‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue LatreaumontChapitre 25 sur 30 · LA BASTILLE · texte numérisé non relu

LA BASTILLE

CUA PITRE XXV,

Le ( abiuct dn roi, à Ven-allles, le mardi 11 septembre 1074 1 il est onze heures du malin. Louis XIV, vêtu de velours noir, avec de simples boulon -v d orfévreric, portaut le cordon bleu sur sa veste de satiu écarlate., richement b rodéo d'or, sc promène avec agitation, cl repousse brusquement les caresse* habituelles de trois petites chiennes couchantes espagnoles, au pelage blanc et orangé. Le roi lient à la main nue lettre ouverte ; il la relit à plusieurs reprises, pâlit et rougit tour à tour, -r- traits bouleversé* annoncent la colère, b haine, la crainte, et çi et b, comme un éclair qui perce une sombre nuée d'orage, b rayonnante expression d’une vengeance satisfaite se peint wir son visage courroucé.

La lettre que lit le roi est de M. de Nazollos; dans celte longue délation, ce dentier donne les détails les plus circonstanciés sur le complot, -i marche cl scs adhérences depuis six moi» : il signale M. le chevalier b» Itoliqn comme chef do la conspiration, et Lalréaunioul, V.in-den-Lii- I i»J«l.» Préaux, madame de Vilar» et mademoiselle d’O*** 'confine s<-s •oiMplirC». On verra plu» tard quelle fut la raison qui porta .Nazelles a cétiî délation.

Aussitôt après la réception de cette lettre, le roi avait envové un garde lu corps cheicbcr en grande bâte M. de Lotifok à Glutviflc, où il se murait : ce mlnKtre était uusmiôi arrivé à Versailles, et venait de #orir du cnbiucl du roi pour ordutiucr l'arrestation immédiate du cbevul«*r ; car ce dentier, depuis quelque temps, afiu sans doute d'éloigner oui «tMipç'fiu, venait iotncnl a la cour faire »a révérence au roi. qui lui • •urtfctU lu do» comme d'habitude. Or, Ce jour-la mémo, M de Rohan duft rendu à Versailles pour assister en Payeur à la fécepllon du nou-

toriise», et le cbcvuHer attendait le roi dan» b chapelle avec lu gros des courtisant.

— Ah ! M. de llolian I M, de Rohan 1 dirait Louis XIV avec une joie colère et concentrée ; quand, il y a doq ont, j'cntrndU ces Imperlinotites tilles d'honneur raconter vos* prouesses, et que le Jour meme voua me donnâtes lieu de vous chasser de mon service, je ne m'attendais Certes pas à vous voir un jour tomber si bas... Enfin cette fok, Dirirmerd, son crime est assez avéré, J’rxpèro... K je n'en suis pas rédulj à- dûs conjectures. Ah ! madame de tlouicspan! nous verrons votre conlcnauce en apprenant le sort de cet impertinent muguet.

A ce moment, un homme ma gqiftq Démeut vêtu, gros et court, aux larges épaules, au teint apoplectique, portant une longue perruque uoiro qui ombrageait ses traits prononcés , durs et impéticux, entra dans le cabinet du roi.

— Eh bien, Lou vois ? — Il esl arreté, aire. — Qu’a-l-U dit ? JR. sire ; qu’il ne savait pourquoi on l'arreLiil ; mais qu'il sc sujfoqpail à b volonté de Votre Majesté. — Rien de plusî— Kl au=si qu'il n'avait ui

bu ut mangé, et qu'il mourait de bim (I); [hissai l'a Conduit dans chambre» où il lui a fait servir à dîner; et ce pctfdapl U* lieutenant Lasserre le garde à vue jusqu'à ce qu'un carroiso de Voire M.ije>lé soit arrive afin de le conduire à la |a*tillc. — L'infame hypocrite 1 s'é- ria le roi avec indignation, il pensa à manger dans uu pareil moment. . au lieu de songer à son âme. . Quelle audacieuse assurance!... il demande pourquoi ou l'arrête !... Soulever la Normandie, mardi or sur Versailles, m’enlever, peut-être :... crime de lèse-majesté 1... Mai». Lourbis, tontes les précautions sont-elles bien prises? n’y a-t-il rien à craindre?.,. Qu’on fasse tenir ma maison militaire prêle à monter à cheval... faites revenir des troupes de» frontières... Le misérable !... Ah ! celte fois, du moins, sou crime est bien cl dûment avéré... et ce soulèvement 1 ce soulève ment! — Une chimère, sire, heureusement, uue itnagiuatiott de fou., et rien do plus. Je sors do chez M. Colbert, qui va ai rendre auprès de Votre Majesté tout à l'heure; j’y ai rapidement parcouru les lettres du M. PeJlot : elles sont d hier, et annoncent que rien n’a bougé eu Normandie, tout y est calme et tranquille. Ainsi que j'ai eu Mimmcur de le dire à Votre Majesté, depuis l avis reçu au mois d'avril qu'un avait (kit des propositions à Monlerey, M. Colbert et moi avion» déjà donné uoê ordre- en conséquence pour la tranquillité de la provint». Je viens aussi de parcourir la correspondance de M. de Suint-Aignun, de Roqucbure et du Bemroit : rien non plos n’a bougé à Dieppe ni au Havre ; Il y ■ seulement à Rouen quelques retards pour le payement du Tltn el l)u #.grr, mais rien au monde du grave ni a alarmant : tous pouvez m’en croire, sire ; je vais d'ailleurs ordonner à Chnmby, si Votre Mujesté lu trouve bon, <le se rendre en poste à Rouen ; c'est un homme énergique : il prendra le commandement de» troupes... et agira sévèrement s'il lr but ; mais, encore une fois, ce complot est um* visée stupide qui, hrurctise» ment, vous donne, sire, le moyen de faire un grand et terrible exemple. — Mais je non reviens nas. répéta le roi eu littni la lettre do Nu*» zclles; vit-on jamais pareille audace?... Et qui aurait cru reb de ce Roliau ! Mais qu'est-ce que ces autres getts-lâ 7 ajouta Louis XIV en reprenant la lettre, La.. . Ulréaiintonl? — Celui-là, sire, est un rlTronté partisan que je n'ai vu qu'une foi», lorsqu’il eut l'impudence d'oser venir me demander uu régiment ; sans la pressante intervention de M. de IL i- vie, je le faisais pourrir à b Bastille. Ce Lalréaunioul est uu géant matamore, résolu, opiniâtre, homme de sac et de corde. Jniguez à cela, site, un courage de lion, ayant tantôt frondé, tantôt servi M. h- cardinal ; limnuic bon cl prêt à tout, enfin, et des plus dangereux. — Et comment bris- t sac s’était-il pu intéresser à un pareil misérable? — Je crois, sire, qn'ils avaient autrefois fait la «terre des Pays-Bas. — Mais il faut qu'on arrête cet homme-la à l'instant même... Dépêchez vite Rrissac à Rouen, uù il est à cette heure, dil la lettre : qu'il preuuc avec lui quatre ou cinq du mes gardes bien déterminés, et qu'un saisisse ce mouslrc-U mort ou vif... Ecrivez l’ordre, je le signerai, et que Brissacnarte mtr l'heure pour la Normandie h franc étrier.

Loti vois écrivit l'ordre du roi à M. dé BrUsac, pendant que Louis X IV relisait encore la lettre de Nazcllcs. ds Kj

— QuVst-cé que c'est que ce non» sauvage, demanda le roi, \ att-dcu* Endcn ? — Van-dcn-Lndi'ii, .'ire . j'..i pri- des iiiform..tii u« . Lonvigny l’a connu en Hollande : c'est uu du ce» dangereux rêveurs républicain», ennemi mortel de lOtlU uinnarchie, chassé d'Amsterdam il y • deux uns pour ses opinion* popubu irres, quiscmblaii ul uième cxagéi éès dans ivquartiers-là. pourtant si démocraliquM ; il s'est réfugié ici, t une écolo de langues aheietmès près Picpus ; Votre Majesté ne lui permit dans les temps de s'établir en France que parce qu il se datait proscrit par le prince d’Orange. — L’infâme ! eosl ainsi qu’il abusa de l'hospitalité qu il trouve dans mou royaume... El où e»t-il? -**0n l'attend d'un jour n l'antre de Bruxelles, où il s'est rendu pour conférer mois iloulo de nouveau avec M. de Monlerey. Dosgrez (2) a l’ordre de lorréter â sou arrivi'c, et la femme de Dcsgrex est même ausd déguisée pour éviter tout soupçon et snivre cc docteur à sa desemte du roche. — Ces misérable* ffqHîutdais ne se contenteront dotK- j«is d'être républicains

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Rote <Ic CleratnlMot

Exempt de police fort redouté dan» co tcmpi-U.

Aussi, eu prévenant Lout^ XIV que Colbert peinait à influem royale volonté, M «le l.otivois mettait habilement eu jeu le plu* faible de ce priuco, i|ui crut toujours naïvement régner par sow tandis qu'il ne fil jamais qu'obéir aveuglément aux vues ou aux ca de ses ministres et de scs maîtresses. I. vomie. Coll.er i -t !.. t. üi i I' - splciuli !f- commencements «le son ivgne, Louvois pour |.- t. désastres du milieu, et madame de Mainlenoti pour I eflrov .ibk ru la fin.

Or donc, on le répète, en avertissant Louis XIV, qui. malfr cause de >a faiblesse de caractère, prétendait à une volonté a)

LATIlRM MONT.

dans leurs marécages; bans venir euertru iutc<ier mes peuples de leurs détestables doctrines! Mais je veut qirVm Wie fasse prompte Justice de i*elui-ci". Qu dh ne lui ménage ni le» rigueurs du cachot ni de la torture, qu'on la lui donne vraiment e&rêorainatte, et puis apres, une bonne |Mileucc ; car nue paieWUv espèce lie doit pas même avoir la tête tranchée comme uu gentilhomme* — Je crois en effet, sire, que cette derme.» e di»linciion, entre des coupables de liante qualité et cet obscur misérable docteur politique, sera d'un merveilleux effet. — Et quel» sont les aplfts ? quest-co que cette Vilar» que je vois sur la liste?. . elle n'eat de rien à Orondate (I), j'espère? — Son, sire ; le iiom de celle

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«•"opiniâtre, le plus dangereux, le plus indomptable de lonq es! ce Litré.mmont ; c'est véritablement l'homme d'.u lion du complot. d'apres ce que m’a dit '"a/élles. — Aussi faut-il, et sur l'heure, sc saisir decc Laticaumoot : un pareil eriminel est mie véritable calamité publique. — Uii, sire, et M de Ibissac va partir aussitôt que vous lui aurez doonc vos ordres. — Quant a mademoiselle d’0**\ ajouta louis XIV. rien n. m'étonne de sa part, car ou sait* cmnbieu elle s'était publiquement, n sans vergogne ni retenue aucune, allolée de cet antre ir.nirc, que jp tiens enfin à ma merci. — Selon N.izcDcs, sire, mademoiselle d'i)'" n’est seulement coupable que de n avoir pas révélé le complot. — Oh ’ quant à elle, toute la cour ac mon frère va nie supplier de lui (aire gràct; les siens soûl les familiers de Monsieur. — Voire Majesté n'aura pas que celte supplication a endurer à propos de ce procès-là, dit Louvofa. — Que voulez- vous dire? — Sire, M. Colbert... — Eli bleu? — M. Colbrt, comme allié de M. de Hoban, et s'appuyant sur l’autorité que lui doouenl auprès de Votre Majesté ses longs et utiles services, M. Colbert p sera sans doute sûrement influencer Votre Majétlé en faveur de ce g criminel, dit le ministre, dont la haine contre M.dc Hollandais l'enfance, et qui le délestait encore davantage comme parent de Colb car ou sait la jalousie cruelle de bout ois contre ce dernier, qui moi véritablement de chagrin de voir tous les efforts qu'il taisait pour r: mer le crédit éteint et sortir la France de l'.ibime, sans cesse tendes vains par la fatale omnipotence du Üls de Lctcilier.

'F 1 ; :emnd latart .1 Colbert

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Clan-Maru

femme s éci il seulement par une I ; clic est fille du fameux Claude de Sarrau, fort huguenot ci tort parlementaire, < n partout où sc lève la lévolle, ou est bicu sûr île trouver un protestant ... — Vous avez raison, I. ou vola, il y a toujours dans ces réformés un vieux cl aigre levain de rébellion. Ali ! il faudra bien pourtant lin jour ou l'autre en finir avec eux Et comment cette Vilars s'oi-elle fournie là? — l*ar amour, m’a •lit ce Na/elles, que je viens d'interroger encore. Elle devait épouser ce des Préaux, autre conjuré, -et çllc » voulu eu lotit partager son sort. — El tout cela pour gruger, commence drôle, quelques-unes des pistolc» de Moulu ey, ou plutôt de cet exécrable Guillaume d Orange, qui est I .une de tou* les soulèvements, de toutes 1rs résiManecs qu’ou ose m'opposer ! — *Sire, celle marquise de Vilar* est fort riche; elle a, dit-on, prés de quarante mille livres de rentes en terres. — Mais alors, pourquoi s'est-elÉ entêtée de ce complot? — Pour ne pis séparer son sort Je. celui qu elle aimait, une pure bergerade, cumin*' le voit votre Majesté. — l ue bergerade. peste I une bergerade ’ . . Mais Savez-vous qu'il

but bien ali qiiclqu'uu pour risquer ainsi sa vie ! dit Louis XIV avec

• me sorte de jalou-ie involontaire, eu comparant sans doute les amours «ton -soi qu'il Inspirait à une allecliou aussi sublime et auien dévouée ; puis d ajouta d un ton presque irrité • — El ce misérable de- Préaux a vau* doute plus que pas un pomié à cette révolte? — Oui abc, mai* le

(I) Surnom donné i M le aurérlul <tc Vill»r» du» u j.-ua«tee

L'onde et le neveu. — »*«« 68.

LATRfiAlJMONT.

que Colbert se préparait à l’influencer, c’était complètement ruiner d'avance l'action de ce ministre, telle salutaire qu elle dût être. Aussi, à b secrète et méprisante joie de Louvois, aux projets duquel il obéissait absolument à cette heure, Louis XIV' s’écria-l-il eu se rengorgeant :

— Apprenez, monsieur Louvois, qu'on ue m'influence pas! je règne et je régné seul... c'est pour cela que je n'ai pas voulu de premier ministre; je n'aime pas les brassières, monsieur Louvois, et j'entcmls qu'il n'y ait qu'une seule volonté dans mon royaume... la mienne! — Kli! ... je ne le sais que trop, sire, répondit brusquement Louvois en risquant celte réponse avec une rare habileté. — Que voulez-vous dire, monsieur? reprit le roi en Trouant le sourcil. — Je veux dire, sire, que bien souvent, après avoir longuement mûri des projets que je crois utiles au service de Votre Majesté, je vous vois, sire, sans vous eu remettre à la sûreté de mou dévouement cl de mes connaissances en ces matières, puisque c'est vous -même, sire, qui m’avez enseigné ce que je sais; je vos, dis-

je, Votre Majesté tout .

changer de fond en , f

comble , tout refaire sur de nouvelles bases, de sorte que ce n’est

E lus mon travail, mais ien absolument et entièrement le vôtre, sire; aussi, ajouta Louvois d'un air grondeur et faebé, je ne sais pas, en vérité, pourquoi Votre Majesté a des ministres!

Ce trait de savante flatterie frappa si juste l'aveugle superbe du monarque, que, sans pouvoir cacher son contentement, il dit d'uu air à b fois suprêmement glorieux et pitoyable : — Ce jvauvre Louvois... je conçois que c'est fâcheux pour

vous mais eu me

créant roi. Dieu m’a donné une volonté d’airain et une oonnaissance comme naturelle et approfondie de toutes choses ; aussi je ne fais qu’agir selon scs vues!

A ce moment on vint annoncer au roi que .'I de Brissac et M. Colbert attendaient ses ordres.

— Faites d’abord entrer Brissac, dit Louis

M. de Brissac entra vêtu de l’uniforme des gardes du corps du roi, babil bleu galonné d’argent sur tontes les tailles, haut-de-cbaus&es écarlate et bottes fortes. M. de Brissac, âgé de cinquante-cinq ans, était encore vert et vigoureux.

— Brissac, vous allez partir sur l'heure avec quatre ou cinq de mes gardes ; choisissez des hommes résolus et entreprenants... il s’agit de courir la poste jusqu'à Rouen, et b d'arrêter, mort ou vif, nn certain Latréaumont... que vous connaissez, je crois. — En effet, sire, die Brissac en rougissant, j'ai fait autrefois b guerre avec lui contre les (''rondeurs, mais depuis dix-huit mois je ne l'ai pas vu... — Par trop de bonté pour ce misérable, vous avez empêché dans le temps Louvois de le faire jeter à la Bastille ; il a failli armer de grands malheurs, monsieur de Brissac... faites oublier ccLi en vous assurant de celte importante capture. — Sire, que Votre Majesté me permette de lui faire observer qu’il se pourrait bien que je ue lui ramenasse qu'un cadavre, car je connais le partisan, et pour le prendre vivant... — Il le but vi-

Eniin... mon ami... je voua confie cci pauvre* enfanta. — net 8G.

vant... vous m'entendez, Brissac, il nous le faut vivant, reprit le roi avec vivacité, c’est surtout par lui qu'ou peut avoir tous les (ils de certain complot... où il a pris part; ainsi arrangez-vous pour cela; allez, et pas un mot de tout ça. Arrivé à Rouen, vous descendrez de cheval chez M. l’ellot, premier président du parlement de Normandie, qui vous accompagnera et vous aidera de ses lumières pour faire bien succéder celte capture; allez et revenez avec l'homme en quesliou. Dites à Colbert d'entrer, vous le trouverez dans la galerie.

Une fois le major de* gardes sorti, le roi dit à Louvois :

— Mais j’y pense, Louvois, avons-nous des preuves contre Rohan?.., Jusqu'à présent il n'y a qu’une délation, des présomptions de mauvais desseins, m'avez-vous dit, mais il u'y pas eu d’exécution, et il serait bien malheureux qu'il ne se trouvât rien de positif et de personnel à lui.

— Votre Majesté a raison ; en effet, ce Nazelles m’a dit que M. de Rohan u’a jamais rien voulu écrire de sa ina in .

— El s'il osait tout nier maintenant?... Il en est bien capable, l’infàme !

s’écria le roi avec une sorte de terreur. — On pourrait, sire, aviser aux moyens de l’amener doucement à tout révéler. — Lui promettre sa grâce? — En lui disant que s'il avoue tout ce qu'il sait, Votre Majesté aura pitié de lui. ne voulant pas faire périr un homme de sa qualité... — Oui... oui.

car après tout, promettre et tenir sont deux.

— Sans compter, sire, que Votre Majesté peut nommer des commissaires pour instruire lo procès, et en réserver le jugement définitif à sa personne. — C'est le parti le plus sûr... et le plus jiiudrnt. Vous ave* raison, Louvois, j’y aviserai.

A ce moment un huissier annonça Colbert.

Ce grand miuis'rc avait alors plus de suivante ans; sa ligure était pâle, rude, austère et glaciale; ses sourcils, toujours fronces ci menaçants, lui donnaient un air dur; son costume était tout noir; car, par modestie il avait conservé l'Iiatttude de se vêtir avec la rigoureuse simplicité des premiers secrétaires d'Etat, qui. au commencement du règne de Louis XIV, ne se permettaient pas de s'habiller comme les gens de qualité, cl ne portaient ni écharpes, ni broderies, ni babils de couleur ; aussi le vêlement sévère du vieux

ministre coniraslail-il singulièrement avec le magnifique justaucorps écarlate à deuiellcs d’or et d'argent qu’étalait fièrement Louvois.

En voyant entrer Colbert, Louis XIV, prévenu par Louvois, se mit sournoisement en garde contre toute demande en faveur de M. de Rohan. La scène était curieuse : Louis XIV, assis dans sou fauteuil; Louvois, debout près de la fenêtre, regardant Colbert avec une haineuse jalousie qu’il ne pouvait dissimuler, tandis que ce deruier, appuyé sur un des bronzes dorés qui formaient l’angle de la table du cab'nct du roi, sembbit fort préoccupé.

— Eh bien! monsieur Colbert, dit Louis XIV, voulant sans doute prouver au ministre qu'il ne serait pas sa dupe, votre allié, M. de Rohan, en fait de belles ! — C'est avec bien du regret, sire, que j'ai appris i'ar-

LATRIÏAUMONT.

restetion de M. de Rohan, el mes regrets augmenteront encore s'il est aussi coupable qu’on le dit. — S’il est coupable ! il n'y a rien d'incertain là-dedans! Il l'est bel et bien, coupable, Dieu merci I — Que Votre Majesté me permette encore d’espérer que non. — Espérez, espérez, monsieur Colbert; mais n'espérez rien autre chose! Ma volonté doit emporter toutes les volontés : ce n'est pas auprès de moi qu'on peut compter abuser des anciens services pour m’extorquer des déterminations contraires au bien de l'Etat, dit le roi cil attachant un regard significatif sut Colbert. — Sire, je ne sais... — Il subit, il suflit! je m’entends! 11. de Rohan a commis uu effroyable crime: il faut uu terrible exemple qui apprenne aux mécontents ce qu’est ma puissance ! [S'est-ce pas là votre ax is, monsieur Colbert ? — Sire... — Parlez, portez librement ! — Kh bien, puisque Votre Majesté m'ordonne de parler librement, je lui dirai qu'rn admettant mente que M. de Rohan sc soit laissé égarer par les folles el malheureuses \ irions dont on l'accuse, et qu’il en soit convaincu devant les juges que Voire Mujesic lui donnera, comme il n’y a eu que dessein, et non pas commencement d’exécution, je pense qu'il serait de la plus grande gloire de Votre Majesté de faire grâce. — Nous y voilà, pensa le mi: el il ajouta d’un air indifiérent : Voyous, expliquez-vous; quels sont vos motifs pour croire cela, monsieur Colbert ? — Sire, j’ai relu toute la correspondance de Normandie pendant ces six derniers mois; la voici r cl il montra au roi un volume in-folio, relié de vélin vert): si Votre Majesté daigne y jeter uu coup d'œil, elle verra que rien ne bouge dans ces quartiers-là, à part une rumeur sourde, causée' par la collation de l’impôt du Tiers et Danger , qui d’ailleurs se perçoit lidelemcnt. Or, sire, puisqu'il n’y a pas la moiudre apparence d’émotion à c< lie heure, l'airc-lation des chefs du comidot, s’il v en a uu. stiflira pour paralyser toute entreprise. Je lavoue, sire, j’ai dû aux bontés de Votre Majesté de voir mon obscure famille alliée à la maison de M. de Rohan par le mariage de ma fille avec M. le duc de Chevreuse, et je ne cache pus à Votre Majesté que si le bien de son service et celui de l'Etat pouvaient gagner à ce que Votre Majesté fil grâce à M. de Rohan, s'il est trouvé coupable, ic serais le plus heureux des hommes... Veuillez remarquer, sire, que M. de Rohan n'a aucune clientèle, aucune racine ; il est abandonné de tous : et s’il a véritablement conçu d'audacieuses et folles pensées, permet lez-moi de vous le dire, sire, en le frappaul on donuera peut-être à cette chimérique conspiration une importance qu elle n’aUTail pas si, affectant de ; «garder son chef comme un fou, vous témoigniez du mépris que vous avez pour lui, en le flétrissant d'un dédaigneux pardon. — Et vous, Louvois, que pensez-vous? — 4c pense, sire, contrairement à M. de Colbert, que, par cela même que. (II. de Rohan est sans combla nce ni m ine aucune, et malgré cela un teigne ur de la plus grande qualité, il serait d'un bou elTel, il M. de Roliau est trouvé coupable, de prouver au monde que, dans sa justice im— partiale. Votre Majesté ne ménage pas plus les princes alliés des nu bons souveraines que le dernier de ses sujets, lorsque les uus ou les autres ont pensé à troubler la tranquillité de l'Etal el le bonheur de ses peuples, en les infectant de pernicieuses maximes, en osant demander Vappui <lc l’étranger ponr arriver à leurs fins exécrables. On ne peut dissimuler, sire, qu’un mécontentement sourd et général règne en France. Grâce aux insinuations étrangères sur plusieurs points du royaume, on a dû comprimer quelques tentatives do rébellion : une grande' et terrible leçon est donc nécessaire. En un mot, sire, par scs débauches, ses impiétés, >es débordements, sa conduite autrefois offensante envers Votre Majesté, M. de Rohan ayant soulevé la cour cl sa propre famille contre lui, me semble devoir mieux, et plus politiquement que pas un, être sacrifié au salut de l'Etat: car, que Votre Majesté me permette de lui faire observer que si elle hésitait par clémence, les tnalinlenlionnés, interprétant celle démence avec |>erfidie, pourraient donner à penser que Votre Majesté, ne voulant pas exaspérer les mécontents.. .—Qu’osez -voua dire là, monsieur Louvois? s'écria le roi. Eh ! que me font à moi le mécontentement et les mécontents! Ne suis-jc pat roi chez moi? El vous, monsieur Colbert, ne craignez-vous pas que Je mécontente quelqu’un en sévissant contre ce grand criminel?... Les mécontents!... Vous allez voir comme je crains lès mécontents... Asseyez-vous, el écrivez, monsieur Gnlbcrt...

Colbert, aussi surpris que Louvois de celte brusque sotie, s’assit, et Louis XIV continua :

— Ab ! les mécontents?... voici justement une parfaite occasion de leur montrer combien je les crains. Ecrivez les noms que je vais vous dicter, cl vous ferez expédier à ces parleurs une lettre de cachet et un «le mes valets de pied pour les conduire au lieu nue je désignerai nour leur exil. M. lo comte d'OIonnc, d'almrd !... Il m'est revenu que M. do Rohan fréquentait sa mal-son... il partira dans les vingt-quatre heures pour Issoudun. — Sire, je forai observer à Votre Majesté que M. d'Olonne est fort malade... Il n’a pas quitté le lit depuis deux mois. — Il le quittera riouilant aujourd’hui, monsieur Colbert. M le marquis de Vassé est fort di-s amis de la famille d 0 ... Il s’en ira à sa ma bon de campagne, el son Pybdc, faillie de Hcllebat, à son abbaye. Ah! le» mécontents ! .. En vérité, ils m'efTraycnt fort. Mais j’oubliais uu des plus vieux et des plus dangereux, car <clui-lâ doit chasser de race... L'abbé d Eflint sortira aussi de Paris.. Voilà, monsieur Colbert, comme je crains les mécontents ! Vous ferez expédier ces lettres de cachet. Maintenant ditesmoi oc que vous avez à objecter aux raisons données par M. de Louvo'ft !...

Colbert fol un moment interdit do celle détermination si subite, qui frappait des gens compl lemeul étrangers au complot; mais il se remit et repondit avec mesure et fermeté :

— Sire, les raison* que M. de Louvois vient de faire valoir contre M. de Rohan me sont, au contraire, des preuves à l'appui de nia façon devoir. C'est parce qu’il y a quelques germes d'irritation, qu’à mon sens il faut se donner garde de l’exaspérer. Une grande rigueur engendre quelquefois le fanatisme. Quant à M. de R dun, c’est parce qu'il est sans racine, sans clientèle, que Votre Majesté lui peut faire jjràco, et mépriser une imagination aussi insensée. Encore une fois, lut donner suite serait faire la joie des ennemis de Votre Majesté, qui penseraient que de grands troubles peuvent éd iter en France ; cl celle croyance ferait peut-être naître, sire, aux étrangers des visées qu'ils n’ont pas. El puis il y a dans le complot deux femmes... sire, que Votre Majesté y songe... lieux femmes! et, si un grand el terrible exemple paraissait indispensable à Votre Majesté, si M. de Rohan ctiil accusé et convaincu du crime de Icsc-majcsté, veuillez réfléchir que ce crime est puni -le mort, et, comme complices, ers deux malheureuses créatures devraient aussi porter leur tête sur I échafaud. Sire, deux femmes! — Le crime n’a pas de sexe, monsieur : l’une d'elles, d’ailleurs, est fort hugti -note, et fille d’un homme très-dangereux. — Sire, permettez-moi d'assurer à Votre Maje>lé que M. de Sarrau, durant sa vie, était le modèle dos gens de bien; la reine de Suède correspondait fréquemment avec lui: le nom de M. de Sarrau c-l vénéré cl considéré en Euri>pe; madame do Vilar*, jusque-là Irés-vorlueuscmciil famée eu Normandie, a cédé à un enlr.iluement coupable sans doute, excusable peut-être par le motif qui l‘a causé. — M. de Rohan et celte huguenote ont eu vous on habile défenseur, monsieur Colbert... mais ce n’ert pas d'aujourd'hui que vous avez montré un furieux faible pour les gens do la religion prétendue reformée. — C'est la ploire de Votre Majesté, c'est le bien de l'Etat, c'est la cause do l'humanité, que je voudrais toujours voir triompher, sire. — Brbons là, monsieur Colbert ; le procès ii est pas d'ailleurs commencé ; vous aviserez à ce que M. de Rohan ail deux commissaires pour instruire son procès ; je in'eri réserverai le jugement souverain el définitif. — Ab ! sire... ils sont sauvés, s'écria Colbert, en tombant aux genoux du roi avec un mouvement de reconnaissance qui irrita profondément Louis XIV : je suis maintenant rassuré sur le sort de M.dc Rohan et de scs complices, nuisque Voire Majesté se résme leur jugement définitif. Ah ! sire, il n'en pouvait être autrement... Votre Majesté est si grande et si géuvn use ! — Nous ne nous entendons pas, monsieur Colbert, relevez-vous, dit le roi en comprimant à peine sa colère. Puis il ajouta : Vous ordonnerez à votre fils d’écrire au procureur général qui sera choisi pour suivre cette afliire, que je veux être instruit jour par Jour, et plutôt deux fois qu’une, de tout rc qui succédera dans ce procès jusqu’aux moindres détails.

Puis, prenant son chapeau, le roi ajouta, eu se levant de son fauteuil : — Mai» voici l’heure de la messe; apres je recevrai le nonce de Sa Sam* télé, et monsieur l’envoyé extraordinaire de Pologne.

Et Louis XIV sortit de son cabine!.

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