CHAPITRE XXI
O... me* songe* dorés!...
Schiller. — J> t Bn garnit.
Iluit jours après celle visite de M. de Bohan et de Latréaumont à l'Hôtel des Muses, visite qui décida Van-dcn-Euden à partir pour Bruxelles, la scène suivante se passait dans le ctiàleau d'Eudrcville, où uo a laissé, U y a cinq ans, madame de Vibra tristement préoccupée du départ subit d'Auguste Des Préaux, obligé d’aller rejoindre M. de Téméricourt, pour accompagner ce capitaine au siège de Candie. M. de Vîlars étaut mort à la lin de 4U7£, vers le milieu du mots de mai 1674, epooue à laquelle sc rattache ce récit, la marquise se trouvait donc veuve depuis dix-huit mois, et âgée d'un peu plus de Ircule-trois ans. Il était quatre heures de l'aurès-dluée, et Louise, occupée d un travail de tapisserie, causait coofiueminent avec madame de Sarrau, femme de son onde Isaac de Sarrau , nûuistre protestant, rempli de vertu, de savoir et de pitié, doué de toutes les qualités en lin, qui semblaient naturelles dans celte famille de grands hommes de bkm.
Madame de Sarrau avait cinquante ans; ce n'était pas une femme d'un esprit très-étendu, mais b solidité de son commerce, son caractère droit et sincère, sa bonté ineffable, la reudaient précieuse à b marquise, qui pouvait, au moins avec elle, parler sûremeul et constamment de sou bonheur et de ses espérances, car Louise était bien heureuse... bien profondément heureuse. L'expression calme et pure de sa charmante physionomie- n’avait pas changé. Bien que douloureusement affectée de la mort de M. de Vîlars, la conscience de celle jeune femme était demeurée si paisible, l 'accomplissement rigoureux de ses devoirs lavait toujours maintenue dans uue telle sérénité d'âme, que sqr ce noble et beau visage semblait s’épanouir encore b première fleur de b jeunesse.
Ayant depuis six mois quitté le grand deuil, madame de Vibra portait uue robe de taffetas gris d argent garnie de rubans noirs, pareils à ceux oui Douaient, de chaque côte de son front d’ivoire, ses grosses boucles ue cheveux blouds; rien déplus simple, de plus élégant que celte mise
I ui faisait singulièrement valoir la blancheur de b peau de Louise et le aux et tendre incarnat de ses joues.
La marquise et sa tante sembbient alors divisées d'opinions.
Louibe. vous êles une petite opiniâtre, disait gaiemeut madame de Sarrau, el si j’étais à, la place du chevalier des Préaux !H — Eh bien, que feriez-vous, nia boune tante? — Ce que je ferais?... Je reculerais, à mon tour, l'époque de votre mariage. — El qui serait puni, je vous prie? — Le fait est que ce serait une arme à deux tranchauts... Mais vous êtes si méchante aussi ! — Méchante... méchante... voyons, ma chère tante. .. réfléchissez... que me demande Auguste?... d'avancer de six mois le jour que j'ai fixe pour notre union... voilà tout. — Eh bien, uVsl-cc rien cela, six mois! quand ou aime comme il aime... Six mortels mois d'attente — Non, ccb u'est rien auprès de l'éternité de bonheur qui nous est réservée. — Soit! mais moi j'aimerais bien mieux, comme le veut Auguste, commencer l'éternité six mois plus tôt ; car entio, pourquoi ce retard? les convenances n’en demeureraient-elles pas toujours aussi bien gardées? El vous, Louise, vous dont l’esprit est si sage et si réfléchi, comment, lorsqu’il s'agit de vous remarier, pouvez-vous attacher b muiudre importance à six mois de plus ou de moins? surtout lorsque vous voyez le chagrin impatient que votre résolution cause à ce pauvre Auguste. — Tenez, ma tante, dit Louise d'uu air grave, je ne pu» vous dire b raîsou qui m’oblige d’agir ainsi, nuis, si vous b connaissiez, je suis sûre que vous m'approuveriez. Et puis enfin, Auguste ne doit-il pas me croire aveuglément?— Mais, méchante! c’est iustemeut parce qu'il vous croit avcuglénieut qu’il est si malheureux: il sait bien que rien au moude ne vous fera changer d'opinion .. D'ailleurs, vous savez combien U se désole facilement ; vous m’avez dit vous-même que lorsque vous fûtes obligée de renoncer à le voir, il partit presque fou de désespoir pour aller se faire tuer à la guerre, mais que l'infortuné, ne trouvant pas encore assez de chances sur mer, mal-
gré les recommandations de M. de Saint-Marc, suivit son oncle et M. de Bohan à l’armée de Hollande ! — Ah ! tenez, ma tante, dit Louise tristement, ne me pariez pas de cela : alors j'ai vailbmnieut fuit mon devoir, en éknguant Auguste; mais combien j’ri souvent frémi pour le sort de ce malheureux enünt, quand j’ai su quels dangers U avait aveuglément affrontés, et surtout clans quelle effroyable compagnie II avait été éperdument te jeter! Un M. de Bohan ! et surtout M. oe Latréaunionl ! — Il parait que ce dernier est véritablement on homme terrible el abominable ? — A ne jamais nommer eu compagnie de gens de bien, ma tante: mais que le del soit béni ! par ceb même que b corruption était aussi outrée, elle est heureusement demeurée sans influence sur les sentiments d'Auguste, et cette dangereuse épreuve l a pour ainsi dire encore épuré davantage! — Ecoulez-moi, Louise, dit à son tour très-sérieusement madame de Sarrau, vous savez si ie vous aime, mon enfant, vous savez si j'admire votre noble caractère, si j’ai été profondément émoe du dévouement religieux que je vous ai vue témoigner à M. de VHar» pendant ses derniers moments; tout ce que le cœur d’une tille qui chérit son père peut lui inspirer pour alléger les douleurs de celui qu’elle aime et qu’elle vénère plus que personne au monde, vous l'avez fait ! b veille même du jour où vous avez perdu M. de Vibre, il m’a témoigné toute son admiration, toute sa reconnaissance pour vous! ne faisant, disaitil, à celte heure suprême, qu'un vceu, celui que vous fuasiet heureuse pendant le restant de votre vie, que vous l’aviez rendu heureux, loi, pendant dix années de b sienne: dix années, disait-il encore, qui avaient passé comme un songe de félicité divine! — Ma tante ! — Si ., je puis parler aiusi, Louise, parce que vous devez avoir assez b conscience de tout le bien que vous avez fait, pour que le souvenir de cet ami si sûr et si bon vous soit doux au lieu de vous être cruel ! — Cruel ! oh non ! dit Louise, je m'y appesantis au contraire. — Eh bien, c'est au nom de ces souveoire, au nom de votre bonheur et de celui d'Auguste, qui depuis si longtemps se montre digue de vous, que je vous supplie, mon 'enfant, de ne pas vous hasarder à perdre peut-être tout ceb, à proposd'une résolution que vous vous opiniâtrez à ue pas vouloir chaugcr. — Perdre Auguste! oh! ma bonne tante! vous exagérez fort... et je gage que s'il vous entendait -, il ue serait pas de votre avis, dit la marquise eu souriant. — Sans doute, j'exagère peut-être beaucoup, mais enfin, le désoler, ce doit être déjà trop pour vous ! et cette détermination l'aflligo si profondément. — A ccb, ma bonue tante, je u‘ai rieu à dire, si ce u'est que je ne b puis pas changer, ré|K>ndit Louise avec un acceulet une exprès* sion de fermeté impossibles à décrire. — Mais, enfin, avouez-lui du moins b raison qui vous bit agir ! — Il doit penser que celle raison est noble et nécessaire, puisque moi qui l’aiine autant qu’il tu aime, je la subis, et d'ailleurs, quand Louise lui dit qu elle ne peut pas être sa femme avant le mois de novembre... ii doit croire Louise, répondit b marquise avec fierté. — Mon Dieu ! il ne vous croit que trop, encore une fuis ! mais pourquoi lui cacher le motif de ce retard ? C'est ce mauqoe de confiance de votre part qui ie rend surtout malheureux. — Ceb est vrai... pauvre Auguste! dit b marquise en soupirant. — Il serait si reconnaissant ! et puis, tenez, mon enbot, persoune plus que moi n’admire la fermeté, mais en tout, croyez-moi, il est un excès qui peut être fatal. — Vous avez raison, ma tante, dit Louise pensive; et sans changer ma détermination, car si vous la connaissiez, vous agiriez comme moi, i’en confierai du moins b cause à Auguste. Jusqu'à présent je m’y émis refusée... dans la crainte puérile peut-être de blesser sa susceptibilité ou plutôt l'exquise délicatesse de son affection pour moi, mais, au fait, celle crainte est une injuste offense envers un tel caractère, et aujourd’hui même il saura tout. — Ab ! mon enfant, que vous allez le rendre heureux! Mais, tenez, j’euteuds du bruit dans la cour d'honneur, je suis sûre que c’est le cid qui envoie le chevalier. Comme il s’agit d’un secret, je vous bisse. Mais avant, dit madame de Sarrau en baisant sa nièce au front, bissez-moi vous remercier de celte généreuse et sage détermination.
En effet, c’était Auguste; cinq années de plus avaient donné aux beaux traits du chevalier un caractère plus ferme et plus décidé, et puis cette expressive et noble figure semblait pour ainsi dire éclairée par les reflets intérieure da bonheur immense qui rayonnait en lui ; ansn, bien qu’en eût dit b tante de Louise, Auguste ne senibbit pas positivement aQli(té ; son charmant visage révélait plutôt une mélaucolie douce, agitée çà et là par celle impatience ardente et inquiète, si naturelle à ceux qui brûlent de voir enfin se réaliser une espérance, longtemps regardée comme une rêve !
— Asseyez-vous là. Auguste, dit b marquise dès quelle le vit entrer; j’ai de bonnes iiouvdles à vous apprendre. — Quoi! vous consentiriez enfin I s’écria-t-il, car pour l'amoureux jeune homme il n’y avait au monde qu'une seule bonne nouvelle.
Louise ne put s'empêcher de sourire, et loi dit : Ne vous bâtez pas trop de vous réjouir, mon pauvre ami ; ce que j’ai à vous dire n'est pas ce que vous désirez tant ! — llébs ! dit tristenteut le chevalier ; puis li reprit avec grâce : Non, non. pas liebs... pas hélas ., car j’ai cru ceb un instant, et j'ai ressenti un bonheur si grand, si vif, que je dois vous dire au contraire : Oh ! bien merci ! de ce moment d'ivresse. — Bon Au-
S usle! écoutez : si je n'ai pas à vous dire soyez heureux demain, j'ai u 'moins à vous confier la cause de ces retards qui vous affligent, el que jusqu'à présent j'avais Itésilé à vous apprendre. — Oh ! Louise Louise, que je vous sais gré de celte couiiancc, cl qu elle va m'aider à
LATAÊÀUMONT.
supporter l'aliente!... — Ecoutez-moi... dit madame de Vilars duo air sérieux , et ne vous éloonez pas si | je reprends les faits d'un peu haut. -> Je vous en prie, au contraire, Louise, reprenez-les dès ma première pensée, des ma première joie, des ma première tristesse, des mon amour pour vous, enfin. — Non, non, je ne veux pas ainsi prudigaer mes trésors, je veux seulement vous rappeler ce qui s'est passé depuis IWil), lorsqu'il y a cinq ans vous partîtes pour Candie, mandé subitement par M. de Téinéricourt Mon Dieu ! que je souf-
frais donc alors! ah! que j’étais malheureux! — Oui. vous partîtes bien triste, bien découragé ; et moi aussi, pour la première fois, je me sentis atteinte d une cruelle angoisse... Enfin, ce soir-là même, M. de Mlars me dit : « Louise, je crois qu'Augusie vous aime. » — Il vous a dit ccLi ? s'écria le chevalier. — Oui. — Et que lui avez- vous répondu? — (lue je le croyais aussi. — Que vous le croyiez aussi !... que je vous aimais ! Et lui, lui... à cela que dit-il?— Il dit à cela, Auguste, ajouta Louise les yeux lutniklrs, un mot de confiance sublime, qui prouvait l'estime inaltérable qu'il ai ait pour moi, et l'intérêt paternel qu'il vous portait. Il répondit a cela : Malheureux enfant I
Auguste, profondément ému, baissa le regard.
— Après celte découverte, reprit Louise, rien ne pouvait changer dans les rapports d intime et mutuelle confiance qui régnaient entre M. de Vilars et moi. Comme toujours, nous causâmes de vous avec la plus tendre sollicitude; nous pesâmes ensemble ce qui valait mieux pour vous, ou de vous laisser revenir à Eudreville, ou de trouver un prétexte plausible de vous en éloigner peu à peu, afin de vous épargner les chagrius d'un amour sans espoir ; mais, d'on autre côté, nous pensions aux bonnes et fécondes inspirations que vous puisiez daus celte alTectiou une je devais toujours ignorer, à l'heureuse influence qu elle me donnait sur vous; en véritables irais, enfin, nous songions aux désordres dans lesquels vous auriez pu vous plonger par désespoir, si nous rompions violemment des habitudes de cœur établies depuis si longtemps; aussi, nous décidâmes, après avoir mûrement réfléchi, que vous reviendriez à Eudreville comme par le passé. Cela... c'était il y a deux ans et demi. »
A quelques mots de la marquise, Auguste tressaillit maigre lui, surtout lorsqu'elle parla des funestes partis où le pouvait entraîner son désespoir; mais Louise, absorbée, ne s'apercevant pas encore de l'émotion du chevalier, continua :
— Vous revîntes donc après une longue absence, et un soir, ici, à la place où vous êtes, vous me files l'aveu de votre amour.. Cet aveu tic iij'oftènsa pas, Auguste, non, mais il me navra piufbndcmcut, parce qu'avant de nie l'avoir déclaré, bien que ce sentiment existât, bien que tout en vous le trahit, je pouvais vous voir comme d’habitude: mais après cel aveu formel, que je dus confier à M. de Vilars, il n'était digue ni de lui, ni de inol, de vous recevoir davantage, comme il u'élait pas non plus digne de vous de revenir à Eudreville. Désespéré, vous partîtes donc pour la guerre de Hollande.
A ces lirais de la marquise, le trouble d'Auguste augmenta beaucoup ; Il pâlit comme si un souvenir effrayant se fût tout à coup préseulé à sa mémoire, et s'écria :
— Louise, ne me rappelez pas cet affreuvx voyage ! par pitié, I ouisc, ne m'eu pariez pas, il faut que je l'oublie !
Madame de Vilars, très étonnée de l'anxiété qui s’était si soudainement peinte sur la figure d'Auguste, continua avec calme, eu sentant néanmoins sou cœur battre fort et vile :
— Vous avez raUou, Auguste, il faut oublier ce malheureux voyage, causé par un fatal aveu ; u-ais remerciez le ciel de vous avoir sauvé de la mort que vous cherchiez alors, cl surtout de vous avoir arraché aux dangers qui vous entouraient, car on ne meurt qu une luis, tandis qu'on
( wut être infâme bien souvent, et l'affreuse renommée de ce M. de Ho- 1:111, de votre oncle, ah ! j'en frémis encore. — Oh ! par pitié, Louise, encore une fois, ne me parlez plus de ce lemps-là, il faut que je le reeaidc comme un rêve affreux, ne m'en parlez plus, il faut que je l'oublie, vous dis-jc... *
En disant ces mots, les traits d'Auguste étaient si bouleversés, sa voix si altérée, que Louise commcuçait aussi à pâlir sous l'obsession d’une terreur vague et involontaire ; mais, pensant tout à coup à l'excessive délicatesse d'Auguste, elle crut, avec assez de vraisemblance, que, venant de rappeler au souvenir du chevalier toute la noblesse des procédés de M. de Vilars, il éprouvait un violent remords de 6 ’être montré si ingrat envers le marquis, en osant faire à sa femme l'aveu d une passiou coupable; aussi Louise, sachant à Auguste nu gré iuhoi de ce uoblc repentir. s « remit de sou effroi passager, et lui dit avec une affectueuse expansion : — Vous avez raison, mon pauvre Auguste, pour un cœur tel que le vôtre, de pareils souvenirs sont amers, ne prions donc plus de ce temps-h, qui m’est aussi biru cruel; car enfin c'est à celle époque, ajouta Louise avec tristesse, que M. de Vilars commença de ressentir les premiers symptômes de la maladie dont il mourut. Je fis alors pour lui tout ce qu'il était au monde possible de faire ; je fis ce que je devais enfin, et ma conscience me dit qoe j’avais bien agi. Malgré mes soins, bientôt M. de Vilars sentit sa fin s'approcher; il la vit s avancer avec calme et sérénité, dit la jeune femme profondément émue, tandis qu'une larme tremblait au bout de ses longs cils; puis, regardant Auguste, elle reprit ; AU ! mon ami, si vous saviez ce que j’éprouvais alors de regrets
déchirants ! l’ayant toujours trouvé si noble, si bon pour mol ! et pour vous! ajonta-t-elle en tendant la main à Auguste.
Le chevalier attendri prit la main de Louise, qu’il serra dans les fleures, et parut surmonter peu à peu l'effrayante émotion qui l'avait un moment agité.
— Vous allez juger, mon ami, continua Louise en essuyant ses larmes, tout ce qu'il y avait de grand et de généreux dans cette belle âme... et savoir enfin ce que je vous cachais... C’était le 20 novembre, cinq jours avant sa mort: il était lard, il me fit renvoyer les gens ci me pria de m'asseoir près de son lit... alors il me dit avec un acceut de reconnaissance et de tendresse impossible à rendre : « Louise, je puis encore aujourd'hui tou# exprimer tout ce que j’ai ressenti de votre conduite envers moi; demain, peut-être, il serait trop tard. Pendant dix années, Louise, je vous ai dû la vie la plus profondément heureuse dont b Piovideuce prisse jamais combler ses dus. A cette heure dernière, Louise, j'ai une prière â vous faire et un pardon à vous demander. Auguste vous aime... et vous l'aimez aussi... auge de vertu! et vous avez peut-être bien cruellement sou ITert depuis longtemps? » Je tombai à genoux, il continua : « Pardon, Louise, d’avoir accepté sitôt votre main, pardon... car ainsi je vous ai privée de quelques années d'une autre affection que celle que j’ai pu vous offrir... Maintenant ma prière est celle-ci; bien u'eile vous semble peut-être cruelle, elle est pourtant dictée par b tenre sollicitude d un père pour sa fille chérie. A dater de ce jour... attendez seulement deux années avant que d'épouser Auguste... U est jeune encore, il a les plus nobles cl les meilleurs instincts, tout en lui démontre une rare et noble persistance dans le bien: celle attente d’un bonheur immense et inespéré, auquel il pourra de la sorte se pieusement préparer, sera donc la dernière et bien douce épreuve, puisqu'il vous verra presque chaque jour, qu’il devra subir pour arriver au comble de la félicité humaine... Et puis enUn, ajouta M. de Vilars en me remettant un paquet cacheté, la véritable raison qui m'engage à vous faire cette prière, et qui résume d'ailleurs les motifs que je vous ai exposés, se trouve tracée dans cet écrit... Maintenant, Louise, promeltez-urai de n'ouvrir celte lettre... que le lendemain du jour où vous serez mariée.. . c'est-à-dire dans deux ans. » Je promis â M. de Vilars d'exécuter scs volontés et d'attendre ce délai. Enfin, pour répondre à sa confiance, sans crainte do le blesser dans ce moment solennel où les susceptibilités de l'amour-propre s'effacent, je lui avouai qu’en effet je vous avais aimé, Auguste... tendrement aime depuis longtemps... Il me serra la main... nous nous étions compris. Cinq jours après il n’était plus... Maintenant, mon ami, vous savez pourquoi j’ai toujours voulu remettre notre mariage à la fin de celte anoée... — Oh ! maintenant, Louise, dit Auguste tout à fait revenu de la crise pénible qu’il avait éprouvée; oh ! maintenant, pardon de vous avoir amenée, par mon impatience, â me faire, peut-être malgré vous, cette confidence qui vous rappelle des souvenirs pénibles!... mais si vous pouviez savoir aussi combien je vous en suis reconnaissant! combien j'admire et vénère l'homme généreux qui, à scs derniers moments, s'inquiétait encore de votre avenir et du inien... car, Louise, penser à assurer davantage votre bonheur, nclait-ce pas songer au mien?... Enfin, b pensée de ce délai qui vous donnait le temps de mûrement réfléchir, avant de vous engager encore, cl de juger enfin si je me montrerais toujours digne de vous... celte pensée n'était-clle pas dictée pur la plus haute et b plus sage prévoyance? Aussi, croyez-moi, Louise, jamais mon cœur if oubliera tout ce que M. de Vilars a fait pour mol, scs conseils, ses bontés ; cl si j’ai un reproche navrant à me labo, c'est d’avoir osé abuser de l'hospitalité qu'il nf offrait si loyalement,
r r vous faire l'aveu d uz» amour coupable. Et pourtant, s’il était postidc me justifier, je vous dirais, Louise. .. que, tout eu croyant ma conduite condamnable, je ne sais, mais, à mes yeux, M.de Vilars avait avec vous des manières si gravement affectueuses, si paternelles.. . et vousmême vous vous montriez envers lui d'une affection si liliale, si respectueuse... si sainte... que... enfin, pardounez-moi, Louise, si ce que je vous dis vous offense... mais... il me semblait que mon amour eût été bien plus coupable, si M. de Vilars ne in'eût pas semblé être pour vous... uu père.
La jeune femme baissa les yeux et rougit beaucoup.
— Aussi, continua Auguste, vous 11e sauriez croire ce qui rendait mon éloignement moins cruel, mes longues nuits sans sommeil moins déchirantes! c’était encore cette pensée!! Ce qui maintenant enfin me donne le courage de supporter presque sans chagrin ce retard à mou bonheur., eh bien! c’est encore l'enivrement que me donne celte pensée !! 0 Louise, nia bien-aimée... dites... n’esi*oe pas que mon cœur a deviné?. . n'est-ce pas, Louise, que j'ai toujours eu l'instinct démon ineffable bonheur? — Auguste, labei-rous, dit Louise, dont le sein palpitait, et qui était à h fois heureuse et confuse de voir ainsi dévoiler le secret de son pur cl chatte amour. — Uh! bissez-moi tout vous dire, reprit Auguste : qu'aucune de mes joies, de mes extases ne vous soit inconnue' Latsscz-iirai vous dire mes rêves sans lin. laissez-moi vous parler de l'avenir, ô Louise' de l'avenir! Nous voyez-vous unis, à jamais unis... concevez-vous cette vie?... N'est-cç donc pas uu songe?... moi ! moi être à vous*,, vous appartenir, enfin vous pouvoir dévouer à jamais cette existence dont vous avez éveillé les premières sensations! — Oui, Auguste, oui, je le crois,
{ ‘e le sens, une incfTaMe, une grande félicité nous attend, bien grande, lien iueffable. parce que lions eu jouirons sans remords, avec la conscience généreuse de ravoir méritée. 0 mon ami ! je dis aussi, comme
vous, quel avenir ! Pensez donc quelles longues et rapides journées ? et nos promenades du maliu? et nos lectures du soir? cl nos pauvres à visiter ? et nos occupations des champs ? El puis vous ne savez pas, Autiste ? il faut absolument décider votre pcrc à venir à Eudrc ville; U aime ieu Préaux, mais je me charge de le lui l'aire oublier. — Oh ! oui, Louise, vivre entre vous et mon père, réunir tous les bonheurs du cœur, toutes les )oit» sacrées de la famille, et plus lard... peut-être, d'autres joies encore, ces joies enfantines... qui semblcut les échos vivauts de notre bonheur. Oh ! u 'est-ce pas, Louise, dit Auguste avec amour, voir naître et se développer sous ses yeux ces fraîches Heurs do matin de la vie, qui eodtelltoseut sou couchant de leur éclat et de leur parfum. Nesl-ce pas, nu bieo-ahitée?
Et Auguste, pressant avec ivresse la maiu de b marquise, cherchait eu vaiu son doux regard ; car Louise, tremblante et doucement émue, tenait ses beaux yeux continuellement baissés... A ce moment, le bruit d 'une porte qu'on ouvrit, dans mi salon précédant 1a paierie, lit tressaillir Louise, qui retira précipitamment sa maiu des mains d’Auguste.
Bientôt uu valet de chambre de Li marquise, ayant gratté à b porte, entra, et s’adressant à Auguste : — Uu ami do M. le chevalier, qui u'a qu'un mot à lui dire, est à la petite porte du parc ; U arrive du Préaux, où on lui a assuré que M. le chevalier était ici. — Quelle bizarrerie! Pourquoi , chevalier, votre aiui u 'entre-t-il pas? dit Louise étonnée. — Permettez-vous, madame b marquise, que j'aille m inier -mer de ce que ce peut è Ire? — Mou Dieu, allez, et reveuez vite me dire quel est ce mystérieux et timide inconnu.
El Auguste, ayant salué madame de Vilars, suivit le valet de chambre, qui lui indiqua uuc partie du parc fort solitaire; car celait à une petite porte percée à cet endroit qu attendait le cavalier, disait le bquais. Auguste, précipitant son pas, moitié par inquiétude, moitié par curiosité, arriva bientôt, ouvrit cette porte, et vit... sou oncle Latréaumout... Un autre cavalier, enveloppé de son manteau, était à cheval, louant eu main lu monture du colonel.
cnAPiTne xxn.
u mourus.
Pensicr-vou* que le lion sommeillât, parce qu'ilne rugissait pa*f
SoutuaT— ritqw, ici. u, sc. 19.
Des Préaux ne put cacher le profond étonnement et l'indéfinissable malaise qu'il éprouva à b vue de son oncle.
— Bonjour, nuit dieu! bonjour, Auguste! dit le colonel en pressantcordia- K meut b maiu de son neveu, qui repoudit avec assez de froideur à celte avance. — Ab (.à, reprît Latréaumm», bien que nous ne nous soyons pas vus depuis dix- huit mois, je n’ai qu'un mot a te dire, et vivement, car on m'attend à Roueu pour souper aux Unique» avec quelques bons compagnons... Et le partisan ajouta à voix basse : — Tu vas être bien surpris et bien content ! Cette conspiration doul tu as voulu être, il y a deux ans, et de laquelle je ne l'avais pas soufllé mot depuis, pour ne pas te donner de busse joie, nuire couspiraliou marche à cette heure Comme sur des roulettes... L’étranger nous appuie. Ta vieille idole de Vau-dcn- Endcn a été obligée d'aller subito à Bruxelles pour uos affaires, sans cela il serait venu lui-même le rappeler ton serment, car il ne s'agit plus maintenant que de soulever les gentilshommes de b province, et c’est eu partie sur toi que nous comptons pour ce faire, puisque lu uous as donné ta parole.
Auguste demeura pétrifié..., immobile; il regarda sou ouclc sans le voir.
— Eli bicu, mordieu! uu’as-tu..., Auguste? Auguste ! le voilà tout ébaubi ! — Ma parole ! répéta le malheureux Des Préaux, ma parole l — Sb oui, sans doute, la parole... Allous, voyons, reviens à toi, que diable as-lu à me manger ainsi des yeux ? est-ce que tu ue reconnais pas ton bon oncle ? — Ma parole ! dit encore Auguste en paraissant se réveiller d'un souge, car toute l'horreur de sa position éclatait à sa peusée, et par cette sorte d'intuition soudaine que donne b conscience d'une catastrophe prochaine, inévitable et terrible, aucune des eiïrovables conséquences de b promesse qu'il avait faite ue lui échappait dans ce moment ; enfin l'émotion violente qui venait du l'accabler un instant, dans sou entretien avec b marquise, u'avait été causée que par uu souveuir involontaire do ccl engagement fatal. Deux mots feront tout comprendre.
On l'a dit, lors de son retour de Candie, ivre d'araour pour madame île Vibre, Auguste lui ayant bit l'aveu de sa passion, Louise fol forcée de I exiler pour toujours de sa présence ; désespéré, connaissant l'inflexibilité des principes de b jeune femme, voyant ses espérances à jamais aerdues, forcé ue renoncer à uu sentiment qui avait été jusque-là te seul mobile de toutes ses actions, voulant en fuur avec une vie qui lui était devenue odieuse ; ne pouvant se résigner à rester à Préaux, b proximité de ce fief avec le château d'Eudrcv ille doul il ne devait plus approcher
lui rappebni de trop douloureux souvenirs, Auguste quitta son père malgré ses larmes et ses ordres; puis, ne trouvant lias de place vac.ui te dans les cadres de la marine, il alla trouver Latréaumout, qu'il savait prêt à partir pour b liolbude avec M. de Rohan: supplia von ouefe de remmener avec lui, le suivit à celte guerre, lâcha de trouver b mort daus deux ou trois actions meurtrières, où il su jeta ou aveugle, niais ne réussit pas. Lalréaumonl songeait alors sérieusement à b révolte de Nurmaudie : voyaut le désespoir de sou neveu qui ue cbercliail que dus partis extrêmes, counab-satu sou courage et sou éiiergie, et pensant que, par ses relations de biuille, le diovaiicr lui serait fort utile pour l'aider a disposer les esprits en Normandie, et qu'eutin U est toujours bon de s’assurer uu complice déteriuiué comme le sont tous ceux que la fatalité pousse à bout, il fut facile au colonel d'amener Auguste à lui dc-mander de prendre part à celte téméraire entreprise, dont Latréaumout lui avait parlé légèrement, et dans laquelle le malheureux Des Préaux vit, pour le présent, un moyen de s’étourdir sur l’horreur du sa position, et pour l'avenir, l'espoir presque certain d'être débarrassé de l existeuec. ou de se trouver lun des priocipaux acteurs d’une grande et heureuse révolution politique. Car ce complot u'avait rien que d'apparemment généreux : arracher la Normandie au despotisme écrasant de Louis XIV, b déclarer libre et indépendante au uom de l'égalité et de b fraternité de tous; c'était un de ces beaux rêves, toujours bits pour séduire uue imagination noble, jeune, ardente et d’ailleurs exaltée par de terribles infortuucs !
Surtout affermi dans sa résolution par plusieurs longs entretiens qu'il eut avec YaA-deu-Eudcu, doul les vues pures, nobles et désintéressées, ainsi que le grand caractère, l'impressionnèrent vivement, et étouffèrent ses derniers scrupules, Auguste fut doue de tous les couciliabules tenus euire sou oucle, le philosophe et M. de Rohan, couuut ainsi les plaus et ressources des conjurés, entra voloutairement dans inus leurs desseins, et se chargea, lors de sou retour de l'armée, de décider plusieurs gentilshommes de sa province à entrer dam b conspiration.
Mais par uue épouvantable hialilé, après six mois de cette vie lié— vreuse et désespérée, au moment où il venait de se compromettre et de sc lier si gravement pour l’avenir, par son initiation à ce complot, et par plusieurs lettres écrites de sa main et demeurée', en possession de son oncle, Auguste apprend tout à coup que Louise est veuve, libre... et qu elle l'aime ! Latréaumout, connaissant par Auguste le caractère de madame de Vibre, vit aussitôt limmcnse parti qu’il pourrait tirer plus lard de l'influence de b marquise en Normandie, dans le cas où elfe devit mirait b femme d'Auguste.
Mais si, d'un côté, le partisan était .assez sûr de b loyauté du des Préaux pour craindre qu en le laissant partir persuadé de rimiuineoco de 1a révolte, le chevalier eût peut-être le courage de renoncer à b maiu de madame de Vibre, plutôt que de lui faire partager, comme sa femme, les terribles eooséqueuces de sun imprudeuie initiation à un complot de lèsc-iuajesté ; d'un autre côté, Lalréaumonl comptait assez sur l'cu- Iralncment de b passion pour repérer qu'en voyant rejeter a une époque indéterminée le jbur de la rébellion, Auguste ne réfléchirait pas que, pour être incertain et reculé, le malheureux engagement qu'il avait pris u’en existait pas moins. Aussi, le colouel ne pensa-t-il qu'à une chose : à elbeer dans l'esprit d'Auçuslc les effrayantes promesses du passé sous les enivrautes visions de I avenir, lui parb incessamment de sou amour, et fort peu de b conspiration, lit même adroitement naître dre doutes sur sou opportunité, mil en jeu pour cela b faiblesse cl l'irrésolution habituelle de M. de Rohau, et sc conduisit enliu avec une ruse si liabilu et si infernale, qu'il par 'vint à étourdir alors complètement des Préaux sur une aussi dangereuse complicité, doul le colonel comptait cruellement abuser un jour; qu'en un mot, Auguste partit cuivré d’espoir et d'amour, et qu'au milieu de tous Ire rav issements d'uue pas-ion partagée, il oublia bientôt d'aussi tristes souvenirs.
Pendant dix-huit mois, Lalréaumonl se garda hieu de parler de b conspiration à son neveu; il interrompit tout commerce avec lui. Aussi le malheureux Auguste, croyant ces projets de révolte à jamais évanouis, se confiait a toutes les délices du plus rayonnant avenir, lorsque Latréaumout vint l'arracher de cette sphère de felicilé céleste, pour le rejeter dau* l'abîme d une épouvantable réalité. Que devait faire le chevalier? Il avait demaudé à entrer dans le complot: il possédait le secret de Van-deu-Enden, de Latréaumout et de M. de Roltau. Il avait juré d'agir; et en d'aussi terribles et criminelles circonstances, refuser son concours au montent du danger, n'était-ce pas lâchement trahir sus complices, chacun appartenant à tous, et (ou- étant solidaires de chacun !... Et puisenfm, à force d'avoir entendu la marquise incessamment répéter que l'aveugle obéissance à b proie dounéc librement était b première nécessité d'un loyal et noble caractère, Ire idées d'Auguste s'étaient presque empreintes de la même exaltation k ce sujet : aussi doit-on concevoir l'horrible auxiéié qui le torturait, en voyant Latiéanmoul venir lui rappeler sa promesse. . .
— Ah çà, reprit le colouel, tu restes là, mordieu comme uu marbre, saus me répondre... je suis pressé, le dis-je, on m'attend pour souper aux Unique » ; d'ailleurs ce une lu as a faire est tout simple et mille fois convenu dans le temps ; U s'agit de voir les genlilshoi mure du pays, de les mouler, de les exciter; eufiu c’est TA B C du métier! aiusi c’rei convenu... pousse-moi vertement ces buveurs de cidre, et dans quinze jours lu tue reverras. — Mais c’est impossible, dit Auguste égare, encore uue fois, cela est impossible maintenant ! — Comment, impos-
cible !... de soulever ces eeuiillitres?. .. Mais autrefois tu ni as dit qu'ils Iraient tout seuls !... — ltans les temps... oui... dans les temps ! mais je vous dis que vous ne pouvez plus songer à cette lieurc à soulever la Normandie; encore une fois c'est impossible! récrit le malheureux avec une angoisse déchirante, tout est calme dans la province, je vous le jure... pas nn gentilhomme ne bougera !
Lalreaumont regarda fixement son neveu, et, l'entraînant loin de M. de Rohan, lui dit à voix basse : — Auguste, la province est calme maintenant, signifie que maintenant tu veux rester calme; pas un gentilhomme ne bougera... signifie que lu ne veux plus bouger : soul-cc là les promesses, mordieu ? son t-ce là les promesses' Quand as-tu parlé à ces gentilshommes? où les as-tu vus?... moi qui arrive de Rouen, j'ai déjà embauché plus de cent mécoulents! Auguste, tu meus I In veux lâchement trahir la parole.
Le malheureux des Préaux cacha sa tête dans ses mains.
— Qui m'a demandé à être complice de cette révolte ? continua le partisan. Est-ce moi qui te l'ai proposé? n'es- lu pas venu à moi, n'esl-ce pas toi qui m'as supplié de te laisser participer à une noble et dangereuse entreprise, qui devait assurer la liberté de notre proviuce? n’as-tu pas conféré des jours entiers avec Van-den-Enden, dont tu ne pouvais te lasser d'admirer la vertu? et maintenant, que tu as pénétré tous nos desseins, tous nos projets, maintenant que tu sais tout... à l’heure du danger in as peur, lu refuses d’agir, tu es un lâche ; peut-être pis encore, un infâme ! — Un infâme ! dit Auguste avec amertume, çn songeant à la vie de son oncle, c'est vous qui m'appelez infâme! — Oui, tu seras un iiiftme si tu trahis ta rarolc ! car si, nu lieu de moi qui ne suis qu’un vaurien et l'épée de l'affaire, je le sais... si la noble pensée qui domine la conspiration, si Van-den-Enden enfin était venu te trouver, aurais-tu osé nier la promesse en face de cet austère philosophe dont tu ctak fanatisé? en facé de cet homme d une vertu antinue, comme tu disais alors? enfin n'est-il pas aussi ton complice, lui ? n a-t-il pas aussi Ion serment à réclamer? dit Latréamnont qui, avec habileté, mettait ainsi en avant l’imposante figure de Van-den-Enden. — Mais puisque ie vous dis que ce soulèvement est impossible â cette heure ! répéta le malheureux chevalier, obsédé par une seule idée. — Comment le saistu qu’il est impossible? depuis dix-huit mois que lu n'y as pas pris part, reprit le colonel en le regardant fixement. Eh bien! je vais le prouver, moi, qu’il est possible... et très-possible... écoute-moi bieu. El le partisan mit en peu de mots Auguste au courant des promesses faites par Monlcrcy. Eh bien! diras-tu que c’est impossible mainienaul? — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria le malheureux des Préaux en portant la main a son Iront avec désespoir, oui, c'est impossible... car elle? elle? que voulez-vous quelle devienne... si je la quille! — Qui ça. elle?... la marquise? eh! mordieu, c’est tout simple, comme elle t’aime, et que c’est une vaillante créature, elle se mettra du complot, si tu t'en mets, rien de plus sûr... j'y ai bien compté... aussi est-elle en tête de ma liste ! — Louise ! Dieu du ciel ! Louise! compromettre ainsi Louise ! s'écria des Préaux avec rage, avant cela, voyez-vous, je vous lierais et moi après... — D’abord, « vous ne tuerez jamais votre oncle Latréaumonl, » dit le quarante-neuvième commandement du bon Dieu... Et quant à ta marquise, je ne la verrai seulement pas, je ne la forcerai à rien: mais, aussi vrai que je m'appelle Duhamel de Latréaumoni, je le ré|vète qu'elle conspirera si tu conspires, et cela sans qu’on ait besoin de le lui dire à deux fois, la courageuse femme! — Et si je ne veux plus conspirer, moi! s'écria des Préaux hors de lui. — Je t'en défie, moi. de ne plus conspirer ! de te conduire comme un biche et un traître 7 dit le colonel, connaissant toute la loyauté de son malheureux neveu, qui ne pouvait en effet sortir de l'inextricable position où il s'était si imprudemment jeté par le passé. Encore une fois, reprit le partisan, pourquoi es-tu venu â nous? pourquoi as-tu voulu savoir nos secrets? pourquoi nous as-tu volontairement promis d'agir? — Eh bien, oui, cett vrai, j'ai promis, vous avez ma parole, j'ai été à vous; mais rappelez-vous aussi combien alors j'éta» malheureux! désespéré! mon oncle... Mon onde, par pitié, songez donc à cela ! — Que veux-tu que nous y fassions? ça me coûte, mais il est trop tard ! En affaires capitales, le passé enchaîne l'avenir! tu as nos secrets! tant pis ou tant mieux pour loi! Rohan, Van deu-Enden et moi, nous comptons sur toi comme tu peux compter sur nous ! mais si nous sommes à loi. il faut que tu sois à nous! — Mais vous!.., vous pouvez bien me rendre ma parole, renoncer au complot? — Impossible; je n’ai qu'une volonté, et noos sommes quatre; il est trop tard. Monterey accepte, nous appuie ; à l'heure qu'il est, Van-dcn-Eudcn confère avec lui... il faut vigoureusement pousser les choses puisque le four chauffe; dans un mois peut-être il ne sera plus temps. Et, mille diables, U y va de notre cou! — Mais, encore une lots, vous pouvez bien me rendre ma parole et agir sans moi ; vous savez bien que je ne vous trahirai pas! — Ne pas agir, c’est trahir. — Mais abandonnez vos desseins. — Mes complices ont ma parole, comme j'ai ta tienne... impossible. — Ab! mon Dieu, mon Dieu! s'écria la malheureux Auguste; il était horriblement pâle, la sueur lui coulait du front; enfin, voulant tenter «n dernier effort, il leva scs mains suppliantes vers Utréauinont, et lui dit d'uuc voix déchirante, en rassemblant tout ce qu’il avait de tendresse dans l'âme pour le mettre dans son accent : — Puisque je ue vous su» rien, puisque me porter ce coup affreux ne vous est rien, mon oncle, au nom de ma pauvre mère, et de b vôtre aussi, que vous aimiez tant ! abandonnez votre projet ou agissez sans moi !
Et le malheureux inondait de ses larmes les grosses mains de Lairisq. mont.
— Ne me parle pas de ma tttur ni de ma mère ! dit le colonel ca frappant du pied ; ce n'est pas l'heure.. . tais-toi.
Mais Auguste, espérant avoir fait quelque impression sur Latréaumont, qu’il voyait ému, continua :
— Que vous ai-je fait? J'étais si heureux tout â l’heure encore, mo* oncle ; regardez-moi, ne détournez pas la vue ! On dit que je ressemble tant â ma mère, qui ressemblait tant à votre mère à vous! et, vous le savez, vous ne pouviez leur jamais rien refuser â elles! a votre bkw, ni à votre sœur! — Enfer! laisse-moi! tais-toi! dit le colonel attendri. — Mon oncle, s'écria des Préaux en se jetant dans les bras du partisan, je le vois, vos yeux sont humides... ces souvenirs vous émeuvent malgré vous... j’espère! je suis sauvé! vous m’avez serré coutre voire cœur!
En effet, tel bronzé que fût Latréaumoni, U ne pouvait rester insensible à une aussi atroce douleur, ni échapper â l'influence du souvenir de sa mère et de sa sœur, les deux seules créatures auxquelles le partisan eût peut-être jamais sacrifié sa personnalité ; aussi, (Lius ce moment, élail-il véritablement et profondément ému. Alors, se dégageant de* bra» de son neveu, et s'approchant de M. de Rohan, jusque-là silencim témoin de cette scène déchirante, toujours à demi caché dans son manteau, Latréaumoni tira violemment ce vêlement, de façon qu’il put voir M. de Rohan bien en face, et lai dit d'irae voix presque irritée :
— Quand je le disais, moi, monsieur de Rohan-fiuemenée-MüntbMûn- Souhise, que j'avais â sacrifier autre chose qu'une damnée femelle ! Vois ce garçon, noble, généreux et bon, qui a autant de qualités (pie loi et moi nous avons de vices ! il ne veut rien, lui ! ni honneurs, ni assouvir de haine! Comme le vieux Van-den-Enden, ce qu'il rêvait, c'était le bonheur et la liberté de b France; il allait oublier ce rêve pour épou*r une femme belle, rieheet vertueuse. Eh bien ! â Ion élévation future il bol pourtant que je risque de sacrifier tout ceb ! Aussi, mordieu, une foi» roi ou presque roi, tu m'eu rendras bon compte ! — Que dites-vous? s'éiri* le malheureux Auguste, qui avait eu un moment d'espoir.— Je dis, mou garçon, que s’émouvoir et pleurnicher, c'est fort bien : j’ai payé, coame ou dit, mon tribut à b nature, au souvenir, à la famille, à tout ce qat lu voudras ; mais, mille tonnerres ! c’est tout de même, il est trop lard, il j faut que tu tiennes ta parole ; le complot compte trop sur loi et sur u marquise pour y renoncer, le moment est décisif, il faut jouer tout notre jeu, et toi et elle vous êtes nos meilleures cartes !
En voyant s’évanouir aussi cruellement son espérance d'un moment, Auguste ressentit plus affreusement encore l'horreur de sa position; «i effet , il avait librement pris part à ce complot, égaré, sans doute, par le désespoir : mais enfin il en possédait le secret, et maintenant, par edi qu’il était le plus heureux des hommes, devait-il, manquant à sa parole, bisser ses complices, cl surtout Yan-deu-Endeu, pour lequel il professait b plus souveraine admiration et qu’il reconnaissait pour le plus vertueux des hommes, partager seuls les dangers d'une aussi téméraire entreprise ? et, bien qu'il s’agit d une tentative criminelle en soi, «'avait-il pas, en s'y associant autrefois de bqn gré, perdu le droit de b qualifier désormais ? Enfin, à cette heure, uue mis librement compromis, lie ifevait-il pas avoir le triste courage de se mettre au-dessus de toute autre considération sociale pour partager aveuglément, avec les autre* conjurés, cette effrayante communion ?
Ces pensées se heurtèrent confuses dans b tète brûlante de des Pi eaux, et cependant Latréaumoni ne le quittait pas des yeux. Enfin desjPrcaav dit à son oncle : — Je ue sais encore que résoudre, monsieur, nu» à quoi que je me décide, vous pouvez être sûr que je ne faillirai pas aux effroyables mais inévitables conséquéoces de ma parole : que mon »rt s'accomplisse doue ! demain j’irai vous trouver à Rouen, vous pouvez y compter, dit Auguste avec accablemeat.
M. de Rohan, que le colonel n’avait pas voulu laisser seul à Paris, maire son adhésion formelle au complot, craigoani quelque nouvelle vitesse de sa part, et qu’il allait montrer aux mécontents pour les décider, aiusi que disait le partisau, M. de Rohan, véritablement touché de l’affreuse position d'Auguste, lui dit affectueusement .- — Allons, il. s Préaux, du courage, nota* affaire marche, elle est en bon traiu, l’appu' de l'étranger nous répond de sou bon succès ! — Ah ! son bou iuccéf m'importe bien peu à celte heure ! répondit le chevalier. — Mais, mjlfe tonnerres, il doit t'importer beaucoup au contraire! Une fois qu’nu conspire, vois-tu, agir mollement tandis nue les autres conspirent vertement, c’est agir contre b peau de tous ! Mats je te conçois, le premitf moment est toujours comme ça. un peu ébouriffant, demain tu viendrai à des sentiments plus raisonnables, et lu comprendras qu’il vaut fuient, et pour loi et pour ta marquise, que vous conspiriez tous deux... nu» là... vigoureusement. — Oh ! cela, jamais ! jamais. — Tu verras. Je *'j suis pour rien, encore une fois ta seras bieu sûr que je ne l'influencer» pas, u'esl-ce pas? Et pourtant, aussi vrai que Rohan monte sou chc»d Üclim, tu verras que la belle marquise sera des nôtres. Allons, à demain, je t'attends aux Uniques, lu sais, proche le bailliage. Vieus dînrr. le vin sera frais, le repas chaud, et uous conviendrons de tout ceq* nous reste à faire entre la poire et le fromage. Allons, vovons, embrasé ton no-ooode, comme lu disais étant petit, et crois bien,' mordieu. q#’d m’en coûte plus qu'à toi, va, de venir te déranger ainsi. Allons, embrasse-mot donc. Et Latréaumoul teudit paternellement ses bras à A»*
LATRÉAlîMÜNT.
pr>Je, qui til un mouvement d'horreur. — Alors, j’embrasserai A ton Intention la première servante passable que je trouverai dans l'auberge ; car il faut, mille tendresses! que j'embrasse aujourd'hui, dit le colonel eu reformant scs bras inutilement ouverts.
Puis, remaniant il cheval, il s'éloigna rapidement avec M. de Rohan.