‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue LatreaumontChapitre 2 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tuin.t mimes VAV-wns-ewr*.

Chi treppo «’ovotiglh, ri sca vénal Pir trop subtiliser, on s'égare «oi-méase.

Ptmaoai, chant xi, v. 18.

Eu 1669, ou voyait à Amsterdam uue place longue et étroite, bordée de deux allées de tilleuls ; de chaque c«é de celle place, appelée le Rurgwal, s'étendait une raugée de bâtiments, peints de diverse* couleurs, selon la mode de te temps -là. Chacune de ce» maisons avait son degré de pierre blanche soigneusement entretenu, et sa porte de chêne semée de gros clous de cuivre brillants comme de l'or, grâce à ta minutieuse propreté flamande.

Vers ie milieu et à gauche du Uurgwal, non loin de l'ancienne synagogue portugaise, on remarquait une maison beaucoup plus grande uue tes autres ; mais ce qui ht distinguait complètement du reste des habitations de ce quartier, celait un large cl pesant écriteau noir, placé au-dessus de la porte, cl sur lequel ou lisait cette inscription en lettres d'or : « Uôtel des Muscs, Ecole de Philosophie, de Théologie et de Médecine de maître Affmius Van-den-Enden.

Or, vers k commencement du mois de janvier 1G6U, une neige épaisse

tombant à gros Rocons semblait couvrir d'un blanc linceul tes mes cl les toits d'Amsterdam.

Il était environ quatre heures du maliu, et les vieux tilleuls du Burgwal agités par la bise gl.irée du nord, froissant leurs branches saches cl noircies, troublaient seuls par un bruit monotone le triste silence qui régnait dam celte partie de la ville.

Perçant la ténébreuse obacurlté de la nuit, quelques lueurs s’échappaient à travers le* vitraux colories d’une fougue et étroite ogive, située au rez-de-chaussée de I école de maître Van-den-Enden ; car ce savant, plongé dan* les profondeur* de la science, ou emporté par l'irrésistible et entraînante fantaisie de l'imagination, oubliait souvent les heures, et plus d'une fois l'aube naissante Ut pâlir h lampe qui éclaira ses veille».

Celte nuit encore, ayant longuement médite sur un manuscrit placé devant loi, et intitulé imité dt Thêvlntjû jtoliliqw, ouvrage alors inédit de Spioosa, son élève de prédilection, maître Van-den-Enden, bien que le jour dût bientôt paraître, demeurait absorbé dan* ses réflexions, le regard machinalement fixé sur les cendres du foyer éteint et froid depuis longtemps.

Quoique simplement meublé, le cabinet où se tenait store le docteur avait un sévère et imposant aspect ; tout y invitait au recueillement cl à l'étude, soit que celle pièce fût faiblement éclairée par le jour mystérieux des vitraux, soit que la pâle et vacillante clarté d'une lampe y agitât çà et là de grandes ombres. Les murs étaient tendus de grosse serge verte de Brabant ; d'un c ôté on voyait des récipients ou de* alambics sur leurs fourneaux ; ailleurs un lourd creuset, ou le cuivre étincelant de quelques instruments de physique et d'astronomie, taudis u’un rideau rouge, à demi fermé, laissait voir le* ossements bborin* 'un squelette d’homme placé au fond d'une niche obscure pratiquée dans ta muraille. Uue bibliothèque de chêne noir, très-simple, occupait toute une partie de cette vaste pièce ; en face, on voyait deux tableaux assez grossièrement peints, représentant de gigaulesques et borriblct animaux fabuleux, Ua* que les croyances populaires et même qndq«ef esprits éclairés les admettaient alors : là aussi étaient suspendus divers instruments de pêche et de chasse appartenant à plusieurs peuples de l'Inde, Puis, pour compléter l'aspect étrange cl presque calalistiqur de celte silencieuse retraite, au moindre courant d'air, de longs reptiles empaillés se balançaient lentement aux solives saillantes du plafond.

Un ne doit point oublier de parier d’un objet moins scientifique peutêtre, mais néanmoins d'un rare intérêt, autant par son curieux travail que par la pensée nui s'y raihichait ; c'était un éebiquicr de buis sculpté, offert au philosophe par un de ses admirateurs, le grand pensionnaire de Hollande, Jean de Witt, qui lui avait envové cc meuble charmant comme gage d'aifeelion : enfin, au fond du cabinet et opposée à la fenêtre, une porte s'ouvrait sur la vaste salle de l’école, dans laquelle oa descendait par quatre marches, cette dernière pièce étant située sur un plan moins éleve que la première. Proche de la clicmince à vaste un liteau de boi>, maître Van-den-Enden, assis dans un grand fauteuil de cuir de Cordoue, avait devant lui nnc longue table, sur laquelle on voyait ouverts ou fermés, mais dans le plus grand désordre, de gros volumes in-folio, lutins, grecs ou hébreux, car ce docteur possédait parfaitement ces trois langues. 1 j bise du nord mugissait toujours sourdement, Il nuit était eucorc profonde, et une lampe de cuivre rouge à trois becs, posée sur la table, semblait entourer le philosophe d’uuc auréole lumineuse, tandis qu’elle ne jetait sur le reste du cabinet qu'une lueur radiante et douteuse.

Cet homme, petit et frêle, était vêtu d’une robe de chambre de camelot noir, et le rha|ieroa de velours de la même couleur qui recouvrait mi tête laissait échapper quelques longues mèches de cheveux argentés; car Van-den-Kiiden avait alors soixante-huit ans environ. Le caractère dominant de sa physionomie grave et sérieuse paraissait être le CÉM opiniâtre de la résolution, tandis que scs yeux bleus, vifs et animes, qui rayonnaient sous d’épais sourcils blancs, son front liant, vaste rt hardi, disaient assez que tonte la vie de ce vieillard était conceuirec dans le cerveau, et que l'ardente énergie qui couvait sous cette enveloppe chétive n'avait d'autre issue que ce regard étincelant de courage et tic sérénité. Mais si, chez ec philosophe, l'angle de la mâchoire inferieure, saillante et vigoureusement accusée, révélait, suivant les physionomistes, une indomptildc puissance de volonté; souvent aussi un mélancolique sourire de résignation cl de dédain donnait à ses traiis une j indicible expression de tristesse, ou trahissait le mépris Incurable qui avait pour certains hommes et pour certaines choses; enfin, son teint ' tant et plombé, scs joues hâves et tendues sur scs pommelles saillaatcs). les rides profondes qui sillonnaient en tons sens ce visage osseux et maladif, annonçaient assez la fatale réaction des veilles, <fo > chagrins, des déceptions, des souffrances physiques, et aussi de cette I fièvre dévorante du savoir qiti mine et lue lentement. C'est qu'en efid. sciences exactes et physiques, philosophie, politique, législation, théologie. arts cl poésie... ccl homme avait tout embrassé, tout roinpri- Abrité sous i arbre de la science, cet aliment éternel de l’intcligeiiehumaine, il avait tout expérimenté : l'amertume de scs profondes racines, le parfum de sa floraison embaumée et la forte saveur de ses fruit*- Sou existence s 'était passée ainsi à satisfaire tour à tour ccl Irrésisùble besoin de savoir et do vérité, toujours insatiable chez le- esprits élevés, de même que, dans la condition matérielle, l'appétit physique, Infant sans cesse, uc s'assouvit que pour renaître.

LATRÉALMONT.

île à Anvers en 1 601 , cl habitué à Amsterdam depuis vinst ans, lorsque Vjn-dcn-Enden vint s'établir dans cette derniere ville, Te plus profond mystère enveloppait sa vie passée. On savait seulement qu'apres iroir longtemps «Hudié chez les jésuites de la Haye il y prit les premiers ordres de la prêtrise ; mais qu’un jour il abandonna la carrière feclèsiaslûiiic pour s’unir, malgré les défenses de lEglisc, à une pauvre orpheline, qui lui donna dieux tilles, cl qui mourut peu de temps »pm; sétant marié de uouveau, Van-den-Endcn cul deux autres filles de h monde femme Catherine Medeams. Celle sorte de parjure à ses premiers vœux, cette rélicllioi» anx volontés de l’Eglise, la retraite profonde où virait Van-dcn-Enden, son aspect grave et triste, ses rares counaissuire* médicales et anatomiques, sa science des langues, ses succès Tériijblenient prodigieux dans b cure de plusieurs maladies, et surtout b twiosité incessante avec laquelle il s'occupait d'expériences et de fnvatn chimiques ; enfin, cette vie mystérieusement occupée de choses occultes, qui eût sans doute fait bannir ou briller cc philosophe comme sorcier, dans un pays moins libre que lie l'était alors la république des sept Provinces-Uuies, ne lui valut à Amsterdam qu'une réputation de rare c< grand savoir, dont le retentissement lui attira de nombreux deies. «Ce savant, disent ses contemporains, enseignait les langues avec une facilité incroyable, grâce à la pratique d’une méthode qui lui était pmiculicre. » De l'ait, l'afTturuce des écoliers fut énorme, pendant plusieurs armées, cl le fameux Baruch Spinosa, plus lard l’élève de prédilection de Van-dcn-Kmlen, vint apprendre chez lui les premiers éléments des bogues latine et grecque.

Il est hors de doute que ce fui l'étroite intimité qui régna des lors j entre ce philosophe et Spiuosa ; Spinosa, déjà frappé d anathème et I d'eicmniiiunicatioii par les juifs, qui, de plus, attentèrent deux fuis à Wjoon pour se venger des doctriues hardies que ce dernier avait profrsMies contre la religion hébraïque; il est hors de doute, dis-je, que ce tut rcue intimité qui motiva surtout les reproches d'athéisme adressés à Van-dcu-Kndcti ; « car ce docteur, disent encore ses contemporains, enseignait aux catholiques la religion catholique, aux luthériens le luthéranisme, aux calvinistes le calvinisme, et aux Turcs eOt professé le Coran; mais il demeure apparent qu’il n’était véritablement d’aucune religion. » le fait est que Vau-den-Endcn n'admettait, quant à lui, b divinité d'aucune religion ; dans sa pensée, chaque secte, quelle qu'elle fût, n’était qu’une invention purement humaine, une combinaison sociale ou gouvernementale plus ou moins bien ordouncc, et, par ceb qu'elle ét-vii litinuine, irrévocablement soumise à celte condition commune : de ■Libre, de vivre et de mourir. Il n'était donc pas alliée, en cc qu'il ne niait point Dieu; seulement, comme son intelligence ne pouvait absolument percevo i r les causes ou les Im de fiwmiwl mystère de la création, il répondait : « Je ne sais! » à ces questions, selon lui éternelfanent insolubles :

Qui a fait cc qui est?

Pourquoi ce qui est ert-il?

A-t-oo une imc?

Qu'cbI-cc qu'une imc?

Qu'advieul-il après la mort?

Faisant donc, on le répète, abstraction de l’origine divine de cliaqnc religion, il les enseignait toutes indifféremment, comme autant de bits accomplis, influents, et, ainsi que toutes les œuvres de l'homme, parfit ipaut à la fois du juste et de l'injuste, du faux cl du vrai, du bon et du mauvais. Quant a lui, sa cundiiilc était simple ; il faisait le bien au nunt de l'humanité, mais pas au nom d'une incompréhensible fiction.

Il (.lisait le bien pour le bien, sans y être encouragé, disait-il, s par l'égoïste espérance d'une récompense future, sans y être contraint par b •Irgradaulc terreur d’un châtiment à venir. » D’ailleurs, Van-dcn-Enden était eu ces matières si ennemi du prosélytisme, et avait un tel scrupule et un tel respect pour la liberté de conscience des autres, que non-seulement, ainsi qu on a dit, il considérait également toutes les sectes, nuis qu'il se garda toujours de porter la moindre atteinte aux croyances de ses femmes cl de scs filles qui professaient la religion du etienne.

D'une vie austère et retirée, ayant peu de besoins, il consacrait (ont fcseéhH d'une dépense modeste à soulager quelques misères obscures,

* procurer aux pauvres les médicaments qu'il leur ordonnait comme médecin, car il excelbit, ou l'a dit, dans cette profession; ou à faciliter enfin à de malheureux écoliers, ainsi qu’il le fit pour Spiuosa, les abords de b science, en leur assurant pendant quelque temps une existence indépendante. Mais cct homme, qui se montrait si conciliant ou si indifferrnt a propos de toutes les questions religieuses, et si supérieur aux choses matérielles de b vie, semblait réserver toutes la puissance de sa volonté, toutes les forces de son esprit, toute l'opiniâtre résolution de son caractère, pour faire, A tout prix, triompher sa foi politique. En un mol , la |»cnscc qui l'obsédait incessamment était l'etablissement d une Société libre, dont il avait formulé les statuts, et qui devait faire une si large part a b démocratie, que le gouvernement républicain des sept l'rovncra-Uuies, dont il était citoyen, en eût presque paru aristocratique.

Fol ou sage, tel était le but unique vers lequel Vao-dcn-Endcn marchait depuis longues années avec une singulière persistance. Ainsi, en ouvrant une école publique, il avait surtout songé à b propagation de

scs doctrines; cl l’enseignement des langues anciennes servait de prétexte à l'enseignement politique. Aussi, celle école, ouverte à tous, attirait souvent des voyageurs avides d'entendre professer ainsi publiquement des principes démocratiques si hostiles aux gouvernements monarchiques de ce lemps-là, et si terriblement condauutés pat eux. Alors surtout, le philosophe devenait plus éloquent encore, espérant faire éclore, dans l'esprit de ces étrangers, de vadbnts instincts de liberté, que les événement* pouvaient féconder, mûrir, et qui peut-être un jour, pensait-il. devaient porter de mddes fruits. En un mot, si ce docteur avait voué sa vie entière au bonheur des hommes, sans distinction de caste religieuse, il l'avait tout aussi ardemment vouée au triomphe de leur liberté , sans distinction de pays.

Malheureusement, ainsi que toutes choses poussées â l’extrême, la réalisation des théories de Yan-dcn-F.nden demeurait impraticable. (l’était un de ccs rêve* magnifiques, une de ces utn ies splendides enfantées dans le délire d’uuc imagination ardente et guiéreusc c était le cri déchirant d’une âme noble, grande et désolée, qui demande â b spéculation b plus étlrércc ce que b condition organique cl possible de I humanité lui refuse et lui refusera toujours ! Aussi, on le répète, ce philosophe s’opiniâtrait â poursuivre une idéalité insaisissable ! Ibr cela qu’il était d’une extrême sévérité de mœurs, d une inépuisable charité, d’une rare et solide vertu, dans son plan de régénération sociale, il n’avait pas lait la part, si impérieusement absolue, de tout ce qui est ici-has méchant, égoislc et sordide ; aussi de* anges n’eus-ent pas clé assez purs pour une pareille combinaison. El puis, ce qui malheureusement faussait de plus en plus l’esprit de Van-dcn-Enden â ce sujet, c'était de voir quelle électrique et puissante sympathie ses admirables utopies éveillaient dans son auditoire: car les hommes de bien, comme les gens pervers, seront presque toujours profondément saisis par le merveilleux de tout sentiment grandiose. Mais de cc que fa foule entraînée applaudissait avec transport aux idéalités généreuses du philosophe, il ne fallait pas penser, ainsi que le croyait ce sage, que, (tour ses auditeurs, l’application de ccs théories serait b conséquence naturelle de l'enthousiasme qu'elles inspiraient. Il fallait songer que la vie humaine n’est ainsi qu’une longue succession d’aspirations sublimes et de chutes dégradâmes, qu'une latte perpétuelle cuire l’esprit et le corps, combat inégal dans lequel les appétits physiques ou les passions cgoisles étouffent souvent, hélas! l'iustinci moral.

Enfin, comme chaque caractère a son point vulnérable, et qu’il est de fait que les plus belles organisations sont humanit/fi, pour ainsi dire, par quelque misere, Yan-den-Eudcn, ce trésor de savoir, cct excellent esprit, cc sage austère et pitoyable, devenait d'une faiblesse aveugle, d'une Inconséquence navrante et d une ambition presque féroce, dès qu'il s’agissait de l’application de son plan favori. Pour arriver â celte chimère, il eût sacrifié (comme il (il) sa famille, sa fortune, son avenir, sa vie. En un mot, dès que cette libre irritante était touchée, b haute raison de cc philosophe, jusque-là ri radieuse et si sereine, s'obscurcissant tout à coup, les projets les pins insensés, les espérances les plus vaincs, la venaient surprendre alors impunément.

Maintenant que celte analyse imparfaite du caractère de Van-deu- Enden a pu le faire quelque peu connaître, on continuera le récit commencé. Lorsque le jour gris et brumeux de cette maliuée d'hiver parut à travers les vitraux, cédant malgré lui à la fatigue d'une aussi longue veille, Van-dcn-Endcn s'était paisiblement endormi dans son fauteuil, b main encore posée sur le mauuscril de son Spiuosa. Il fallait que le sommeil du vieillard fût bien profond, car le bruit d'une porte brusquement ouverte ne l’éveilla pas, non plus que la violente exclamation de surprise et de colère que dame ('.alhcrinc Medeams ne put contenir a b vue de son mari, qui avait encore une fois échappé à sou aigre surveillance.

Dame Catherine était âgée de rinquatiie ans environ ; vêtue de noir, selon fa mode flamande : un étroit boouct blanc cl une large frai*; «risée encadraient sa ligure sèche, dure cl pâle, digne du pinceau d'Ilolin, et sur laquelle on lisait une rare habitude de domination domestique. En effet, Van-dcn-Endcn, toujours absorbé par la science et l’étude, avait abandonné â sa femme le gouvernement intérieur du sa maison et même de sa personne dans l’ordre matériel de b vie, se réservant, disait-il, sa liberté de pensées, qui échappaient heureusement à l'inquisition de dame Catherine.

Voyant son mari toujours endormi, celle-ci, après avoir levé les mains an ciel d'un air d'indignation, s'approcha du fauteuil; pub, secouant lu savant par te manche de sa robe, elle l’éveilla, i — Mc dîrcz-vous maintenant, s'écria-t-elle avec une effrayante volubilité, me direz-vous comment vous avez fait pour sortir de votre chambre, où je vous a va b enferme hier après souper? Voilà donc comme vous in écoulez ! N'avcz-vous pas de houle, à votre âge, de courir do la sorte, et de passer les mtils dehors de votre lit; et tout ceb. pour venir à pus de loup, comme un véritable criminel, rêvasser sur vos livres au coin d’un foyer éteint ? Avec cela que vous êtes d une vaillante santé, pour faire ainsi b déhanche! Est-ce donc une nuit de janvier, passée dans la froidure et sans sommeil, qui vous guérira de votre sciatique? Allez, allez, Afituiusî le plus fou de vos écoliers est un sage auprès de vous. — Je dormais pourtant ri bien! soupira Van-dcn-Eoden avec une indicible expression do regret. — Vous donniez bien ! voilà, sur ma loi, un beau et hounétc sommeil : dormir dans un fauteuil ! 5 en rougissc*-

LATREAUMONT.

vous pas! El puis maintenant, voilà l'heure de b classe, vous allez vous donner la lièvre à bavarder cl à pérorer. Alors, votre asthme vous prendra : cl puis, ce soir à souper, arrivera b même redite : Catherine, je sonfl'rc: Catherine, j'ai b poitrine en feu ; Catherine, je n'ai pas de faim. Et ce sera un maigre chaudeau que vous me demanderez, au lieu de manger une moitié de chapon ou une bonne tranche de bœuf rôti, arrose d'une pinte de bière forte et d'un verre ou deux de vin des Canaries, ainsi que tout ban chrétien le doit faire pour entretenir en lui l'œuvre de Dieu, et aussi utiliser ce qu'il a fuit pour l’homme. Mais non, vous vous en donnez bieu de garde, ma foi ! Et dire, s'écria dame Catherine de plus en plus indignée, et dire que dans Amsterdam ils sont assez sois ou assez aveugles pour vous admirer 1 Mais c'est qu'en parlant de vous, ce ne sont que paroles ronflantes et magnifiques : C'est le savant, le fameux docteur, le grand philosophe... Vous, vous, un grand philosophe? Ah! Jésus, mon Dieu! s'ils vous connaissaient comme je vous connais, mon pauvre Afiinius!... soupira dame Catherine d'un air de pitié et d'écrasante supériorité.

Celle cxcbmatioo Ut doucement sourire le savant, qui répondit à sa femme : — Eh bien ! calmez-vous, Catherine : je lâcherai de regagner un peu votre estime aujotird hui, en faisant honneur à votre souper, quand ce ne serait que pour prêcher l'exemple, car nous aurons un convive. — l'n convive! Ah çà, j'espère bien que ce ne sera pas votre géant, votre glouton de colonel, qui, m'avez-vous dit, e t parti pour la lLyc depuis quinze jours, mais qui pourrait bien être revenu s'il n'a pas été pendu en chemin, selon ses mérites. — Qui? Latréaumonl? demanda \ an-dcn-Enden. — Et quel autre, s'il vous plaît, mériterait ce nom, si ce n'est ce colosse mécréant, ce renégat, ce cousin de Satan, ce sacripant vorace, qui, en un mois, épuiserait les provisions qu'une bonne ménagère aurait amassées pour uue année? Enfin, je ne sais pourquoi cet homme m'est odieux. D'ailleurs, d’où vient-il? qui est-il? pourquoi est-il en llolbndc? qu'est -il allé birc à b Haye? Pcrsounc ne le sait ; vous l'ignorez peut-être vous-même. Ah ! Afiinius, Afiinius, je vous le dis, les bruits les plus sinistres courent sur cet étranger.

\ ao-den-Endeu laissa passer ce torrent de questions, et répondit :

— Rassurez-vous, Catherine, rassurez-vous ; le colonel lie prendra pas sa part de votre souper. — Sainte Vierge! sa part! sa part!... ce sont bien toutes les paris qu'il engloutit ! s’écria dame Catherine en frémissant encore d’indignation. — Rassurez-vous, vqus dis-je. le convive que je vous annonce est Barucli Spinosa, reprit le docteur en souriant; mon ancien, mon digne élève, que j'ai prié hier. — Hum ! sa venue ne fera sans doute pas beaucoup de plaisir à notre gendre Kcr-Kerin, dit Catherine d uu air fâcheux. — Pourquoi cela? Est-ce parce que mon pauvre Baruch a, comme lui, autrefois, aimé notre tille Cbra-Maria? Mais de quoi se plaindrait Ker-Kcrin? n'a-t-il pas été préféré, lui? soupira Van-deu-Enden. — Ah bien ! vous voilà encore à regretter ce mariage, n'est-ce pas?... Beau parti, sur ma parole, que votre Spinosa I Un rêveur, un songe-creux, réduit, pour pouvoir manger du pain, à faire des verres de lunettes; et puis, si gauche, si ridicule, si étrange, nue les enfants du Burgwal se le montraient au duigt. Au moins, Kerherin, notre gendre, vklle des malades lui! et son état de médecin csl assez lucratif. Ce n'est pas comme vous, qui douez les pauvres de ce que les riches vous donnent... Mais que faire à cela ? vous êtes, sur ce point, plus entêté qu'une mule, bien que vous avez encore trois filles à marier; et dire pourtant que. sans le refus de Cbra-Maria, vous auriez voulu de ce Spinosa pour gendre !... Ah ! qu elle a bien fait de préférer Ker-Kcrin. — Kl cependant, elle aimait mon pauvre Spinosa ; elle et lui se convenaient si bien! tous deux si érudits, si éloquents... Ah ! que de Ibis je les ai entendus discuter ensemble quelques passages obscurs des Prophètes, ou quelque point de b doctrine judaïque; et cela, dans b plus belle, dans la plus admirable blinité qui ait jamais natté mon oreille! — Mais vous savez bien aussi que voire Baruch Spinosa, avec toute sa belle latinité, ne voulut pas embrasser b religion catholique, le détestable païen qu'il était, et que Cbra-Maria ne consentait à l'épouser que dans ce cas. — Certes, je le sa»; et ce fut encore ce trait d'Iionmic tfe bien qui ruina toutes les espérances de Spinosa. Ne croyant pas, il ne voulut point acheter le bonheur par un mensonge hypocrite, cl se résigna. Aussi pleura-t-il... ah! pleura-t-il bien longtemps, le pauvre Baruch ! — Et if pleurera bien plus longtemps encore dans I éternité, sans compter les grincements de dents ! car il est bien votre digne élève, ainsi que vous l'appelez. Je vous le dis, Afiinius, la tombe est proche : il est encore temps de vous repentir, et b miséricorde divine est grande. — J’espère au moins, Catherine, que vous nous donnerez ce soir un de ces bons gâteaux de giroOe que vous biles si bien, dit Van-den-Enden, qui ne descendait jamais à discuter avec sa femme ces irritantes questions. — Oui, oui, ayez l'air de ne pas m'entendre; mais un jour, hélas! vous serez bien forcé d'entendre les cris des damnés et Uc croire à l'enfer cl à ses flammes, quand vous y rôtirai, enraciné pécheur que vous êtes ! — Ah ! ma pauvre Catherine, dit Afiinius en soupiraut. vous prenez mal votre temps pour me faire peur des flammes, à moi que le froid saisit ! Tenez, je frissonne ; faites donc, je vous prie, rallumer ce foyer.

Catherine allais sans doute répondre à cette innocente plaisanterie, lorsque Clara-Maria, femme de Guillaume Ker-Kerin, entra dans le cabinet de son père. Elle avait alors vingt-deux ans, était grande, pile, et •a ligure, sérieuse et ferme, de même que celle de son père, décelait

une rare puissauco de volonté, jointe au calme profond et inaltérable que donne la parfaite quiétude de l'âme. Elfe était vêtue do noir, avec uue fraise et un bonnet bbnc, qui, loi ceignant étroitement le front, bissait à peine apercevoir deux crochets de cheveux blonds : ses sourcils presque imperceptibles et ses grands yeux d'un bleu clair et limpide augmentaient encore l'expression d’impassibilité glaciale de celle physionomie. Sa taille, haute et mince, manquait de grâce, mais sa démarche était noble et grave; aussi, lorsque, vêtue de sa robe noire à longs plis traînants, Cbra-Maria parut à b porte do cabinet, tenant sous son bras fin lourd volume in-folio, celle au>tère figure avait un grand et imposant aspect.

Après avoir respectueusement reçu de Van-den-Enden un baiser sur le front, sa fille loi dit :

— Ferai-je aujourd'hui l'enseignement politique, mon père? — Oui, mon enfant... pour deux raisons : la première est que j’ai veillé et que ic suis souffrant, b seconde est que Baruch se trouve ici et qu’il désire bien t'entendre. — Spinosa est à Amsterdam? dit-elle, sans que sa physionomie de marbre changeât d’expression. Je le verrai donc avec plaisir, et je lâcherai de me montrer digne d'être écoutée d'un si rare et si bon esprit. — Ab ! Cbra-Maria, si tuavais voulu pourtant ! dit Van-den- Enden avec un profond soupir, qui exprimait tous ses regrets de ne pas voir sa fille mariée à Spinosa.

Mais un bruit de vuix assez distinct annonçant au docteur que son école était à peu prés remplie, il se leva de son fauteuil, et, s’appuyant sur le bras de sa fille, il descendit avec peine les marches qui conduisaient de son cabinet à sa classe. Eclairé par quatre fenêtres étroites et hautes, percées d’un seul côté, l’intérieur de celle école offrait un tableau digne de Rembrandt. Celte longue pièce était garnie de tables ci de bancs; vers son extrémité, et à droite des marches qui communiquaient au cabinet du docteur, on voyait une estrade quelque peu élevée, surmontée d'une chaise et d'une table de chêne assez précieusement sculptées. Cbra-Maria y prit gravement pbec, et sou père s'assit à côté d elle en 1a regardant avec un certain orgueil. Presque tous les écoliers étaient, selon la mode du temps, vêtus de noir, et leurs barbes se détachaient nettement sur b bbücheur de leur grand col à pointes rabattues, tandis que le jour, tombant du haut des fenêtres, mettait en singulier relief le profil de ces physionomies attentives, qui se dessinaient de b sorte, lumineuses et vraiment colorées, sur les boiseries brunes et enfumées de l'Hôtel des Muses.

Cette heure du jour était ordinairement consacrée, dans l'école, au développement de certaines questions politiques, qui amenaient naturellement l’examen du système des divers gouvernements d’alors, sorte de thèse dans laquelle Clara-Maria suppléait souveul son père ; car l'esprit juste et hardi de celte jeune femme s'était merveilleusement assimilé les doctrines démocratiques du philosophe, qu’elle professait avec une rare énergie de conviction. L’exposition d idées aussi sérieuses, cet enseignement politique conGé à une jeune femme, qui semblerait inouï de nos jours, étaient pourtant alors assez fréquents, et on citait la célèbre Paccob de Venise, qui professait le droit et b théologie dans un collège de cette ville, et était d'une si excellente beauté, qu'elle parlait derrière un rideau, afin, disalt-on, de ne pas donner de distractions à son auditoire.

Les gens qui remplissaient l’école de Van-den-Enden étaient de tous âges et de tous étals, et parmi eux, ainsi qu'on l'a dit, on voyait qtielues étrangers attirés par le renom du professeur ou par b curiosité 'entendre soutenir ouvertement des principes condamnés dans presque tous les Etuis de l'Europe. Or, après avoir, du inanche de son couteau d ivoire, frappé deux coups bien distincts sur le bras de la chaire, pour réclamer l'attention des ecoliers, Clara-Maria prit U parole au milieu d'un profond silence.

Le texte de b dissertation fut l’examen de cette question ; « Les pen- « nies ont-ils le droit de se rebeller, lorsque b tyrannie des souverain» a leur devient insupportable? a Pute, b déduction 'affirmative de ce droit fut appuyée d'un fait accompli, à savoir : l'émancipation violente des sept Provtnces-Unies, qui, s 'étant constituées en république, apres une lutte opiniâtre et acharnée contre l'Espagne, avaient ainsi échappé à sa domination despotique, et assuré courageusement l'exercice de leurs droits. Quoique cette argumentation semblât devoir donner lieu à une improvisation chaleureuse et à îles mouvements passionnés, la parole de Cbra-Maria, bien que sonore et ferme, demeura cabnc cl d'une impassible égalité. Profondément convaincue de 1a majestueuse autorité des maximes qu elle professait, elle dédaignait sans doute b ressource, pourtant si puissante, des inflexions oratoires, qui auraient peut-être aussi animé son bngage aux dépend de son allure imposaulc et de » gravité solennelle.

Pmi les auditeurs, un surtout suivait avec une attention singulière, et pour ainsi dire inquiété, les differentes périodes du discours de b jeune femme. Placé tout proche de la chaire, il échangeait souvent un regard humide de tendresse ou brilbul d'admiration avec Van-dcn- Enden, lorsque ta fille rencontrait quelque pensée brûlante de patriotisme, qui, tombant glacée de sa lèvre ae marbre, ne perdait pourtant rien de sa puissance... non plus qu'une lave lmuilbnlc, qui devient airain en sc refroidissant. L'homme dont on parle était vêtu de gros drap brun; son col était uni, et ses vêlements annonçaient une entière insouciance de la toilette. Maigre et de petite taille, quoiqu’il eût à peine

LÀTRÉAUMONT.

trente ans, H était déjà chauve, et des rides prénialiitces sillonnaient son rraiid front; son teint était olivâtre, comme celui de presque tous les pifs; ion nez, fortement arqué, se recourbait en bec d'aigle, tandis que ks jones creuses, à pommettes saillantes et légèrement colorées, révélaient nne maladie mortelle dont il devait mourir jeune encore. Somme tonte, cette physionomie souffrante cl distraite, cette contenance embarrassée, n’annonçaient en rien I homme de génie éminent, le puissant chef de secte... car cet homme était Baruch Spioosa !

Clara-Maria continuait donc gravement son discours, lorsque le religieux et profond silence d'admiration qui régnait dan» l'auditoire fut tout à coup interrompu par un chant grossier, qui retentit derrière la porte de l'école, cl ou entendit une voix tonnante chanter en français ce refrain d’onc vieille chanson de la Fronde :

Il fiiurlrt juvpi'au tombeau,

Il Tourba même le bourreau,

Evitant une mort intime;

Il fourlia !<• diable en ce point,

Qu'it crut emporter aon âme...

liais I affronteur n'en avait point.

Ce chaut et ccs paroles, que plusieurs écoliers comprirent, stupéfièfi’ut loule l école. Vau-dcn-Endcn lit un geste de surprise, et sa fille ne pat retenir uti impérieux mouvement d indignation.

Alors un nouveau personnage entra dans l'H 6tcl des Muscs.

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