‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue LatreaumontChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

u mr ms rMttox.

Noble coîur... uubhi esprit) ItauM. — La frmmt forte.

Entre Evreux et Banville ou voyait alors, situé à mi-côte, un agreste manoir bâti de briques rouges, recouvert en tuiles et Ihnqué de deux tourelles de pierres giises ; un bois de vieux chênes, s'élevant eu amphithéâtre jusqu'au sommet de b colline qui abritait celle demeure, se dessinait au tour en Sombres masses de verdure ; eufm, au pied de la maison s'abaissait uue vu»(c prairie traversée par une allee de pommiers en fleur, qui conduisait de b porte d'habitation à un pont de bois ru-tique, solidement jeté sur un petit bras de rivière, dont le courant limpide servait de limite à ce cneT-moy (I) du Aef des Préaux. Dr, a b liu du mois de mai de cette même année IGU0, vers les deux heures I de relevée, un cavalier, vigoureux vidlbrd de haute taille et de grande mine, portant un large feutre giis, uu justaucorps de rnliue brune et I des guêtres de toile blanche qui lui munlaicol au-dessus du genou, passa sut le poul, qui résonna sous les pas assurés de sa lourde jument uor-

Ü l) l.e* ancien» seigneur» normand* appelaient si un chef-mo y U principale •iUI'üO de leur seigneurie. A celle époque, le terme était encore usité.

mande bai-cerise, dont l'embonpoint et le poil vif annonçaient U santé, et qu'im poulain d’un an suivait en faisaut mille bonds et caracoles.

Ralentissant b marche de sa cavale, qui, tournant b télé de temps i autre, cherchait d'uu regard inquiet et maternel sa folle progéniture, le vieillard, aspirant avec délices I odeur forte et parfumée de la feunhoo, entra dans I allée de pommiers, et gravit lentement b route «nonlucusè qu elle ombrageait, en jetant sur les arbres, couverts de fleurs roses et bbnclies, un coup d'œil de superbe satisfaction qui décelait évidemment le propriétaire.

En effet, tel était M. Barthélemy Ihidiesne, sieur de Saint-Marc et des Préaux, gentilhomme normand Je si ancienne noblose, qu'on trouve en riôti, sur le rôle des chevaliers cl écuyers hanoereU couvoquét our le service du roi (I), le nom d’un de ses ancêtres, GuilUdmtis de ralellis, G mil» unie, sire des Préaux. M. de Salul-Marc, apres avoir servi comme capitaine dans Ueiidicourt-cavalcrie, et quelque peu frondé, était revenu habiter Préaux, paiivie fief qu'il faisait valoir. Lorsque le noble campagnard fut près de sou logis, saus doute avertie par les tiennissements de la jument, une robuste paysanne aux bras bruns et musculeux, coiffée d'uu haut bonnet blanc, et vêtue d'uue jupe rayée de rouge, descendit lestement les trois marches de grès du perron, slin de remplir les fonctions de palefrenier, qu elle exerçait concurremment avec celles de maître d'hôtel ot de femme de chambre du vient gentilhomme.

— La Bergère n’a pas bronché, monsieur ? demanda cette fille en tenant l'étrier de son maître, pendaut que le poulain la venait caresser avec une confiance qui témoignait de leurs relations amicales. — Jeanne... non, car elle a, jaruibleu, le pied plu» sùr qu'une mole, migré les crevasses et les pierres de nos roules, dit M. de Saint-Marc ta flattant l'épaisse encolure de sa jument, et 1 admirant encore avec crt inépuisable orgueil de propriétaire dont il avait déjà donné qadqwi preuves dans I avenue de pommiers.

Puis, se retournaul sur le seuil létardé de sa modeste demeure, le noble campagnard ajouta ; — Jeanne, tu attelleras b Bergere à cinq heure* i b carriole. — Ah ! doux Jésus, monsieur, est-il possible? c le pauvre mère ! s'écria Jeaune d'uu air de repioche ; mieux vaudrait pour elle être ahurie du Gobelin (2). — Allons, va... va... reprit le viuillaiü <o souriant avec buuté ; ce n'est que pour aller au château d'Eudrvulie . Ainsi, elle n'eu mourra pas. — Nous allou» à Eudreville ce soir, nue pere ? dit tout à coup uue voix sonore et douce, avec une déficits* cxniessioii de surprise et de bouheur.

al. de Saiul-M.it c. se retournant hru&qucuicnt vers sou fils aîné, car citait lui, répondit — Saus doute ; et qu'y a-t-il donc b d'étommut, s'il vous plaît, uiousieur I invisible, qui été s sur mes épaules avant iy*î je vous aperçoive seulement? — U u’y a rieu détournait sans doeir, mou pere, dit le chevalier des Préaux en baisa ut respectueusement b main du vieux gentilhomme ; car la noblesse de province exigeait encore à celle époque uue profonde soumission de la part de se» cubnts, ue les tutoyait jamais, et ue les embrassait même que dans les occasions solennelles, il uy a rieu d'élOQuaul, sans doute, répéta dun> h chevalier des Préaux ; mais comme vous aviez dit hier i il.it marqua de Vibra que vous ne le reverriez que demain, je n'espérai* pas... — Eli Lieu, chevalier, j’ai changé d'avis; et s'il vous semble fikbruv <k m'accompagner à Eudreville, restez ici à faire un cent de piquet avec .M. le curé. — Ah ! mou pere, s'écria le pauvre jeune homme,- que nw proposez-vous b ? Je serai au contraire ravi de vous accompagner! — Alors, avant de m'accompagner à Eudreville, suivez-iuoi d'abord a table, car j'ai une faiui de tou» les diables ! Mais, se rappelant que Jeanne cumulait avec ses autres fonctions celles de maître J'üôtd, eu |»*l sur la table les mets préparés par une vieille cuisinière sourde, autrefois nourrice de Lulreauuiûut, M. de Saint-Marc ajouta : — Mai* nnn.il faut attendre jusqu'à ce que Jeanne eu ait liui avec b Bergère... Iran donc faite un tour de parterre pour patienter, chevalier.

| Or, ce que l'audacieux gentilhomme appelait glorieusement son [»t- | lo.rc était une «truite plaie bande de ro»iers noueux et de poinerî nains, culourée de pied» d'alouette cl de maigres giroflées, le tout pUé sur b lisière du grand bois do chêne qui s'étendait derrière b «uabua toujours est-il que ce fut autour de ce prétendu parterre que le père <t le (ils se promenèrent eu alicudaul l'heure du repas. Guilburac-AttfuUi* Ducliesite de Saint-Marc, chevalier des Préaux (car, seluu soo druit d'oiues»e, il prenait le nom du fiefj, avait dix-m uf aus à pciuc ; sa mère, sœur de Latréaumoul, était morte eu 1(161, et depuis lage de quakiw ans, à de rares interruptions près, le chevalier uuviguail comme wnif® proie j de l'ordre de Malte, ayant témoigné à son père uu \ if d» «r de servir dans La marine.

Par un hasard favorable k celle vocation, le cousin de M. de Saint- Marc, M. de Téméricourl, chevalier de Saiul-Jeau de Jérusalem (3 »

(I) Rêcutil du ordonnance de no* roi* sur la conduite et convocation du fri» omtrv^ao. — M. t)C. XCIII. Paria.

(î) Démon familier qui venait, dit- on, tourmenter Ica animaux donic>u?i<t pendant la nuit, corto de trilby.

(3) Les chevaliers de cet ordre s'appelèrent, a «a fondation, chevalier» h“P tahers de Saint-Jean de Jérusalem, depuis chevaliers de Rhodes, et enfin «hc«liera de Malte; on ihvisait Tordra en catégories nationale*, ou f.onjur» *»» rw rmor, d* Franco, f Allemagne, en,., et chaque langue sc subdivisait en prirurM.'h

Langue de France, en prieuré* de Champagne, dAqoilamt, etc.

LATRÉAÜMO’NT.

h vénérable Langue de France el du grand Prieuré d'Aquitaine, commandait une dés galères de la religion. Homme triste, aombre. inflexible. niai» d'une pieté fervente, d'un rare courage et «Tune exaltation tout ascétique, ce soldat anachorète, avide de réforme, s’était, cuulre ks iialiiiudes d'alors, résolûmenl voué à la sérieuse et rude observance des austères statuts de aou ordre à la (ois militaire et hospitalier ; aussi le munastere le mieux ordonné n’eût pas été plus inexorablement discipliné ni soumis que l'était aa vaillante et religion:* galèro, sorte de coûtent nomade et militaire, monté de moines guerriers, qui, en mer, béaient le rosaire pour le glaire, et à terre versaient l’huile et le baume mit la plaie de leurs frères malades.

Aussi les sentiments purs, honorables el pieux auxquels des Préaux avait été façonné par sa mère et M de Saint-Marc, au lieu de s’altérer dans la licence habituelle de l'état militaire, s'étalent encore affermis pur la vie dure, sévère et périlleuse qu’on meuait à bord de la sainte patere de M. de Téméricourt. Mais, malgré sa rigidité de principes, le L'bevaUer n'avait rien d’hypocrite ni de faux dans le caractère; il était naïvement de son âge, jouissant bravement des plaUir* et des distractions qo’N pouvait rencontrer aux euvirous de la modeste demeure de »oo père lorsqu’il revenait A Préaux, et, s’il commettait quelque faute, l'amuat sans honte et sans détour, car cette nature, toute décidée, toute franche, était incapable de mensonge. Ardent el généreux, on trouvait encore en lui une mansuétude de caractère aussi iu altérable oee son dédain pour le péril, intrépidité dont, tout jeune encore, il avait déjà donné de nobles preuves, entre antres lors d’un combat acharné contre hs Turcs, dans lequel, grièvement blessé, il dut b vie à M. de Téméricourt, obligé celte fois de retirer presque de force ce courageux euliint d’une mêlée où il s'était aveuglément jeté.

Joignez A cela, oou pas peut-être un esprit éclatant ou profond, ma b un naturel charmant et surtout précieux par une exquise délicatesse de cœur, par uo tact merveilleux d'à-propos el de bouté, qui donnait une grâce enchanteresse à ses moindres actions , tendres instincts, doux et marcs penchants, qui, chez Auguste des Préaux, semblaient héritage de inère pieuse et aimante, comme aussi sa valeur téméraire semblait héritage de père impétueux et hardi.

ijuanl à l'extérieur du chevalier, c’était uuo jolie figure ovale, quelque peu hàlée, brunie à b bise de mer et au soleil d'Afrique, nuis animée par l'écbl de deux grands veux noirs cl par un frauc sourire, qui bissait toujours voir des dents bien blanches cl des lèvres bien roses ; celait encore on front large el saillaul, au haut duquel se séparaient avec grâce de beaux cheveux bruns. Eufln, grand et svelte, agile et adroit à tous les exercices ; quand des Préaux, bouclant le ceinturon de bullle qui supportait son épée, avait serré autour de sa taille flexible et élégante son simple justaucorps de drap bleu à boulons d'urgent; quand il avait chaussé sa jambe line et comblée d'un bas de soie orange, sur lequel le maroquin luisant de ses souliers tranchait vivement; quand il avait enfin à demi caché sa belle chevelure sous les larges bords d’un feutre noir, surmouté d’une longue plume orange, el noué négligemment sa cravate de deutelle à la cavalière par uu ruban de même couleur, certes, M . de Saint- Marc, eu contemplant cet enfoui adoré, commettait dix fois plus le péché d'orgueil qu'il ne lavait encore commis en admirant outre mesure son pout, sa rivière, ses pommiers, sa prairie. Mm parterre el sa jument bai-cerisc.

Seulement, en pensant à l'avenir de ce fils chéri, tout le regret du brave gentilhomme était de se voir pauvre ; car le reveuu de trois ou quatre mille livres qu’il (dirait de son petit domaine ue pouvait passer pour une fortune, d'autant plus qu’il avait à pourvoir encore ù l'educa- Sw de ses deux autres (ils, éleves chez les II. P. Jésuites de Iloucn, et destinés à être d'église : mais enfin, bon an, mal an, vivant avec l'économie b plus stricte, M. de Suint-Marc trouvait encore le moyeu de mettre une vingtaine de louis de c6té, afin de pouvoir faire l’équipage du chevalier lortmi'H remettait en mer. On doit dire aussi que le vieux gentilhomme prêterait de beaucoup des Préaux A ses autres enfants, d'abord, par celle pensée, qui avait alors pour ainsi dire force d'affection, que le fils aîné représentait seul la famille, puis parce que des deux frères du chevalier, l'un était stupide, et l’autre annonçait tes penchants les plus pervers. Un conçoit donc que M. de Saint-Marc attendit avec «ne tondre impatience les rares instants que le chevalier venait passer à l'réaux dans l'intervalle de ses campagnes, sorte de conges qui rompaient si délicieusement alors la monotonie de l'existence solitaire du wave campagnard.

Cette pareil tlicse nécessaire épuisée, revenons à M. de Saint-Marc, qui cherchait, dans la circvm imbulalion de sou parterre, une creuse distraction à son furieux appétit ; enfin, Jeanne, ayant terminé sou office auprès de la Bergère, s'occupa du service culinaire, et annonça bientôt le ilioer, à la grande joie de l'ancien capitaine au régiment d’Heudicourt. ftkn de plus simple, mais aussi de plus uct que l'ameublement de la valte à manger de cette modeste demeure , les rideaux, de vieux blon d'Abbeville rouge cl vert, étaient soigneusement brossés, tandis que le bois des escabeaux et de la table de noyer à pieds torses reluisait tellement, qu'il semblait verni ; quant au dressoir, il n’était rempli que de vaisselle d'étain et de faïence commune, mais l’étain étincelait comme de I argent, et les Heurs roses el bleues de la faïence brillaient des plus vives couleurs. Après le bénédicité, dit par te chevalier, nriëre que le vieux gentilhomme écouta respectueusement debout et découvert, le

père et le fils se mirent à table el firent honneur au repas sain el aboudaut que Jeanne plaça sur une nappe de toile bien blanche, un peu

rude, il est vrai, mais embaumant le thym el la verveine. Une volaille* des œufs et du beurre de b métairie des l’réaux, des truites baie bernent pêchées dans la petite rivière uui baignait la prairie, des légumes du jardin, du pain bis fait avec le blé du Uef, enfin uu pot de cidre de deux ans, jaune comme de l'ambre, el mousseux comme du vin d'Aï, dû aux maguiftqiies pommiers de l’avenue &i admirée par M. de Saint-Marc ; tel fut le menu de ce dîner, qui satisfit complètement le frauc appétit des deux convives.

Lorsque Jeanne, après avoir posé sur b table des fruits secs et uue galette de fine fleur de froment, se fut discrètement retirée, te vieux gentilhomme, prenant un trousseau de clefs dans sa poche, le donua à des I'iéaux, qui, sans doute fort au Tait de ce que son père désirait, alla ouvrir b partie inférieure du dressoir, et en lira une bouteille poudreuse de vétusté qu'il plaça près do M. de Saint-Marc avec de louantes et attentives précautions.

•— Voilà, chevalier, dit joyeusement te vicilbrd dont i'u il biilbü, et qui commençait d'avoir les joues et les oreilles légèrement empourprées, voilà avec quels égards j'aime que l'on traite ce respectable vin do Bordeaux, qui, ru son grand Âge, se trouble ci perd scs esprit!» si ou le brutalise, fuis, souriant orgueilleusement encore du cette BipèCi de jest de mots, le campagnard ajouta d'un air clôturé en regardant son fils : — Eh bien ! chevalier, à quoi peusei-vous donc ? — Comment, mon père ? — Comment ?... Est-ce que ce vieil ami, couleur de rubis, ure rend ingrat envers mou autre vieille amie couleur de suie ? — Ab ! pardon, inou père... El des Fréaux alla prendre sur uue labié uu pot de grès rempli de tabac à fumer, ainsi qu'une longue pipe, vénérable d’auciennoté, puis posa te tout près de sou père, qui commença de battre te biiquet.

Mais les oublis du pauvre chevalier Dotaient pas à leur fiu, car M. de Saint-Marc, tout en lâchant d'allumer sa pipe, cherchait des yeux sur b table uu autre objet qui ne s'y trouvait pas.

— Ah çà ! par saint Guillaume, notre patron ! s'écria l'ancien capitaine d Hcudicourt, eu exhalant uu épais tourbillon de fumée, vous perdez doue tout à bit la tête aujourd'hui, chevalier ? Youlet-vous pas que je fasse l'injure à ce vin généraux de le boire dans un gobelet d'étain? Et uotre argenterie est-elle donc assez nombreuse pour que vous y cherchiez long temps la tasse de mou grand-père ?

Des Pi eaux se frappa te front, alla de uouveau vers le dressoir, eu tira un étui de chagrin noir, où il prit une large et profonde lasse d'argent, aux armes de sa famille, assez précieusement ciselée, seule pièce d'argcutcric que possédât celte pauvre maison ; puis, après 1 avoir soigneusement essuyée, il la vint meure devant sou père.

— Allons donc! sur ma foi, vous êtes aujourd'hui an oublieux éclian* son ; mais je vous pardonne en laveur de mou vieil ami couleur de rubis, qui va devenir vermeil par la magie de la tasse de mon grand-père.

El te bon gentilhomme, après avoir soigneusement versé presque goutte à goutte le précieux nectar, qui, en effet, se colora des Iciutes tes plus ricin», grâce aux reflets de l'or dont l'intérieur de b lasse était bruni, reposa la bouteille avec tes mêmes précautions, l uis, commodément appuyé sur 1e dossier de son grand fauteuil, tantôt fumant avec une sorte de recueillement , tantôt couvant des yeux su coupe pleine, qu'il n'avait pas encore portée à ses lèvres, afin sans doute de se inéitt-

S or longuement ce plaisir, 1e noble campagnard *embb jouir pteim.ni.iU c l'espèce de béatitude tour à tour muette el expansive qui suit d ordinaire un bon repas.

— Me permette z- vous, mou père, demanda alors des fréaux, de travailler à cette petite galère que je fioU pour Gabriel ? — A votre aise, monsieur le constructeur, à votre aise; bien que vous ayez 1e temps,

| jarniblcu! de terminer ce bel ouvrage avant votre nouvelle campagne de mer. Mais, aprea tout, nos voisins d'Eudreviite sont si fort uos aiuis,

| que je suis ravi que vous songiez à leu. cire agréable ; or, penser an

S eniH Gabriel de notre charmante marquise, c'est les prendre par leur aibte 1e plus attaquable !

lit des Préaux, qui avait extrêmement rougi au uom de la marquis*, ■Haut aussitôt quérir une galère eu miniature presque terminée, se mit ! à travailler avec une adresse parfaite à ce petit clief-d'ufcuvre, pendant que le bon campagnard le suivait des yeux avec intérêt.

— Je n'ai jamais compris, dit ce dernier, comment ciuq malheureux forçats peuvent coucher dans ces sortes de bancs, où ils sont enchaînés jour et naît, n’est-ce pas? — Jour et nuit, mon père: pendant te calme el pendant b tempête, pendant b manœuvre et peudaul te combat. — A propos de combat, montrez-moi donc encore ce que vous appelez la... b rambade, je crois? — C’eat ced, mon père; celte espece de ; bastion élevé sur l'avant de la gatere. — Donnez, que je vote bien!.,, dit M. de Saint-Marc ; et le vieux gentilhomme, déposant sa pipe, prit l.i petite giiicre ; puis, après l avoir considérée eu silence, et «lu doigt i montrant la rambade à son lils, il lui dit, les yeux humides, avec uue expression de tendresse impossible à rendre : — El c’est pourtant là que lu as été blessé, mon pauvre enfant ! — Oui, mon père, mou bon père!

I répondit te chevalier, profondément louché de ce tutoiement iuaccoui tome, qui disait si naïvement tout l'attachement de son père pour loi : puis, allant s'asseoir près de M. de Suint-Marc sur un escabeau, il prit I sa main qu'il baisa, et continua de travailler.

— Ab ! la guerre ! b guerre ! dit le vieîlhrd. accompagna ut celle ex- i clamatiou d'un soupir douloureux qui révélait l'amertume de scs craiu- I les et de ses angoisses paternelles, nais, paraissant presque houleux de ce. mouvement de faiblesse, il ajouta, en labont coup sur coup tourbil- ; tonner de sa pipe, qu'il reprit, cinq ou six épaisses bouflées de lunice, afiu de cacher sans doute son émotion involontaire sous cc nuage improvisé, ii ajouta : — La guerre est un rude et noble métier, chevalier ! nn métier qui convient surtout à de pauvres gentilshommes comme nous, mon enfant, qui n'avons que b cape et l'épée ; car une action d'éclat peut faire votre fortune uulitaire. El puis d'ailleurs, à votre âge, il but bien avoir de l'ambition ; ce n’est plus comme au mien, où. après avoir servi le roi, ou se trouve heureux de revenir vivre eu paix dans l'antique manoir de ses pères, de enfliver le champ qu’ils vous oui bissé, et d'aUendre ainsi sans crainte ni reproche le moment suprême où l'on doit serrer pour b dernière fois b main de son fils!... Puis, apres un moment de silence, le vieux gentilhomme ajouta: — Ah! fasse le ciel que j’aie au moins ! celle joie dernière, et que tu sois là... mou eolanl ! loi ! toi, surtout ! — J Mon père... mon père... mais quelles funestes pensées! s'écria le chevalier. — Vous avei raison, dit le vieillard, en surmontant de nouveau cet accès de tristesse singulière, vous avez raison:... et je ne sais pas j pourquoi ces idées rue viennent aujourd’hui plutôt qu’un autre jour!... , Vous avez raison : car, sur ma parole, je prie là eu véritable insensé. 1 E*t-ce que vous ne me restez pas encore au moins deux ou trois mois, selon ce que nous a écrit dernièrement Têmérieourt? Ainsi donc, puis- ! que vous êtes là, ne songeons pas à ces imaginations lâcheuse*. Joui, par le ciel, j'aurais à rougir! ne pensons qu'à notre visite de lautôt à Endreville... Aussi, dussiez-vous me faire raisou avec un verre de cidre, puisque vous ne voulez pas boire de vio, je vais vous proposer uue sauté : que vous accepterez, janiibleu ! dit M. de Saint-Marc eu levant sa tasse.

A la santé de madame... a •

Mais Jeanne ouvrit tout à coup si brusquement b porte, que le vieillard s'arrêta au montent de porter son toast.

— Qu’y a-t-il donc? La Bergère est-elle ahurie du gobelio, comme tu db, ou le poulain a-t-il hu de travers, que lu entres ici en véritable ouragan? s'écria gaiement le vieillard, qui reposa sa tasse pleine sur la table. — Dieu merci, non, monsieur! c’est le messager de Itoucn. qui ne Isoil pas de travers, lui, qui vient d'apporter celte lettre. — Allons, va taire rafraîchir ce garçon, et n'entre pas ici que je ne l'appelle, dit M. de Saint-Marc, fuis, donnant b lettre à son UU, il ajouta : — Voyez un peu ce que c’est, chevalier.

Aux armoiries, à l'écriture et à la couleur des fils de soie qui, setou la coutume d'alors, unissaient la cire des deux cachets, lu chevalier avait déjà reconnu une lettre de son aucicn capitaine ; aussi, troublé malgré lui, il dit à M. de Saint-Marc : — Celte lettre est de notre cousin, de M. de Téméricourt, mon père. -— Usez -la donc bieu vite! s'écria le vieux gentilhomme, ému d'une curiosité non moins inquiète.

Des Préaux commençai d« lire d'une voix altérée, eu rougistaut et pâlissant tour à tour. M. de Téméricourt apprenait à M. de Saint-Marc que, depuis sa dernière missive, de grand* changements étaient survenus; que, contre son attente, ii reparlait de Paris dans huit jours pour Malte, alin d'y aller prendre le commandement d une galere destinée à agir contre Laudic. Aussi proposait-il à M. de Saint-Marc de lui envoyer au plus tôt le chevalier, pour faire encore celle campagne, après bquclle M. de Téméricourt se disait sûr, ou d'obtenir pour son jeune parent le grade de lieutenant de galere. ou de pouvoir le faire recevoir chevalier de l’ordre, s’il se sentait assez de vocation pour prononcer ses vieux. Quoique cette proposition de M. de Téméricourt fût des plus considérables, et dût combler les espérances de des Préaux et de son père, cette lettre inattendue venait daus ui^ moment si iuoppurtuu, qu’au lieu de réjouir les habitants du pauvre manoir, elle les attrista profondément.

Après avoir lu, Auguste des Préaux ne dit mot, baissa la tête, et ses beaux traits révélèrent tout à coup une douloureuse expression de chagrin morne cl écrasant. M. de Saint-Marc prit b lettre à son tour, la relut avec une minutieuse et navrante attention, et sa figure vénérable trahit aussi l'accablement le plus cruel ; néanmoins, ensuite de quelques minutes d'un pénible silence, le vieillard dit d'un tou ferme et apparemment résolu :

— Téméricourt agit là en bon et loyal parent... C'est à nous, mon fils, de montrer que nous sommes dignes de son intérêt... Voyons, Téméricourt part de Paris dans huit jours ; il en faut au moins quatre ou cino pour s'y rendre parle coche... c'est donc demain ou apres-demaiu qu'il le but partir, mon enfant!!! dit le vieillard, en frappant machinal* ment de sa pipe éteinte le pied de sa coupe encore remplie du viu généreux qu’il désirait naguère, mats qui à celle heure lui eût semblé plus amer que du fiel. — Partir ! murmura des Ptéaux avec un accent désespéré... Partir! — Allons, allons! du courage, mou enfant, reprit le vieux gentilhomme d’un air décidé, bien que son regard commuât d'être triste et ahallu; du courage! songez que, b campagne Üuk\ vou* serez lieutenant de galère. Eh bien! c est donc au plus une aunée de résignation ; et puis après, vous me reviendrez ici en congé, voir encore nos travaux des champs, me donner votre bras dam nos promenades; cl le soir, au coin de notre foyer, quand par hasard nous n ii ons pas à Budreviile, vous me raconterez vos nouveaux voyages en mer, ncst-ce pas!... Et pais, moi, je vous redirai, comme toujours, mes

vieilles campagnes que vous ne vous lassez jamais d'euleudre, assurez-

vous. — Oui, mon pere ; mue partir! partir !... Dieu du ciel, partir!... répéta le cltevalier, en altuchaui sur sou père un regard fixe, si poignant et si désolé, que le bon gentilhomme, uc lu pouvant supporter, reput avec son indifférence affectée : — Bah ! ce n’est qu'un an : et un au, c’est bientôt Qui, apres tout ! car ces quatre derniers mois que non* venons de passer ensemble m'ont paru un jour... Il e&l vrai que lu étais là, mon pauvre cher enfant!... mais enfin... puisque cela ne saurait être, autrement, il faut bieu prendre son parti, n’est-ce pas? se faire une raison... et d'ailleurs ne suis-je pas resté seul vingt-sept mois d'une part, et de l'autre dix-neuf inuis et cinq jours, sans le voir, lors de tes deux premières campagnes de MaJie? Eh bien, juruibleu ! je n’en suis pas mort... cl, Dieu aidant, celte fois-ci, je n'eu moun-ui pas uon plu*! seulement, uos amis dEudie ville ne vont pas prendre, j'en suis sûr, celle séparation subite aussi philosophiquement que nous deux ! ajouta le hou gentilhomme, eu s'essuyaut furtivement le coin de l'œil, et sifflant bien vile cl bien haut une ancienne marche des trompettes du réguucut d’UcudicOil.

Ces derniers moU de M. de Saint-Marc « nos ami* dEudre ville, » tout en semblant porter à sou paroxysme la douleur de son fils, arrachèrent Auguste à b stupeur accablante où U était plongé; il se leva vivemeul, et, le cœur gonflé, dit à sou père ; — Pardon, pardon, mou père..,, mais l’étouuemenl, et puis ce départ si subit... Ce départ... — Au ! jarnibleu ! a bieu de quoi le chagriuer, dit le vieillard eu riuterroiupaiit; mais faut aller tout de suite dire à Jeanue d'atteler la Bergère, ahu de perdre le moius possible du temps qu'il nous reste pour Lire nos adieux a nos aiuis. Montez vous babiller, chevalier, et revenez vile !

Lue demi-heure apres ceci, le père et le fils étaient tristement « a roule pour Endreville. Or, ce sont le* bûtes de ce château, M. le marquis et madame la marquis de Yilars, que l’ou va maintenant (aire couliait re au lecteur.

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