CHAPITRE XIV
Ul CAIAIMT DU TROIS* CCILLXRS,
On parle d’uue réition (la cour ) où les vieillard* sont calants, pulis et civil*; les jeune* gens, an contraire, dur*, féroce*, un* mœurs ni polileiM; ils m trouvent alUraikc tii* de 1 1 passion de* reramo* dan* un Ipe où l'on roiiniicn< ca»lli-ursèU sentir; il* leur profèrent des repas, des viandes, cl ,li * amours ridicules et infimes. Celuilà. chez eux, e*t sobre cl modéré, qui ne s'enivre que de vm : l'uogt; immodéré qu’ils en ont tait le leur a rondo insipide. U buuititc. — l* la Cour et* Louis XIV.
I/' 26 avril 1674, cinq ans environ s 'étaient passés entre les faits dont on a parlé (M 1680) et ceux rjuc I on va raconter.
Oc gnmd* événements avalent eu lieu. La France, eu guerre contre presque toute l'Europe, ne comptait plus pour alliée que l'Angleterre, grâce aux subsides onéreux dont le cabinet de Versailles gageait secrè- Itineiit Uiarb s 11. Ce joyeux, iusouiiatU et besogneux monarque, vendant ainsi à beaux louis «for l'avantageuse et suprême iuflueuce que la Grande-Bretagne aurait pu exercer sur les affaires de ce temps-là, restait siiurd aux nationales et sévère» remontrances des commîmes, indignées de Ij trahison de Louis XIV, qui, lors des batailles navales de 4b72 et lti:3. ntalgié la foi des traités et l'obligation expresse de ses engagements, avait ordonné à ses amiraux de ne pas preuure part au combat que les Anglais, ses alliés, livrèrent aux Hollandais. Aussi, dans cette rencontre, ks Duilcs de la Grande-Bretagne et de la république des sept Provinces- Unies, sc ballant avec une rare intrépidité, se ru inércut* elles mutucUement au profit de b marine française, laquelle, selon les vues de Colbert, plus fin politique qu'aveugle |iarlisau du point d'honneur, devait profiler de la destruction des deux puissances maritimes ses rivales.
M.tis fl n’en allait pas de même sur terre, La farouche omnipotence^ de Louvois se révélait alors dans toute sa belliqueuse et fatale splendeur:" trois grandes armées étaient sur pied pour soutenir une guerre aussi folio que criminelle et désastreuse, contre l'Empire, l'Espagne, les sept Protinccs-Unies, cl presque tous les Electorats, que la profonde et sourde habileté du jeune prince d'Orange avait peu à peu détachés de l’alliance française. L'indignation générale était à son comble, et les épouvautables ravages de la Hollande et du Palatinat, complètement incendié, exaspéraient encore la haine de l'Europe cuulrc 1 implacable Louvois, qui avait ordonné ces sanglantes dévastations, et «'outre le roi son mnitre, qui subissait si honteusement la féroce volonté de cet impérieux ministre.
l-es finances étaient en outre dans un tel étal d'épuisement, que déjà Lolberl se voyait réduit aux impôts les plus écrasants pour subvenir aux frais énorme* de la guerre et aux monstrueuses profusions de Louis XIV. | Louvois était forcé de convoquer l'arrière-ban, afin d’assurer à l'intérieur b tranquillité du pays, que trois grandes armées avaient complètement décai ni tic Poupe-. Or, cette convocation de la milice naliouaje semblait u autant plus nécessaire, que des symptômes alarmants de rébi-Uion commençant à sc manifester en Dauphiné, en Languedoc et en Bretagne, les gomerueurs et intendants des provinces étaient obligés d’avoir recours a b plus extrême sévérité pour elfrayer les mécontents, et tâchaient de masquer ainsi, par le tcrr» , de appareil des échafauds, b véritable faiblesse du gouvernement.
Puis, le luxe cfTréné que Louis XIV voulait voir déployer à scs courtisans faisant aflluer la haute noblesse à b cour de France, cet abîme éblouissant avait englouti les plus grandes fortunes. Les traitants, enrichis dans les maltôlcs, prêtaient sur les terres à de gros intérêts, et souvent même en devenaient maîtres , aussi, ce noble cl fécond patronage qui attachait les seigneurs au sol et aux habitauls de leurs domaines* □'existant plus, leurs vassaux ne les voyant jamais et avaut à supporter les exactions d'avides intendants ou de propriétaires mcounus et sans clientèle, l’action salutaire que l’aristocratie aurait pu exercer pour le service du roi dans les province# où elle comptait tant de possessions, s'elîaçunl peu à peu. chaque jour se rompait uue de ces mille racines par lesquelles l'ancien édifice féodal et monarchique tenait autrefois si profondément au sol.
Pourtant, malgré les taxes énormes, cet épuisement d'homines et d'argent, ce mécontentement général, et même ces éléments de désordre qu’on a dits, le souvenir récent des guerres civiles de b minorité était encore si présent à la mémoire et aux intérêts du plus grand nombre, que b crainte de voir se renouveler les malheurs passés remportait île beaucoup sur les velléités qu’on avait pourtant çà et b de rechuter vio* letmurtii b réunion des états généraux {promis d'ailleurs par le roi en 465h), assemblée dans laquelle on eût avisé aux moyeu# ue limiter le despotisme ruineux et exorbitant de Louis XIV.
bu un mot, la nation, guidée par cette espece de bon sens égoïste, de sagesse tonte personnelle, que les masses conservent toujours aussi longtemps qu elles ressentent faction cuisaute des désastres qui les oui frappées naguère, b nation, dis-je, voyait clairement que de nouveaux troubles profileraient seulement, comme lors de b Fronde, aux ambitieux et aux habiles, taudis que, selon 1 habitude des révolutions, Jacques flouhomme (ainsi qu’on nommait encore le tiers étal), rarement p.uli>ao, mais fort mitigé (i y de sa nature, serait encore obligé de solder b façon des bannières, ou plutôt, qu’on permette cette exquise vulgarité, de payer les pots cassés.
Ainsi donc, au commcucement de l'aonée 1674, le mécontentement en France sc munirait plu» universel et plus profond qu'il ne l'était eu 16ti!fc U s’exprimait même quelquefois assez haut: mais il eût fallu, pour lui mettre les armes à b main et le pousser à uue révolte ouverte, il eût fallu, soit l'influence d’un génie considéré, puissant et hardi, soit uii de ces hasards aussi imprévus que l'étincelle qui fait sauter une poudrière. Or, si la province s'agitait et murmurait à propos des taxes et des recrues, Paris demeurait à ce sujet d-ms une parfaite quiétude, et les joies de toutes sortes y abondaient comme d'habitude.
Parmi les endroits de plaisir renommés de ce temps-là, aucun ne jouissait alors d une vogue plus méritée que le cabaret des Trois-t uillcr», situé pies le cimetière Saint-Jean, et tenu par la Guerbois, rôtisseuse : on y vendait le meilleur vin de Bourgogne qu'il y eût dans tout Paris ; à ce point, que M. le marquis de Yillaiieaux, eu ayant bu à souper, le trouva si bon, qu’il se lit aussitôt remplir devant lui cinq ccols bouteilles de ce nectar, craignant qu'on ne trompât ses geus, s'il n’assistait à cette opéraliuo.
Ce n’élail pourtant pas qu'on pût faire une chère grande, délicate, ui surtout très-variée, dans ces sortes de cabarets; car te menu sc bornait généralement à de b volaille ou à du gibier qu'ou mettait à la broche, sclou b demande des consommateur*. Mais il but dire aussi que jamais rôti ne fut cuit plus à poiut et plus au goût des habitués.
Le cabaret des Trois-L'utUets était donc souvent le reudex-vous de b jeunesse dorée du temps, qui venait y faire b débauche; et presque toujours les vastes salles et les petite salons retirés de l'hôtellerie se remplissaient de monde depuis midi jusqu'au soir. Au dehors, ce u était que chaises, chevaux et carrosses ; pages, laquais ou porteurs de flambeaux, dont les cris assourdissants et les fréquentes disputes ne témoignaient pas un grand respect pour les trépassés qui reposaient tout près, dans le cimetière Saint-Jean; sans compter que souvent, quelques querelles de table ou de jeu ayant pris naissance au cabaret entre jeunes seigneurs, le tout se terminait à l'instant, l'épée à la main, soit dans une salle des Troi+CuWets, soit dans une petite ruelle longeant le champ du repos. Lors de ces occasions soleonelles, les laquais et pages de» habitués du cabaret sc serraient à chaque bout de b ruelle eu masses compactes, afin d’ompécber le guet d'approcher, pendant que leurs maîtres s’escrimaient bravement sous les yeux d'uu assez grand nombre de témoins, et Cola, malgré ou à cause de b sévérité excessive des édits contre les duels.
Générabmcol aussi, les seigneurs qui hantaient les Trot i- Cuillers, au lieu de se retirer dans une chambre particulière, préféraient de se tenir dans la salle comnitiuc du cabaret, autant pour jouir du coup d'œil « lvant et animé quelle offrait, que pour s’amuser de l’embarras ou de b tournure grotesque d'huunétes citadins, qui, attirés par b renommée «te la taverne, y venaient quelquefois, afin de voir de près b ligure cl les manières des courtisans habitués de cette rôtisserie, et de contempler ainsi, in'er pomla, ces astres resplendissants qui rayonnaient d’oidinulrc dans une sphère si élevée.
Or, ce jour-là même, grâce à une siugulière bonne fortune, b curiosité
(!) Oo tait que du temps de la Fronde, le* gens qoi «teDdUbi* neutre* mlns le* frondeurs et le* royaliste* (ou maixrins j, e'e*l-4-dire b majorité siploUM par lea deux partis, se nomma wnl les miùgib.
LATHEAUMONT.
de ces dignes bourgeois pouvait être des mieux satisfaites, car la fleur des gens du bel air de l'epoqne dînait dans la grand'salle du cabaret : M. le marquis de Cliàtcauvilbin (I). fils aine de M. le duc de Yilry, payant un pari qu'il avait perdu contre M. te vicomte de Dreux, et ayant prie
f iuüienr* de ses amis, parmi lesquels étaient le comte de RoquefeuHIe, abbé de Barflcur, le comte de Marcilly, le chevalier de Lusignan, et d’autres seigneurs des plus comptés.
Placée eu face de la porte, la table où trônaient ces gentilshommes semblait une sorte de tribunal railleur, devant lequel comparaissaient les airs gauches de ceux qui entraient ou sortaient du cabaret; mais il faut dire que les gens de cour imposaient encore assez, pour nue les vastes perruques parfumées, les plumes flottantes, les justaucorps de soie et les écharpes brodées de ccs maîtres en impertinences, enlm jusqu'à leur air suprêmement débraillé, alors de la plus parfaite élégance, leur assurassent une sorte d'impunité : aussi, les sarcasmes et les quolibets dits tout haut, avec cette voie fldtce et ce grasseyement alors à la mode, ne manquaient jamais à chaque uouveau venu.
Heureux donc les citadins, qu'on reconnaissait à leurs habits et à leurs manteaux bruns, noirs ou de couleurs sombres, à leur petite perruque à calotte, proprement reuouée d'un ruban de 01, et à leurs chapeaux ambigus, comme on disait à celle époque ; heureux donc ceux ui, déjà arrivés et placés modestement à leur écot, n'avaient pas à subir inspection ironique de b table redoutée; mais d uu autre côté, leur repas terminé, il leur (allait sortir du cabaret ; or, pour ce (aire, leur timidité devenait aussi grande que pour y entrer.
Quelquefois pourtant, un hardi citadin, voulant braver le terrible tribunal, se drapait avec majesté dans son manteau, assurait son feutre , sur la tête, et passait intrépidement ; mais souvent son embarras, jusque-là dissimulé sous celte digne apparence, sc révélait, hélas ! tout à coup, soit par la chute d'une table maladroitement heurtée, soit encore par une brusque et insolite invasion dans uuc espèce de comptoir, que u'aulrcs, intimidés, confondaient avec la porte ; alors c'était, de la part des seigneurs, d'inépuisables plaisanteries, auxquelles les bourgeois restants applaudissaient avec une barbare et hypocrite lâcheté. A ce moment même, un malheureux citadin venait de provoquer une explosion de rires immodérés en entraînant, sous les plis de son lourd manteau, tout ce qui sciait trouvé sur une table placée près de lui. À ce bruit de vaisselle cassée, le pauvre diable avait pris éperdument la fuite, et on entendait encore les huées des pages et laquais rassemblés dans la cour qui le poursuivaient de leurs cris.
— Pardieu ! dit le chevalier de Lusignan à N. de Chàtcauvillaiu, as-tu vu, marquis, ce petit ragot, grassouillet cl rond comme uuc pomme, qui, dé même que la comète furibonde dont nous menace Nostradamus, entraînait à la queue de son manteau tous ces inondes de verres et de bouteilles? — À le voir rouler tout effaré, renversant ainsi les chaises et les escabeaux, on eût dit. mon Dieu! une boule égarée dans un jeu de mail, reprit l'abbé. — Nais par l'âme, ou plutôt par l'estomac sacré de Lucullus, s'écria le marquis en voyant entrer un garçon qui portait sur un plat une éeuelle de soupe à b bière, quel est l‘ Allemand ou le cheval qui peut impunément braver l'emnifrerie d'une pareille galimafrée? — Comment b Guerbois sou HhM -elle qu’une telle peste iufrete son cabaret ? | reprit l'.ibbé. — Voyons un peu que j en mortifie b délicatesse sensuelle «le mon odorat, en maniéré de discipline infligée à ma furieuse gourmandise. ajouta le marquis dans le jargon précieux du vieux temps.
Cependant, deux on trois hem ! hem! assez secs avaient suffisamment trahi le malheureux amateur de cette malheureuse soupe.
Celait uu gros Immrae vêtu de gris, à ligure rubiconde, et qui devint pourpre de mauvaise honte en entendant ces sarcasmes ; aussi, lorsque le garçon sc dirigea vers sa table, le gros homme leva-t-il les yeux en l’air, chantonnant entre ses dents de l'air le plus indifférent du monde.
— Voilà votre soupe à b bière, maître Bernard ! dit le garçon en élevant malicieusement sa voix glapissante. — Que voulez vous dire avec votre soupe à b bière, butor que vous êtes? Qui vous a demandé une soupe à la bière ? reprit le gros homme à voix basse; est-ce que je mange de pareilles choses?... emportez donc cela au plus vite, drôle! ajouta-t-il en regardant le garçon d'un air courroucé et repoussant I écuelle. — Comment, maître Bernard, vous ne m'avez (ras demandé votre soupe à b bière, selon votre accoutumée? Comment, vous n'avez pas dit de meure dedans, comme toujours, une bonne pincée de safran ? reprenait le garçon d'un ton d autant plus criard, que le gros homme avait parlé plus bas et d un air plus conlus, de sorte que l'attention générale se porta de ce côté, au grand embarras de mailrc Bernard. — Comment, c'est une coutume ! s'écria l'abbé. — Cette potagère monstruosité est d'habitude ! ajouta le marquis. — Quelle terrible infirmité ! — Quelle horrible difformité ! — Il n’est pas baptisé. — C'est un Turc ! — Un juif! — Un Maure de Mauritanie ! — Un negre blanc ! — C'est un diable rulin ! car il n'y a que le pied fourchu qui puisse nager dans un tel potage. — Yade rétro Saianat! s’écria colin I abbé en exorcisant maître Bernard arec sa fourchette.
Mais le citadin, poussé à bout par ces moqueries, et perdant patience, saisit l'écuelle, b pbça intrépidement devant lui, et. regardant les gen-
(II On voit dons le* lettres manuscrite* de Colbert (bihl. roy ) que M de Châteauvillain fut tué trois mots plu* tard d'un coup de pistolet dan* un duel qui ut heu U nuit sou* Iss arceaux de U place Royale.
tllsbotnmes bien en face comme pour les uargucr, il plongea Imvemrut sa cuiller dans le potage, ouvrit une bouche énorme, et. tout ru tout», uuaul de jeter un superbe regard sur les rieurs, il engloutit fièrement une cuillerée de cette dainuéc soupe, qui malheureusement se trouva bouillante. A l'épouvantable grimace que fit maitre Bernard eu mêlant b cuiller et repoussant le potage , ou pense quels rires éclatèrent. Au^i, maitre Bernard, ne pouvant résister soit à b douleur de b hiûUire, »oii aux quolibets dont on l’accablait, paya son écul et sortit d uu air fo. rieux.
Ün a omis de dire que, depuis le commencement de cette scène, un des garçons de b Guerbois, descendant de l'étage supérieur du calurct, était venu huit ou dix fois demander à son camarade de la grand’-allè « si le messager n'avait pas encore apporté b Gâte Uê île Hollande, car le grand gentilhomme d'en haut l'attendait impatiemment »
Maître Bernard venait donc à peine de sortir parmi les huées, que h porte s’ouvrit de nouveau, et le garçon vint faire sa même question : — La Gazelle de Hollande est-elle arrivée? le grand gentilhomme d'en haut la demande avec une terrible impatience.
Fatigué d’entendre continuellement celle même requête, ou voulant s'amuser aux dépens du valet, le marquis saisit le demandeur de gazette à b cravate, l'attira près de la table, et lui dit :
— Ab çà, maraud ! auras-tu bientôt fini de venir ici marquer tous les demi-quarts d’heure, comme l'insipide mécanique d une horloge, par 1 ton cri monotone do : La Gazelle de Hollande csl-elle arrivée (I)? — Monseigneur, c’est le grand gentilhomme d'en haut qui m'envoie; il est comme un déchaîné pour avoir cette gazelle, et il in'a même dit que dans le cas où quelqu'un voudrait la prendre... de le nommer ! — Comment, de le nommer? et pourquoi faire? — Mais, monseigneur, pane que ce grand gentilhomme dit comme ça. que si ou s’avisait de vouloir retenir la gazelle qu'il demande, son nom ferait perdre l'envie de U garder une minute.
En entendant cet étrange discours, les éclats de rire redoublèrent.
— C'est M. de Pourceauguac. dit l'abbé, tout frais débarqué de u province! — Ou M. de Sotlen ville! reprit le vicomte. — Mais vojott» donc le nom merveilleux, mirifique, formidable «*t écrasant de ce fier Artaban, amateur de gazette ! demanda le marquis. — C'est M. de btréaumout, dit naïvement le garçon; uu gentilhomme gros et grand comme b tour Saint-Jacques, et qui boit toujours dans un verre qui tient deux pintes. — Latréaumont!... fuie marquis d'un air aussi étonné que méprisant, puis regardant ses amis : Concevez-vous l'audace d on pareil impudent? cela ne niériic-t-il pas une rude leçon? — Bail... dit l'abbé, à quoi lion ? — Si, le sort de ce pauvre llohan me fait pitié, cl morbleu je veux châtier ce matamore!
A ce moment on entendit un vacarme effroyable au-dessus de la ville commune, et un autre garçon, ouvrant précipitamment la porte, s'écria ; — bit bien, Petit-l ierre, la gazette 7 la gazette?... M. de I alri*umont s'impatiente et va tout briser b-liaul : vous savez son humeur! — Mais je ne puis rien y faire, moi, dit Petit-Pierre ; |>uis, avant de rnnouter auprès de Latréaumont, il recommanda de nouveau et Irènipoé ment au valet restant de le prévenir aussitôt l'arrivée de la gazette. — Et moi, drôle, dit le marquis, je l'ordonne ail contraire de me rapparier à moi, la gazelle!! — Mais, monseigneur?— Mais... deux louis pour boire ou vingt coups de bâton, choisis!
Le choix n'étant pas douteux, le garçon alb près de b porte guetter l’arrivée du journal, pour le remettre à M. de Chàtcauvilbiu, malgré ta contraires et terribles recommandations de Latréaumont.
Maintenant, on va retrouver ce dernier dans une des chambres d» cabaret des Trois- Cuillert.
CHAriTBE XV.
te coaeior.
IMum et molle lui uni est ; nunc, mine propcranJu* H icrt Flugcndti* aine fine rota. ....
I*rasr, m, 23.
I.’argilc o*t encore molle et huiiude; vite, vite, bâtons-nous! et un* perdre un imtaul façomwui-U sur la roue.
Alors que la scène que l'on vient de décrire se passait dans b gravi'salle des Tmie-Ctiillert, deux cavaliers, retranchés au fond d'un de* cabinets de la Guerbois, s'apprêtaient à faire le plus vif accueil m gç* hier de b rôtisserie ; pr celte journée pluvieuse, un bon feu IwiH * dans b cheminé', la nappe était fine el blanche, l'argenterie bien l«ril* bute, les cristaux bien limpides; enfin, pour compléter ces apirèudc sensualité, b Guerbois avait complaisamment cédé le* deux brgcs tl excellents fauteuils de sa chambre à coucher auc sybarites, qui ne s'e-
(1) Les numéro* de ce journal éi ranger venaient directement de Hollande -J»» celle taverne, qui en était le dépôt.
LATRÊAUMOINT.
trient pas contentés des chaises de noyer de l'appariement. En attendant leur rôti, les deux convives, les pieds sur les chenets, devisaient donc assez paisiblement, suit en vidant une bouteille de ce vin de Rôtir* eo^ue pur, vermeil cl généreux, si glorieusement apprécié par M. de Vil- (arceaux, soit eu mangeant des olives au gingembre.
Enfin, Peiii-I'icrre, un des aides de la Guerbois. entra cl posa grave* ment sur la table, à travers un nuage de fumée odorante, deux appétissants canards sauvages cl un succulent dindonneau de Dresse, le tout sortant de la broche et d'un beau jaune doré ; le gibier un peu saignant, la volaille plus cuite et baignant dans un jus savoureux et moiré, relevé par deux ou trois brins d estragon cl quelques rouelles de citron: enOn, comme accessoires obliges, l’aide ajouta d'un côté une ample salade de cresson frais et vert, cl de ft aire des tranches de jambon sur une couche de céleri cru. avec une sauce à la moutarde.
-sy Bravo ! triple-Dieu cela vient à son heure, dit une grosse voix railleuse que l’on connaît déjà. Un instant plus lard, cl lu ne trouvais plu» que nos épées cl nos boucles de ccinlurou ! car nous nous serions dévores tout vivants sans nous peler, tant la faim nous aiguisait les dents... Ah çà, maintenant, ne montre plus ton visage de rôti manqué a vaut que je ne te sonne, et songe bien, mille diables ! à m'apporter la gazelle de Bruxelles aussitôt qu’elle sera arrivée... et, pour la dixième fois, je le le répète, si quelque fâcheux la demande, tu n’auras qu'à lui dire, vois-tu, que c’est moi... moi, qui l'attends et qui la veux! et par le saint ventre du pape, qui n’est pas si creux que le mien, je le jure, Cet avertissement suffira ! Maintenant, laissc-nous, et quand tu entendras casser les bouteilles..., ça sera signe qu elles sont vides et qu'il faut en remonter de pleines!... Allons, marche.
El le valet sortit à reculons, en saluant le colonel (car c'était lui) d'un air respectueux et craintif. Latréaumonl avait alors quarante-six ans; son air matamore, scs habitudes brutales, son ton soldatesque, étaient les mêmes ; seulement il avait considérablement engravé, mais sa taille colossale pouvait néanmoins sans s’alourdir outre mesure, supporter ce surcroît d’embonpoint, qui eût écrasé un homme d'une stature ordiualre. Lalréaumout était splendidement vêtu de neuf, depuis sou feutre jusqu'à ses bas de soie vert-pomme, qui pouvaient à peine contenir ses mollets énormes et de propoi lions herculéennes; son justaucorps écarlate, garni de rubans verts comme ses bas, laissant voir uue belle veste de drap d'argent, qui, bien qu’aux trois quarts déboutonnée, crevait presque sous la puissante rotondité de l'abdomen du partisan; enfin, son cou de taureau s'enveloppait galamment d une magnifique cravate de dentelles, rattachée par un ruban vert aussi ; mais, ce qui donnait un air étrange à la ligure du Colonel, beaucoup moins caractérisée qu'aulrefois, d’abord parce qu’il avait de moins scs longues moustaches brunes, cl de plus trois ou quatre mentons lisses, replets et vermeils, c'était son immense perruque uoirc qui, joignant brusquement sa tète à scs épaules presque cachées par cette forêt de cheveux d'empruul, faisait ressembler le partisan à un lion sous sa crinière.
Aussi, en comparant le Latréaunumt de 166ü, géant osseux, hàlé, mal vêtu, fatigué par les privations de toutes sortes et les incertitudes d'une vie de hasard, au Lalréaumout de 1674, on pouvait présumer que ce dernier devait cet énorme embonpoint, ce visage gras et fleuri, à l’existence calme et abondante qu’il menait depuis ciuq ans.
Le convive du colonel formait avec lui un étrange contraste : c'était un petit homme de trente ans, grêle, maigre et anguleux, vêtu d’un justaucorps et d’uu manteau noir ; il portail une courte perruque blonde et line cravate de line batiste ; sa physionomie repoussante, blafarde, effacée, terreuse et sans jeunesse, tant elle semblait dure et froide, n’avait de remarquable que l’éclat de deux yeux fauves, ronds, perçants, et d’une extrême mobilité, qui, placés fort près de son nez long, pointu et profondément marqué de petite vérole, imprimaient à sa physionomie line cl sagace, à son visage effilé, uu caractère frappant de ressemblance avec la fouine ou la belette: du reste, le laisser-aller de son altitude révélait une complète assurance ; il semblait fort à l’aise avec Lalré.uimont, lui rendait raillerie pour raillerie, cl il eût été difficile de voir lequel de ces deux personnages avait sur l'autre le plus d'empire.
Pendant que le colonel s'occupait de découper artislcmenl le rôti, son compagnon, que nous nommerons Jérôme du Causé, sieur de Nazellcs, avocat au parlement de Taris, remplit son verre et celui du partisan ; niais, avant de porter ce viu à ses lèvres, il lui dit : — Au bon succès de vos affaires de Bruxelles, mon gros Titan ! — Que le diable et surtout Montcrcy vous entendent ! répondit Lalréaumout en faisaul raison du toast de son convive. Aussi, triple-Dieu ! je donnerais tout à l'heure cent coups de pied daus le ventre du premier maltôlier venu, pour que celte gazelle de Hollande lût arrivée! — Patientez, compère! elle viendra sûrement, puisqu'elle arrive ici d’abord et directement de llollaudc. Mais que pouvez-vous avoir ainsi à toujours maugréer contre les maltôliers ? Ou ne vous ruine plus, vous, car, en homme avisé, il y a longtemps que vous vous êtes charge de ce soin, afin que le tout fût fait selon votre goût. — Mais, sang-Dieu, compère, et mes amis donc ! est-ce que leur ruine m'est indifférente? est-cc que je ne considère pas leurs biens comme les miens? — Sagement pensé! Minerve parlant par la bouche d'Ilerculc n’aurait pas mieux dit. — Est-ce que vous croyez, par exemple, que, lorsque je vois Bcrrycr, sous je ne sais quel misérable prétexte de droits et frais de succession, nous retenir presque en entier les dernières huit mille livres qui nous devaient revenir, à nous
deux Rolnn, de la succession du papa Guemeoée, cela, mille tonnerre»! uc m’exaspère pas? — Comment, magnifique bedaine ! vous en êtes rcj duits là ?... à compter sur des reliquats de créances, comme on vit des I restes du souper de la vrille ! — Comme vous dites, compère, nous rongeons nos derniers os, car c’est tout au plu» si, à force oe menaces, j'ai j pu tirer de Bcrryer quatre cents méchantes pisloles qui sont, dit le drôle, le Tond du sac, et grâce à une partie desquelles vous me voyez, I j’cspcrc. assez galamment troussé, car cette garniture est de Régnier (I), mou très-cher, dit le géant en s'examinant avec complaisance. — Le fait est que vous êtes merveilleusement ajusté !... mais ce doit être coû- | leux, car ou tapisserait uue chambre entière avec l'étoffe qu’il faut pour : draper Voire Enormité... et. en vérité, M. de Rohan habillerait dix amis comme moi «outre un tel que vous. — Mais précisément ! vous ne I voyez pas que j'ai engraissé exprès pour ruiner plu» vite mou Oi cslc, et que l'augmente chaque jour l'intéressante rotondité de cet autre l'y» lade, dit lo colosse en frappant sur son ventre éuormc, afin de compter par toises d'étoffes au lieu d'aunes. — Ainsi, h-s ressources de xotre ; chevalier sont aussi étiques qui vous êtes apoplectique. — Tardieu!
1 est-ce que sans cela i'aurais écrit à Monterey pour celle révolte de Normandie, que je gardais comme ma poire "pour la soif!,.. Oui, digne ' compère, nous sommes ruiné» à fond, ruinés à plat, ruinés sans sou ni I maille, libres comme l'air enfin ! de vrais bohèmes, qui pouvons aller planter notre tente sous tous les soleils, en laissant pour une centaine ! de mille livres de souvenirs à nos créanciers! ! I nous nui étions riches de cinq cent mille livres quand nous nous connûmes. Connue le temps |wsse pourtant ! — Et celle ruine... en deux ans, trois ans, colonel ? — Ah ! fl ! vous nous jugez mal, compère; nous avons de l’ordre, et nous nous piquons d’une certaine économie. Voyons... quand j’ai pris Rohan, c'était eu 164511 ; ainsi .. 70, 71, 7*2, 73, 74... cela fait presque cinq ans; or, vous croyez, que, lorsqu’on a vécu comme nous avons vécu pendant ce lemps-là, faisant gros jeu, grande chère, tenant maison priucière, enfin, en voyage et partout, on peut se plaindre lorsqu'on en C»t quitte pour cinq cents méchantes mille livres? — Non, certes! surtout lorsqu’on le» a mangées en compagnie de Votre Enormité ; mais ces cinq cent mille livres n 'étaient-elles pas le prix de sa charge de piand veneur, la dernière ressource de M. tic Rohan après que sou patrimoine eut rendu le dernier souffle? — Justement, le surlendemain du jour où je lui sauvai la vie à Fontainebleau, en mettant bas uue troisième tête qui commençait de travailler rudement noire chevalier, il veudit sa charge au grand Soyecourt, comme dit la chauson, vous savez :
Enfin Soyecourt,
Le brave cl grand Soyecourt,
A la cour Tant en estime,
Toujours sert de rime A l'amour (!}.
— Un humble bourgeois comme moi, mon gentilhomme, n'entend rien à ces malices. Mais, pour revenir au prédécesseur de M. de Soye* court, ce fut avec une résolution et une fierté tout à fait dignes du feu duc de Rohan lui-même, que le chevalier, dit-on, donna sa démission au roi. — Qui ça? lui, Rohan, lin homme résolu? reprit Lalréaumnnl avec un éclat de rire. Rohan un homme énergique ? Ah çà, où diable Votre Exiguïté a-t-elle mis ses lunettes ? Rohan est colère quelquefois quand la Itainc, l'orgueil ou l'envie le grisent ; alors il s’exalte et se furibonde un moment; mais presque aussitôt il retombe (tons la mollesse et l’indécision... Tenez... Rohan... c'est nu enfant égoïste, irritable et pleurard, qui me craiot comme le feu, et qui pourtant ne peut pas se passer de moi; h qui je sois souvent odieux, cl qui ne quittera jamais ses lisières: enfin il ressemble encore, si vou» le voulez, à ces femmes qui sont battues, ruinées par leur amant, et qui ne peuvent ni u’osent le quitter ! — Et voit» ne craignez pas, vénérable ruffian, qu'un beau jour la malheureuse irritée n'égraiignc? — Lui? il m’a cent fois dit * • Ce serait une lâcheté de ta part de m’insulter, parce que, je le seus, contre loi l'épée inc manquerait ! ! InCela vient aussi de ce qu'il me croit un pen le cousin de Satan, cl cette alliance lui impose fort. — Alors je vois que c’est de la fascination tonte pure, mon gros serpent, et que cet oiseau babillard et doré ne vous échappera pas. dit NazHles en souriant d'un air incrédule cl goguenard. — Vous riez, compère, et vous i avez tort! d'abord parce que vous montrez quatre vilaines dents noires, i en grandissime deuil de toutes leurs sœurs!— Ce qui était vrai : Nazellcs avait une affreuse dentition. — El puis, ajouta le géant en affectant une pitié bouflonoe, parce qu’il n’y a rien de risible dans le sort du pufué de la maison de Hoban-Montbàzon-Guemenéc Sonbisc... qui ajuste autant de noms que vous avez de quenottes. — Ne vous moquez pas de mes dents, mon gros molosse! la vipère muette n’en a que deux vilaines aussi, et sa morsure est pourtaut plus terrible que la large mâchoire du
(1| Tailleur fort à U mode.
(ï| Cette chanson, qu'on ne peut donner en entier, est extraite do manuscrit i déjà cite, qui en renferme une extrême quantité sur le même acteur et sur ses meme* prouesses ; elle ae chante sur l’sir du jrrimrf Soyecourt, et est iniituti-e ; CAonson sur h marqua dt Soyrcourf, grand veucur de France, d'uno grande copulation pour ses exploits... (Noie du manuscrit, p. 115, vol. 24.)
LATREAUMONT.
dogue nhoycur, «lit M. de Nazelles d’un imperturbable sang-froid. — Mille tonnerres ! Votre Exiguïté a raison ! un venin subtil est cent fois pire qu'un hardi coup de gueule! Je m'en rapporte à vous... Mais, sérieuNCinenl, Polian ne peut m'échapper, car, voyez-vous, compère, c’en une terrible chose que I habitude et la faiblesse ; or Rohau est un de ces êtres qui ne sont jamais bruit, mais écho ; et puis, je l'amuse, je le fais rire, je le remonte, je lui donne du cœur, et il m’a dit cent fois que lorsqu'il m'avait au bras il se sentait plus fort et plus résolu; et tris, entre nous, mordieu! ne lui ai-je pas sauvé la vie deux lois? à ontaincbleau d'abord, et dernièrement au siège de Maastricht, où je l'ai dégagé d'un parti de llulans de Spurzeim, qui lui avait déjà prêté deux bouc coups de sabre qu'il ne paraissait guère disposé à leur rendre. — Excellent et digne ami ! qui ne voulait pas laisser son espoir de corn-
{ îlot sur le champ de bataille, dit M. de Nazelles avec ironie. — Triplclioti I croyez-vous pas que sans cela je me serais soucié do la peau de Rohan et que je me serais donné avec lui des airs de |>élican ! l-es llulans se seraient trouvés par hasard sous (non sabre, que je n'en aurais pas frustré ma lame... mais, à mon àgc, je n’aurais pas été. pardieu ! faire exprès pour ce damoiseau-là cctie campagne de 73 ! — Mais, à ce propos, comment, après sa démission si fleremeni donnée à Fontainebleau Il y a cinq an», M. de Rohan a-t-il fait la guerre comme volontaire daus l’armée du roi? comment Votre Enormité ne l’en a-t-elle pas empéclié? ne craignait-elle pas un rapprochement, un remords, un repentir? et alors au diable les proje!sde révolte déjà une fois si compromis par les llulans de Spurzeim. — D'abord, vous saurez que la girouette la plus folle n’est pas plus vacillante que les volontés du chevalier : ainsi je l'ai entendu vingt lois s’écrier : « Ab ! ie mourrais content si je pouvais tirer l'épée contre le roi dans une bonne révolte !» et le lendemain me dire : « Ah ! si je pouvais avoir seulement une année de faveur comme Latizun. je mourrais heureux ! » — Mais, encore une fois, compère, vous ne redoutez pas cette versatilité, ce désir de faveur? — Eh ! mille dieux ! que m'importait ce désir de faveur, puisque c’était une chimère ! Au contraiic, je voulais l’on faire revenir une nonne fois ! Est-ce que je ne connaissais pas le grand roi! est-ce que Brissac ne m'avait pas dit cent fois qu'il était, dans sa haine, d'une invincible opiniâtreté? est-ce qu'alors je n ‘étais pas sûr que plus Rohan s'humilierait devant le monarque, plus il demanderait pardon de la scène de Fontainebleau, comme il a eu la lâcheté de le faire, en attribuant ses emportements de ce jour-là au chagrin furieux qu'il avait eu de se voir odieux à Sa Majesté, « pour laquelle il éprouvait, disait-il, un amour aussi violent, aussi fort qu'un amant pour sa maîtresse? » est-ce que je ne savais pas enfin que, plus Rohan sc mettrait sur le ventre, plus notre royal danseur de ballets lui sauterait intrépidement sur le dos! ! ! et c'est ce qui est arrivé. Lorsque Rohan lui a fait demander par la princesse de Soubisc, sa cousine, pardon de la scène de Fontainebleau, le roi a dit qu’il avait été ravi de crue scène qui le débarrassait de son grand veneur ; quand Rohan a fait demander par Colbert, son parent, l’honneur de suivre sa rayonnante majesté dans scs armées pour expier ses torts, le roi a répondu que tout gentilhomme pouvait »e battre comme volontaire, mats que jamais Fex-grand veneur n'aurait de charge militaire. Enfin, quand Rohan, ayant a Maastricht reçu ce horion dont il n'est pas encore guéri, sc présenta sur le passage du roi. et qu'étalant bien son bras en écharpe il lui dit ; « Sire, c'est le plus humble de vos soldats qui vient demander à Votre Majesté pardon de lie s'élre pas encore fait tuer à son service,» le roi le regarda en face, haussa les épaules, et lui tourna le dos sans répondre une seule parole. — Et en se voyant si profondément méprisé du roi, Rohan devint furieux, j’espère?.,, et le leu prit à vos poudres, digne iugéuieur de sapes souterraines? — Juste 1 la mine éclata... Rohan, ne sc poteédaut plus, me paria le premier de l'insurrection de Normandie, dout je le berçais depuis que nous étions à moitié ruinés!... Mille tonnerres! U lie rêvait alors que vengeance, révolte et massacre, et ne parlait plus du grand roi qu'avec des grincements de dents pour virgules, et des blasphèmes pour exclamations! — Et dans celle ucl le accentuation d'enfer, que Votre Enormité enseigne si bien, gain et pillage ne servaient-ils jamais de points d’interrogation? — Rarement. Sa haine d'abord ; oh ! sa haine, car il voyait clairement que c'était fini de lui avec son monarque; obi je l'avais deviné. Aussi le chevalier revintil à moi ; vite, je dépêchai le marchand portugais à Bruxelles; et, si ou accepte le uoin de Rohan pour enseigne de la révolte de Normandie, le chevalier est à moi, triple-Dieu ! comme le patient au bourreau. — Et il n'Uésilcra pas à pousser les choses? — Que peut-il faire? il est ruiné, sans un sou ; de nos deux dernières mille livres, mou habit payé, ce repas payé, U ne nous restera pas vingt pistolet ; de phK« il u‘a pas un ami qui ose l'approcher depuis que le courroux du roi sc montre aussi persistant coolie lui... Il est à moi, vous dis-ie. — Mais sa mère, madame la princesse de Gucmenée? — Ah çà ! Votre Exiguïté veut rire? Ne sait-elle pas que lorsque j'ai amené Rohan à forcer Ihôlel Guetnerée pour y enlever violemment, l’épée à la main, des titres et des pai icrs oc famille, par là je mettais le chevalier daus la position de ne j'/nais pouvoir se présenter devant celle marâtre, qui le naissait déjà de .ouïes ses forces. — Que Votre Enormité me pardonne, on peut oublier queiucs saints dans la légende du paradis ; mais cette mademoiselle Maurice ’O, qui depuis cinq ans l'aime, dil-on. i perdumenl dunaoour sans ! pareil? — Ah ! par Vénus bégueule, ce fut la mon chef-d'œuvre; du moment où je vis cette pécore, le jour de ia chasse de Fontainebleau, je
l’ai détestée, et redouté son influence. Or, chère vipère que vous êtes,
, j'imaginai d'abord de pousser Rohan à toutes sortes d'iuiidélités cela- ; tantes en exaspérant sa vanité, et récemment encore à lui faire faire rc voyage de Bavière, dans lequel l’Electrice s'éprit si amoureusement du : chevalier, que l'Electeur nous a chassés, bien qu’il n’en fût pas à sa première tête, comme on dit en vénerie, mais au moins à sa quatrième, s'il n'était pas dix-cors. — Eh bien! l'amour de celle Maurice résista, malgré tant d'infidélités? — C elait l’enfer, mordieu ! une vraie sainte ! soutirant tout, et aimant d’autant son infidèle, qui parfois g'y laissait prendre et loucher. Alors j'imaginai, pour rnincr ces velléités de confiance. d'empoisonner la source de ce pur et frais ruisseau de croyance, comme dirait Scudérl, en y jetant quelques noirs soupçons de jalousie; en un mot. je donnai à Rohan des doutes sur la fidélité de Maurice, et, qui mieux est, je fis planer ccs soupçons sur d'Eflut cl de Lorraine, ennemis implacables de Rohan. — Mais on dit que mademoiselle d’O vit en recluse ! Comment alors le chevalier croit-il à vos calomnies ? — Il y croit, chère vipère, parce que, comme toutes les âmes petites et faibles, il est au-vsi orgueilleux que jaloux et défiant ; aussi n 'a-t-il pas de i certitude : mais, ce qui est bien pis, mordieu ! il doute. Aujourd'hui B ! la croit fidèle et dévouée, demain, au contraire, die est nn vrai monstre de perfidie ! en un mot, toute influence durable est ruinée de co côté. — Diable! Votre Enormité sait son monde; mais maintenant ne craignez-vous pas que Rohan n’aille découvrir le complot au roi, pour obtenir son pardon et se remettre bien en cour?
Latréiumont resta un moment pensif, et reprit avec assurance et conviction : — Non, jamais ! malgré tous scs vices, toute son irrésolution, sa faiblesse, il y a en lui uu vieux levain de grande et noble race... qui dans ses extrêmes ne faillira pas. — Ainsi, voilà Rohan, grâce à vous sans argent, sans parents, sans ami, sans maîtresse, et, par-dessus tout, compromis dans un crime de lèse-majeslé ! mon gros compère ! — Compromis ! s'écria Latréaument, compromis! Dieu le veuille... si Monterey accepte. Fuis il dit en frappant du pied : — Ah ! cette gazette ! celte gazette! — Mais vous l’aurez assurément, compère, et des premiers! — A propos de cette gazette, reprit Latréiumont eu partant d'un bruyaot éclat de rire, ne trouvez-vous pas, mordieu! du dernier plaisant, 'qoe ce soit justement les messagers du roi qui se donnent la peine de venir apporter ici. en pleine taverne, la réponse de Monterey, la réponse d'un ennemi de fa France, à une proposition de révolte en France? N’y a-t-il pas de quoi rire jusque sous la roue, en songeant que si j’ai le bonheur de lire dans la Gazelle rie Hollande qui arrivera aujourd'hui à Paris, ces mots apparemment si insignifiants pour tout autre que pour moi, inscrits à l'article de France : « t" On dit à Paris que Sa Majesté partira pour se « rendre à Compïègne le 29 ou le 50, et quelle fera «Jeux maréchaux « de France. — 2° On dit qu’il arrive un courrier extraordinaire d’Es- « pagne. » N’y a-l-i! pas encore une fois de quoi crever, en songeaQt que ces n>o(s-là, que notre potentat et scs ministres liront assurément sans s'y appesantir, signifieront pourtant : ■ M. de Monterey, gouver- » neur général des Pays-Bas, cornent aujourd'hui, comme y consentait il « y a cinq ans le baron d'isola, à appuyer, de l'argent et des armes de « la Hollande et de l'Espagne, une rébellion en Normandie, tendant à • établir ta république en France, rébellion à fa télé de laquelle sera k « chevalier de Rohan. » Le fait est, compère, que rien n’est plus commode et plus sûr, pour échapper à l'inquisition qui s'étend sur la poste, jes lettres étant habituellement toutes décachetées, et je trouve lanlus jolie au monde cette façon de correspondre avec les ennemis de l’Etat. Sans compter, chère vipère, que, si cette bienheureuse nouvelle se trouve dans la gazette, le marchand portugais recevra eu même temps l’ordre de nous compter cinquante bonnes mille livres, afin d’être en fonds pour travailler activement à notre rébellion, la révolte ouverte étant celte année hors de prix. — Ali çà! pourriez-vous me dire si réellement Votre Enormité prend autant de peine pour assurer fa suprématie de M. de Rohan sur celle future république Normande? Pourriez-vous me dire enfin ce que deviendra ce seigneur, dans le cas où la révolte irait à bien? demanda Nazeltes d'un air ironique. — Pourriez-vous me dire, compère, ce qu'on fait d’un drapeau après le combat?... pourriez-vous me aire quelle part prend au gouvernement des affaires ce flasque brin d'étoffe brodée d’or et de soie perché au bout d’un bâton... et qu'où appelle une enseigne? répondit le géant d'un air significatif. — Je comprends... je comprends... Ainsi, j'ai l'honneur d'avoir devant les yeux le véritable et futur chef de la libre république Normande?
Latréaumont fit, d'un air bouffon, un signe de tête affirmatif.
— Et comment se gouverne-t-on dans vos futures possessions, monseigneur? dit Nazelles avec ironie; comment vont les esprits en Normandie? — On y est exaspéré, mille dieux ! les impôts irritent en diable, la noblesse aboie, le parlement grogne, et le peuple gémit comme la broussaille bous l'ouragan. — Soit: mais aboyer, grogner, gémir, ce n’est pas mordre ; et souvent le fouet a raison de ces impertinents murmures. — Aussi, mordieu ! je compte sur la promulgation du uouvd impôt du tiers et danger, ainsi que sur la convocation de l'arrière-ban dont on menace la province, pour faire enfin montrer les dents à ces timides aboycurs. — Ah çà, ce nouvel impôt est donc fort pesant? — Le tiers et danger, pesant! non, non, mille tonnerres, il est des plus allégeants, an contraire!... vu qu’il ôtera, des lourdes sacoches de nos buveurs de cidre, à peu près la moitié de leur revenu. — La moitié ?... i c’est impossible ! — Très-possible, Ires possible... car la proportion du
Digiti,
LATRÊAUMONT,
dmii à payer est de treize livres sur trente que vous possédez. Or, vous croyez que lorsque nos hobereaux, faisant le total du revenu de leurs biens, diront : « Je pose trente, » et que le lise viendra dire : « Et moi, je retiens treize, » ou ne répomha pas au lise par treize millions de milliard» de coups de bâton ! accompagnés d'autant de milliards de coups île fu»il. si les troupes du grand monarque étaient en goût de soutenir le fisc ! — Le lait est qu'licureusemcnl pour le complot cet impôt me parait exorbitant; aussi la Normandie scrait-dle digne de porter uue quenouille dans sou ccussou, si clic souffrait cette royale pillcric. — Mais ce qu'U y a de mieux, reprit Latréaumoul eu riant aux celais, c'est que notre roi de carrousel sc charge, mordieu ' de rassembler et d'armer lui-même la noblesse! Ainsi, ce qui ordinairement éveille toujours (attention... les grandes réunions d'hommes armés, sc trouve justement ordonné par l'édit du roi sur la convocation de l'arrière-ban : or, uce lois nos hobereaux à cheval, c'est bien le diable si je oc mets la peur au ventre de ces campagnards, déjà si mécontents, en leur disant qu'on les envoie à la boucherie, et que, au lieu de quitter leur pays pour aller se faire hacher ce Allemagne, il vaut bien mieux rester dans h ur province pour défendre leurs droits cl leur argent contre Sultan XIV ! S'ils mordent à l'hameçon, je leur prouve alors l'appui de la Hollande et de l'E'spagnc... je Icor apporte notre grand fbndrin de Rohan comme drapeau, cl nous marcherons droit sur Quilfabœuf, où iih-s intelligences nous ménagent le débarquement de l'ennemi. — Eli ! eh !... votre plan de campagne n'est pas si maladroit, mon gros Titan. Mais parmi vos gentillàlres... qui ouvrira le bal le premier? qui attachera le grelot de la rébellion? C'est là l'important... car vous savez que si xbns les campagnes, dès qu'un clocher a sonné le tocsin, tous (es autres lui répoudent sans trop savoir pourquoi, il faut au moins que quelqu'un donne le branle. — Eh bien ! ce clocher, ce tocsin de révolte, ce sera mou neveu t dit le colonel en se renversant sur son fauteuil d’un air triomphant. — Auguste des Préaux?... vous êtes fou... Comment, Auguste des Préaux?... des Préaux, votre neveu? — Oui... des Préaux, mou propre ueveo... ou, ri vous t'aimez mieux, le fils de ma sœur. — Allons donc! Auguste des Préaux... qui, m’avez-vous dit, va épouser cette riche ci jolie veuve, madame la marquise de Vilars! Il se mêlerait de cette affaire! — Il s’eu mêlera, vous dis-ic! et c’est justement parce qu'il va épouser madame fa marquise de Vilars, cette jeune et jolie veuve, qu'il faut qu'il soit non-seulement du complot, mais encore qu'il en soit le grelot, fa tocsin, comme vous dites, et il le sera. — Il le sera? — ]| le sera. — Et pourquoi? — Parce que je le veux!
Il y eut, dans la maniéré dont I.alréaumont prononça ces derniers mots, un accent de conviction si ferme, si impérative cl si profonde, que Nozdles ne put s'empêcher de la partager un moment; aussi, le parti sau, lier de l'impression qu'il avait causée, et voulant sans doute ('augmenter encore, ajouta négligemment :
— Vous sentez bien, compère, que madame de Vilars ayant au moins quarante ou cinquante mille livres de revenu en bicosdoods, et pouvant, par ses mouvances et les droits de ses terres* nous mettre une cinquantaine d hommes à cheval ; étant de plus famine d'une grande et solide vertu, d'un magnifique caractère, et, comme telle, infiniment •omptéc cl respectée en Normandie... vous sentez bien, dis-je, qu'il est au la dernière importance pour notre rébellion que cette belle veuve y soit fourrée jusqu'à son joli petit menton, afin d’cncouragcr cl de décider par son exemple nos grossiers hobereaux, pour la plupart encore timides cl irrésolus. Aussi, jamais plus charmante fauvette n'aura pipe autour d'elle autant de buses, de hiboux et de butors, au profit do l'oiseleur... lequel oiseleur est votre serviteur.
Mais un instant de réflexion semblant démontrer à M. de Nazcllcs ( impossibilité morale de ce qu'affirmai*. Lalréaumcnl, il ajouta d'uo ton ironique :
— Mais vous sentez bien aussi, mon digne oiseleur, que par cela même que madame de l'iüars est jeune, belle, riche, venvc, et surtout amoureuse de votre neveu des Préaux, qui lui-même, m’avez-vous dit, adore vcrtncnsemenl cette vertueuse femme, du fond du cœur le plus noble et le plus pur qui soit au monde, vous sentez bien, dis-je, que ni lut ni cdlc qu'il doit épouser bientôt ue voudront se fourrer dans votre guêpier ! — Par la langue dorée de Cicéron, mon futur Démosthènes, dit le géaut en éclatant de rire, vous concluez comme un cuistre! C’est justement parce que la joHo veuve est riche et amoureuse, qu'elle conspirera; c’est justement parce que mon noble neveu est vertueux et amoureux, qu’il conspirera, et que tous deux, comme vous dites, se fourreront dans mon guêpier ! — Ah çà, dit de Nazcllus eu haussant les épaules avec une impatience qu’il 11 c put dissimuler, vous me supposez assez stupide, pour croire une miuule que votre neveu, sur le point d'épouser cette jolie madame de Vilar-, va s'embarquer de gaieté de cœur dans une affaire où il y va de sou cou et de celui de sa maîtresse? Allons, allons, compère, le vin généreux de la Guerbois est encore plus capiteux que je ne le pensais; et, pour avoir tenu tête aux plus intrépides buveurs d Allemagne cl de lioBande, Votre Enormité me parait facilement voir ce qu’elle désire à travers te foud de la bouteille. — Enfant ! dit le colosse d’un air dédaigueux, qui uc sait pas encore que,
C uir Jules Duhamel de Latréaumoul, vouloir et pouvoir... c'est tout uu !
üis pour terminer, je vous dis, moi, que mon neveu et madame de Vilars conspireront avec tuoi parce que je le veux. Maintenant parlons
d’autre chose. C'est bien assez que vous m'ayez déjà surpris uu secret, mon Dieu l sans que j'aille vous en confier un autre...
NaiftBes ue parut pas avoir entendu les derniers mots du partisan, et continua :
— Vous avez rai>on, tespec table magicien, parlons d'autre chose; je ne crois pas ce que ma raisou me démontre lmpos»ihlc.,.
' Car, tout en regardant comme uue fable cc qu'affirmait Latréaumoul, Na scies ue pouvait pourtant s’empêcher d’être frappé de l'assurance extraordinaire avec laquelle le eolonel répondait de la future participation de sou neveu et de madame de Vilar* à ce dangereux complot..
Puis l’avocat reprit : — Et si Montcrey accepte, qui euvoyez-vous eu Hollande, pour terminer et prendre les derniers arrangements? — Comment, mordieu! votre tendre cœur ne vous le dit pas?... le vieux de Piquepuce, fa père de votre inlaulc .. votre hôte, enfin ! — Van-drn- Eudeu? — Certes, maître Aftinius Yan-deu-Eiiden, lui-même. Mai», à propos, et votre amour, beau cupidon si traîtreusement masqué en vilain monstre? et Cbra-Maria, votre idole, vous méprise- t-ellc toujours bien profondément?
Malgré sou impassibilité liabiluellc, Nazcllcs ne put retenir un geste de dépit et de colère en cniendaul le culouel le narguer encore sur sa laideur, qui en effet était extrême, cl sur le mauvais succès de soi: amour, non moins extrême; aussi répond il-il au géant d une voix aigre:
— Quand fa lourd malin aura l'élégauce du uoulc lévrier, nous pourrons tous doux oublier b laideur de uoirc visage, monsieur de Lati éaumont! — Ah ! ab ! nous nous lâchons, notre beau sang-froid s'évapore, monsieur du Causé, sieur de Nazcllcs ! dit le colosse, en riant aux éclats de la colore de l'avocat. Puis il reprit imperturbablement ; — Pourquoi diable aussi Votre Exiguïté va-t-elle justement s’affoler de Clara -Ma ri a? cette statue de neige, celle femme pâle aux yeux clair» et glacés?... Mille tonnerres! il y a cinq ans, à Amsterdam, je ne sais pat quel malentendu je lui ai biisé b main... brrr... c’était froid comme du marbre par une nuit de décembre ; cl... il m*a fallu boire au moins vingt Terres d'eau de-vie pour me réchauffer fas lèvres.
Nazcllcs voulant mettre fin aux sarcasmes de Litréaumont, cl sachant que lui répondre avec impatieuce serait exciter encore l'insupportable taquinerie du matamore, N.izelles parut sc résigner de bonne grâce, et lui dit en soupirant :
— Que voulez-vous, digue colonel, est-on maître de son cœur et de sa figure? Je suis bid et j aînie Cbra-Maria; elle est insensible et me méprise. En vain jfa me Mtk mi» eu pension dans l'école que son père est venu tenir eu franco, mon amour n’y gagne rien. Tout cela est vrai, je l'avoue encore... aussi, n est-il pas généreux à vous, heureux Céladon, de vous moquer ainsi. — Moi ? heureux Céladon! s'écria le colonel, avec cela que j'en ai l'encolure! Non, non. je céladonne pour mes pistolcs.., et si les pistolcs rue manquent, ou si j'aime mieux les garder pour actater des aubes à M. fa curé, comme on dit, eb bien, par Hercule! quoiqu'il n'y ail jamais de Lucrèce parmi mes amours! mordieu, moi je larquinise! Allez, allez ! faites comme moi, c'est le plus sArl remplacez la carte du Tendre par 1a carte du brutal; Petits-Soins et Bidets-Doux par Ordres et Menace» ; au lieu de supplier à genoux, commandez lu canne liante : si oo ne frémit pas de plaisir, on frémira de peur, et si on ne vous donne pas, vous ravisez, triple-Dieu ! — - Je suis loin de nier I cfûcacilé de vos procédés en amour, mon vailbul Tarquiu : seulement, comme ie suis dans des conditions différente» avec Clara-Marb, je m'en abstiendrai, et commuerai d'aimer sons espoir. Mais, pour reveuir à votre affaire, croyez-vous que Van-dcn -Endeu voudra se charger de celte nouvelle mission auprès de Montcrey? — S’il voudra?... d'abord on veut toujours avec moi, compère; mais, quant au docteur, il sera aux anges, car il verra la possibilité de réaliser ainsi un projet qu’il regardait presque comme une chimère il y a cinq ans, lorsque je fa connus a Amsterdam, et que j'allai de sa part voir ce faquin de I Isola et le pauvre Jean de Win!... Jean de Witl... indignement massacré, comme son frère, par ces brutes de Hollandais, qui oui dépecé et attaché au pilori les membres de ces deux grands hommes, co unie on accroche des quartiers de bœuf à l étal d'un boucher, dit Latréaumoul eu fronçant ses noirs soucis, comme s’il eût été affecté passagèrement par un souvenir pcuiblc. — Avouez pourtant, colonel, reprit l’avocat, que rieu n’est plus étrangement fatal que l’arrivée de Van-den-Enden en France; n‘cst-ce pas uu jeu siugulier de la destinée que l’éiahlUseiucnl de cc vieux docteur à Farts? Ne dirait-on pas qu il y vient juste à point pour vous donner les moyens de renouer des projets de rebcliion rompus depuis cinq ans? El ce, grâce aux intelligences que, malgré sa proscription, Vanden-Enden a conservée» avec des gens considérables de llolbndc. Sans compter encore qu’il faut qu’il soit doué d’une rare énergie pour aller, à soixante-quatorze ans, traverser i celte heure deux armées, afin de rencontrer >1. de Monlerev à Bruxelles. — Mais le vieux forcené irait au diable et sur b tête, pour trouver matière à appliquer ses rêvasseries de liberté, soit en Hollande, soit ici ; ç’u toujours été sa marotte... et depuis que nous avons reparlé de ce projet, que vous soyez roué vif, compère, s’il ne m'a pas montré dix plans de gouvernements républicains, tous applicables à celte grasse Normandie, uue fois que nous l’aurons arrachée aux griffes de bultan XIV, et tous plu* admirablement libres les uns que les autres; on véritable âge d’or, tout sucre cl miel; des lois tout embaumées de charité, de bonté, d'égalité, de fraternité, que sais-je, moi ! une maniéré de régénération sociale cnüu, comme U
appelle cette imagination d'estomac creux, grâce à laquelle les Bas- IWm.imls d'abord, cl le reste des hommes ensuite, iront tout droit en paradis... des que les ailes leur seront poussées. — De fait, le père de mon infante, rumine tous dites, est un digne rêveur de l 'école de celle pécore de Jean de Win ! reprit dédaigneusement Nazelles.
Tour la seconde fois depuis le commencement de la conversation, au nom de Jean de Will, la physionomie de Latréaumont perdit son expression habituellement iusolenle et railleuse, et prît un caractère sérien. — Je ne veux pat, dit le colosse en appuyant sur ces mots, je ne veux pas qu’on parle mal de Jean de Witt devant moi. — Voilà qui devient du dernier piquant! s’écria Nazelles. Latréaumonl défendant la mémoire de Jean oc Witt, ce candide imbécile ! ! — Tonnerre cl sang! je vous dis que je ne veux pas qu’on parle mal de Jean de Witt devant moi! l’épi' la Latréaumonl irrité; honneur et respect à ce nom -là! — El pourquoi plutôt à celui-là qu'à tout autre? dit négligemment Nazelfo. — Parce que ce nom-là est celui du seul homme devant lequel Duhamel de Latréaumont sc soit jamais trouvé triste cl interdit! — Triste!... interdit !... vous! devant Jean de Witt! dit Nazcllcs en scindant pour ainsi dire chaque mot par un éclat de rire dédaigneux.
Le géant, furieux, sc leva à demi, et, serrant ses deux poings énormes, attacha un regard étincelant sur le maigre avocat, dont le blême visage SC colora une seconde; mais bientôt, reprenant son sang-froid, le colonel ajouta ; — Mordieu ! j'avais bien envie de vous rosser d'importance, et ensuite de vous tirer une pinte de sang pour voir si vous avez dans les veines autre chose que du venin. — Telle soif que vous ayez de celte rouge liqnrur, mon brave spadassin, il y a quelquefois loin de la coopc aux lèvres, dit froidement Nazellcs en jetant ou coup dVeil significatif sur son épée pendue à la muraille. — J'entends... j'entends, dit Laticamnont avec insouciance. Oui... je mis que vous maniez bien une rapière et que vous êtes en état de vous détendre, meme contre moi! c’est pour cela que je vons parlais de cette pinte de sang jouée à Pointe-Pointe ; mais, comme j'aurais d'abord commencé par vous briser les os, la partie de Pointe-Pointe u'eût plus été égale; aussi j*y renonce. — Vous n'auriez pas commis cette lâcheté! s’écria de nazellcs, effrayé malgré lui en songeant à la force colossale de son adversaire. — Non, vous dis-je, vous le savez bien... Mais, vovez-vous, complice, nous sommes tous deux bons à pendre, mais pas à dépendre; nous sommes deux sacripants sans foi ni loi, capables ou coupables de tous les crimes ; mais, mille tonnerres ! je ne sais pourquoi je suis abc
S ue vous ne compreniez pas ce que j'ai éprouvé, moi, à la vue de Jean e Witt ! et ce dont je suis plus aise encore, c’est de n’avoir vu ce grand homme qu'une seule fols. — Et pourquoi, compère? — Parce qu'à la seconde mis je me serais peut-être familiarisé, et qu’à la troisième je l'aurais sans doute tutoyé !
A ce moment, la conversation du partisan et de l’avocat fut interrompue, car ou ouvrit la porte de la salle inoccupée qui précédait leur cabinet (prudente précaution qui permettait aux deux convives de parler aussi confidcmmcnt ), et un valet de la Guerbois vint gratter timidement à la serrure.
— Mille triples dieux ! s’écria Latréaumonl en se levant avec vivacité, enfin! voici la Gazette de llnUande, qui va nous dire si Moulcrey accepte... ou s'il n'accepte pas!!!