‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue LatreaumontChapitre 13 sur 30 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

MADAME LA MARQPISE DE YILARS.

CflAPITRE XII.

nunur u vonomr de mm.

Sire, il est quelque chOM dans l'I me d'une femme qui l'élève »u-d«*«sa» de toutes le* apparence*, «le toute* In calomnie» .. C'o*t U purteui «ica I crames! ScaiLLKn.— Dos Car loi, acte tu, *c %

Louise-Anne de Sarrau (alors marquise de Vjbrs) était fille du fameux Claude de Sarrau, si répandu parmi les érudits du dix-septième siècle sou * le nom bliuisé de Sarrovius, selon l'habitude presque générale des lettrés de cc tcmps-là, qui poussaieul leur admiration pour une de* plus belles langues de l'antiquité jusqu'à faire ce singulier anus de sa forme.

Né eu Guyenne vers b liu de 1388, d'une ancienne et imble Camille protestante de ce pays, bien connue par son zèle ardent à toujours soutenir et professer les principe* de la religion réformée, M. de Sarrau, apres de longues et *olides éludes, s'occupa assidûment de philosophie, d'histoire, de législation, de jurisprudence, et compléta ses connaissances. si étendues et si variées, par une pratique approiondic de* brigues et des littératures contemporaines ; aussi eut retint-il bientôt une féconde et nombreuse correspondance avec tous les savants distingués d’Allemagne, de France, d'Italie et de* Pays-Bas, au nombre desquels on cite surtout Freiusbcim, Casaubon, Erasme, Uciusius, Scaligcr, Saomaise. Balzac. Samuel Petit, le cardinal Demba, Yossius, et eulln M. de Cruot (Grootius), pour lequel M.de Sarrau écrivit b préface du livre iiuiudê Epi Huit» ad 0 allai.

Grand homme de bien, laborieux, appliqué, M. de Sarrau, pourvu jeune encore d'une charge de conseiller au parlement de lioueo, eu exerça lus sérieuses fonctions avec « cite sorte de gravité puritaine, intègre et sévère, qui distinguait alors le* mœurs de tous le* membres influents de la religion réformée. Appelé à b cour de Paris eu 1839, il fut, peu de temps après, au nombre des magistral* euvoy és à Rouen, afin d'y remplir l'intérim causé par l'exil du parlement de Normandie, celte compagnie ayant été cassée pour avoir opiuiàlréineut refusé l'eurcgis- Iremcul de plusieurs édit*. M. de Sarrau mou lia. daus elle conjoncture difficile et délicate, uu esprit de concifiatiou à b fui» »i digue, *i bienveillant et si impartial, qu'il parviul à négocier U à assurer le re-

LATREAL1M0NT.

leur de Li magistrature exilée ; faisant ainsi révoquer par le roi un ordre inconsidéré, sans compromettre en rien les privilèges et l'indépcnd j nce du parlement de Normandie.

Cette mission heureusement remplie, N. de Sarrau revint à Paris, et, à cette éiioque, sa réputation de prodigieux savoir et de haute vertu avait déjà une autorité si retentissante, que beaucoup de philosophes ou de légistes étranger* le consultaient sur de nombreux points de droit, d bisloire ou de jurisprudence en litige, et s'en rapportaient religieusement à son arbitrage. Christine de Suède, enlin, supplia N. de Sarrau de vouloir bieu être sou correspondant, distinction eoviée que le protestant rigide accueillit d'abord avec une extrême froideur ; cet esprit ber et rigoriste se ployaut diflicilement à b peusée de lier un commerce aussi fréquent avec celte reine cruelle, vindicative et débauchée. Mais, vaincu par les iusianccs de Christine, et surtout réfléchissant arec raison qu'usant de celte « suprême influence de l'homme de bien, » qoe I amazone couronnée lui recouuaissait, il pourrait faire quciuue bonne œuvre ou empêcher quelque mal, M. de Sarrau accepta; or, la plupart des secours ou encouragements accordés par Christine à des savants sulbeureoi ou mcconous le furent à b recommandation sage et éclairée de ce veilueux savant, qui mourut le 3ü mai 1651, bissant un liis âgé de dix<«ept ans, une tille de onze ans, et une femme qui ne lui survécut que d'une année.

Le ûb prit le nom d'un fief. Saint-Brie, et entra dans un régiment de cavalerie; quaul à sa tille, mademoiselle Looise-Annc de Sarrau, dont il s'agit ici, après b mort de sa mere, elle s * u alla habiter Rouen avec une de ses tantes. « A dix-sept ans, mademoiselle Louise de Sarrau pas- « sait à bon droit pour une des personnes les plus parfaitement accont- « plies de b proviuce; sa beauté était véritablement peu commune, son ■ esprit supérieur, résolu et singulier en tout, ses vertus solides et sa « grâce enchanteresse : malheureusement, tant et de si rares qualités ne « pouvaient taire oublier qu’elle était demeurée fidele à b monstrueuse a hérésie dont sa lauiillo avait toujours été infestée. » Telles sont le-, paroles d'un contemporain de Louise, catholique exalté, qui, malgré la dissidence de sa foi religieuse, en doooc ce portrait. La taule de mademoiselle de Sarrau, femme grondeuse et chagrine, lui fit sans doute regretter sou veut b calme séreuilé de b maison paternelle; mais, déjà ücrc et silencieuse, Louise ne se permit pas uu mot de plainte ou de reproche. l orsqu elle eut atteint 6a dix-huitième année, sa taute lui présenta plusieurs brillants partis, car Louise possédait une terre d'environ vingt mille livres de revenu.

Eulre autres prétendants à sa main, on distinguait M. de Quévrcmout, seigneur d'Eudreville et Boudevillc, gentilhomme de b baronnie de Chàteauneuf en Humerais. Jeune et riche, élevé dans son château par une mere faible et facile, u étant jamais sorti de sa province, M. d Ludrevilie avait les qualité» et les défauts naturels à cette éducation campagnarde. S'il se montrait ignorant, infatué de sa noblesse, joueur, grossier et plus que bou convive, il était d'ailleurs hardi, franc et géuéreux. Or, soit peu- • liant, irréllexiou, indifférence de l'avenir ou désir d'échapper aux ennuis inséparables d'un plus long séjour chez sa taule. Louise a dix-huit au* épousa M. d 'Ludrevilie. Au bout de six mois à peine, Louise se vit la plus malheureuse des femmes. Ainsi que cela arrive assez communément, M. d'Eudreville s’était marié sans trop savoir pourquoi il se mariait ; ç'avait été peut-être un peu pur le penchant que devait inspirer une aussi jolie femme que l'était Louise; uu peu pour plaire à madame la douairière d'Eudreville, qui mourait d'envie d etre grand mere ; un peu par intérêt, et enfin un peu aussi parce que ce jeune gentilhomme *e croyait las de cette existence vide et bruyante que meuaient alors dans leurs terres les nobles campagnards. Mais il est apparent qu’en cédant aux vagues motifs qui le décidèrent à celle imtou, M. d’Eudreville avait agi de prime-saut, sans éprouver aucun ressentiment réel cl profond, qui eût pu lui (aire de ce mariage une sorte de nécessité d’avenir; car, incapable de mener longtemps une vie intérieure et tranquille, il en vint bientôt à regretter les tumultueux pUWirs de son existence de garçon, et à l'avouer assez bi ut.dcineut à Louise(l).

Celle-ci endura tout, souffrit tout, versa des larmes amères et secrètes sur la faute qu elle avait commise en choisissant si mal ; mais, aux yeux du monde et de son mari, parut toujours sinon heureuse, du moins calme et résignée. La voyaul ainsi délaissée, b fleur des gentilshommes de Normandie l'entoura de soins et d'hommages; mais telle fut b convenance chaste et réservée quoique bienveillante et polie de b conduite de Louise, que l'inaltérable pureté des principes de cette jeuoe femme ne fut jamais attaquée, et ne lui fit pas uu euuemi. Enlin, après deux ans et demi de celle existence malheureuse, elle vit mourir son mari des suites

(I) On I roture (vol xn do manuscrit déjà cité) ce couplet rignilkntif *ur M. d'Kudrcville ï

Air : A la tanlé, camarade.

D'Eudrcville et Piinilleuse,

Parmi les verre» et le» pot»,

Ivrognes d'humeur jojcusc Se (initient 4 tout propos:

A ta santé, mnanxfo.

De ma femme je n’ai garde;

Tope, et line, Dieu merci,

Je n’en ai pas grand souci.

d'un coup dangereux reçu dans une orgie, de sorte que M. d’Eudreville bissa Louise, à vingt et uu ans, veuve et mere de deux enfants. On

use si le caractère forme et ré -fléchi de cette jeune femme mit it profil

terrible leçon qu’elle avait reçue , aussi lui arriva-t-il, par une inconséquence assez concevable d'ailleurs, de ne voir ou d’espérer désormais le bonheur que dans des conditions justement opposées a celles dont elle venait de souffrir si cruellemeul, «t de vouer pour ainsi dire d’avance à un refus inexorable tout jeune gentilhomme campagnard assez fou pot r demander sa main ; or, on verra si elle suivit cette idée avec b résolution habituelle de son esprit absolu.

A ce propos, on doit dire qu’un des traits les plus saillants et les plus organiques du graud caractère de celle jeune femme était sa volante inébranlable d’accomplir opiniâtrement toute promesse faite librement ; d'ailleurs, celle indomptable puissance de vouloir, ce saint dévoilement à b foi jurée, semblent si profondément iuués chez elle, que M. de Sarrau, écrivant à Crooiius en IH49 (10 juin), s'exprimait ainsi, en pariant de Louise, alors âgée de neuf ans ;

« Il y a trois jours qu’un malheureux docteur m'épouvanta plus que • vous ne sauriez le croire, et béni soit Dieu de ce que je n'ai pas perdu « ma fille; elle a neuf ans à peine, et ce docteur lui enseigne Mmloirc « romaine A propos du dévouement de Hégulus, Irait que le docteur « exaltait beaucoup, ma pauvre petite Louise de dire fièrement « qu'elle « s'exposerait au même sort pour accomplir uue promesse faite. » Son « maître, en façon de badinage, lui dit : « Eh bien, je suis sûr, moi, que « si vous me promettiez de demeurer deux jours sans manger, vous ne « tiendriez pas celte promesse. — Peut-on rester ainsi sans mourir? de- « manda d'abord l'enfant. — Assurément, dit l’insensé — Eh bien donc, « monsieur, dit ma pauvre petite résolue, je vous promets de ne pas « manger pendant deux jours. » Vous qui stvez, mon ami, l'incroyable « framhise et fermeté de ma fille, si connues chez moi, que, pour der- « nier terme de preuve ou d'affirmation, on dit généralement « mademoi- « selle Louise l'a dit, nu mademoiselle Louise l’a vu, » vous concevez ma a terreur, car je cou naissais trop l'invincible opiniâtreté du caractère de « l'enfant pour douter qu'elle tint jusqu'au bout. En effet, mon ami, priètt res, menaces, larmes de sa mère et de moi, rien ne l'a nu détourner ■ de celte fatale imagination, et il a véritablement fallu b force de santé « et b vigueur de l’esprit de tamise pour que, dans un âge aussi teudre, « elle ait nu résister à une aussi terrible épreuve, épreuve qu'elle a stt- « bie d'ailleurs avec un admirable stoïcisme, dont je suis fier maintenant, « je l'avoue à ma honte, mais qui m’a rendu bien affreusement malheu- « reux pendant deux jours ! »

ün n’a voulu rapporter ce trait enfantin que parce qu’il semble extrêmement caractéristique et annoncer l'inaltérable sûreté de tout serment fait plus tard par cette jeune femme; car, à bien dire, sa haute et souveraine vertu fut toujours l'expression b plus ample et b plus solennelle du rigoureux accomplisaeroenl de b promesse. Ainsi, s'étaul librement mariée à M. d'Eudreville, et lui ayant librement juré fidélité, telle affreuse que dût être l'existence de Loube, aucune puKsauce humaine ne lui eût fait parjurer cette foi Uul que son mari eût vécu ; elle le pensait du mnius, cl l'avenir va prouver évidemment qu'une aussi rare puissance de volouté était bien en elle. Maintenant revenons aux événement* qui succédèrent à la mort de M. d’Eudreville.

Un ami de M. de Sarrau, qui avait vu Louise enfant, M. Honoré de Mallorties, marquis de Vibra, homme de aualhé, était revenu habiter Rouen apres avoir bravement servi comme brigadier de mousquetaires. C était dans le fort des cbagrios de Louise, environ un an avant b mort de M. d’Eudreville ; M. de Vibre avait alors quarante-huit ans ; scs anciennes et intimes rebtions avec M. de Sarrau, sa boule, sa parfaite noblesse et élévation de caractère, engagèrent la pauvre jeune femme i s ourrir à lui seul, pour en implorer pitié, secours et conseil. Or, elle avait trouvé chez M. de Vibra une tendresse si paternelle et si grave, des avis si sages, et des consobtious si bienfaisantes , enfin ce gentilhomme avait su eu deux rencontres, par b franchise digne et imposante de ses observations, agir si efficacement sor M. d’Eudreville, et le ramener, passagèrement il est vrai, à de meilleure procédés envers sa femme, qoe Louise était restée pénétrée de b plus inaltérable reconnaissance pour cet ami, aussi solide que dévoué.

Or, pour abréger, on saura qoe la riche et jolie veuve, après avoir vainement cherché pendant deux années parmi la foule empressée des prétendants à sa main quelqu'un qu’elle pût aimer d'amour, cl n’ayant trouve personne digne d elle, Louise, sentant plus que jamais l'embarras de sa position, ayant une fille et un lilsàelcver, une fortune considérable à régir, et ne voulant pourtant se remarier qu'avec une chance de bonheur presque certaine, proposa un jour tout brusquement sa main à M. de Vibra. Un pense à b surprise de ce dernier, qui depuis deux an< recevait toute* l«>s confidences de Louise à propos de b vanité de se* recherche» et de »e-i espérances; aussi refusa-t-il d'abord, objectant sot» âge. le sérieux de son esprit, son goût prononcé pour la retraite, Imites choses enlin certainement peu faites pour assurer le bonheur d une jeune femme, qu’un triste et douloureux passé devait rendre si exigeante pur Eaveuir; en un mot, il avoua décidément à Louise qu’il avait été assez l'ami de sa famille, et qu i) était beaucoup trop véritablement le sien, pour b« rendre jamais complice d'une telle folie.

A cela, Louise répondit avec celle noble franchise dont on b verra douucr encore tant de preuve* : — Jusqu'à présent je n'ai éprouvé pour

LATREAUMOiST.

personne ce qu’on appelle de l'amour; sans don le suis-je destinée à ne jamais ressentir cette passion : j’ai commis la faute de me marier une première fois, presque sans réflexion, à un jeune gentilhomme doué de ce mtzzu-imtunr de bonnes et de mauvaises oualilés qui pouvaient me faire croire à un bonheur sinon vif, du moins négatif ;j ai été cruellement abusée. Depuis, je me suis vue entourée de gens qui m'ont paru tous ressembler plus ou moins à mon premier mari ; peut-être inc trompé-je selon leur mérite ou selon la vérité, mais je suis bien certaine de ne pas me tromper selon mon cœur, impression qui me guidera seule et toujours : en un mot, ma positiou est telle à cette heure, que je veux me remarier, et ma confiance et mon attachement pour vous, mon ami, sont tels aussi, que je vous propose ma main. Je n'aî jamais aimé d'amour, je ne vous aime pas d'amour, je ne sais pas si j’aimerai jamais d'amour ; mais ce qne je sais, mais ce que je vous affirme sans serinent, sûre que vous me croirez, parce que Louise vous l'aura dit, ainsi que disait mou pauvre père, c’est que de nia vie je ne faillirai au moindre des devoirs auxquels je m'engagerai si vous m'acceptez pour votre Icmme; c'est qu'à jamais reconnaissante de ce que vous venez ainsi à moi, quand je vous demande votre appui, mes sentiments pour vous seront au dernier jour de ma vie ce qu’ils sont aujourd’hui; c'est qu’enlin mon seul but et mon unique volonté sera de vous rendre heureux.

U. de Rohan. — r*«23.

Telle étrange que paraisse ceue proposition, tel singulier qu'en semble I agi émeut apres un pareil aveu, M. de Vilar*, riche lui-même, épousa la jeune veuve; depuis ce moment, Louise fut la plus heureuse des fenjmes, et M. de Vilar» se félicita chaque jour de la détermination qu'il avait prise. On l'a dit, M. et madame de Vibra habitaient le château d’Eudreville, n'allant à Rouen que rarement et pour affaires. M. de Vibre avait autrefois connu M. de Saiul-Marc, père de des Préaux ; ils avaient fait ensemble les guerres des Pays-Bas et d'Italie ; »u>si, lorsque après son mariage avec Louise M . de \ ilars vint demeurer dans le voisinage du lief des Préaux, des relations amicales et fréquentes sc rétablirent entre les deux anciens compagnons d armes. Peu à peu ce» relations devinrent pour ainsi dire habituelles et indispensables aux habitants des Préaux et d Eudrc ville, ces deux habitation» n'étaol qu’à une lieue l'une de l’autre; cuiio madame de Vibre, appréciant de plu» en plu» le» bonnes et fraiw

clic» qualités de M. de Saint-Marc, et le charmant naturel de son ftk, s’attacha extrêmement à cet enfant, qui, lors du mariage de Louise avec M. de Vibre, avait environ douze ans, et qu'elle aimait avec ceue sorte d’attachement presque maternel qu’une femme de vingt-trois ans peut avoir pour un enfant de cct âge.

Quelque temps après, Auguste, chevalier des Préaux, partit pour Mille et y resta près de trois années ; lorsqu'il revint au manoir paternel, « notait plus un écolier, mais un bel adolescent dont une vie ordonnée, rigide et périlleuse avait largement développé les nobles instinct». Ausà] Louise revit d'alwrd Auguste avec plaisir, puis avec un vif intérêt: réfection que b jeune femme loi portait s'augmentant pour ainsi dire à mesure qu'elle reconnaissait l'injustice tacite de ses préventions, car rile s’était attendue à trouver dans son jeuoe protégé, au retour de scs ra/npugnes lointaines, cet air quelque peu glorieux et délibéré qu'à cet âge on pourrait prétendre d'afficher, lorsque, si jeune, on s'est battu bel et bien, et que, pour preuve, on peut fièrement citer une honorable blessure.

Mais non, ainsi qu’on a dit, Auguste revint cc qu'il était parti , simple, naturel cl bon, ne parlant que comme maigre lui , et à regret, dès occasions où il s'élail si fort distingué, mais racontant avec la grirc naïve ou le feu de la jeunesse ses impressions si variées, si neuve;, à l’aspect des pays inconnus pour lui, sa désolation amère lorsqu'il voyait de pauvres esclaves turcs pleurer sous le bâton des comités de b galère, et aussi ses rêveries tendres et mélancoliques, lorsque , par une belle nuit d'Orient, assis sur b poupe dorée de b capilane, il regardait tristement le ciel étoilé en songeant â son père et aux amis qu'il avait laissés à Etidreviile.

Au retour de sa première campagne, Auguste des Préaux vil donc Louise presque chaque jour : souvent madame de V ilars lui faisait retire ses voyages , trouvant un plaisir enchanteur à écouter en silence cette voix douce et candide raconter si ingénument de sombres naufrages os de sanglanies mêlées; puis, quelquefois rêveuse, b jeune femme, fermant ses beaux yeux, s'imaginait à plaisir quelle était châtelaine, et que son page assis à scs pieds lai lisait quelque ancienne et vaillante chronique, écrite avec une naïveté touchante et chevaleresque ! D'a»tres fois, Louise éprouvait une émotion inexprimable, lorsqu'elle venait à penser que, si jeune encore , cet enfant avait partagé tous ces penb. qu’il était aussi doux qu’intrépide, aussi beau que généreux et bon; et que pourtant le hasard payait mal tant de rares qualités ; que M , de Saint- Marc était pauvre, et que" son (ils devait souvent ressentir d’amera cl cruelle» mortifications d'amour-propre , lorsqu'il sc trouvait au service avec de jeune» volontaires riches et magnifiques.

Aussi, lorsque Auguste partit pour sa seconde campagne, Loum, osant selon son cœur de celle merveilleuse subtilité, de celle exquise dissimulation dont les femmes semblent douées par le génie de la déiica lesse, afin de pouvoir impunément sc livrer à toutes leurs touchante» et généreuses inspirations, Louise, prenant pour complice et con&tess M. de Vilars, qui portait aussi l'intérêt le plus alTeclueux au jeun? cavalier, avait prié .M. de Saint-Marc de b laisser se charger d'une Me de détails relatifs à l 'équipage d'Auguste. Une fois les emplettes limes. madame de Vibrs, aidée de son mari , avait facilement persuadé M. tk Saint-Marc qu’il avait dû être jusque-là outrageusement volé par»* fournisseurs, puisque cette fois les cravates de dentelles, les pièces dr tabis, les aiguillettes et les rubans destinés à rehausser b cbamr.>ni-‘ ligure de son fils absorbaient à peine b modique somme que le bon vif* lard économisait à grand'pcine chaque année pour l'équipage du chev»lier; enfin c'étaient encore tantôt de riches et excellentes arme* que M. de Vilars offrait à Auguste comme souvenir de son amitié, tantùt «w belle écharpe que Louise avait brodée de ses couleurs, et quelle foi ordonnait de porter, ainsi que l’aurait fait un chevalier des anciens fabliaux.

Il faut dire, en un mot, que ces dons étalent offerts avec tant de cordialité, de charme et d’i-propos, que le caractère le plus susceptible n’aurait du y trouver le motif d’un refus, et que d'ailleurs Auguste do Préaux était une de ces natures rares et élevées, qui n’ont jamais ho®*: d'accepter un bienfait parce qu'elles se sentent capables de le nobfcment reconnaître. Auguste partit doue de nouveau pour Malle. C«Û* fois Louise ressentit profondément sou absence ; elle crut d'abonM* cette impression venait du changement laissé dans les habitude» «Tndre ville par le départ du chevalier; mais bientôt elle s’aperçut ÔO C*®’ traire, car peu à peu elle en vint à songer presque «ontinuelleflteW 1 Auguste, sans néanmoins regretter sa présence. Avec sa franchise «* ** loyauté connues, Louise alors s'écoula pour ainsi dire sentir, s'birrfttgea bien en face, et se demanda si son religieux attachement pourM.ti Vibre avait subi b moindre altération ; mais elle s'aperçut san* ét*® nement qu'une allection aussi sainte et aussi sacrée était itrontalti comme la vérité... qu’elle n'avait ni faibli ni surtout augmenté, «r Louise eût peut-être pris ce dernier symptôme pour une tendance un» lontaire à b fausseté.

Madame de Vilars reconnut donc pour la première fois qu’elle aimait d’amour.. Cette découverte, terrible et fatale pour toute autre pr** être, ne l’épouvanta pas, et elle continua de regarder l'avenir art* calme, confiance et sérénité. Et pourquoi d'ailleurs Louise eûl-cllc Ira* blé? sa toute-puissante résolution de ne jamais mentir à b foi promis était au-dessus de toute séduction . de toute ivresse, de toute volonie

LATRÊAUMONT.

humaine; aussi ne rougissait-elle pas de sot» amour pour Auguste, parce quelle savait toujours devoir être digne de M. de Vilars; car chez les âmes élevées, le remords naît presque toujours de la douloureuse comparaison de ce qui a été avec ce qui n'est plus... ou de ce qui est avec ce qui devrait être. Or, dans la vie de Louise, dans son vif attachement à son mari, rien n’était, rien ne serait changé; son intérêt pour Augmtc enfant était devenu de l'amour : mais l'objet de ce pur et chaste amour l'ignorerait constamment, une habitude prise depuis longues années permettant à Louise d'attribuer à une tendresse presque maternelle 1rs marques de bonté touchante quelle continuerait de donner A Auguste. Son secret serait donc à elle seule, et finefbble conscience de ce secret suffirait à sou bonheur. Qu'aurait-elle d'ailleurs désiré de plus, elle si sérieusement convaincue que plus était impossible , parce que Louise l’avait juré?

On le répète, la jeune femme se livra donc à cet amour avec bonltcur, innocence et sécurité, se rappelant d’ailleurs la maxime suivante que son père lui citait souvent dans son enfance : « Lorsqu'on a la tête as- « sez forte pour braver le vertige , on ose regarder de bien haut, et on « trouve alors de splendides jouissances dans ce qui étourdit et perd le « vulgaire. » Que le raisonnement qu'on peut déduire de celte maxime ait trompé bien des femmes qui se croyaient sûres d'clles-mêmca; qu'il eût été mieux à madame de Vilars de chasser l’amour de son cœur, ou «lu moins d'éviter toute occasion capable de l’y aviver encore ; que ces tempéraments ménagés entre la fidélité conjugale et un penchant coupable prouvent un calcul de concessions, et que l’amour ardent et véritable, non plus que l'austère et rigoureuse vertu, n’cu admettent d'au- «•unc sorte, soit; c’est un lait et non une discussion qu'il s'agit d'établir ici ; seulement, quant à prouver que 1a passion de Louise pour Auguste Tût vaillante et chaste et vraie, la suite ac celte histoire lie le dira que trop.

femme d'un esprit juste et réfléchi, à jamais sûre de ne pas parjurer sa foi, n'fotimait pas sans doute à propos de faire à son mari une confidence au moins superflue, et toujours blessante pour qui la reçoit, quelque sage et peu glorieux qu'il puisse être. Louise, pendant la seconde campagne d'Auguste, vécut donc de souveuir et d'espoir; redoubla de soins et de prévenances pour le bon M. de Saint-Marc, et attendit avec une tendre et inquiété curiosité le retour du chevalier, dont elle avait d'ailleurs suivi la carrière pas à pas. car Auguste écrivait souvent à son père, et ce dernier t'était lait une loi de toujours décacheter les lettres de sou Ûls eu compagnie de scs amis d'Kudreville.

M cl madame de Vilars. — rui. 38.

Le chevalier Augu»te des Préaux. — pale 33

On pourrait peut-être objecter aussi qu'il eût été plus digne de b franchise de Louise d’avouer sou amour à M. de Vibrs; soit encore, mais elle ne le fit pas, et on excusera, ou on concevra sa couduile, eu songeant que dans tout caractère humain on retrouve toujours h condition humaine, c'est-à-dire imparfaite; et puis d'ailleurs, celle jeune

Aussi, Louise, douce de ce tact si fin et si pénétrant, de cette suprême sagacité qui distingue singulièrement les femmes, avait successivement démêlé dans ces lettres , qui ne parlaient pourtant des bûtes d'Eudreville qu'avec les formes de la gratitude et de la vénération la plus grande, avait démêlé depuis les premiers tressaillements jusqu'aux sentiments de plus en plus passionnes que son souvenir avait fait naître au cœur d’Auguste. Ainsi, parmi les doux et mélancoliques épanchements de celle 1 naïve correspondance, clic avait saisi mille allusions indirectes, peut- ; être même involontaires, mais toujours tendres et frappantes, à propos de sites, de lectures, de fleure, de certains airs de téoroe, qui lui avaient assez démontré que chaque impression reçue à Eudreville retentissait après bieu profondément et Lieu longtemps encore dans l'àmc du cheva- ; lier; puis, ç’avait été aussi de sa part de fréquents envois de petits pré- I sents pour les enfouis de madame de Vilars; dons de peu, mais ollcrts avec laol de charme, qu'on oubliait leur valeur, pour ne penser qu’à leur bonne grâce; attentions louchantes et délicates, dans lesquelles Louise avait devioé avec ravissement de nouvelles preuves de l’amour d'Auguste, celte perle de sou cœur, ce trésor solitaire cl caché dout elle vivait si heureuse.

Car madame de Vilars ne désirait plus rien, depuis qu’dlc se sentait sûre de l'amour de celui pour lequel autrefois elle avait été une mère : — l'aimaut seule, la vertueuse et bienfaisante mtlueoce qu'elle voulait ai fort exercer sur lui eût été bieu limitée, ou peo*-«Hre nulle : lui l'aimant, l’espoir de Louise n’avait plus de bornes; en cela, qu’elle savait assex la iioülesse et b pureté du caractère de des Préaux pour être certaine

LATREACMONT.

3 ne lui aussi vivrait reconnaissant, fier et satisfait, d’une passion aussi ëvotiée, aussi inaltérable que sérieuse et chaste. Or, l'instinct de Louise ne la trompa pas : car, au retour de sa seconde campagne, les vaillantes et rares qualités d’Auguste s’étaient pins largement développées encore; cl puis, le profond amour qu’il éprouvait pour Louise, bien qu'il le crût 1 ignoré d'elle, en absorbant toujours des Préaux dans une ineffable rêverie, aurait d'ailleurs suffi pour le défendre des folies misérables ou des précoces et flétrissante* amours, si funeste* à son âge, lors même que les habitudes austères Imposées par M. de Téméricourt à tous ceux qui servaient sous scs ordres ne l'en eussent pas garanti.

Lorsqu’Auguste revint à Préaux, au comme u cernent de 4069, il avait donc dix-huit ans. et Louise en avait vingt-neuf environ. C'était l'hiver, les longues veillées du soir se payaient délicieusement au coin du feu dans le vaste salon du château d'Eudreville. Auguste, son père, Louise, Bt, de Vilars, rarement un voisin de terre, composaient seuls ce petit cercle, intime et cordial, où régnaient toujours la confiance expansive et la joie sereine des âmes paisibles et contentes; souvent on faisait quelque lecture en commun. Tantôt M. de Vilars empruntait une instruction solide et édifiante aux sévères écrivains de Port-Hoyal, car le mari de Louise se piquait fort de jansénisme, et correspondait avec Nicole, Arnauld, de Sacy, hommes d une mâle vertu, d'un prodigieux savoir et d’une antique simplicité. Tantôt, au contraire, c'était une satire de Boileau, tme lettre uc Pascal, ou une nouvelle comédie de Molière, que le bon Bl. de Saint-Marc lisait avec une gaieté franche et comique, de même aussi qu'il brusquait avec rudesse les ver* hautains et cavaliers du grand Corneille. IVaulres fois, Louise et Auguste lisaient tour à tour Andromaaue, Briianninu, que Raciuc venait de dédier celte année même â M. le doc de Cbcvreusc; et jamais la divine harmonie du plus tendre et du plus religieux des poètes n’eut de plu* tendre* et de plus religieux interprètes. Souvent on posait le livre, puis, à propos d’un mot, d'une image ou d’un souvenir, venaient les longs commentaires, les conversations interminables, cl même les vives cl entraînante* discussions. Alors la sérieuse raison, l’expression sobre et réfléchie de M. de Vilars, contrastaient vivement avec l'impétueux langage du brave M. de Saint- Marc, ou avec la chaleureuse parole de Louise; esprit brillant, hardi, naturel, étendu, mais qui dévouait paradoxal et faux, dès qu'il s’agissait de déterminer sagement dans quelles conditions le rigoureux accomplissement d'une promesse pouvait devenir d'une funeste exagération ; car Louise était toujours demeurée I enfant inflexible qui, au risque de mourir de faim et de désespérer son père, restait deux jours sans manger, parce quelle l'avait promis. Quaol à Auguste, tout en lui, pensées, langage, convictions, croyances, révélait Pâme la plus limpide et la plus

f ture, magnifiquement éclairée aux rayonnements splendides d uo amour minense.

Souvent aussi, se mettant au clavecin devant uu fragment d’opéra de Lulli, Louise unissait son chant doux et frais â b voix jeune cl sonore d'Auguste, ou bien prenait son téorbe pour accompagoer les sons graves cl harmonieux que M. de Vilars, excellent musicien, tirait savamment de la basse; enfin, on s'égayait encore aux plaisants et grotesques portraits que des Préaux retraçait d’un crayon malin, ou on parcourait avec intérêt et curiosité les collections de sites eide costumes qu’il avait rassemblée* dans ses campagnes pour madame de Vilars, qui dessinait elle-même à ravir. Telle était la vie heureuse et paisible qu’on menait chaque soir â Eudreville. en attendant un souper délicat ; seulement, si la neige tombait trop épaisse, ou si b gelée rendait les chemins dangereux, M. de Saint- Marc et Auguste, au Heu de s’en retourner à Préaux, passaient la nuit â Eudreville, et le lendemain repartaient à grand peine , eu disant : A ce soir ! Or, c'est une aussi délicieuse existence, si doublement heureuse pour Auguste, que b lettre de M. de Téméricourt venait de cruellement troubler; aussi, conçoit-on la douleur qu'éprouva le chevalier en partant avec son père, pour venir (aire ses adieux à ses amis d’Eudreville.

CflAPITRE xrn.

I* CBiTtiO D'ttJMCmil.

Ah I puisqu'il faut ptrtir, partoni mm lui déplaire r Jb me au» tu lonplempa, je puii encor me taire. RâCm*. — Bfrtni ci, f. 41, roi. xm (rananm).

Sept heures du soir venaient de sonner A fboringe du château d Eudreville; le ciel était pur, et les rayons du soleil, déjà pins oblique*, coloraient de tons chauds et dorés, ça et b régulièrement cou|»és par de grand» * ombres, le sable jaune d'une longue avenue d épaisse et verte charmille, au faite recourbé en voûte impénétrable, et dont h» côtés, symétriquement taillés en arcades, simulaient, pour ainsi dire, les mur* et les fenêtres de celte fraîche galerie de feuillage ; pub, de profonds vases du Japon, en porcelaine blanche â fleurs rouge* et bleues, d'une forme simple, mai* élégante, et contenant de lieaux orangers arrondi* ; eu sphçre, s'élevaient sur leur piédestal de granit brun, au milieu de cha- [ cun de ccs arceaux de verdure. Enfin, au bout de celte immense allée, |

d’un aspect véritablement grandiose, on voyait, lui servant de perspective, une grotte de rochers, d'où s’échappait une case ail • abondante, reçue d'abord dans une large conque de marbre bbne. que nmiciuient quatre tritons de même matière; mais bientôt ce couraul limpide, débordant de celte sorte de réservoir, allait mêler sa nappe argentée à l'oude paisible et bleue d'un va*te bassin circulaire, aux bords revêtus de gazon et de fleurs, et du milieu duquel un impétueux jet d eau jaillissait â une grande hauteur.

Dans cette avenue, M. et madame de Vibre se promenaient à pas lent*. Tout en causant avec Louise, M. de Vibre tenait à la main un livre entr ouvert; il portait le justaucorps et le manteau court de velours noir; une chaîne d'or à médaillon lui pendait au cou, et son feutre était surmonté d’une plume rouge cramoUie comme scs Iras de soie et k ruban de sa cravate de dentelles; b figure calme cl grave de ce gentilhomme, alors âgé de cinquante-six ans, avait un très-grand caractère de bienveillante, de réflexion et de fermeté; scs yeux étaient brun*, *a moustache et sa chevelure grises, sa démarche imposante, cl sa taille liante, libre et dégagée, car il avait peu d’embonpoint; enfin, sauf quelques modifications de costume, on eût dit le noble original d’un majestueux por- 1

trait de Van-Dyck ; et, comme si k hasard eût voulu compléter ente 1

ressemblance jusque dans le* accessoires, uu de ccb magnifiques épagneuls, à longues soie* blanche» et orangées, que l’on voit si snuveot • dans les tableaux de l’illustre peintre, venait de temps à autre lécher U- 1 midernent une des belles main* de M. de Vilars.

Louise marchait â côté de son mari ; elle avait, ou l’a dit, vingt-neuf 1 an*, et était de moyenne stature : une robe traînante de taffetas chou- i géant, gris perlé, à' reflets roses, garnie de poiut» de Venise et de nassdi ‘ de rubans vert tendre, Lisait encore valoir b grâce de s« épaules tic » neige, et dessinait sa bille enchanteresse, si roinco et si flexible, que, bien qu'emprisonnée dans un des durs corsages qu’on portail alors elle y paraissait souple et à l'aise. Chose remarquable, par une singularité r qu’elle partageait avec madame de Monlespan. Louise, dont k* cheveux ; Otaient du plus beau blond cendré qui se pût voir, avait les cils et 1rs « sourcils ires-noirs et très-fournis : quant â ses grands yeux, ils étaient de ce bku sombre, foncé, limpide, qui, selon certains accidents de lumière, semble parfois s'iriser ; puis, à l’inverse du la beauté chiooi*, l’arc de ses blanches paupières, au lieu de se relever vers les tempe*, s'abaissait au contraire dans toute b uoblc pureté des ligues antique» ; enfin, femme de race et d'extrême distinction, bien que ses formes fus- i sent voluptueusement arrondies, Louise avait k col svelte et élégant, le i

front haut, le menton fermement accusé, l’ovale du visage un peu long; i

cl sa petite bouche, du plus vif incarnat, et d'une coupe sévere, étant assez rapprochée de son nez mince et aquilin, donnait surtout à ses traits un grand air de résolution.

Tout enfin dans ce noble visage révélait l'énergie de voiouté, k puissant empire de soi, que madame de Vibre posséda it â uu si rare degré, de même que son regard calme et assuré annonçai t la parfaite quiétude d’une âme pure. Par ce beau soir d'été, M. et madame de Vibre s« promenaient donc à pas lents et mesuré* dans celle longue avenue dout m a tâche de retracer l'imposante régularité: finir paisible entretien rentrait celte bienfaisante securité, cette mutuelle croyance, au milieu desquelles l'âme peut rc livrer à ses plus tendres épanchements, s'épanouir à 8es impressions les plus radieuses, ou le bercer à la fantaisie de tous ses rêve* : moments de suprême confiance enfin, où l’on peut tout dire, sans crainte de se heurter jamais à un doute ou â un soupçon.

— Mon ami, dit Louise, arrélons-nou* donc un peu pour écouter re calme... quel silence! miellé belk soirée! ne sentez-vous pas aussi b délicieuse odeur des rosière, des lilas et de» chômer* en fleur? Mou Dieu ' quel suave concert de parfums ! Voyez donc aussi quel magnifique couchant! lâ, le ciel est encore bleu, mais plus loin, il s'enflamme déjà do dernière feux du jour; quelle sublime harmonie de eouleurs parmi m masses tour à tour sombres et éclatantes, inondées de lumière, ou novée» dans une brume ardente ! voyez aussi comme ire rayons du soleil se jouent à travers le fniilbee des arores qu’on voit là-bas, et au pied du vieux château de Tourneuu dont les noirs créneaux sont seuls doré* ! votre comme le lac profond réfléchit le pourpre des cieux, dans se* eaux argentées, çâ et iâ brunies par l'omore verte des roseaux ! et enfin, tout au loin, à l'extrême horizon, voyez donc quelle vapeur chaude et vermeille change en violet transparent l'azur foncé des collines 1 Ab, mo* Dieu ! que voilà un merveilleux Claude Lorrain, généreusement colore pour nous par le Créateur et le peintre éternel de toute* choses! d* Louise.

Puis, après avoir un moment encore regardé en silence l’admirable paysage déroulé â sa vue, elle continua en saccoudaut avec grâce »ur l’un des vases de porcebiue qui ornaient l’allée : — Ne trouvez-vous pas, mon ami, que l’aspect d'une aussi puissante nature agrandit et cfcre l'âme? Aussi, moi je ne croirais jamais une méchante action possible en face d'un pareil tableau, ajouta la jeune femme en retournant vers k soleil demi -couché son beau visage déjà tout rayonnant de bonheur et de sérénité ; mais qui, de b sorte, paraissait divinement resplendir ;>u milieu d’uuc de ces auréoles d'or, dont Ire peintres italien» du aeuàrii* sièck entouraient les pàks et douce» ligure» de leurs auges! M. de Vibre, qui s'était arrêté au même instant que LouUe, et l'avait écoulée et contemplée avec une sorte de religieuse admiration, lui répondit âpre» uu moment de siknee expressif:

LATRÊAUMONT.

— Vous ne savez pas, Louise, à qui je peuse, mol. eu vous admirant, toi», si telle! au milieu de celle nature si belle aussi? — Non; diles-lemoi. • - llébs! dit M. de Vibre eu souriuul doucement, j'avoue mon détestable égoisiue, nuit, je pense à moi; oui, car j'éprouve une de ces extases de cœur, uu de tes étourdissements de bonheur, pendant lesquels Dieu devrait nous rappeler à lui.. . car, en vérité, Louise, ce qui est donné , â l'homme de rélicile ue peut aller au delà ! et pourtant, depuis sept au», je devrais avoir appris a ne plus m étonner, car en fait de bonheur, | grâce à vous, je crois maintenant toutes les exagérations non-seulctueui possibles, mais probables. — El moi donc, ponvais-jc jamais rêver un aiui plus sûr, plus vrai, plus solide, plus sérieusement occupé de moi? — Soit, mais ce sérieux, celle solidité, cette sûreté que vous dites, tout ! cela u’est après tout que la triste conséquence de l'expcrieiice et de b «kitteise... tandis qu'a votre âge, Louise, tuais à votre âge! chaque vertu est un charme, chaque qualité une grâce de plus ! Aussi, êtes-vous co vérité l'eue bailleresse la plus dangereuse du uioude, malgré b parfaite droiture et franchise de voire caractère ! — El commeul cela ! vous m'dfrayex presque, dil Louise gaiement. — Sans doute : tenez, je vais voit» faire un aveu de b plus rare naïveté; vous ui'avcz, en uu mot, rendu le plu» glorieux des hommes; car, à force de paraître heureuse, vous m'avez su persuader que mou âge, que ma gravité, que mon éloignement pour les plaisirs du monde, cadraicul si fort avec vos goûts, que vous n'aviez pu bire mieux que me choisir : n'adniirez-vuus pas, je vous prie, fa superbe de celte persuasktu imperliiieute ? — Ce dont je suis liere d abord, mou ami. c'est d'avoir pu, non vous persuader ceb, mais vous le prouver, et surtout, dit Louise avec enjouement, de vous avoir amené â ne pas regretter votre jeunesse. — Oh ! quaut à cela, Louise, ne me faite» pas plus pinlosopte que je ne le suis : je regrette fort ma jeunesse nu contraire . seulement, je vous dois de ne pas cuvier celle des autres, t-l c'est beaucoup. — Et ceb, mon ami, parce que vous avez la sagesse suprême de vous croire, ou plutôt de vous faire heureux ! — Ah ! preuez garde, Louise, prenez garde! eu rue louant ainsi, vous vous louez vouslaitue plus quo vous ue peusez, car, je l'ai souvent remarqué, c'est un des traits frappants de votre esprit, de savoir mieux que personne, uouscnJenieui, si ceb se peut dire, vous arranger dans votre positiou et vous y trouver à raxrir; mais encore, amener les autres à partager, quant à ruv, b même conviction. — C’est que je crois en effet, mou aini, que, but quelle est honorable, il n'est pas de positiou dans laquelle, avec de fa raison et de b persévérance, on ne puisse s’arranger... comme vous le dites. — Ainsi, que de fuis, Louise, je vous ai eutendue raffermir le courage de notre digne voisin ; le cousoler, le rassurer, lui opposer toujour» une espé rance â un chagrin, et quand, je suppose, il se plaignait de IcJoigncme ut de sou (ils, lui parler de son retour! — C’est qu'au**! ce pauvre N. *dc Saint-Marc me déchirait l'âme... car savez-vous, mon ami. que cela doit être bien cruel pour lui ; avoir trois (ils, ue pouvoir eu ihcrir qu’un seul, et le voir si souvent partir avec tant de chances de uc plus le rev oir ! — Et que je conçois bien ses craintes et ses angoisses à chaque campagne, Louise! car, avouez-lc, jamais b tendresse d'un père n’a tremble pour uu plus brave et plus digne enfant! — Oh ! jamais!... jamais!... si noble, si lier, si bardi. et avec ceb si candide et si | bon: aussi, qui ne s’intéresserait à ce rare et précieux naturel? Qui n'aimeraU Auguste? dit vivement Louise, saus que b moindre rougeur lui viul au front, sans ressentir b moindre confusion intérieure ; et de ce même tou libie et coûtent qui avait présidé au reste de sa conversation avec M. de Yibrs. — Mais aussi, Louise, quels sages et généreux conseils ue lui avez-vous pas doutes, vous? quelle siucère affection ne lui avez-vous pas témoignée depuis son enfance ? avec quelle tendre et maternelle sollicitude ne lui avez-vous pas tracé la route qu'il devait tenir? et, il faut le dire aussi, avec quel religieux scrupule, avec quel ardeur, avec quelle résolution ce pauvre enfant u'a-t-il pas suivi vos inspirations? Ali! tenez. Louise, c'est qu'il y a, voyez-vous, dans la prolectiou éclairée, dans le bienveillant appui d’une femme telle et sérieuse, une influence irrésistible qui exalte, agrandit l'âme, et 1a peut élever aux plus sublimes actions !

Et de même que Louise avait parlé d'Auguste, sans feinle et sans dé- ; four, disant franchement ce qu’elle pensait de lui ; de même aussi, chez ; II. de Vibre, en parbut du jeune chevalier, et de l'affection que lui por- I bit Louise, il n'y eut ni assentiment hypocrite, ui allusion détournée, ni arrière- pensée jalouse, ni réticence perfide.

— Mais tenez, ajouta M. de Vibrs en entendant les cris joyeux des deux enfant» de Louise, à ces éclats de gaieté de voire Gabriel, je paric» rais que voilà nos bons voisins oui arrivent.

Eu effet, bientôt M. de Saiol-Marc et sou fils parurent au bout de l’allée. Auguste donnait le bras à son père, taudis que Gabriel et Clara se disputaient l'autre main du chevalier. Dès que les enfants eurent aperçu leur uière, Gabriel, bissant sa sœur en possession de b main d’Auguste, accourut tout triomphant montrer à madame de Vibra la petite galère que le jeune marin lui avait faite.

— Eh bien ! madame b ma rouble, voilà du nouveau, s’écria brusquement M . de Saint-Mai c, dès qu'il put être entendu de scs ante, nous parions! — Vous partez! s'écria Louise avec un étonnement douloureux, vous partez! et son regard interrogeait Auguste qui détournait la télé pour cacher son angoisse. — Nous... c’est à-dire, ce pauvre garçon, qui vous vient faire ses adieux, dit M. de Saiul-Marcen soupirant. — Comment l U part?... Voyons, Saint-Marc, expliquez-oous donc celle résolu- *

lion subite, dit M. de Vibrs, aussi trislcmeut ému. — J'avoue, voisin, que je vous ai appris cela uu peu brusquement peut-être, dil le brave gentilhomme ; mais entre nous, voyez-vous, je crois qu'il vaut mieux dire ces choses-là tout de suite, ou a du moins aiusi, pour se cousoler, le temps qu'on perdrait aux circonlocutions préparatoires; eu un mut, Téméricourl m'a écrit tantôt, pour me prier de lui reuvoyer cet enfant, aliu du l'emmener avec lui à Malle et de là en Gambe. Auguste part doue demain et vient vous faire scs adieux.

Après avoir dit ces mots d'une voix rapide et oppressée, le vieillard, soub vaut sou large feutre gris, s'essuya le Iront et poussa un profond soupir. Il y eut uu moment du cruel silence, que b marquise interrompit eu se baissant pour dire à sou fils, dont elle essuyait les yeux :

-- Allons, Gabriel, ne pleurez pas de b sorte, Auguste reviendra ; puis, se relevant, et souriant à traversdeux grosses larmes qui coulaient sur scs joues, elle ajouta, eu regardant M. de Vibrs, avec une admirable exprèssiou de naïveté : En vérité, c’est bien à moi de reprocher ses pleurs à ce pauvre enfant! — El nous, qui croyions l’avoir encore au moins deux mois, dit M. do Vibrs en prenant la main d’Auguste, et remarquant, avec nu etonnement nui lu rendit pensif, combien Ta figure du chevalier était bouleversée. — Et moi donc! s’écrb M. de Saint-Mare, moi donc, qui ce matin encore lui parlais de mille choses que nous (levions faire celte semaine... et l’autre... et l'autre encore... tandis que maintenant !... Ali balh ! au dialdc soit Téméricourl, et sa galère, et toutes les fie» de Malte et de Candie du inonde ! s’écrb impétueusement le vieux gentilhomme ; mais, réfléchissant à ce que celle exclamation avait de peu séant, il dit à Louise : — Pardonnez-moi, madame la marquise... tuais quand il faut quitter si brusquement son enfant !... — Quand il faut quitter son enfant, mon bon et cher monsieur de Saint-Marc, dit Louise avec douceur cl fermeté, il faut se résigner, cl ne pas lui faire perdre le (nui du courage qui lui reste. Allons, monsieur de Saint-Marc, donnez-moi votre bras. Ht Louise, tenant Gabriel par b main, regagna le château, suivie d' Auguste et de M. de Vibra.

Lorsque des Préaux était arrivé dans l’avenue, le marquis avait éfé vivement frappé, ainsi qu'on l’a dit, de b pâleur excessive des traits du chevalier et de leur expression morne et désespérée. Or, aux yeux d'un homme aussi pénétrant et aussi réfléchi que I était M. de Vibrs, il demeurait évident qu’une raison beaucoup plus saisissante que le départ en lui -même causait b profonde affliction d’Auguste. Lors de scs autres campagnes, ce dernier avait bien été triste cl chagrin eu quittant »on père et scs amis d'Eudrevillu, mais jamais son visage ni sou maintien n’avaient trahi une peine si amère et si écrasante ; et pourLint cette fois M. de Téméricourl bissait entrevoir et espérer â des Préaux l’avenir le plus fait pour le consoler d'uuc séparation, sans doute plus rapprocliéc par ccs circonstances, mais qui, néanmoins, devait toujours avoir lieu. En un mot, M. de Vibrs eut pour b première fois de sa vie un soupçon qu'il se promit d’éclaircir; aussi, pendant la conversation qui va suivre, parle-t-u fort peu et observe-t-il beaucoup. On rentra doue an château.

Le château d'Eudreville, bâti de briques rouges séparées de loin eu loin par de larges assises du pierres blanches, paraissait remonter par sa construction au seizième siècle. Cette vaste et belle liabilaliou se composait d'uu principal corps de logis et de deux ailes eu retour, dont l'une formait une galerie scrvaul.de salon d'été; ce fut là que les personnages dont on vieul de parler entrèrent bien trislemeut.

Cinq fenêtres ouvrant sur une grande pièce d'eau et sur une partie du pare, planté d'arbres verts, éclairaient celte galerie : un graud nombre de portraitsde famille appartenant aux seizième et dix-septième siècles garnissaient tout le côté de b muraille opposé aux croisées. Parmi ces tableaux, et située tout au long de celte longue pièce, en face d'une immense cheminée de pierre sculptée qui occupait l'antre extrémité, ou voyait, dans un magnifique cadre de bois dore, la figure austère et grave de Claude de Sarrau, père de Louise, peint par Lebrun et vêtu de l'imposant costume des magistrats de ce tcmps-là. L'épaisseur des murs «lu château était telle, que l'embrasure de chaque croisée formait une sorte de petit cabiuct, et dans chacun de ces renfoncements on trouvait les diverses preuves des talents variés et des studieuses occupations de Louise : ici un métier à tapisserie, recouvert d’une broderie commencée; b, une table chargée de couleurs, un chevalet sujiportanl uu tableau, ou des fleurs naturelles dans un vase de cristal, disposées pour servir de modelés; ailleurs, c'était un téorte, uu clavecin, un luth, une basse, et plusieurs pupitres chargés de musique ; enfla, dans un autre, ou remarquait les livres de prédilection de Louise, sorte de petite bibliothèque servant de succursale à b grande bibliothèque du cliàtean, aussi nombreuse quo complète. Quant au dernier de ces cinq petits cabinets, qui sc trouvait le plus rapproché de l'immense cheminée, il servait, pour ainsi dire, d’oratoire à Louise , sa fenêtre, au lieu d'être carrée, s'allongeait cil ogive, garnie de vitraux coloriés ; puis, du côté du salon, il y avait du doubles ri leaux de damas rouge que Louise fermait à volonté quand elle désirait être seule dans cette sorte de petite cellule, doul les meubles étaient de bob précieusement sculptés; on y voyait entre autres un pric-Dtai recouvert de velours rouge, pheé au-dessous d'un christ d'ivoire d un merveilleux travail ; enfin une petite armoire de Boule, garnie «les plus beaux bronzes dores, et merveilleusement incrustée de cuivre, d étain et de corail, renfermant les œovres littéraires du père de Louise, M. «le Sarrau, et quelques-uns des sermons de son oncle, M. Isaac «le Sarrau,

LATRËAUMONT.

minisire protestant d'une grande réputation, et qui alors habitait Bordeaux : H était l'ameublement de ce petit cabinet.

lot nuit était tout à tiii venue, et. eu attendant l'heure du souper, lea valets de chambre avaient apporté des (munies de cire jaune dans de grands cylindre* de cristal monté* sur des pieds de bronze doré, et ouverts seulement par le haut, afin que î'air, arrivant par les croisées ouvertes, D éteignit pas les lumières qu'ils renfermaient. Sachant que les vifs chagrins sout taciturnes, cl que. sans rechercher des distractions frivole*, les gen* véritablement affligé* aiment quelquefois à rencootrer une oecuputioo presque machinale, qui. leur servant pour ainsi dire de contenance, leur épargne au moins rembarras de soutenir une conversation réglée, b marquise avait fait préparer un échiquier, auprès duquel M. de Vilar» s'assit avec de M. de Saiol-Marc; et leur partie commença, lente et silencieuse. Celle table de jeu, placée proche de l'espèce d'oratoire de Louise, permeltail à la jeuuc femme, qui s’y leuail assise, de regarder à la lois le jeu, et de s'entretenir avec le chevalier.

— Que vous voilà donc triste et pensif, Auguste ! lui dit Louise. — Je pan» demain... madame...

Il y avait daus ces quatre mol* tant d'angoisse et do désespoir, que Louise en lut navrée, et que M. de Vilar* tressaillit. La marquise se reluit, et répondit avec calme et douceur :

— Alloua, pui»quece départ est chose convenue, rcgardous-lu comme faite... et ne songeons donc plus qu'au retour, b seule question intéressantes celte heure. Puis, s'adressant à M. dj Saint-Marc : — El quand W . de Téméricourl nous rendra-t-il Auguste, mon bon monsieur do Niiut- Marc?

Le vieux gentilhomme, qui, depuis quelques minutes, avec l'air de la plus sérieuse attention, appuyait le bout de son index sur une des pièces de l'échiquier, et sembbil méditer quelque coup savuul. mais qui dous le fait ne songeait qu'à sou 01s, répondit à i'instaut : — Hélas, madame, je l'iguore, cl ce*l à cette ignorance-là même que je pensais dans le momeot. Puis, levant le* yeux sur M. de Vihrs, il ajouta : Pardon, voisiu. de vous faire attendre si longtemps. Et il poussa son échec au hasard. — Oh! je vous excuse, mou aiui, car je ne songe pas non plus beaucoup au jeu, reprit gravement .M. de Vilars.

Et lu jeu coütluuu, muet et taciturne, entre M. de Saiul-Marc et son ami. Auguste, assis près de madame de Vilar», semblait aliéné; son regard Üxc, sec, était aUacbé sur le parquet... bien rarement H levait les yeux sur Louise.

Mais celle-ci, voulant lui faire rompre ce silence, dont elle souffrait, reprit avec tendresse : — Voyous, raisonnons un peu, mou pauvre découragé : depuis cinq mois cuvirou vous vivez ici, heureux, cuire votre père et vos amis; ritu de plus doux que celte existence, j'en conviens; mais voilà qu’il se préseule uuc occasion de mériter assurémeut un grade inespéré, et pour ccb il vous faut taire une campagne d'un an, peut-être moins, peut-être plus : ce départ inattendu est cruel, j'en conviens encore. — Oui, bien cruel, madame... bien cruel l dit Auguste, dont la douleur parut se détendre un peu à la voix de Louise. — Oui, reprit-elle, il est affreux pour vous de quitter vos amis: mais est-ce que ces amis ne vous restent pas ?... ne vous regrettent pas? est-ce que vous ne savez pas bien qu'au retour vous let retrouverez plus affectueux encore, parce qu'ils sauront ce que vous avez soufert en vous séparant d'eux ?... Allez, allez, croyez-moi, Auguste, tel isolé, tel seul que vous soyez nu milieu des iners, vous pourrez vous dire à toute heure : Il est un endroit où mon souvenir est toujours préseui, où mon nom n’est prououce qu'avec attendrissement par un père et de Ütleles amis ; et avec une telle pensée on ne peut se dire tout a fait malheureux ! — Oh ! nou. madame... aussi je ne me plains pas... seulement je souffre à mourir ! ajuuta-l-il à voix basse.

A ce moment le maître d'hôtel de M. de Vilar» viol annoncer que le souper était servi. Le souper lut court et triste, les hôtes du château d Eudrev illc rentrèrent au salon... M. de Saint-Marc s'assit tristement dans un grand fauteuil en aUeudant, pour partir avec son fils, que le marquis eût écrit quelques lettres pour Auguste, qu'il voulut recommander Irès-instumment à MM. les ducs de Mvonne et de Navaillct, oflieiers généraux de ses amis chargés de l'expédition de Candie sous les ordres de M. le duc de Bcaufurt. La nuit était belle et pure, Louise Ut mettre des sièges eu dehors du salon pour respirer le frais du soir, et engagea Auguste à s'asseoir en l aUemiau! ; car elle avait, lui dit-elle, quelques mures à donner pour les enbuts. Auguste s’assit donc en dehors de la galerie ; bientôt la lune se leva briiiaulc, derrière un bois de chênes sécubires, situé à gauche du château; sa douce lumière argentait au loin les masses sombres et régulières du parc ; les étoiles brillaient sur l'azur foncé du ciel, l'air était câline et embaumé par la senteur de» orangers; seulement, de temps à autre, un faible souffle de brise, agitant légèrement le sommet des grands arbres, bruissait dans le feuillage, ei, quand ce vague murmure avait cessé, tout retombait dans le silence le plus profond.

Quand Louise revint parle jardin, ses pas étaient si légers, quelle put s'approcher dAugmn, et le contempler, sans que celui-ci, absorbé dans sa rêverie, s'aperçût de b présence de la marquise. Auguste, accoudé >ur un des bras du fauteuil, appuyait son menton sur une de ses mains, et son visage, qui regardait le ciel, se trouvait entièrement éclairé par b lune. Sur celte douce et charmante ligure, on lisait un chagrin profond, ingénu, et surtout pur de tout ressenlimeul égoïste, haineux ou

méchant; H savait qu'il devait souffrir, et il souffrait ; || savait qu'il devait quitter Louise, son père, ce beau château où il avait passé de si longues et de si douces soirées d'hiver, de si riante» journées de printemps ; ces petits enfant», qui l'aimaient tant, le pauvre unooir de* Préaux, où il rêvait s» heureusement à Eudreville ! Il savait qu'il lui fallait quitter tout cela... pour une vie rude, tri-lé et austère ; et il quittait tout cela, avec une pieuse et angélique résignation.

— Auguste, dit la jeune femme, qui ne put considérer pins longtemps cette pauvre ligure souffrante, voilà une écharpe que j'ai brodée pmir vous... Courage... courage, noble cœur... ces larmes ne seroutpas stériles... Adieu, Auguste, adieu, encore adieu!... Bougez bien qu'on viras aime ici !...

A cette voix, à cet accent, Auguste porta la main à ses yeux, essuya ses larmes, et, sourbut à travers ses pleurs, prit vivement l'écharpe et la baba. A ce moment, M. de Vibrs descendu, et remit les lettres de recommandation pour Auguste à M. de Saint-Marc. Outc heures sonnèrent au château. Le marquis embrassa cordialement Auguste, et Louise lui donna sa maio à baiser.

— A après-demain seulement, dit le bon Saint-Marc en s'adressant 1 M. et madame de Vibrs, car demain matin j’irai conduire cet enfant à Rouen. — Ne manquez pas de nous revenir, au moins, dit Louise. - Y manquer !... non, non, madame .. Préaux sera trop désert ouiotrnaal pour que Je ne m'en échappe pas le plus souvent possible! — Allons, encore adieu... bon voyage, et à bientôt, notre jeune capitaine, dit M. de Vilars. — Adieu, Auguste .. encore adieu; vous ue serez pas oublié ici, dit Louise. — Adieu, madame, adieu, monsieur... adieu!...

Et Auguste, presque étouffé par les sanglots qu'il comprimait, prête bras de sou père. Leur modeste voiture les attendait, ils y montèrent, la grille du château cria sur ses gonds, se referma, et bientôt on n’enlemiii plus rien... rien !

Après le départ d’Auguste, Louise demeura longtemps silencieuse et pensive, assise sur le fauteuil qu'il avait occupé ; en abaissant sa maio sur un des bras de ce siège, elle trouva un mouchoir mouillé de larmes... C'était celui d'Auguste. La jeune femme le prit avec on battement de cœur inexprimable, et puis, par un mouvement soudain, presque involontaire et honteux, elle le serra vile dans une des poches de sa robe, en devenant tour à tour pourpre et pâle, comme &i elle eût commis pour b première fois de sa vie une action mauvaise. Au bout d’une heure elle rentra au salon... Le marquis y était, rêvant aussi.

Quand il vit Louise, il se leva, et, lui prenant b main avec sa iradresse habituelle, il lui dit d'une voix presque solennelle : — Louise, je crois qu'Augusle vous aiiue... — Je le crois aussi, répondit Louise <a lui serrant b main. — Malheureux enfant! dit tristement M. de Vian, avec un accent de pitié profonde qui prouvait l'inaltérable confiance qu’il avait eu madame de Vilars

Telle est la longue et peut-être trop minutieuse exposition qu'ou a tâché de faire des caractères principaux de ce draute : Lalréaumoot, — Van-dcn-Enden, — le chevalier de Rohan, — Auguste des l’réam,— madame la marquise de Vibrs, — et mademoiselle Ileoée-Maurice d 0.

Maintenant, bleu que b péripétie et le dénomment de cette aventure, qu'on empruule absolument d'ailleurs à b réalité, soient séparés de l'esposition par un intervalle de près de cinq anuëes, on a cru que cette dernière et si bizarre circonstance, à part même de la nécessité historique (toile du moins qu’on a . slimé devoir l'accepter! qui eu bnpu« l'adoption rigoureuse, oe serait peut-être pas sans intérêt, à eau* de sou étrangeté. N'est-il pas curieux, eu effet, de pénétrer dans sa sourot obscure, et de suivre parmi toutes ses phases imprévues la pensée jiremière d'un de ces projets dont l'exécution pouvait bouleverser une monarchie et changer b face de l'Europe ?

Ainsi, un obscur gentilhomme normand. M. Jules Duhamel de La- (réaumont. ruiné par ses vices et ses débauches, aussi nécessiteux qu'effronté, se fuit chasser de France, cl va chercher des dupes en Uolbuxk; à Amsterdam il rencontre Van-dcu-Enden, abuse de sa conduire, en reçoit des lettres et des secours destinés à favoriser uue rébellion incertaine, mais possible : revient à Paris dans l'espoir do trouver un grand seigneur mécontent ; par un hasard singulier, il trouve ces rondii.ous réunies dan» M. le chevalier de Rohan. Or, ce soulèvement peut-être exécutable alors, aura-t-il lieu? b guerre civile déchirera- t-dh- de nouveau b France?.,. Nou. pas encore, parce que La Iréaumoul préfère partager la molle oisiveté de l’opulence de M. de Rolian, au Heu d'aîfrouler les hasards de 1a vie de séditieux -

De sorte que, selon le caprice et la paresseuse sensualité d'on par* Item brutal, celte révolte, tout à l'heure si menaçante, s'ajourne indéfiniment. Ainsi est-il de ces villes, qui, vues du haut d'une montagne, en paraissent très-proches, cl en sont pourtant extrêmement éloignée*, grâce aux mille et invisibles circuits de la route. Ur, c’est ( aridité de en détours, dont la monotonie embrasse d'aileurs une période de cinq aunccs. que l'on veut maintenant épargner au lecteur, alln de le conduire plus vite au terme de cette narration.

Enfin, si cette comparaison ne semblait pas ambitieuse (non quant ant faits matériels, qui sont absolument tels qu'on a essayé de les retracer, mais à propos même des procédés dont ou s’est servi pour leuter celle oeuvre si difficile, et si au-dessus de la portée de celui qui écrit ces ligocs}. ou comparerait cette première partie du récit qu’ou a lu à uue rivière limpide, dont les eaux indifférentes réfléc lussent çà ei là les site» divers

lathêaumont,

m, Viles baignent dans leur cours vagabond : pauvres cités et palais iplnuiido. agrestes manoirs cl tours féodales, les fraîches et vertes prairie trempées de la rosée du matin, comme aussi les grands bois voilés par la brume du soir; tantôt les nuages roses et argentés qui courent à [aube sur le bleu pile du levant, tantôt les rayons d'or qui étincellent sur l'.i/ur empourpré du couchant... courant paisible qui réfléchit tout en un mot, depuis U douce clarté de la luue... depuis le silenciem rayon* Dénient des éludes, jusqu’au feu de l’éclair qui déchire l.i nuée d'orage biiomiucu.se et noire .. El puis, »c!on cette même comparaison, la seconde partie du récit qu'on va lire serait cette même rivière, qui, apres de» détours sans nombre, de plus en plus rapide et resserrée, creusant profondément sou lit à travers des bords sauvages, arides et désolés, se t langerait bientôt eu un torrent impétueux, qui, bondissant avec fureur parmi les roches, les débris et les ruiucs de toutes sortes, s’engloutirait etiiiu d.i us un abîme sans fond...

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