‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue LatreaumontChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

U G1U RD VMU'n DE rtuveï.

Qood pcliil, sprrnit; repolit qimd nuper omuii; ÀUtuat, et vit* ditconvenit online loto

Horace — Bjnil. i, 91

Il quille CC qu'il voulait avoir; il rciourue à ce qu'il a quitté. Toujours Boitant, il se contredit un» ers*

lui-même.

Sans détailler ici b longue généalogie des Porttioët- Rohan, on don seulement donner la date des événements qui fondèrent ou branchèrent celte grande et illustre maison, une des plus anciennes de France, cl qui porta si fièrement celle fière devise : Roy ne puis, — Prince nedaigof. — Rohan suis !

Alain Guélhenoc est le premier vicomte de Porihoèt dont on retrouve les traces. Vers 1026, il bâtissait un château qu’il appela Jocelyne# Josselin, du nom de son fils Jocelyn, vicomte de Rennes; aussi cc dernier titre fait-il présumer que Guéthenoc descendait de quelque puîné des comtes de Rennes; mais ce lut Alain, vicomte de Porthoct, quatrième fils d’Eudon, vicomte de Renues, qui éleva, en 1127, le ebitw# de Rohan, dont sa postérité devait porter le nom. Vers 1372, Jean I. **comte de Rohan, fils aîné d’Alain VII, épousa en secondes uwee* Jeanne de Navarre, sœur de Charles le Mauvais, roi de Navarre. Déco inailagr.

Jean I" eut un fils unique, Charles de Rohan, seigneur de Guewcucc, qui ensuite de son union avec Catherine Dugucsclin (10 mars HW!-

braneba cette famille par la naissance de Louis I de Hoiinn-Guemcnir. 1 Ainsi cette maison se divisa en quatre liges : 1° relie des ducs de Rohio

2* celle des princes do Roban-Cuemenéc-Monibazon-Soubisc ; 3- c<& de* Gié ; 4* enfin celle des Poulduc.

Pour venir plus vite aux faits intéressant cette narration, on nc<hri rien des princes de Rohan, Louis II, III, IV, V et VI. afin d'arriver*

A 1 **! T ' CUI •**gH* r . , . .

1*1 o«ue différence notait dans Habit des deui équipages; celui du cabinet porta,! I. livrée de U m.„on du roi.

Inouïs Vil de Rohnn-Goemeocc-Monlbazoï), qui épousa sa cousine germaine, et en eut deux fils, le duc Charles de Momhazon et le clicvaikr Louis de Rohan, grand veneur île France, dont il s'agit ici.

Le chevalier Louis de Rohan, né en 1636, avait alors (1669) irrmr* trois ans. Tous scs contemporains s'accordent unamineim-ui sur cepoàü quec’était un des hommes les plus beaux et les mieux faits de son tcop Deux portraits oui restent de lui viennent à l'appui de ces assertion» Rien de plus noble, de plus séduisant que cc visage, d’un ovale prb# et d’une merveilleuse régularité ; fa bouche ch petite et purpurine; •*

LATRÊAUMONT.

trlni pâte et délicat : et les Tout bleus, grands, bien tendus, sont à demi voilés par un pli habituel des paupières, oui donne ans traits du chevalier une «pression de langueur presque féminine. Aussi, n'était-ce une Irgrre moustache, à voir celte charmante figure si gracieusement posée sur un cou bbnc cl rond, entouré des bondes soyeuses d'une longue j chevelure, qui flottent sur tin col de dentelle de Venise attaché par une | maftiüiqoe agrafe de pierreries, on pourrait prendre ce masque enchan- ' tw pour celui d'une des plus jolies femmes île ce temps- la. Une re- | marque assez singulière, c'est que parmi les cheveux, qui sont châtain rUir, on distingue une petite mècne toute blanche, placée au sommet de la tète, un peu au-dessus de b tempe droite ; cette mèche de chcrem, un des traits caractéristiques de la phvsionomie des Rohan de celle branche, s'appelait, dit-on, le toupet des llolian: un seul des portraits, d’ailleors (peint par Lebrun), a conservé celte particularité.

(Juant au moral, jamais peut-être caractère li a réuni plus de connûtes, n’a été moins conséquent avec soi ; jamais homme enfin ne s'est jour ainsi dire moins ressemblé à lui-méme que le clievalier de Ruban s est ressemblé deux jours de suite : aujourd’hui glorieux, hautain, iêcidë, presque capitan, ne reculant devant aucun péril, et téméraire autant qu'hoimne du monde, ainsi qu'il le prouva aux lignes d’Arras et au siège de Landrccies: demain, indécis, craintif, et ne faisant rigouwncnient que ce qu’il fallait pour ne pas encourir nn reproche de foi* Messe extrême... Veut-on un étrange exemple de l’incroyable incohérence de celte organisation versatile, impressionnable, exaltée, comme eelle de b femme la plus nerveuse ? le voici. C'était dans le fort des édita contre les duels ; le chevalier de Rohan, malgré les terribles défenses du roi, va appeler M. de Vithrceaux pour M. d'Eflbt, sert de second à ce dernier contre M. de Lude. se bat avec une bravoure admirable pour noc iusulle qui ne le louchait en rien, affronte la mort et l’exil pour tenir b querelle d'autrui; puis, quinze jours après, venant, dans une dhcussion avec M. le chevalier de Lorraine, aux propos les plus piquants, M. de Rohan en soulfre de rudement assenés, de cruellement personnels, ne dit mol, et se montre enfin de b plus inconcevable timidité, de b plus malheureuse indifférence, dans cette rencontre qui le tondu U pourtant si fort!

Habituellement impie et débauché, s'étant montré un des cory phées de b nvousirueusc orgie de Roucy, il croyait parfois en Dieu, et avait toujours une horrible terreur du diable. Superstitieux jusqu'à b folle, ^épouvantant des présages, croyant aux devins, aux alchimistes, aux secrets ténébreux acs maîtres du grand œuvre, il lui prenait pourtant çà ci b des accès de dévotion tels, qu’il s'allait enfermer huit jours aux Feuillants, portant le cilice, se livrant aux plus cruel les austérités; et puis, une fois sorti de celte pieuse retraite, c’étaient encore de nouveaux et terribles débordements !

Il en aflait de même pour l'esprit, qu’il avait le plus naturel, le plus ^surprenant, le plus eocnanlcur du monde, bien que manquant de l’iotrartion commune aux derniers bourgeois, en cela qu'il ne savait pas un mot d’orthographe, et qu’il était d'une ignorance aussi complète, sosm universelle qu'on se b poisse imaginer.

Fi cependant, cette ignorance même paraissait chez lui si naïvement carieuse, se montrait si intéressée et si gracieusement reconnaissante des qu’on lui apprenait quelque chose d'inconnu ; c'étaient alors des appréciations d'un tel bon sens, ou d'une moquerie si pbisante et si line. qu'on ne savait véritablement pas s’il fallait le plaindre de ce suprême non-savoir. Et puis, sans vouloir faire ici l'apologie des ignorants, «i doit songer enfin que pour être aussi séduisant, aussi généralement n'fhercbé que l’était le chevalier de Rohan, et cela en demeurant absolument soi, sans apprêt üi culture, et sans pouvoir recourir à ces mille ressources d’une instruction même superficielle qui ornent et facilitent si grandement les entretiens, il faut avoir au moins un rare et Inépuisable fonds d'esprit naturel. Eli bien ! souvent encore, b pesanteur, b tristesse, la timidité de son langage, venaient contraster étrangement avec b grâce, l’écbl ou 1a fierté de ses reparties, dont on a pu d’ailleurs juter par les deux exemples qu’on a cités.

Plus prodigne, disait-on, par insouciance que par sentiment raisonné,

» générosité était néanmoins extrême. Il y avait d'ailleurs, dans cette âme inexplicable, de sublimes élans de tendresse et de charité qui contrastaient singulièrement avec le dur et froid égoïsme de quelques-unes de scs actions. Ainsi, l'aspect de l'infortune l'émouvait parfois jusqu'aux Firmes; et, à ce sujet, on rapporte de lui une touchante réponse : M. le nurquis de Crancey, te voyant un jour vider sa bourse dans les mains d'un mendiant qui se plaignait de n’avoir pas mangé depuis trois jours, lai dit : — Mon Dieu ! chevalier, comment peux-tu croire à de tels mon* «tiges? — Hélas ! reprit M. de Rohan, eût-il mangé ce matin, qui sait s’il mangera ce soir ! Malheureusement, ces sentiments nobles et pitoyables « excluaient pas chez M. de Rohan un besoin effréné de folle magnificence, qu'il regardait comme une conséquence impérieuse de sa condition. Or, quoique les possessions de sa maison fussent considérables,

I habituelle cl inégale répartition des héri tag e * avait, lors de b mort de M. le prince de tiucmenee. fait passer une grande partie de sa succession sur la tète de son lits aîné, et le chevalier de Rohan n'avait eu (joint à quelques héritages de b branche de sa tnère) que la cliarge de grand veneur de. France, à laquelle il fut reçu en survivance de monsieur son père en 1856, et qu’il n’exerça qu’eu 16117, lors du décès de ce dernier. 1

Or, dans ce lemps-là, rien n’était plus coûteux que l'exercice d'une grande cliarge de b couronne; et, bien que celle de M. de Rohan lui rapportât quarante mille livres environ, cette somme, jointe à ses revenus. était de beaucoup dépassée par l'état de maison princiere qu'il s'opiniâtrait à tenir : aussi, ne pouvant y suffire, avait-il été réduit à aliéner des biens ou à contracter des emprunts onéreux pour jgarder son rang à b cour. Or, à l'époque dont il s’agit, 1e chevalier était dans un de ces momeuts terribles et décisifs, où un pas en arrière peut encore sauver une fortune de l’ablme, tandis qu'on pas de plus doit l'v engloutir à jamais Mais comment cet esprit si mobile et si faible tût il pu prendre à ce sujet une de ces détenni nations promptes, violentes, qui soot le propre des caractères fortement trempés ?

Et puis, à travers taut d'égarements, comment aussi ne pas plaindre M. de Rohan? Indifféremment laissé à lui-même des sa plus tendre jeunesse, envoyé quelque temps au collège des Qualrc-Nalions, mais bientôt rappelé a l'hôtel de Guemenéc, où sa inere et sa tante (madame b duchesse de Chcvreuse), toutes deux belles, gabntes, spirituelles, ne s'occupaient que de recevoir la plus grande et b plus joyeuse compa-

ie ; fort peu connu de son père, qui ne songeait qu’au gros jeu et a b

nne chère, pris, plus lard, eu singulière aversion par sa mère, femme d’uû rare esprit, d’un prodigieux Qtanégc, et qui, toute-puissante à la cour d'Anne d'Autriche, aurait pu tant faire pour l'avenir et b fortune de son fils, au lieu de le bisser dans l'ignorance et dans l'abandon ; le chevalier de Rohan vécut ainsi sans frein et sans conseil ; aucune main sévère et paternelle n'émonda ce jeune arbre, qui se produisit donc comme il put, et se livra sans appui et au hasard à tous les orages, à tous le» rayonnements de b vie !

Alors, n ayant d'autre enseignement que la voit de ses passions, d’autres remords que 1a lassitude du pbisir, M. de Rohan s’abandonna, sans nulle retenue, aux mille capricieux écarts de sa nature changeante. Beau, jeune, séduisant comme on l'a dépeint, sa magnificence, son esprit naturel, sa fierté, son grand air, et jusqu'à ses contrastes mêmes tes plus fâcheux, tout chez lui devint charme et plut irrésistiblement aux femmes, toujours si éprises de ce qui est inattendu, soudain, et généralement si éloignées de se plaire à ces caractères uniformes, préuts à l’avance, et qu’on devine entièrement dès l'abord, comme ces routes longues, droites et monotones qu'on peut embrasser d'un coup d’œil. Alors commença, pour le chevalier, cette incroyable suite de grands et innombrables triomphes de toutes sortes, auprès desquels les succès idéalisés de dou Juan ne sont rien, une vie amoureuse, libertine et passionnée, coupée çà et b par ces guerres que l’on commençait d’ordinaire au printemps, de peur des gbces de l'hiver, et que l’on terminait avant l'été, de peur des chaleurs de b canicule, mais dans lesquelles, d'ailleurs, on se battait intrépidement, avec celte coquet lerie de raDinés délicats, préférant uo gazon frais et fleuri à une fondrière boueuse pour croiser leurs b mes damasquinées d'or.

[>ès longtemps, et surtout depuis b scène du jeu chci b reine, laxiis XIY, encore aigri par les ressentiments de Louvois, lémo gnait à M. de Rohao b plus grande froideur ; il lui avait permis de te suivre à l'armée, mais comme simple volontaire et sans lui donner aucun grade ni emploi militaire proportionné à sa naissance; de son côté, le chevalier, au lh u de tâcher à vaincre cet éloignement du prince, n étant conseillé sagement par personne des siens, se roidit, s’irrita, et ses éclatantes aventures avec madame de Montespan et b belle duchesse de Mazarin achevèrent de le perdre à Jamais dans l'esprit du roi.

Or, Louis XIV en était déjà arrivé à ce point de haine contre M. de Rohao, lorsqu'un terrible hasard de curiosité le fil assister, ainsi qu'on sait, à b causerie des filles d’honneur de b reine : qu'on pense maintenant aux sentiments que devait éprouver cet impérieux mouarque, encore aiguillonné des mille piqûres envenimées de l'orgueil, de I amourpropre offensé, de b jalousie et de la vengeance !

Ainsi qu'uu a dit, le roi devait donc chasser ce jour- là, et avait ordonné son très-petit couvert pour onze heures, au lieu d'une heure après midi, selon l'habitude de son dîner. M. le chevalier de llolian, dans les voyages de la cour à Fontainebleau, habitait l'hôtel du Cbcuil, ainsi nommé, parce que, sous François 1*\ l’emplacement sur lequel était élevé cet hôtel avait servi de chenil pour sa vénerie. Ce vaste batiment se composait de quatre corps de lojjis auxquels on arrivait par une des routes méridionales de 1a forêt de Fontainebleau. La partie de l'hôtel réservée à I habitation de M. de Rohan, comme graud veneur de France, se trouvait au fond de b cour au-dessus d'une galerie qui occupait le rez-de-chaussée de celle demeure ; appartement vaste, orné de lambris peints et dorés représentai des sujets allégoriques à b chasse, cl, en tout, fort somptueusement meublé. Bien qu il fût dix heures du matin, tes valets de chambre de M. de Rohan attendaient daus son cabinet qu'il les eût sonnés, cl son baigneur-étuvisle, poste dans l’étuve, entretenait à un égal degré de température le bain parfumé que le chevalier prenait chaque jour sans heure réglée, mais qu'il voulait trouver prêt à sa première demande. Enfin, une sonnette tinta, le premier valet de chambre de M. de Rohan entra, ouvrit les volets, et lira les doubles rideaux de damas. Alors le chevalier lui demanda d’une voix dolente quel temps il faisait.

— Un temps magnifique, monseigneur. — Fait-il du vent ? — Noo, monseigneur, l'sir est 1 res- calme. — Alors, uns aucun doute, le roi chassera aujourd'hui !... Allons f... dit te chevalier en se levant avec cP

LATKÉAUMONT.

fort, et trahissant ainsi. par une exclamation involontaire, cct ennui don grandes fondions si enviées du vulgaire, et souvent si pesantes à ceux nui les exercent. — Monseigneur veut-il prendre son bain à celte heure T demanda Ihipuis. — Non, pas à présent.

Et le chevalier, avec l'aide de son valet, revêtit une magnifique robe de chambre de bmpas bleu et argent, se fit chausser de petites mules de satin incarnai aussi brodées d’argent, sc jeta négligemment dans un vaste fauteuil de bois doré pour jouir d'un grand feu que les fraîches matinées du printemps rendaient encore nécessaire dans ces appartements si élevés, et abandonna sa magnifique chevelure aux soins de ses ileux valets de chambre coiffeurs. M. de Rohan, alors dans tout l'éclat de sa beauté, avait trente-trois ans à peine. Comme on a donné un crayon aussi exact que possible de son visage, on n’en dira rien de plus. On ajoutera seulement que sa jambe, son pied, et surtout scs mains, passaient pour incomparables, et qu’il poussait à un tel point sa coquetterie pour ce dernier avantage, qu il Couchait avec de certains gants préparés par Martial (I), et empreints d’une sorte de composition onctueuse destinée à entretenir la blancheur et I élasticité de la peau. L'expression de la figure du chevalier, alors qu'il sc leva, était triste, rêveuse, préoccupée ; il se sentait dans celle disposition si commune aux gens nerveux et mélancoliques, où rien ne plaft ni u'agréc, où tout irrite et contrarie -, ses beaux traits étaient pâles et fatigués, et de temps à autre un soupir profond ou un brusque mouvement d'impatience révélaient l'humeur chagrine qui l'aigrissait.

Jaunis femme capricieuse ne fit, pour ainsi dire, plus de mines boudeuses. plus de petits soupirs," de hélas ! que le chevalier, pendant qu'on le coiffait cl qu’on le rasait devant une magnifique toilette garnie de dentelles, relevées par des bouffctlcs de rubans; car les habitudes efféminées des mignons de Henri lit semblaient reprendre moilc à la cour de Louis NIV, cl les voix doucereuses, le parlcr-baa Unifiant et inarticulé, étaient redevenus du bel air pourmielques seigneurs.

— Que dit-on de nouveau dans Fontainebleau? demanda M. de Rohan à Dupuis, qui présidait attentivement à la toilette de son maître. — l’ne grande nouvelle, monseigneur; mais je ne sais si je dois...— Voyons, parle. — Mais, monseigneur... — Parleras-tu? — Eh bien, monseigneur, le Chasseur Noir a erré toute la nuit dans la forêt; on a entendu le son de sa trompe, et cela présage toujours, dit-on, quelque grand malheur. — Quel chasseur noir ? — Comment, monseigueur n'a na** entendu parler du Chasseur Noir, nui n'avait pas reparu dans les bois depuis près de cinquante ans! — Depuis cinquante ans! dit M. de Rohan avec une insouciance railleuse: il doit être alors d’im fige vénérable, et les archers de la vénerie n'ont guère à redouter la rencontre d'un pareil braconnier dans leurs rondes de nuit. — Un braconnier ? le Chasseur Noir ! s’écria Dupuis avec une sorte de terreur. Au fait, monseigneur a raison... oui, cest un braconnier. . mais un terrible braconnier d’âmes !!l iju’il prend dans ses pièges infernaux ! — Explique-toi .. explique-toi ! dit vivement M. de Ruban, que ces mots ramenaient à scs Mm superstitieuses. — Le Chasseur Noir!... c'est le malin esprit, monseigneur, dit Dupuis en sc signant. — Le malin esprit ! quelle idée ! reprit M. de Rohan préoccupé malgré lui. Tu es fou, Dupuis... mais raconte-moi toujours ce que (u sais à ce sujet, cela nie distraira..... Voyons? — Or donc, monseigneur, mon père, qui a bientôt quatrevingts ans, était page de M. le comte de boissons, celui-là même qui eut le dernier équipage de chiens gris d’Ecosse. Comme page, mon père accompagnait son maître à la chasse: aussi m'a-t-il raconté que vers le commencement du mois de mai 1599, le roi Henri IV, courant le cerf du côte de la Vcote-au-Diable, avait |»erdu la chasse, lorsqu’il entendit tout à coup derrière lui un bruit de cors et de chiens e (ïrayanl à ouir. Alors le roi envoya M. le comte de Soisrons voir si c'était bien l’équipage : mon père suivit M. le comte, lorsque soudain un grand homme noir, d'une taille gigantesque, ayant à la main une trompe d'airain toute rougir comme si clic sortait dé la fournaise, parut à travers le taillis, et cria d’une voix effroyable, scion M. le comte de Soissons : — M’entendezvous ? Mais mon père, qui avait vu et entendu l’homme noir aussi bien que M. le comte de Soissons, m a dit que le spectre avait crié : Amendez-von», ou Qu'attendez-vous? mais pus assuiément : M’entendez-vous! — Comment, ton père a tout vu, tout entendu? demanda le chevalier de Ruban, que ce récit saisissait malgré lui. — Si bien, monseigneur, que lui et M. le comte de Soissons piquèrent des «leux, tout épouvantés, et allèrent conter cela au roi, qui revint au château, effrayé comme eux, sans avoir retrouvé la chasse; car, après l'apparition de l'homme noir, on n’avait plus rien entendu (2). Or, remarquez bien ceci, monseigneur, c'est que M. le duc de Sully, «pii était à écrire dans son cabinet proche le jardin, entendit ce même bruit tout près, tandis que la verîtablo chasse de veneurs, de chevaux et de chiens humains, et non pas infernaux, avait au contraire pris le parti d’aller vers Massoury, de l’autre côte de la rivière. Ainsi, dans le même jour, celte chasse mystérieuse du Chasseur Noir avait été entendue en deux... et probablement en mille

(1| Fameux parfumeur du temps.

Celte apparition Ml traditionnelle i Fontainebleau. Tout porte à croire «lu clic cal doc en partie aux itnxulicr* effet» d'acmuiiquc produit» par le» «Vlio» de» rocher» qui «e renvoient *ouvcnt, avec éclat, de* son» fort ébignêa. Il c»l aumi probable que quelque hardi braconnier aura exploité U *uperMition générale aiin <ie (aire impunément ton métier. Voir 1 Butoir* Ht Funfatnrtdrau, in-foi., ll>5ü

endroits à la fois ! — Voilà qui est bien étrange, en clïct, dit M. de Rohan tout pensif; puis il ajouta d’un air d'incrédulité évidcouiicni alfeclé: — Mais cela csl-il véritable... cl ne t’a-t-on pas abusé, mon pauvre garçon ? — Mais, monseigneur, bien que cela s«iit effrayant, j’en conviens, il n’y a rien que de fort croyable dans celle apparition surnaturelle, t»r on a vu souvent des spectres pareils dans plusieurs pays. Ln de mrs grands-oncles, qui était garde forestier du roi Charles IX, a dit autrefois a mon père qu’il avait vu, pour son malheur, dans la forêt de Lyous, le Spectre fouetteur, lequel, afin de punir moodil oncle d’avoir tué un braconnier sans lui donocr le temps de faire sa prière, l'avait foi pué sur le front d'un coup de sa bouline infernale ; or, monseigneur, ce qui est horrible à penser, c'rsl que la marque de ce coup, que mon pauvre onde garda toujours depuis, était, lorsqu'il mourut, aussi vive, aussi saignante que le premier jour où H le reçut de la main damnée du spectre !

Fendant cette narration, M. de Rohan était resté rêveur et troublé; aussi, quand Dupuis eut fini de parier, lui demauda-t-il avec intérêt où on avait entendu le Chasseur Noir celle nuit.

— Monseigneur, c'ol le Lorrain, un de vos palcfrcuicrs de bât, qui, revenant ce matin de. Melun, au point du jour, passait, m'a-t-il dit, du côté des bruyères de la Male- Montagne, lorsqu'il en lendit un grand bruit de trompe, comme i dix veneurs eussent sonné cihciubte, cl puis, tout à coup, il vit devant lui un homme vêtu de noir ou de brun, nuis haut de dix pieds au moins, monté sur un énorme cheval uoir tttci. Alors le Chasseur Noir, car cc ne pouvait être que lui, dit au Lorrain d'une voix terrible : « M’as-tu entendu?» Vous le voyez, monseigneur... à peu près les mêmes paroles que le spectre avait dites cinquante au* auparavant à M. le comte de dissous. Le Lorrain se signa cl répondit tout en tremblant : « Oui, monseigneur. » Alors le spectre noir reprit de sa voix terrible, en fixant sur le Lorrain des yeux flamlmyani» : « Eh bien! monte eu croupe avec moi, conduis-moi chez... » Y uns tentez, monseigneur, que le pauvre Lorrain s’est bien donné de ganle il attendre la lin de celte demande; les cheveux lui dressaient sur la trie. Heureusement, il a eu le courage de sauter une enceinte, eu laissant U son mulet, dont il était descendu, pub, se sauvant à travers Ikhs, il est arrivé ce malin dans un état à faire pitié. Mais le plus horrible de cette apparition, monseigneur... c'est que...

A cc moment, Dupuis fut interrompu dans sa narration ; car un valet, ayant gratté a b porte et obtenu b permission d'entrer, dit au chevalier: t — Monseigneur, c'est maître b Panbrc... Son cheval est tout blanc d’écume. Il supplie monseigneur de le recevoir, ayant absolument besoin de lui pailcr pour- le service de Sa Majesté. — La Fanfare? eh! que vient-il faire ici, au lieu de donner son rapport au gentilhomme de la vénerie? dit M. de Rohan surpris. Puis il ajouta : — Qu'il entre.

El la Fanfare, qui se tcuail sur les talons du valet de chambre, se présenta aussitôt devant M. de Rohan.

Grâce à b vélocité du Petit-Don, dûment encouragée par de frcqiK’nb coups de fouet, l'habillement du vieux veneur était dans un étrange itaordre ; sa casaque de peau de chèvre sembbit sc hérisser sur ses « [unies; l'agitation fiévreuse d'une course rapide, les mille réflexions «isolantes , pour son amour-propre qu’il s'était toiles en cbemiu, avaient exaspéré sa colère au dernier période ; aussi, lorsqu'il se présenta dexaut M. de Rohan, oubliant ro.e celui-ci iguorait la cause de sou rtnporleineut, scs premiers mots lurent : — Voyez-vous, monseigneur, si b vénerie soulfre cette injure du cabinet, clic est déshonorée, tout à fat déshonorée !...

M. de Rohan, ne comprenant rien à la fureur do la Fanfare, wmnt malgré lui de la figure grotesquement bouleversée de cct ancien serviteur de sa maison, auquel il était fort attaché cl qui avait «Tailleurs celle espèce de liberté de paroles qu’on accorde généralement aux gens de celle condition, les mille événements et hasards de la chasse amenant ni* sorte de familiarité inévitable entre le veneur et son maître ; a«»w h chevalier dit à b Fanfare :

— Voyons, explique-toi : de quelle injure vcux-lu parler? — Ah 1 « ne sera pas long à vous expliquer, monseigneur ; il parait qu i l'avenir cc seront les gens de la vénerie qui détourneront les animaux, ri 'l<* les gens du cabtuct les feront courre. Voilà tout !...— Que veux-tu dite! s’écria M.de Rohan sérieusement étonné.

Et la Fanfare lui raconta b scène du carrefour de la Venlc-ao-DiaUc-

“ G’esi impossible! s'écria M. de Rohan ; le roi ne le voudrait pas— A la vue de toute b cour... utc faire ce sanglant a (Trou t ! sc servit «k sou équipage du cabinet pour frapper aux brisées des gens du grand »*■ ueur de France ! rabaisser, avilir ainsi une des grandes charges <k « couronne! Non, non, encore une fois, cela est impossible: cria ne* peut pas! et d’ailleurs, pour quelle raison me ferait-il celle nvortdle injure? — M. le commandant de b vénerie demande si monseigneur |ic«i le recevoir à l'instant même? il est porteur d’un ordre du roi, dit D«pu»- — Qu’il entre à l’instant, reprit M. de RoUan, de plus en ph»»w* pcfail.

Le commandant de b vénerie, confirmant le tout à M. de Rohan, l« remit une lettre de Colbert, alors chargé du dotai! de la maison du ru

Cette lettre était ainsi conçue :

« A M. le chevalier de Rohan, grand veneur de France.

« Monsieur, le roi m'ordonne de vous écrire pour vous dire qu’ii ved

LATRÊAUMONT.

« qvi’ou laisse courre aujourd’hui, devant la meule de* chiens de son « cabinet, un des animaux détournés par les gens de sa vénerie.

■ Je «rts votre affectionné serviteur,

a Cotsirr. a

le chevalier de Rohan froissa ce billet, pâlit extrêmement et ne dit mot. La première expression qui sc put lire sur scs traits fut un accablement douloureux : d courba la tête, et ses yeux humides s'attachèrent machinalement sur b lettre qu'il tenait dans scs mains ; puis, peu à peu, k' n-wutimenl de celle offense si éclatante cl fdrto t leUBl si peu mérite anima son visage, le colora d 'indignation : il se redressa fièrement, sc leva, cl celte, noble figure, rayonnant de colère et d’orgueil, perdant ce qu’elle avait d'efféminc, devint d’uu magnifique caractère.

— Monseigneur, quels sont vos ordres? demanda le commandant de la vénerie. — Mes ordres, monsieur! s'écria M. de Rohan d'une voix farnve et retentissaule, bien que légèrement agitée par b colère. Mes ordre» !... les voici ' Que tous les officiers, pages et gentilshommes de la «récrie de Sa Majesté se mettent en grand habit de gala, et montent à rheval! que tous les veneurs, depuis les premiers piqueurs jusqu’aux derniers, soient en grande livrée et montent à cheval ! que les équipages des toiles et du vaulraict fl) s'y joignent ! que tout ce qui m'obéit, enfin, kütIc de I hôtel, sc rende en cortège d’apparat au carrefour de la Vcntcau-Diahle, et m’y attende! Voilà mes ordres, monsieur, faitet-lcu exécuter à l 'in Nia ni ! — Mais, monseigneur, dit en héritant le commandant de U vénerie, les ordres du roi sont justement contraires., .et sa colore... - L'honneur d’avoir à redouter b colore de Sa Majesté n’apparlioiit i|«‘à moi seul, monsieur... votre emploi est de m’obéir. — Il sera donc bit ainsi que vous l'ordonnez, monseigneur, dit le commandant, qui sortit subi de la Fanfare enthousiasmé de l'audace de M. de Rohan. — AB im, maintenant, vous autres ! dit M. de Rofian à scs valets, çà, mordieu! qu’on m'habille avec magnificence! qu'on sorte mes diamants, mes rubis, mes deutelles de Venise et mes écharpes d'Ürient ! Qu’on aille dire à mon écuyer de faire mettre mes pages et mes gentilshommes en habit de cérémonie, pour me suivre t Qu’on selle mon cheval barbe, qu’on tresse sa crinière de ruban» incarnats! qu’on lui mette scs Iwnsses brodées de pierreries et ses rênes d’or... allez !

fuis, saisissant b lettre de Colbert, le chevalier b déchira, la foula aux pieds; et, altérant l’ancienne devise de sa maison, il s’écria avec un geste de menace et de hauteur d*uuc expression (-frayante : « Ah! Roi, prends garde !... Roiux sns! b

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