prince ces especes de symboles des deux actes qui ouvrent et terminent une chasse ile laisser-courre et b mort), était une marque de suprématie d’emploi, aussi significative pour le grand veoeur, que le peut être une épaulette
LATREAUMONT.
pour un militaire, on le droit de se couvrir pour un président de cour loprême.
Ainsi, dans l'hypothèse où II. de Rohan verrait le roi, à la face de toute la cour, refusant l'estortuaire qu'il lui présenterait, en accepter un des mains d'un officier subalterne, le grand veneur ne devait-il pas se trouver mortellement insulté ? El sans comparer ici la position des offensés, mais seulement l'offense eu elle-même. M. de Rohan, traité de la sorte, n'était-il pas dans la position du général d'armée qui, ayaul tout disposé pour l'attaque, s'approcherait du roi pour lui demander ses derniers ordres, et verrait le prince, sans lui répondre, ordonner » un offi> cier intérieur de prendre le commandement des troupes! Enliu, la calèche du roi, tournant à gauche de la route de Thomcry, prit un des chemins qui aboutissaient au carrefour de b Veiitc-au-Uiablc. En voyant de loin b foule qui encombrait le carrefour, b ligure du roi se rembrunit encore, car il pressentait, avec une anxiété colère, quelque scène imprévue ; un des traits prononcés du caractère de ce prince, tout d'emprunt et d'apparat, étant, ainsi qu'il le disait lui-même, d’abhorrer d'entendre ce à quoi il u'était pas préparé à répondre. Lorsque b calèche fut à vingt pas du carrefour,
Louis XIV frémit... car il aperçut, au contraire de ses ordres, tous les équipages de sa vénerie en grand habit de gala, occupant un des côtés de ce brge rond-point • un inonrent il diminua l’allure de ses chevaux, comme s’il eût pensé à éviter l’entrevue qu'il redoutait... mais, paraissant bientôt prendre une détermination ploa entière, il fouetta son attelage d’un air résolu , arriva rapidement au milieu du carrefour, et rangea sa voilure au pied du poteau. Pour les spectateurs, l’apparition de Louis XIV fut loin d’étre triomphante et pompeuse; ce roi, pourpre de colère, peu soigué, aux yeux alourdis par une laborieuse digestiou, entrant au trot de deux petits chevaux qu'il menait Ini-niéuie, et traînant daus sa calèche ses deux maîtresses, dont l'une était Daigre, pile et boiteuse, taudis que l'autre était grosse et d'un extrême embonpoint ; ce grand roi, vu de la sorte, en pareil équipage, sentait alors, il uut le dire, fort peu ton demi-dieu, cl offrait de plus un étrange contraste avec l’altitude et b magnificence de M . de Itoliau... comme si uii hasard fatal avait voulu pousser à l'extrême ce parallèle si outrageant pour l'orgueil du roi, et d'un triomphe si funeste pour le grand veneur. On conçoit qutTc dut être l'émotion profonde et l'efrrayaul silence qui régna tout a coup dans la foule des courtisans, instruits des ordres donnes par le roi pour substituer le service de M. de Villarceaux à celui de M. de Rohan, lorsqu'on vit s’approcher enfin le dénoûmenl de celle scène extraordinaire.
Au pied du poteau était donc Louis XIV en calèche, et derrière lui les grus de sa cour. A gauche, daus le carrefour, 31. de Villarceaut-Moniay, u b tête des chiens du cabinet, cl à droite .M. de Rohan, à cheval, à la tète de l'immense personnel de b vénerie, eu équipage d'apparat. Le car-
Le chniseur noir. — r*CE 2’
refour étant fuit brge, il restait une belle pelouse verte inondée de soleil, et d'environ cinquante pas entre b caleche du roi et N. de Rohan. Voyant la calèche arrêtée, le grand veneur s’avança. Jamais (icut-étre M. de Rohan n'avait été plus beau ; b haine, b colère, l'orgueil, l'émotion involontaire qu'il éprouvait en pensaut à 1’efïrayanie gravité de b démarche où il s'était engagé . et qui allait peut-être le jeter dans un ahime de malheurs incalculables, tout donnait à ses traits enchanteurs, légèrement colorés, une rare expression de tristesse, d'audace et de fierté. Sur son Iront éclatait enfin, aussi effrayante qu'admirable A voir, cette résolution suprême et fatale de l'homrue qui , d'un mot, va jouer son avenir et sa vie.
Il s'avança donc A cheval dans cette zone de lumière éblouissante qui le séparait du roi. Il était coilfé d’un large feutre noir à pilons d'or et il
longues (dûmes Manche»; ses beaux cheveux cachaient à demi son col de point de Venise élégamment rabattu sur son habit d'éqni page bleu clair, doublé d 'écarlate, avec une dentelle d'or mêlée d’argent, courant sur toutes les coutures.
Rien de plus splendide que ce costume d'apparat. car les boutons uu justaucorps, l'agrafe du ceinturon brode qui serrait b délicieuse taille du chevalier, et jusqu'à la poignée d'or de son couteau de chasse à fourreau de velours bleu, tout étiDcebit de rubis et de diamants qui resplendissaient à l ardent soleil de midi. Mais ce oui paraissait non moius incomparable que la grâce avec laquelle le grand veneur maubii son cheval, qu'il approchait lentement de la calèche du roi par de souples courbettes, c’ébit le liant et la beauté de ce superbe animal. Il s'appelait Selim , était barbe de race et d'une blancheur éblouissante ; seulement le tour de ses grands yeux noirs, saillants et hardis, ainsi que ses naseaux bieu ouverts , étant d'un gris -bleu très -foncé, marquaient admirablement sa petite tête Manche, mutine, carrée, pleine de caractère et de feu, fièrement attachée à sou col plat et veiné, qui s'élançait élégamment d‘un garrut aussi prononcé que l’épaule était sèche, nerveuse, et la poitrine profonde! contours enchanteurs, tracés d’ailleurs par le ruban incarnat qui, serrant en tresse la crinière à sa naissance, dessinait ainsi une partie de celle ligne d’une pureté si rare, qui commence au col et finit aux hanches, et est aux chevaux ce que b ligne serpentine est aux femmes! Quant à ses reins courts et larges, on devinait leur robuste élasticité sous les broderies d'or de b housse de velours écarbte qui les cachait, tandis que le soleil miroitait çà et là de vifs reflets d'argent b robe satinée de ce bel animal.
Et Selim , secouant b tête, aspirant l’air avec une fiévreuse impatience, conrbant son col comme le col d'un cygne, jetant au vent le blanc panache de sa queue, dont l'extrémité était teinte de pourpre (I),
(I) Les Arabes teignaient alors, ainsi qu’ils la font encore quelquefois, \ cxlré-
LATREAUMONT.
et qu’il déployait fièrement comme une enseigne orientale, comprimant à peine limi élueux ressort de ses hanches , semblait frémir et bondir sous lui, pour se soumettre à l'allure lente et cadencée que lui imposait son cavalier. Rassemblant dans sa main «anche, couverte d uo gant de daim brodé, les rênes d'or que son cheval couvrait d'écume en mâchant l'acier de son mors damasquiné, M. de Rohan s'avançait donc, tenant, de sa muiu droite, qui, parmi des Ilots de deutellcs, sortait nue. petite et blanche, d’uu Large parcmeul d or et d'iucamat , tenant . dis-je, de sa main respectueusement dégaulée, l'esiortuaire qu'il devait offrir au roi; le grand veneur s'avançait, appuyant le manche de ceUe baguette sur sa cuisse droite, dont l'élégant et fin contour se dessinait sous l'écarlate de son haut-de-chausses : enfin, approchant sa botte noire et luisante du flanc intelligent de son cheval, et l'effleurant de ses éperons d'or, le grand veneur lui fit faire une dernière courbette qui le mil à la portière ou carrosse de Louis XIV. l'oe espèce de frémissement sourd parcourut alors la foule iuquiele, oui, depuis quelques instants, admirait la grâce majestueuse avec laquelle le chevalier avait traversé l'espace qui le séparait du roi.
Par un mouvement involontaire, Louis XIV serra dans sa main lo manche de son fouet, se raffermit sur son siège, et , plissant scs sourcils, attendit le grand veneur avec assez de fermeté, pendant que mesdames de Monuspan et de Lavallière, afin de cacher aux regards curieux des courtisans l'expression de leurs traits peu<hnt celte scène, mirent leurs masques de velours noir, semblant ainsi vouloir se préserver de l'ardeur du soleil. M. de Rohan , calme et pâle, prenant donc l'esiortuaire par le bout, en offrit respectueusement la poignée au roi apres l’avoir profondément salué , et lui dit : — Sire, j'aUeuds les ordres de Votre Majesté pour le laisser-courre.
Le roi ue prit pas l estortuaire , et répondit d'une voit altérée par l'embarras et le courroux : — Monsieur de Rohan . j’avais ordonne à M. Colbert de vous faire savoir ma volonté... je le blâmerai sévèrement de ne m'avoir pas obéi. — Il vous a obéi, rire; mais c'est moi qui, sûr de n'avoir jamais démérité de Votre Majesté, depuis que j'ai l'bonncur de la servir, n’ai pas cru que telle fût votre suprême volonté, sire! car, j’oie l'espérer encore , Votre Majesté ne voudra pas flétrir d uo pareil affront un des grands officiers de sa couronne. — Monsieur de Rohan, apprenez que je ne dois compte de mes volontés à personne I et (lue le devoir de met sujets, cl surtout des serviteurs de nia maison, est ue s’y soumettre aveuglément .
Bien qu'aux yeux de la cour attentive ce dialogue entre Louis XIV et le grand veneur semblât calme en apparence, on y sentait sourdre une âpre colère comprimée chez le roi par la dignité théâtrale de son rang, a laquelle il ne faillit que rarement, et chez le chevalier par le respect iuné de bi majesté royale, et la conscience de l'effrayante témérité uo sa démarche.
— Sire , reprit le grand veneur avec un sentiment d’irritation et de fierté causé par les derniers mots de Louis XIV, la maison de Rohan, qui compte tant d'alliances souveraines, s'est toujours tenue profondément heureuse et honorée de pouvoir servir la maison de Bourbon, et c’est au nom des services rendus par ma maison à la vôtre, sire, que j'ose venir réclamer de Votre Majesté la justice gui m'est due, et quelle ne voudra pas, sans doute, me refuser. — M. de Rohan, je ne vous comprends pas, répondit le roi d'un air distrait, en agitant machinalement son fouet, et paraissant combattre un mouvement d'hésitation. — Eh bien, sire, dit le chevalier en élevant la voix, mais sc coulcnaul encore, je vais lâcher de me faire comprendre de Votre Majesté : Hier, rire, moi grand veneur de France, j’ai reçu les ordres de Votre Majesté pour la chasse d'aujourd'hui. Je me suis occupé d'assurer les plaisirs de Votre Majesté. et maintenant, sire, vous m’ordonnez d'abandonner mes droits les pin» précieux â l'un do vos officiers particuliers: eh bien! sire, c’est de ceci que je demande justice à Votre Majesté, justice quelle me fera, en acceptant l'esiortuaire que j'ai l'honneur de lui présenter, et en me coramaudaot de faire courre la meute de la vénerie royale. Maintenant, sire, oserai-je croire que Votre Majesté a daigné me compreudre ?
Il était difficile d'éluder une question posée de la sorte ; aussi Louis XI V, voulant, su us y répondre directement, terminer celte scène embarrassante, dit à haute voix à M. de Yillarceaux, qui s'était peu à pou rapproché, et tenait aussi un eslortuairc à la main : — Mousieur de Yillarccaux, fuite* rentrer les équipages de ma vénerie à l'hôtel du Clieuil. et donnez-moi ce béton. Je verrai courre avec la meule du cabinet. Puis, ce (lisant, le roi prit l'esiortuaire des mains de M. de V'illarccaux, et ajouta : — Allons, messieurs, partons!
Celle réponse indirecte à sa réclamation était si offensaule et tellement significative pour M. de Rohan, ouc, perdant toute mesure, sans arrêter précisément le carrosse dn roi , le grand veneur s’en rapprocha UHIcmnit , que Louis XIV n’anrait pu faire un pas de plus sans le blesser: laissant alors tomber ses rênes sur le col de son cheval, M. de Rohan s'écria d’une voix éclatante en prenant l’estortuaire par In deux bouts : — Sire, puisque Voire Majesté me refuse Ici la justice qui m’est due ; puisque j'ai le malheur de déplaire assez â Votre Majesté pour qu elle me traite aussi crueHcmenl à la face de tous , moi gentilhomme,
■lit.' de la queue «le leurs chevaux, ioit de noir, soit de pourpre, à une hauteur
de six pouce» environ.
qui ne puis que souffrir et me taire... eh bien! sire, que de ce jour tout lieu cuire ma maison et la vôtre soit à jamais rompu comme je brise ce bâton !
El le grand veneur, cassant l'esiortuaire sur sa cuisse, jeta fièrement scs débris sous les roues de la caler lie du roi; puis, tournant son cheval du c&tc des équipages de la vénerie, il prit à l'arçon de sa selle une bourse d'or, qu i! lança à ses gens, en feurdrianl : — Adieu, mes amis... Voici pour boire à ia santé de Sa Majesté! —Monsieur! s écria Louis XIV en se levant à demi, d'un air menaçant ; mais réfléchissant bientôt qu'après tout cette sortie du chevalier comblait ses vœux, le roi ajouta avec sang-froid, en se rengorgeant sur son siège : — Monsieur de Rohan, votre démission de la charge de grand veneur de France est et demeure acceptée. Fuis, donnant un coup de fouet à ses chevaux , Louis XIV dit à M. de Yillarceaux : — Parlons, monsieur.
Kl la cour, suivant la calèche royale, passa presque tout entière sous les yeux du chevalier de Rohan, qui, restant enfin seul dans le carrefour, éperonua Selim, et disparut bientôt dans une des sombres allées de la forêt. Bien que cachées sous leur masque, mesdames de Lavallière et de Monlespan n’étaient pas restées sans prendre part à la sccne qu'on vient de décrire, et cela pour deux motifs bien différents. La première, malgré son opiniâtre douceur de caractère et son excessive humilité, qui lui faisaient endurer si patiemment les sarcasmes amers dont l’accablait sans pitié son impérieuse rivale, madame de Lavallière, dis-je, ne pouvait s’empêcher d'être intérieurement satisfaite de cette explosion de la colère du roi contre M. de Ruban, qu’on savait avoir été 1 amant de la maronise; car madame de Lavallière connaissait par expérience avec quelle dureté Louis XIV la traitait lorsque le hasard amenait à la pensée de ce prince le souvenir du malheureux Fouquet, qui paya si cher set tentatives auprès d'elle; ou bien encore, l'irritation du roi â propos d'un certain Braguelonuc que la pauvre femme avait aussi aime, alors qu elle était fille d'honneur de madame la duchesse d Orléans. Quant à madame de Montespan, quoiqu’elle ne comprit pas la signification des regards irrités qu’involoutairemcnt Louis XIV avait jetés parfois sur elle pendant son entretien avec M. de Rohan, die était néanmoins sérieusement affectée de cette scène, parce qu’elle prévoyait one longue suite de jours maussades, tristes et fâcheux, qui devaient durer jusqura ce que b fureur du roi contre M . de Rohan fût calmée, inreur dont elle ne pouvait d'aillcort s’expliquer b recrudescence.
La chasse commença donc ; heureusement pour les plaisirs du roi , les ordres donnés par la Fanfare n'avaient pas clé remplis, et son cerf, ainsi qu'il disait, fut attaqué par la meute du cabinet : ou le laissa courre, et l-ouis XIV, qui suivait la chasse en voiture, allait, dirigé par M. de Saiut-llcrem, capitaine de la forêt, de carrefour en carrefour, pour voir le cerf sauter les enceintes et traverser les allées. Arrivé au carrefour des Bruyères noires, le roi arrêta sa calèche, et les officiers ou gentilshommes qui l'entouraient reculèrent assez leurs chevaux pour que le roi eût la liberté de s'entretenir avec les. femmes qui étaient dans son carrosse, sans être entendu. Aux mouvements d'impalieuec que Louis XIV ne pouvait contenir, on voyait qu'il avait une rude envie de quereller ses maîtresses, mais qu'il ne savait trop comment engager la discosrion, ne pouvant ni ne voulant leur laisser |>énétrer que sa colore venait surtout des confidences qu’il avait surprises dans la chambre des filles d'honneur, et que sa haine et sa jalousie contre M. de Rohau étaient le premier mobile de cette humeur ri furieusement chstgi lue. De leur côté, inesdamc de Lavallière et de Montcspau, voyant Louis XIV dans une disposition aussi irritable, ne disaient mot, regardaient les arbres ou la roule, et attendaient opiuiâtrément que le roi rompit le premier silence.
— Il but avouer, dit eufin Louis XIV, en se retournant sur le siège de sa calèche, de façon à pouvoir regarder ses deux maîtresses, mais sans s'adresser directement â aucune d'elles, et abattant machinalement quelques feuilles avec la mèche de son fouet; il faut avouer que «I qpel-
ue chose peut faire oublier b rare impertinence de Faction de M de
ohan... que je devrais d'ailleurs châtier comme il le mérite !... c'est b pensée que je suis enfin soubgé de ses services qui m'étaient devenus si odieux cl si pesants!
Les doux femmes se turent et répondirent seulement par un signe de tète presque affirmatif. Le roi fit uo geste d'impatience, et continua avec uuc expression d’aigreur jalouse mal dissimulée : — Celle disgrâce va sans doute coûter bien des larmes aux maîtresses de ce magnifique cl galant mignon?... Car il n’a, dit-on, qu’â paraître et à parler pour réduire les plus cruelles par ses airs de muguet et de femmelette, ou par son précieux phœbus (I)! Comme ses maîtresses s'opiniâtraient de plus eu plus dans leur mutisme, sans plus longtemps déguiser sa colère, Louis XIV dit durement, s'adressant toujours aux deux femmes:
— Rt voilà pourtant où mènent l'orgueil, l'insolence et la présomption jointes à la débauche rt à l'impiété ! Mais, bon Dieu ! ajouta-t-il avec une fureur toujours croissante, mais, bon Dieu ! à qui b faute, qui exaspère ainsi la superbe de ces glorieux? les femmes!... Oui, mesdames, les femmes!... les femmes sans vergogne, qui. par de honleoses faiblesses, exaltent l’amour-propre de ces insolents-là:., leur font oublier qu’ils ne sont ni ne doivent être autre chose que des serviteurs soumis !... Entendez-vous, mesdames?... Je vous le repèic. ce sont les femmes qui, par ces sottes et basses adulations, les conduisent aimi â
(1) Î4og»ge affecté.
LATREAUMOIST.
leur perte! à leur perle I tels que ecl impatient bouquet !... enlendezttm. mademoiselle de Lavilllere, à leur perle !... comme ira sûrement ce débauché, cet impie de M. de Hohan! entendez-vous, madame la marquise de Mon(es|)an?...
A ces» mots, qui prouvaient évidemment que le roi perdait toute mesure, la douce Lavallière répondit par une larme silencieuse ; mais madame de Montespan, sentant le naturel taquin et Impérieux de «ou caractère se révolter eu elle, reprit, à dessein, d'un air à la fois railleur et dégagé, nui exaspéra Louis XIV :
— Ah! sire!... Votre Majesté croit-elle donc que noos autres pauvres femmes nous puissions pervertir les hommes a ce point-là ? Eu vérité, Votre Majesté me permettra de ne pas être le moins du monde de 800 avis, car je trouve au contraire, moi, que les louanges des femmes exaltent le cœur, et qu'une conséquence de la belle galanterie est de rendre plus désireux de la vraie gloire ; aussi, si je ne craignais d'accorder trop à notre sexe, sire . aux dépens du vôtre, je dirais au contraire à Voire Majesté que les hommes nous doivent leurs plus éclatants triomphes et leurs plus magnifiques inspirations. — Et pub. sire, hasarda timidement madame de Lavallière, il est si doux d'admirer celui qu'on aime !
Louis XIV ne se possédait pas, car, se trouvant dans one aigre disposition d’esprit, il était furieux de s'entendre répondre avec autant de calme aux duretés qu'il avait dites ; aussi, secouant sa perruque d'un air menaçant, il reprit eu s'animant de plus en plus :
— - Et je vous dis, moi, mesdames, puisqu'il faut parier net, que les femmes conduisent souvent les hommes à leur perte, parce que certaines femmes, assez éhontées pour accorder les mêmes faveurs aux valets qu’au maître, amènent naturellement les valets A sc mettre, à se croire au rang de leur maître. Mais aussi qu’arrive-t-il? que fait-on? on dusse les valets insolents? on les enferme, on les châtie, comme j'ai châtié M. Fouquct, et comme je châtierai M. de Hohnn, s’il n’y prend garde.
El les traits du roi, ordinairement d'une expression axsc i insignifiante, prirent un rare caractère de méchanceté en exatninaul avec attention le visage des deux femmes, pour surprendre quelques-unes de leurs émotions Mademoiselle de Lavallière rabaissa sa coiffe et continua de pleurer, tandis que madame de Montespan, de l’air le plu* calme et le pins dédaigneux, ôta négligemment un de ses gants parfumés, et de sa belle main blanche prit dans une boite d'or quelques pastilles qu’elle mangea , en disant toute riante :
— Mais savez-vous bien, sire, que ce serait accorder beaucoup à notre pauvre sexe de perdition, que de lui reconnaître relie merveilleuse puissance? Comment, sire, nous pourrions égaliser tellement les états par nos bontés, que le maître en viendrait à élever le valet jusqu'à soi, et même au-dessus de soi, en le punissant d'un bonheur qu'il jalouserait, lui, le maître omnipotent? — Je ne me paye pas de ce jargon précieux ! s'écria Louis XIV en interrompant madame de Montespan : et puisque les ménagements que j'emploie ne me servent de rien, et qu’il faut, comme on dit, mettre les points Mtr les I, je vous ordonne de nie dire, madame, ce que vous pensez de b conduite de M. de Hohan? — Ali ! sire, dit avec tout plein de grâces madame de Montcs|«in, qui persistait à ne point vouloir s’apercevoir du courroux de son royal amant : ah ! sire, comment descendez-vous à ordonner, lorsque vous pouvez prier? — Encore une fois, cela n’est pas répondre, madame, dit Lotis XIV, outré d'impatience et de colère. Je vous demande, moi, si malgré tout le mal apparent que vous m’avez dit de M. de Hohan pour éloigner mes soupçons, je vous demande, madame, si voire tendre cœur ne saigne pas cruellement de voir ce fin cavalier sans aucune charge maintenant, et plus qu’à moitié ruiné? vous qui l'ave* si tendrement aimé, madame ; vous, ajouta le roi eu accentuant ce qui suit avec une lenteur étudiée : vous, madame, qui, lors du premier aveu que vous files à M. de Hohan... après certain médianochc an château de Salnt- (iermain, avez inspiré a rc glorieux je ne sais quelle fadeur qu'il vous •fit impertinemmcnl , en jetant au veut une poignée de pierreries! Me comprenez-vous à cette heure, madame? me comprenez-vous?
Madame de Montespan, outrée de s’entendre faire un tH reproche devant sa rivale, et un moment stupéraile de voir le roi aussi bien instruit, reprit bientôt avec celte hauteur et ce sang-froid ironique qoi l'abandonnaient rarement :
— Il m'est pénible de vous avouer, sire, que je oe comprends pas absolument le sens des paroles de Votre Majesté ; je sais que M. le chevalier de Rohan, malheureusement pour lui, a jeté, dit-on, au vent beaucoup de richesses... et si l'allusion de Votre Majesté se rapporte à celte folle prodigalité, je la trouve b plus jolie du momie; mais quant à l'amour qu’on me suppose avoir eu pour M. de Rohan, quant a ces belles imaginations de médianoches, d’aveu, que sais-je encore? ce sont des fables dont je ne saisis point la moralité, sire... Mais ne dit-on pas aussi, ajouta madame de Montespan en jetant sur madame de Lavallière un regard acéré où brillait nue malice iuferualc, ne dit-ou pas aussi qu’on a trouvé dans la cassette de M. de Boirait quelques-unes de mes lettres, on bien le détail du prix dont il voulait payer ma défaite?... Kc parie-t-on pas aussi d'une éeharpe que je Hii aurais autrefois amoureusement brodée de mes propres mains? Mon dieu ! sire, ces détails sont si piquants et si nouveaux, qu'on ne saurait s'en être fait faute ! car S d importe à ces bonnes âmes que tant de calomnies soient men-
songères. pourvu qu'elles soient outrageusement scandaleuses et offensantes pour Votre Majesté !
Par une ruse aussi odieuse qu'habile, madame de Montespan avait lâché de déplacer de b sorte le courroux de Louis XI V, et d'en faire tomber tout le poids sur mademoiselle de Lavallière, en rappelant ainsi méchamment à b mémoire du roi les lettres trouvées dans b cassette de Founurt, et une malencontreuse écharpe autrefois donnée par mademoiselle de Lavallière à ce Braguelonnc dont on a déjà parié. Comme ces. faits avaient été matériellement et publiquement avérés, l'adroite marquise pensait, non sans raison, que leur souvenir devait être su moins aussi poiguant pour Louis XIV que le ressentiment des soupçons qu'il venait d'avoir contre M. do Hohan; car b sccnc de Saiiit-Cermaiu s'étant passée secrètement entre le chevalier et madame de Montopan, celle dernière pouvait opiuiàlrément tout nier, sans crainte d’être jamais démentie, tandis qu'au contraire mademoiselle de Uvallierr, ayant été évidemment convaincue de ces terribles antécédents, n'avait pas le même avantage. Ce calcul ne trompa pas madame de Montespan, car Iq roi, charmé de pouvoir épancher sa colère sans avoir à redouter b hauteur ou l’indifférence moqueuse de b marquise, se tourna ver» mademoiselle de Lavallière, et lui dit durentent en la regardant en face :
— Defalt, si certaines fautes sont sinon excusables, du moins malheureusement concevables chez des personnes rpte le feu et b vivacité de leur esprit peuvent entraîner, il n'en va pas ainsi pour d'autres personnes... Celles-là. n'ayant pas les mêmes excuses, devraient au moins tâcher de faire oublier b pesanteur et l'eu nui qu’eles causent par une conduite irréprochable-» mais non ! on fait apparemment b doucereuse, la pleureuse; et puis, secrètement, ce sont des amours obscurs, des dons amoureux faits sans rougir à des gens de peu ou de rien ; des tentatives honteuses que l’on supporte, si toutefois encore... on ne les a pas provoquées. — Ah ! «ire, mon Dieu , quel beau cerf! s’écria tout à coup madame de Montespan, qui. ravie d’avoir ainsi détourné l'humeur du roi sur sa rivale, voulait intéresser Louis XIV à lu citasse pour rompre un fàcheox cours d'idées qui pouvaient bien porter ce prince à de nouvelles récriminations contre elle-même, lorsqu’il aurait épuisé ses reproches à mademoiselle de Lavallière.
A l’exclamation de madame de Montespan. Louis XIV tourna b tête et observa la roule, bissant en paix mademoiselle de Lavallière, qui, sans répondre nu mot aux cruelles paroles qu’elle venait d'entendre, n'avait pu que pâlir cl étouffer ses sanglots sous son masque et son mouchoir. En effet , le cerf, qui s'en allait fuyant d’une enceinte dans une autre, venait de sauter la route, d'une pente assez rapide en cet endroit ; H avait beaucoup d’avance sur b meute, car quelque temps se passa avant que la tête des chiens ne parût sur sa voie, bien qu’on entendit au loin leurs cris «épélés et retentissants, tantôt appuyés par une trompe d'une vigueur ^eu commune qui sonnait des Hicu-al)cz(l), tantôt par ce cri de ch* je qu'une voix de stentor aussi pleine que perçante accentuait savamment : « Il va là-haut! ha haut! à... ô... conte à b voie, valais, à... ô... conte (4). Enfin les premiers chiens de tète parurent sur le revers du fossé, le descendirent suivis du reste de b meute, traversèrent la route, et, redoublant de cris en sc collant à la voie, ils disparurent bientôt dans l'enceinte opposée.
— Vos chiens chassent à MTWR, monsieur de Viltorceaux; un manteau les couvrirait tant iis sont bien ensemble, dit le roi au commandant de la meute du cabinet; car. voyant Louis XIV atteutif à la chasse, ce gentilhomme s'élail rapproché pen à peu de b calèche. Mais, ajouta le roi, vons, monsieur, qui connaissez toutes les trompes de mes équipages, dites-moi donc quel est le hardi veneur qui suit les chiens de si près, et les appuie d’une trompe si sonore cl d'une voix si perçante? — Sire, répondit M. de Villarceaux, je suis désole de ne pouvoir l'apprendre à Votre Majesté, car je suis presque sûr que ce veneur n’apnarlicnt ni à l'équipage des chiens de votre cabinet ni à la vénerie oc Votre Majesté, sire. — Mais qui se permet donc alors d'appuyer me» chiens, s’il ne m’appartient pas? dit Louis XIV étrangement surpris.
U réponse que s'apprêtait à faire M. de Vilbrceaux devint inutile, car, cinq minutes après que les chiens eurent passé, le bruit de trompe se rapprocha, et on entendit de nouveau retentir le cri de : Cer-vn â... ô,.., mes beaux ! Cerva à... ô (5). Au même instant, monté sur un robuste et vaillant courtaud (4) liai brun, plein d’ardeur et de feu, un cavalier d’une laHle énorme et tout vêtu de noir, sortant du taillis, parut sur le revers du fossé, tenant sa trompe d'une main ; puis, ayant intrépidement franchi ce brge obstaele’qui bordait b roule, il arrêta un moment son cheval, se courba sur sa selle pour interroger du regard le sable du chemin, et, y ayant reconnu sons doute les traces du pied du cerf, H cria; • Vol-ce-l’ust ! Vol-ce- l’est ! perce, perce, mes beaux, perce. » Alors, emlvouchant sa trompe, il sonna le Vol-cc-l'est (5). Puis, enlevant encore rigoureusement son brave courtaud sur le fossé oppose
(1} Air de chusse que l'on sonne braque les chien» sont bien dan* la voir.
(î) On écrit aa «me* à la ton; mai» on prononce et oit secentoe d 6 eouU poor rendre le son de la voix plu» percent ; quand on appuie le» chien», on le» appelle volai», et le venenr crie il «a là-haut, quand le «ert monte une colline.
13) On écrit eer-va-haut ; mai» on prononce niiui qu'il » clé dit.
(ij On appelait .alors ainsi les chevaux vigoureux, doublés, bien membre» et près de terre, dont on sc servait pour la chisae et I* guerre.
(5) On sonne la fanfare du rof-cr-ferf quand on a re*u l'empreinte da pied du cerf chassé par les chiens.
à relui qu'il avait déjà franchi, il disparut sous la soinbre futaie où sa voix vibrante el le» éclats sonores de sa trompe résonnèrent quelque temps encore, pois s’éteignirent pou à peu.
Il n’y avait sans doute rien de merveilleux dans ce fait, car il semblait assez naturel qu’un étranger, emporté par cette ivresse de la citasse qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre, s étant mis à la suite des chien», les appuyât de la trompe el de la voix : oeki pouvait être considéré «-nitirne un grave manque de respect et do convenances envers le roi, mats ne devait pas interdire outre mesure les spectateurs de cette scëue; pourtant, la taille gigantesque de ce cavalier, qui, ayant traversé ce chemin montoeux à son point le plus culminaut, avait paru plus co- • losütl encore en se détachant ainsi sur l'horizon : le son prodigieux de i sa trompe, sa voix tonnante, la hardiesse et b vigueur extraordinaire avec laquelle II venait de franchir les obstacles que les veneurs de l'équipage du cabinet n'oscrent affronter : car, arrivaul peu de temps apres an même endroit, ils mirent pied à terre, et, attachant le bout de liuirs rênes à leurs fouets, ils tirent ainsi passer aux chevaux ces deux forges fossés, tout enfin chez cet inconnu était si étrange, que le roi et sa suite ne purent retenir uii mouvement de stupéfaction et presque de crainte.
— Quel est cet homme ? quel est cet homme, monsieur de Villarccaut ? s’écria Louis XIV. — Sire, je l'ignore. — Quelqu'un de vous counnlt-il cet homme, messieurs ? demanda encore le roi aux gentilshommes qui l'eutouraierit. — Non, sire, fut-il répondu tout d’une voix. — Monsieur de Vilbrceaux, ordonnez alors qu'on l'arrête et qu'on me l'amène... Qu'on coure à la première route où passera la chasse, el, si ccl insolent là suit toujours d’aussi près, il sera facile de le saisir.
A l'instant M. de Sainl-iicrcm, capitaine de la forêt, partit au galop à la tête de quelques archers de la vénerie, cl Louis XIV, continuant sa route, se dirigea vers un autre carrefour où il espérait de voir l'arrestation de cet impertinent chasseur. Apres un quart d'heure de marche, arrivant à un vaste rond-point où aboutissaient cinq routes, le roi arrêta sa calèche, et madame de Mootespan, craignant saus doute de voir se renouveler la dernière scène, se Md aussitôt d eugager la conversation par quelques observations ironiques et moqueuses qui d'ordinaire amusaient le roi.
— Mon [Heu ! sire, dit la marquise, pcrmcllez-moi de foire observer à Votre Majesté quelle a négligé le meilleur el le phi» sûr moyen d’arrêter ce impérieux chasseur. — Ilomincol cela, madame? demanda le roi, dont le front s'éclaircit un peu. — Mais, sire, en disant aux lilles d'honneur de Sa Majesté, qui suivent la chasse à cheval, que cet incoiiuu était un riche mari qui appartiendrait à la première qui le pouriail saisir. Oh! alors, sire, vous eussiez vu ces belles Impatientes s'acharner à b poursuite de l'inconno, franchir haies et fo» *és, cl laisser bien loin derrière elles tous le» archers du monde.
Madame de Montcspan attendait confiante le sou ire royal qui devait ré | tondre à cette plaisanterie, lorsqu'au contraire elle vil tout à coup les traits de bonis XIV se rembrunir, ses sourcils se froncer, el qu'elle l'entendit s'écrier, se contenant à peine :
— Les fiücs d'honneur de la reine sont des péronnelles qui, au lieu de se conduire avec modestie et honnêteté, donnent à gloser à toute b cour, ont des amants, et ne gardent aucune retenue- Les fille» d'honneur de la reine sont des impertinentes enfin, doul je ferai bientôt bonne et prompte justice, en le» chassant comme elles le méritent ; entendez-vous. madame !
Madame de Moniespan, qui ignorait complètement la scène de la Mit, demeura nu instant interdite, ne comprenant pas le motif de cette furieuse sortie do roi : mais, comme après tout elle pouvait merveilleusement exercer sa malice el sa mérliunceté sur ce sujet, mademoiselle de Lavallière ayant été fille d'honneur de madame, elle reprit, joignant les mains de l’air du monde le plus étonné :
— Celte immodestie des filles d honneur de Sa Majesté serait-elle donc aussi avérée, aussi apparente, sire ? Et moi qui pensais, au contraire, que milles mieux quelles no savaient adroitement dissimuler une faiblesse ou cacher leur bonheur ! el voilà maintenant que ces pauvres Heurs timides, qui ne s'épanouissaient qu'à l'ombre discrète de la nuit, ne redoutent plus du tout l'éclat du grand jour? — Non, madame, non! «Hé» ne redoutent pas plus l'éclat du grand jour... que d’autres tic redoutent l’obscurité de» médianoehesde Saint-Germain ! reprit Louis XIV, dont toute la colère était revenue. — Ah ! sire, reprit madame du Mootespan en revenant aussi à son rôle d'ignorance affectée, le grand jour : est quelquefois plus à craindre que l’obscurité... pour les teints pâles el J décolorés, par exemple. — Vous ne voulez pas me comprendre, madame, soit! dit Louis XIV; mais les filles d'honneur ne comprendront que trop pour elles l'ordre qui les chassera pour les punir de leur inconduite. — Mais, sire, dit timidement madcinoiscUe de Lavallière, avant , de punir aussi cruellement ces infortunées Votre Majesté ne pourraitelle pas s'assurer de la vérité des bruits répandus contre elles ' La cour I est ri médisante ! — En vérité, c'est bien a vous, mademoiselle, d'oser parler de la vertu des filles d'honneur! lui répondit durement Louis XIV.
Comme toujours, mademoiselle de Lavallière dévora l'Injure cl pleura. Un assez long silence suivit ccl entretien; et il allait peui-êtrc reprendre son caractère d'aigreur, lorsque, Tort heureusement pour les deux femmes, le ciel, qui drpuis une heure se couvrait de nuages épais, prit une teinte de plus en plus sombre, el quelques larges gouttes d’eau an-
noncèrent bientôt un de ce6 orage» de printemps aussi furieux qu'ils sont soudains. Après avoir examiné le temps avec aueutiou, le roi ôta de dessus sa tète son beau chapeau à plumes blanches, bordé d'un magnifique galon d’or, cl dit à madame de Moute6pan : — Veuillez, madame. s'il vous plaît, me donner mon chapeau plat, qui est dans le coffre à vus pieds, et remettre celui-ci que la pluie pourrait gâter (I).
La marquise fit ce que le roi lui disait, uon sans sourire de celle velléité d’économie ; puis Louis XIV, s'étant recoiffé d'un petit chapeau noir plat et saus galons, fouetta scs chevaux, et dit d'une voix haute an gros des courtisans restés en arrière : — bénirons à Fontainebleau, messieurs, car l'orage menace fort.
Kl le prince, abandonnant celte malencontreuse chasse, regagna le diàteau eu grande hâte, afin d'y arriver avant que l'orage, d’ailkur* annoncé par de vifs éclairs et quelques coups de tonnerre lointains, ne fût dans toute sa force. Maintenant un doit dire quel cuit ce mystérieux et gigantesque chasseur que b foudre n'efirayail pas, et qui, échappant aux archers de la vénerie, continuait d'appuyer insolemment le» chiens du roi.