CHAPITRE XXIV
utiimnw.
Le peuple ! ! I re colosse aveu idc et um drtfm*ment qui commence par faire grand fracas par vj lourd» mouvement». dont la rage dévoranti- «iikc de tout engloutir? ce nui c*t élevé, romoie ce qn est abjissét ce qui e»t éloigné, comme ce qui <*U^profité* et qui enfin trébuche... sur un fit!
Scmun. — Ftaque, act. n, ic. 5.
Vers les premiers jours de septembre, environ trois mois après avoir forcé Auguste des Préaux et la inaruiiisc de Vibrs A prendre une part active au complot qu’il tramait, LaUdaumoul se trouvait A Rouen avec sou neveu. Le coloucl demeurait dans une hôtellerie où il descendait d'ordinaire, aux Uniques, proche le bailliage.
Il était huit heures au soir; l'oncle cl le neveu causaient coufideutrh lemcnl à la lueur d'une lampe, dans une vaste chambre, triste, froide et avarement meublée, comme toute chambre d'aulicrgc : au fond, le lit de Lalréaumonl; à gauche du lit, la porte d’un cabinet masquée pu une portière de vieille tapisserie ; à droite, uu bahut de noyer scolpiii; et, pour compléter l'ameublement, deux antiques fauteuils où eUitnl assis les interlocuteurs de la scène suivante, ayant entre eux une uW« à pieds torses, snr laquelle était une bouteille de genièvre, à laquelle k colonel recourait parfois.
Des Préaux était vêtu d’un costume de voyage qui ressemblait assezà l'habit militaire : justaucorps de buffle, écharpe rouge et grandes Mte* de basane A éperons d’acier. Il arrivait d'Eudre'ville, où il avait laissé h malheureuse marquise. La figure pAlc et amaigrie du chevalier portait l’empreinte de profouds chagrins : car les émotions de la vie oraps* qu'il menait depuis trois mois, et surtout les horribles angoisses dum * était incessamment torturé, en songeant que pour lui chaque jour loét risquait sa tête ; tant de cruelles anxiétés avaient enfiu doulourcu*ment creusé cc noble et beau visage. Quant A Latréauinont, son accoutrement scutait de nouveau la mauvaise fortune : il était A peu près ai»* mal vêtu qu'autrefois A Amsterdam; son énorme embonpoint avait Je beaucoup diminué; ses joues, jadis pleines et rubicondes, rorowuçaient à sc tanner; puis, pour la première fois peut-être dcpuhl** des années, Lalréaumont semblait pensif, soucieux cl découragé ; ns | traits étaient sombres, et sa mauvaise humeur s'exhalait eu boutais amères ou en violentes imprécations, bien que, de temps A autre, v* habitude de raillerie brutale et d’intrépide Insouciance reprit le de**
La cause de l'irritation du partisan était fort simple ; il voyait set espérances de soulever la noblesse cl le peuple de ?Sannandie A peu pr»
| évanouies et déçues; l'arrière-ban avait été convoqué, les gentilshommes campagnards étaient montés A cheval, et, malgré leurs pronia«j. tous étaient restés calmes, quoique l’écrasant impôt du Tiers et Dang« eût été promulgué.
Latréâumout, beaucoup trop porté A juger des désirs ci des vœux de* j autre» par les siens propres, s était complètement abusé sur le carackrt général de la noblesse oc campaguc. Parce qu'entre deux vins, ces g'-'®* tillàtrcs, un moment surexcités par l’énergie communicative du part 1 * san, avaient bravement porté quelques toasts séditieux, ou bannir quelques murmures sur la dureté du temps et la lèpre dévorante ta impôts, il ne Cillait pas croire qu'une fois les fumées de l'ivresse des pées, ces campagnards, encore tout meurtris des désastre* de la Friwkiraient exposer de nouveau leurs modestes liérilages à toutes les chaocf» i périlleuses d'une révolte ouverte et d'une guerre civile.
! Tant qu'il s'était agi de déclamer A buis clos contre le despotisme dt Louis XIV, et de se plaindre, entre les quatre murs d’une geotillwt" mien*, « d’être traité connue en Turquie, > chaque hobereau avait pi* ou moins bien tenu sa partie dans cc concert de malédictions , uu*
LATRÊAl’MONT.
CD
lorsque Latréatimont, co intrépide maestro, proposa do faire, pour aiosi dire, exécuter en rase campagne l'ouverture de celle révolte, avec *crouipapicmcnl de mousquets et de carabines, tout son monde lui mao* qua. D ailleurs, depuis longtemps, le gouvernement du roi était sur ses gardes ; cl une particularité fort curieuse, c'est que deux jours après
tic Lalréaumonl eut écrit à M. de Montcrcy, Louis XIV, ignorant sans
ouïe le nom des auteurs de ces propositions, savait pourtant que des ou vei turcs venaient d’être faites à l'étranger.
M. Pellol. premier président de Normandie, lit alors, aiusi que M. le due de floquelaure, gouverneur de b province, des dé ma relies fort actives pour découvrir ce malinlentioiiné, qui n'était autre que Lalrëaumont : mais, comme il se tenait alors tranquille à Paris, les recherches fui eut vaines ; ou bien peut-être, instruits de ses vuee et du nom de M. de Rohan, que le partisan se proposait de mettre à b tête de b sédition, Louis XIV et M. de Louvois, afin de perdre sûrement l'homme qu’ils baissaient tous deux , laissèrent-ils ces imprudents se jeter dans un complot hue— é dont on tenait tous les fils.
Ce qui ferait adopter peut-être celte hypothèse, c’est qu'on s’attendait év idemment eu France, depuis cette époque, à une entreprise des ennemis sur le littoral, principalement sur la cèle de Normandie, et que Je plau de Lalréaumont, à propos de l'attaque de Quilletxeuf, était pénétré : car N. le duc de Sainl-Aipian écrivait du Uavrc à Colbert, dès le 28 juin 1674, que b noblesse était parfaitement disposée à faire son devoir, et qu'il avait pris toutes les mesures pour repousser sûrement tes tentatives de 1a flotte hollandaise oui croisait incessamment sur les côtes de France, depuis Calais jusqu'à la Rochelle.
Or, de tout cet immense armemeut commandé par Tromp, lliiyter et Je comte de llorn, le gouverneprient des Sepl-Provinces ne relira pas d'autres avantages que l'insignilbnte attaque de Belle- Ile -en- Mer 127 juin) et de Noirmou tiers (7 juillet), avantages qui se réduisirent à l'incendie de quelques barques ci cabanes de pécheurs situées sur b côte ; car, malgré ces démonstrations de l'ennemi cl l'appui qu'elles semblaient promettre aux mécontents, b frayeur des populations était ai grande, les terribles exécutions de Bretagne encore si récentes, et enfin l'obligation d’assurer chaque jour, par un travail exorbitant, son existence matérielle, contre l'exigence d’impôts écrasants, tenait le peuple dans une si cruelle préoccupation, que personne ne bougea (t), bien que 1e mécontentement fût prorond et universel.
Maintenant, ce qui semblerait impossible, si l'humanité n’avait pas nnc part si absolue dans toute conibiuaisoii humaine, ce serait d’expliquer comment M . de Monierey et le gouvernement des Sept-Provioces, complètement abusés sur b disposition des esprits en France, avaient pu ha sarder un armement aussi considérable, seulement d’après les rapports de Van-den-Bndeo appuyés des promesses de Litréaummu.
Rien pourtant de plus logique dans son inconséquence : le prince d’Orange, on l’a dit, nourrissait une haine d'instinct, fatale, irrésistible, contre u>uis XIV. Impénétrable, calme, réfléchi, défiant, profondément habile cl mesuré dans toute autre circonstance, l'esprit de Guilbumc, ordinairement d'une solidité inébranlable et d'une prudence outrée, se laissait pourtant quelquefois aller aox chimères les plus vaincs lorsqu'il s’agissait d'un pian hostile au roi de France. Aussi, usant de l'omnipotence qu'il avait déjà rudement usurpée dans la direction des «flaires de la république, selon b prévision de Jean de Wiu, le jeune stai bouder, pour assouvir sa haine, décida seul cet immense armement, qui, s'il eût réussi à exciter un soulèvement général en France, portait, il est vrai, un coup irréparable à Louis XIV, en opérant, sur le littoral de son royaume, une dangereuse diversion, pendant que scs armées étaient occupées aux frontières cl en Allemagne.
Mais ce mouvement ne pouvait réussir, parce que celle môme réaction de personnalité qui avait aveuglé le prince (FOrangc sur l'opportunité d une révolte eu France, avait aussi trompé tes deux seuls véritables acteurs de cette conjuration : Latréaumoot et Van-deu-bndcn ; car M. de Polian n’était qu’une bannière aux mains du partisan, et Auguste ainsi que b marquise étaient de pauvres complices malgré eux, presque convaincus d’avance de l’impossibilité du soulèvcracut.
Pourtant, madame de Viters, ardemment fidèle à cette pensée juste cl vraie, que plus clic rendrait par ses adhérences le complot important, plus elle accroîtrait les chances de salut d’Auguste cl dclle-mème ; et d'ailleurs, accomplissant ce qu'elle regardait comme un devoir, avec l'héroïque probité qu’ou lui sait, madame de Vibrs avait tout tenté pour engager ses fermiers, scs tenanciers et quelques gentilshommes de son voisinage, à se rebeller; mais partout elle avait échoué, tant b terreur des échafauds était grande. Seulement, b noblesse du caractère de Louise inspirait une estime si générale et si profonde, que, malgré d’aussi dangereuses ouvertures, dont b révélation aurait pu b perdre, aucun de ceux à qui elle les fit ne paria. Louise et Auguste furent donc trompés dans cette visée de conspiration, ainsi que Van-dcn-Endcn et Latréanmont, parce que, on te répète, personne des fauteurs de celle conspiration ne possédait une connaissance exacte de b disposition des esprits.
Sans doute Van-den-Endcn, cet austère philosophe, voulait le bien à
(f) Cette année même, Ica mousquetaire* avaient été apurer à Renne* l’cxécutron de plusieurs révoltés. Voir tes cruelle* lettres de madame de &vigné a ce
nyet.
sa manière ; sans doute ses utopies étaient respectables; mais, esprit de spéculation et non de réalité, il agissait incessamment pour uu type unique et impossible, pour I Yuf.uil idéal de ses sublimes aspirations, pour rliomme exceptionnel enfiu, seulement éclos dans te paradis de sa cbaslo et sereine pensé**. Van-den-Endcn n'avait jamais songea l'humanité telle quelle était; il oubliait qu'avant d'avoir le loisir de répond' e aux cris de liberté, les hommes vrais répondait ut d abord aux cris de b faim, et que généralement il faut jouir d’un certain superflu, ou être un brigand capable de tout, pour perdre à dessein un temps irréparable parmi les agitations stériles d’un soute, vrincul. Or, b majorité des hommes ne se compose pas de pillards et de meurtriers; et comme, pour peindre et dorer le Versailles du grand roi, il fallait que le peuple prit sur le pain noir que le travail émisant de chaque jour lui apportait à peine, il ne restait pas aux populations une iniuule à dépenser en révoltes.
Dans 1c fol et naïf orgueil de sa belle àuic, et aussi dam l'ardeur impatiente de voir scs utopies en oeuvre, V'an-deo-Eudeu avait ensuite pensé que ses écrits, répandu» en Normandie par le colonel, en manière de placard», disposeraient surtout merveilleusement te peuple à la rébellion, en lui faisant espérer un âge d'or, que le philosophe se proposait de convertir en réalité, une fois l'action brutale et matérielle du renversement de b monarchie despotique opérée par Lairéaumonl cl M. de Monterey, que te docteur était allé solliciter avec tant de désintéressement et de courage. Mais, encore une fois, tout cela était vanité, et les écrits du philosophe ne lurent ni lus, ni compris.
Quant à Lalréaumont, toujours égaré par ses souvenir» de la Fronde, un des plus singuliers plu iioincncs de l'histoire, il avait complètement méconnu l'esprit public. Ce partisan effronté, qui ne rougissait pas de s'avouer à soi-même qu'il n'agissait que par ambitiou et cupidité personnelle, n’avant ni assez d'art, ni assez de secret pour dissimuler cm honteux motifs, ignorait sansdmle que, à part de très-rares exceptions, il n'est jamais donné aux hommes de sa trempe, qui se produisent ouvertement tels qu'ils sont, d agir assurément sur les antres hommes; il ignorait encore que, dans les masses, l iostinct de conservation et d’iuterôt va souvent jusqu’à b plus haute sagacité d'égoïsme, et que leur subtil bon sens fait chercher cl trouver, aux intelligences les plus grossières, le pourquoi véritable de toute révolution tentée, leur <lit-on, eu leur faveur. En un mol, si le changement de choses dont ou les berce ne répond pas absolument aux nécessités ou aux idées (folles ou sages) du plus grand nombre; si celui enfiu qui prétend à dominer la foule n'est ou uc semble pas être le représentant incarné des besoins et di*s idées généreuses du moment, toute espérance de soulever un peuple demeure une folle et absurde imagination.
Or, c’est parce que Lalréaumont. instruit par l’expérience, sentait à cette heure qu'il ne réunissait aucune des conditions voulues pour assurer le bon succès de ses projets, qu'il ne pouvait contenir sa déplorable humeur en causant axee des Préaux dans celte chambre d'une auberge de Rouen dont on a parlé.
— Et dire, s'écriait le colonel en vidant brusquement son verre, que pas un de ces butors de gmt il là 1 res u’a seulement voulu bouger, tes! misérables et belles valets qu'ils sont, de leur charrue et de leur colombier!,.. Ah! mille dieux! le uoël a bien raison!
El, sans doute pour calmer sa colère, le courtisan enionua un couplet d'une des chansons du temps sur b couvocatiou de l'arrière-ban. (C'est uu campagnard qui parle.)
Si je péri* dans le* comUitx,
Je veux qa’on grave sur ma tombe :
Ci-glt qui mourut d’un Mas f En voyant crever une bombe,
Et n’cul d'affaire à «on pays Que pour l'honneur du pan bénit.
— C’est vrai! voilà pourtant, mordieu, comme ils parlent, et voilà connue il* mourront tous ...depturl les vils bouviers!... Et dans nos réunions il» faisaient les rodomouls! C était à qui tirerait l'épée le premier pour la révolte! et une fois à cheval, une fois rassemblés sous tes yeux de Saint- Aignau, que l'enter coiifoiMk, ils n’ont eu de voix, ccs maudits mangeurs de pommes, que pour braire ; Vive te roi ! mordieu! El dire que personne n'ose remuer ! Mais, par l'enfer, qu'ont - Hs donc à perdre? leur chienne de vie? voilà qui est bicit regrettable! El par b lâcheté de ccs misérables, renoncer à tant de chauecs de réuv sile ! quand il y a,lâ en croisière soixante vaisseaux de ligne qui ne demandent qn 'à jeter vingt mille hommes sur b cèle... si on leur assurait seulement un point de débarquement. Mais non, ce maudit Saiui-Aiguan est partout. A Quiilcbœtif, il y a mis garnison; il n'y a pas tioc falii&e de la côte où il n'y ail une vigie ou uu corps de garde! et il n’en faut pas plus pour intimider ces hobereaux, tes empêcher d’agir. Ah ! c'est a se damner mille fois... Ainsi, ni toi, ni ta marquise, n’avez pas mieux réussi? — Non, je vous l'ai dit. Madame de Vilar» a parlé entre autres à M. d’Aigremunt et à M. de Saint-Martin d'Urbcc ; ce dernier a éludé* l'autre a répondu qu’il connaissait la moitié d une compagnie de dragons à vendre, sur laquelle on pourrait peut-être compter, voilà tout. Quant au reste des gentilshommes, la marquise ou moi avions beau leur
remontrer l'odieux des impôts, ils ont tous répondu : « C’est Yrai... mais le roi est le maître... et plus fort que nous. Voyez en Bretagne, combien d’échafauds sont encore sanglants. » Et les tenanciers, Ica fermiers, ces boeufs de labour, qu'ont-ils beuglé? — Anx premiers mots de soulèvement, ils se sont tous écriés : « Et pendant que nous serons à nous rebeller, qui cultivera nos terres ? Et si l'ennemi fait une descente et brûle nos récoltes, comme à nie de Noirmoutiers? et si la guerre civile recommence ses ravagea, comme dans la minorité? Comment faire pour vivre? comment payer la taxe? Nous sommes bien affreusement. malheureux, sans doute, mais au moins nous vivons. » — Les infâmes! c'est toujours 1a même chanson! Vivre!... ça ne pense qu'à vivre... Ah! si ce que j'espère arrive! si j'ai jamais sous la main un millier de bandits déterminés, ces bêles de somme me payeront cher leur refus et leur stupide prétexte de vivre! Que je soi* roué vit, si je ne Cils pas litière de leurs blés verts aux chevaux de mes cavaliers! et si le viol, le sac et l'incendie ne me vengent pas de Icnr crasse lâcheté ! ajouta le colonel en vidant la bouteille d'un trait; pu», la brisant après sur l’àtre avec fureur, il reprit : — El ton père... tu ne lui as parlé de rien? — Mais vous pensez bien que, connaissant ses sentiments de loyauté et son respect pour la personne du roi, il est le dernier, grand Dieu ! à qui j’aurais osé parler de tout ceci, à part même la crainte de le compromettre... Ah! mon pauvre père... mon pauvre père! s'il savait!... ajouta le chevalier avec un profond soupir; puis il reprit : — Enfin, il est heureusement à Paris pour un procès, cl il ignore tout. — Mais ce qu'il y a de plus terrible, s écris le colonel avec un nouvel cmporiemcut, c'est que les Hollandais croisent depuis trois mois sur nos côtes, et nue, ne voyant rien bouger, ni eu Dauphiné, ni dans le Broiiage, ni ici... seulement quelque peu en Bretagne, et encore... un vi ai feu de paille, ces mcynherrs vont sans doute se retirer... l’équinoxe approche, et tout sera dit. D’on autre côté, comme rien ne succédait, Montcrcy a cessé d'envoyer de l'argent pour entretenir la &an:é du complot : aussi, mordieu, est -il, à celle heure, maigre... maigre à foire iiié, dit Latiéaumoot en jetant un trisle regard sur son habit négligé, otis sommes à sec et à bout ; et justement c est à celle heure qu’il faudrait lenlcr un effort désespéré ! — En vérité, vous êtes insensé, si vous conservez h moindre espérance. Ah ! je vous l'avais bien dit, il y a trois mois, que tont ceci n’était qu'une chimère... et, à celte heure,* fasse le ciel que ce ne soit que cela ! — Ah çà ! mille démons ! si tu vas te désespérer quand au contraire il faudrait redoubler d’énergie... ce n'est pas le moyen d’avancer nos affaires. — Comment, redoubler d'énergie ! dit des Préaux stupéfait ; cl que comptez-vous donc faire? — line dernière tentative, risquer le tout pour le tout. — Mais, encore une fois, sur quoi fumlez-votts, à celte heure, la moindre espérance? Vous l'avez vu, nous avons parcouru la province ; vous ne pouvez nier que l’influence de madame de Vilars n y soit extrême; vous ne pouvez nier non plus que la malheureuse femme ail intrépidement tout bravé, tout tenté, surmontant la honte qu’elle avait de jouer un rôle aussi criminel. .. mais pensant, hélas! comme vous l’avez si cruellement prévu, qu’une fois entré daus une conspiration qui aboutit à l'échafaud si on est vaincu, il faut triompher si on veut sauver sa tête. — C'est vrai ! il in’esl revenu que la marquise a loyalement tenu sa promesse, et que si elle n'a pas réussi, la vaillante créature, c’a été absolument la foute de ces pots de cidre, qui m’en rendront bon compte, mille tonnerres! s’écria le colonel en fermant les poings avec rage; car si tout cela n'aboutit à rien, aussi vrai qoe je m’appelle Duhamel de Lalréatimont, je prends ma grosse canne a’uu côté, ma rapière de l'aolre, et, pour leur apprendre a manquer à leur promesse, je fais une tournée dans toutes leurs gentilhommières, rossant d'importance ceux qui ne voudront pas sc battre avec moi et balafrant au visage ceux qui accepteront mon cartel! Mais, heureusement pour la peau de bêle dont sont enveloppés ces misérables, nous n’eu sommes pas encore là.
Des Préaux reprit gravement ; — Croyez-moi, mou oncle, abandonnez ce projet insensé, et remerciez la Providence de ce que jusqu'ici le complot n'a pas été découvert ; car songez au sort qui vous attend si tout sc révèle ; songez donc à la haine que le roi a contre M. de Rqlian ! à l'aversion qu’a pour vous M. de Lotrvois! Enfin je sais que cela n'est rien à vos yeux, mais songez donc aussi à madame de Vilars! à moi! à nous enfin, qui étions si heureux, et qui, grâce à vous, maintenant ne vivons que d'angoissen et de terreurs ! conspirant sans but et sans motif, et seulement pour disputer notre têteau bourreau, dans une lutte qui nous est indifférente ! Mon oncle, vous nous avez fait bien du mal ; mais renoncez à nnc entreprise impossible, rompez toute correspondance avec l'étranger, et nous trouverons dans notre bonheur la force de vous bénir!— Ecoule, mon garçon, tout n'est pas encore désespéré. Voici mon plan : je sais on régiment de quatre cents maistres à vendre ; il y a là-dedans une centaine de vieux sacripants bronzés à tout, qui, dans la Fronde , ont servi dans la compagnie d'Enfanls-Pcrdus que j'avais > levée sous Hocquinrourt; c’est un bon noyau de démons incarnés qui pendraient un paysan quand ils n’en retireraient que scs dents pour les dentistes cl scs cheveux pour les perruquiers ; une fois découplés en plaine, tu verras ça se démener. Or, il faut deux cent nulle livres pour payer ce régiment ; comptant sur l’argent de Mon- (crcy, Rohan a demandé à son monarque la permission de l’acheter ; Mcii entendu que Phœbus a refusé net; heureusement que nous avons Sounleval, dont on ne se défie pas, qui sera le prête -nom et l'achètera
r ir lui ; une fois ce régiment à nous, mes cent vieux bandits prennent haut du pavé ; se sentant appuvés par des chefs aussi sacripants qu’cux-mêincs, leur esprit se répand dans les rangs, cl moitié crainte, séduction ou espoir de pillage, en un ou deux mois je réponds d'avoir en main cinq on six cents gueux déterminés, et bous à tout, qui se
feraient hacher pour moi jusqu'au dernier alors, mille tonnent»!...
je les amène en Normandie malgré Louvois... et du moins ccs imbéciles et làcbcs hobereaux oseront peut-être se décider à marcher en rébellion ouverte, quand ils auront devant eux une pareille avant-garde qui leur frayerait le passage jusqu’en enfer ! — Mais ce projet est fou; en admettant même que vous puissiez acheter ce régiment, le façonner et en disposer a votre guise, ce qui n'est plus possible comme au temps de la Fronde, 1a terreur que de pareils scélérats inspirerait dans les campagnes saflirail pour tourner contre vous tous ceux qui auraient même eu la pense* de s'y joindre ! — Tu n’y entends rien, mon garçon; le point d'honneur et la scmiliitité du paysan sont dans scs reins, et pour les exciter et les piquer, rien ne vaut la hallebarde du partisan. Ah! si ta avais vo dans la Fronde merbraves Enfants-Perdus travailler sur le paysan ! tout ce qu'ils en savaient tirer ! tout ce qu'ils en savaient exprimer !... de vrais pressoirs de fcr, mon garçon, qui vous pressuraient un village jusqu'à la moelle, mordieu ! Les sauterelles d'Egypte n’étaient rien, j'en suis sûr, auprès du passage de ccs braves compagnons ! — Mais les temps ne sont pins les mêmes, on est las de guerres civiles, et on aime mieux tout supporter, tout sacrifier, que de compromettre l'espèce de calme morne, ou on se repose au moins, après tant d'horribles secousses. Mon oncle, je vom en snpplic, renoncez à tout. — Ah çà, voyons, écoute-moi, Auguste: je ne suis pas non plus un tigre; aussi vrai que je n’ai rien de sacré dans le monde, je le promets qu 'aussitôt Van-den-Kuden revenu de son voyage... — Comment ! il est encore reparti? demanda le chevalier avec étonnement, en interrompant le colonel. — Oui, il y a cinq jouis, je l’ai dépêche à Monterey pour lui dire de ne pas s’impatienter; que rien n’était désespéré ; dé continuer à foire croiser la floue hollandais sur les côtes, et d'envoyer trois ou quatre cent mille francs pour ariirtor ce régiment et foire quelques avances. — Mais M. de Rohan '.'—Oh ! lui ! il est comme toujours, espoir et désespoir, haine et repentir, tristesse cl joie... plus triste que gai cependant ; car. selon mon avis, il a pris de l eurre dans ma bouteille pour écrire à celte Maurice dont il était adule, alio de s’en dépêtrer tont à tait. Aussi, depuis ce poulet, la belle infante lia plus voulu ou osé le revoir; il me presse, comme toi, d’en finir, d la vas rire, mordieu! dans le cas où Monterev refuse, lu ne sais pas?... il ne parle de rien moins que d’aller s'enfermer à la Trappe! — Et quand Van-dcn-Enden doit-il arriver de Bruxelles? — Du 12 au 15 de ce mois. Et pour en revenir à ma promesse, vrai... si le père la Sagem apporte un refus de Monterey : si lui et le prince d'Orange retirent argent et vaisseaux, alors, comme il ne sera plus possible oc foire autrement, nous renonçons à tout, j'appelle un oolairc pour dicter mon testament et le léguer tous mes nions, dit le colonel en montrant les habits qu’il portait, et qui à ceUe heure composaient son seul avoir; pois il ajouta d'un air bouffon, en glapissant comme tilt crieur juré: Item, te léguer mon grand verre... item, ma rapière; Item on vieux bahut, où sont toutes sortes de projets de révolte. Pub, ajouta le partisan en reprenant son accent naturel, puis, au moyen d’une balle dans le crâne, je vais voir en enfer s'il n’y a pas moyen d’exciter quelque petite rébellion de damnés contre Belzébulh, sous prétexte que le soufre de leur fournaise est de mauvaise qualité.
Malgré tout le mal que lui avait fait Latréaumont, Auguste ne put s’empêcher d'être attristé en entendant le colonel parler ainsi de sa fin avec une résignation à la fols lugubre et grotesque : aussi loi dit-il : Mais, mon Dieu, qui vous force à agir? pourquoi n'abandonnez-'*"’ 5 pas vos projets à celle beorc, qu'ils sont presque désespérés ? El pui-. ne savez- vous pas que, malgré les affreux chagrins que voos mntt causés, je n’oublierai jamais que vous êtes le trère de ma mère, qui. malgré tont, vous a toujours aimé? Le colonel fit un brusque mouvement et cacha sa tète dans ses larges mains.
Auguste s’aperçut de l'cmotion de son oncle, sans pour ceh concevoir la moindre espérance de le voir ahandouucr ses projets; car il sa* ▼ait alors par expérience qne le partisan pouvait s'abandonner à ks souvenirs et en ressentir momentanément l'influence, mais qu’il « « demeurait pas moins d onc invincible opiniâtreté dans scs dawnabta résolutions.
— Tiens, Auguste, dit Latréaumont en relevant son visage assombri, je ne sais, mais c’est im vilain jour qu'aujonrd'hui ! Ce matin, par hasard, je suis passé devant le cimetière Saint-André et j’ai revu le tombeau de ma mère, et puis, tu m’as appris la mort de celte Cauchois, ma vieille nourrice, et C est stupide, si tu veux, mais ça m’a tout allrnie» quoiqn’à celte heure, mille biberons de Lucifer ! je fasse un drôle de nourrisson! ajouta le colonel, ne pouvant s'empêcher de gâter, pt une raillerie brutale, le peu de bonnes inspirations qui lui repaie® 1 - — El cette pauvre femme est morte en priant pour vous, teoai't entre ses mains celle croix d’or dont vous lui aviez fait présent dit Auguste, car jamais clic n'a voulu croire aux bruits fâcheux q 1 *’ couraient sur votre compte disant toujours que c’était men-
songe et calomnies! — Bonne vieille, quand j’étais enfant, elle m'aP* pelait sou dauphin Ali! ah! son dauphin!! il fout avouer que le
iljüj'tiiii a furieusement tourné nu loup et ru sanglier cl ou sonnera pMi-étrr bientôt l’iiallali du sanglier. dil le colonel pensif, apres mi j.«ri Ioi<k silence , en fronçant se* snorrih. Pur* , son caractère indomptable reprenant le dessus, il s'écria , honteux d« ro mouvement de faiblesse : Mais alors, mille triple-dieux ! les abois seront uagbiit-» '.ansçi vrai que je radote u celle iieiirc comme une caillette eu inc laissant aller à d'aussi sottes petits ! ! Allons doue, mordieu î Et li' géaut sr drv-sa de toute sa hauteur, eu se Secouant dans son habit, j;nd <|ii** 1rs lièks fauves se secouent que|qu,-|in, bni-qurmrnt dans leur pi.il rude et hérissé : puis il ajouta, eu na««aiit lu main sur son large (runi, comme pour chasser d’aussi accablâmes pensées : Bst-cc que Jules Duhamel de Latrénumnul est encore uu malilot pour songer à sa berceuse 1 ... Hourra pour l'audace! mépris pour b crainte! (tien u’ejtf désespéré A dis u, mon garçon. Je me lésume, et vite, car je soupe :n« dlly ber ville chez uue paire de veslaU» de la rue d’Isigny ! et b faim ni or lire par les puis de mou estomac ! En un mot, dans dix jours reverrons si Mnnlcu-v dit oui... en avant le remploi: s'il dii non... en avant l'ouce de plomb, tu es libre, et je le donne ma beoédictloa ! ajouta le partisan d'un air bouilon.
Auguste connaissait trop bien l'entêtement invincible de sou oncle pour songer uue minute à combattre ses vues: aussi, mettant tout son espoir dans la détermination négative de M . de Monu-rey, quitta-t-il bientôt le colonel pour retourner à Eudruville, où Louise l'attendait trhlement.
Latréauimmt, lui, pour s'étourdir sans doute, alla oublier dans une orgie crapuleuse les dernières pensées honorables qui lui devaient peutêtre venir au errur.
Ceci « passait le 5 septembre.
Ou va voir, dans le chapitre suivant, que huit jours après vint la péripétie de ce drame étrange, de ce complot rêvé il y a cinq ans à Amsterdam. puis abandonné, puis repris, mai* toujours indécis, flottant sans possibilité, sans racine et sans clientèle; imagination insensée où, depuis ceux qui promettaient l'insurrection jusqu** ceux qui la favorisaient, où Inus. enfin, depuis le prince d'Orauge et Monterev jusqu'à Lafréamnonl et YtD-den -Rodéo, luttaient d'aveuglement cl (le folie; con-piration absurde, qu’on prendrait en mépris, si le sang le plus no- Mc et le plus généreux n'avMt pas arrosé I échafaud, si la futalité de relie formidable tragédie ii'était pas un des fait- le-, plu» horribles et les moins connus du dix-septième siècle, de ce grand s'mole du grand roi, comme ou dit.