CHAPITRE U
Lu ordre* (t).
Après avoir surmonté l’émotion involontaire que lui avait causée le nom ou le souvenir du général Simon, le mallre de Bodin lui dit : « N’ouvrez pas encore ces lettres de Leipsick, de Cliariestowu et de Batavia : les renseignements qu’elles donnent, sans doute, se classeront tout k l'heure d'eux-mémes. Cela nous épargnera un double emploi de temps. »
Le secrétaire regarda son maître d un air interrogatif.
L’autre reprit : a Avez-vous terminé b note relative à l’affaire des médailles? — La voici... Jetioissids de b traduire en chiffres. — Liseal.i -moi, et, selon l’ordre des faits, vous ajouterez les nouvelles information? que doivent renfermer ces trois lettres. — En effet, — dit Rodin, — ccs informations se trouveront ainsi à leur pbce. — Je veux voir, — reprit l'autre, — si cette note est claire et suffisamment explicative, car vous n’avez pas oublié que la personne à qui elle est destinée ne doit pas tout savoir ? — Je me le suis rappelé, et c'est dans ce sens que je l'ai rédigée... — Lisez. »
M. Rodi.i lut cc qui suit, très-posément et très-lentement :
« il y a cont cinquante ans, une famille française, protestante, s’est expatriée volontairement dans b prévision delà prochaine révocation de l’édit de Nantes, et dans le dessein de se soustraire aux rigoureux et justes arrêts déjà rendus contre les réformés, ces ennemis indomptables de notre sainte religion.
• Parmi les membres de celle famille, les uns sc sont réfugiés d'abord en Hollande, puis dans les colonies liollaudaUes, d'autres en Pologne, d'autres en Allemagne, d'autres en Angleterre, d’autres en Amérique.
« On croit savoir qu’il ne reste aujourd’hui que sept descendants de cette fiinille, qui a pa?>é par d'é 1 ranges vicissitudes de fortune, puisque ses représentants sont aujourd'hui à peu près placés sur tous les degrés de l'échelle sociale, depuis le souverain jusqu’à l'artisan.
< Ces descendants directs ou indirects sont :
c FUialiou maternelle :
« les demoiselles Rose et Manette Simon, mineures.
( « Le général Simon a épousé à Varsovie une descendante de ladite famille.)
« l-e sieur François Hardy, manufacturier au Fies iis, près Paris.
c Le prince Djalma, fils de K'iéja-Sing. roi de Moudi.
( s Kodja-Si'ig a épousé, en 1802, une descendante de bditc famille, alors établie à Batavia (Ae de Java), possession hollandaise.)
« Filiation paternelle :
« Le sieur J arques Rennepant . dit Courhr-fovin n, artisan.
c la demoiselle Adrienne d* Cardrville, tille du comte de Retioepont (duc de Curdoville).
« Le sieur Gabriel Rennevtml, prêtre des mission? étrangères.
« Chacun des membres de cette Camille possède ou doit posséder une médaille de brouze sur laquelle se trouvent gravées les inscriptions cijointes :
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| c Tes mois et cette date indi jueul qu’il est d’un puissant intérêt pour chacun d'eux du *0 trouver Atari* ie 13 février 1 SA ‘2, cl Cela, non par
(1) Les nuisons «le province correspondent avec celles de Paris ; cllvs sont aussi en relation directe avec le général, qui réside i Rom : La correspondance de* Jésuites, si acli»c, *i variée, cl organisée d’une manière si merveilleuse, a I pour ol^cl de fournir aux chefs tous les reaaeicuenaota dont ils peuvent svoir I besoin : chaque jour, le général reçoit uuc foule de rapports qui se contrôlent I mutuellement. 11 existe dan* lu maison centrale, à Rouie, d'immenses registre» où août in.-i.riUi les noms de tous les jésuite*, de tous leurs affiliés et de tou> les gens considérables, amis ou ennemis, à qui ils ont alTairr* Dans ccs registres sont rapportés, sans altération, sans haine, sans passion, les fait» relatifs à la vieil* chaque individu. C'est li le plus gigantesque rttrucil biographique qui ait etc jamais fermé. La conduite d'une leruuiu légère, k« fautes tachées «fuu huumui J'Elat,
» «présentants ou fondés de pouvoir, mais en personne, qu’ils soient majeurs ou mineurs, mariés ou célibataires.
c Mais d'autres personnes ont un intérêt immense à ce qu'aucun des descendants de celte famille ne se trouve à Paris le 13 février... à l’exception de Gabriel Renocpont, prêtre des missions étangercs.
« Il fout donc qu’à tout prix Gabriel soit le seul qui assiste à ce ren- « de /-vous donné aux représenta ut» de cette famille il y a un siècle et « demi.
« Pour empêcher les six autres personnes d'être ou de se rendre à Paris le jour dit. ou pour y paralyser leur présence, on a déjà beaucoup tenté ; mais il reste beaucoup à tenter pour assurer le bon succès de celte alfa ire, que Pou regarde comme 1a plus importante, comme la plus vitale de lepoque, à cause de ses résultats probables... »
c Cela n’est que trop vrai, — dit le maître de Rodiu en l'interrompant et en secouant la tète d’un air pensif ; — ajoutez en outre : — que les conséquences du succès sont incalculables, cl que l’on n'ose prévoir celles de l'insuccès... En un mot, qu’il s’agit, presque d’être... ou de ne pas être peudanl plusieurs années. Aussi foul-d, pour réussir, employer tous les moyens possibles, ne reculer devant rien, toujours eu sauvant habilement les apparences. — C’est écrit, — dit Rodin après avoir ajouté les mots que son maître venait de lui dicter. — Continuez... »
Rodin continua.
« Pour faciliter ou assurer la réussite de l’aflaire en question, il est nécessaire de douner quelques détails particuliers et secrets sur les sept personnes qui représentent cette famille.
c On répond de la vérin- de ces détails, au besoin on les compléterait de la façon la plus minutieuse ; car, des informations contradictoires ayant eu Heu, on possède des dossiers très-étendus. On procédera par ordre de personnes, et l’on pariera seulement des faits accomplis jusqu'à ce jour.
(Note n*1.)
« —Les demoiselles Rote et Blanche Simon, sœurs jumelles, — âgées de quinze ans environ. — Figures charmantes, — se ressemblant tellement qu'on pourrait prendre l’une pour l’autre ; — caractère doux et timide, mais susceptible d'exaltation ; — élevées en Sibérie par une mere esprit fort et déiste. — Elles sont complètement ignorantes des choses de notre saiule religion.
« Le général Simon, séparé de sa femme avant leur naissance, ignore encore a celte heure qu'il a deux filles.
« On avait cru les empêcher de se trouver à Taris le 13 février, en taisant envoyer leur mère dans un lieu d’exil beaucoup plus reculé que celui qui lui avait d’abord élé assigné : mais leur mcrr étant morte, le gouverneur général de b Sibérie, qui nous est tout dévoué d'ailleurs, croyant, par une erreur déplorable, la mesure seulement personnelle à b femme du général Simon, a malheureusement permis à ces jeunes filles de rcvcuir eu France sous b conduite d’un ancien soldat.
« Cet homme , entreprenant , fidèle , résolu , est noté comme dangereux.
« Les demoiselles Simon sont inoDcnsives. — On a tout lieu d’espérer qu’à celle heure elles sont retenues dans les environs de Ldpsick. a
Le maître de Rodin, l'interrompant, lui dit : < Lisez maintenant la lettre de Lcipsick reçue tout à l’heure , vous pourrez compléter l'information. »
Rodin lut, et s'écria : « Excellente nouvelle! les deux jeunes filles et leur guide étaient parvenus à s'échapper, pendant b nuit , de l'auberge du Faucon-Bbnc, mais tous trois ont été rejoints et saisis à une lieue de Mockern ; on les a transféré» à Lcipsick, où ils sout emprisonnés comme vagabonds ; de plus . le soldat qui leur servait de guide est accusé et convaincu de rébellion, voies de bit et séquestration envers un magistrat.
— Il est donc à peu près certain, vu b longueur des procédures allemandes (et d'ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles ne pourront être ici le 13 février. — du le maître de Rodin. — Joignez ce dernier foit à b note par un renvoi... ■
Le secrétaire obéit, écrivit en note le résumé de la lettre de Morok , et dit : « C'est écrit. — Poursuivez, • reprit son maître.
Rodin coatinua à lire.
( Note n* 2. )
Jf. François Hardy , manufacturier cm Plessis, prit Paris.
• Homme ferme, — riche , — intelligent , — actif, — probe, — in-
•çnt racontée* dan* ce livre avec une froide impartialité. Rédigée* dan» un but d'utilité, ce* biographies sont nécessairement riictea. Quand on a besoin d'agir aur un individu, on ouvre le livre, et l’on connaît immédiatement aa vie. son caractère, *c* qualités, tes défauts, ses projet», sa famille, ae* amis, ses liaisons le*, plu» werétes. Concevex-vous, monsieur, toute I* supériorité dVtion que donne 1 une compagnie cet immense livre de police qui embrasse le monde entier? Je ne vous parie pas té-èrciuont do ces registre* : c'est de quelqu'un
?oi a vu ce répertoire, et qui connaît parfaitement tes Jésuites, que je tien» ce ■*il, U y s .J matière à réflexion* pour le» familles qui admettent facilement dan* leur intérieur des membres d’une communauté où P étude de b biographie e*t « hsbilcmc.it exploitée. I Limu, membre de l’Institut. iMtrm le Cierge')
slruit, — idolâtré de ses ouvriers, grâce à des innovations sans nombre touchant leur bien-être: — ne remplissant jamais le» devoirs de notre sainte religion, noté comme homme très- danger eux ; — mais b haine et l'envie qu'il inspire aux autres industriels, surtout â M. le baron Tri<« peaud, son concurrent, peuvent être aisément tournées contre lui. — S’il est besoin d'autres moyens d'action sur lui et coulrc lui, ou consultera son dossier ; il est très-volumineux ; — cet homme est depuis longtemps signalé et surveillé.
« On la fait si habilement circonvenir, quant à l'affaire de la médail*?, que jusqu'à présent il est complètement abusé sur l'importance des intérêts qu’elle représente ; du reste , U est incessamment épié, entoure, dominé, même a son insu ; — un de ses meilleurs amis le trahit, et l'en sait par lui ses plus secrètes pensées. »
( Note u* 3. )
Le prince Djaflka.
« — Pix-buit ans, — caractère énergique et généreux, — esprit fier, indépendant et sauvage;— favori du général Simon, qui a pris le commandement des troupes de son père, Kadja-Sina, dans b lutte nue celui-ci soutient dans T Inde contre les Angbts. — On ne parle de Djalma que pour mémoire, car sa mère est morte jeune encore, du vivant de scs pareuts à elle, qui étaient restés à Batavia. — Or, ceux-ci étant morts à leur tour , leur modeste héritage n’ayant élé réclamé ni par Djalma ni par le roi son père, l'on a b certitude qu’ils ignorent tous deux les graves intérêts qui se rattachent à b possession de b médaille en question, qui foit partie de l'héritage de b mère de Djalma. »
Le maître de Rodin l’interrompit et lui dit : < Lisez maintenant la lettre de BaLavia, afin de compléter l'information sur Djalma. »
Rodin lut et dit : « Encore une bonne nouvelle... M. Josué Van Daêl, négociant de Batavh ( il a fait son éducation dans notre maison de Pondichéry ), a appris, par son correspondant de Calcutta, que le vieux roi indien a éuf tue dans la dernière bataille qu'il a livrée aux Angbis. Son fils Djalma , dépossédé du trône paternel , a été provisoirement envoyé dans une forteresse de l’Inde comme prisonnier d’Etat. — Noos sommes à b fin d’octobre, — dit le ma tire de Rodin. — En admettant que le prince Djalma fût mis en liberté, et qu’il pût quitter l’Inde maintenant, c'est à peine s’il arriverait à Paris pour le mois de février... — M. Josué, — reprit Rodin , — regrette de n'avoir pu prouver son zèle en cette circonstance : si, contre toute probabilité, le prince Djalma était rclàcbë ou s'il parvenait à s'évader, il est certain qu'alors il viendrait à Batavia pour réclamer l'héritage maternel, puisqu’il ne lui reste plus rien au moude. On pourrait dans ce cas compter sur le dévouement de M. Josué Van Daël... Il demande, en retour, par le prochain courrier, des renseignements très-précis sur b fortune de M. le baron Tripeaud , manufacturier et banquier , avec lequel il est en relations d’affaires. — A ce sujet vous répondrez d une manière évasive, M. Josué n’ayant eocore montré que du zèle... Complétez l'information de Djalma... avec ces nouveaux renseignements... »
Rodiu écrivit.
Au bout de quelques secondes, son maître lui dit avec une expression singulière : « M. Josué ne vous parle pas du général Simon , à propos de la moi l du père de Djalma et de l'emprisonnement de celui-ci ? — M. Josué n’en dit pas un mot, » répondit le secrétaire en continuant son travail.
Le maître de Rodin garda le silence , et se promena pensif dans la chambre.
Au bout de quelques instants, Rodin lui dit : « C’est écrit... — Poursuivez... 9
(Note n* 4.)
La sieur Jacquet Rennepont, dit Coucbe-tout-nu.
« — Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent industriel de M. François llardy. — Cet artisan est ivrogne, fainéant , — tapageur et dépensier ; — il ne manque pas d’intelligence , mais La paressr et b débauche l’ont absolument perverti. Un agent d’affaires trèsadroit, sur lequel on compte, s’est mis en rapport avec une fille Céphise Soliveau, dite la Reine- Hacchanal, qui est I» maîtresse de cet ouvrier. Grâce à elle, l’agent d’affaires a noue quelques relations avec lui , et on peut le regarder dès à présent comme a peu près en dehors des intérêts qui devraient nécessiter sa présence à Paris le 13 février...»
(Noie n*5.)
Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères .
• — Parent éloigné du précédent: mais il ignore l’existence de ce parent et de celle parenté. — Orphelin abandonné, il a été recueilli par Françoise Baudouin, femme d’uu soldat surnommé Dagobert.
« Si, contre toute attente, ce soldat venait à Paris, on aurait sur lui un puissant moyen d'action par sa femme. — Celle-ci est une excellente créature, Ignorante et crédule, d'une piété exemplaire, et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une autorité sans bornes. — C'est par elle que I on a décidé Gabriel à entrer dans les ordres, maigre b répugnance qu’il éprouvait.
« Gabriel a vingt-cinq ans, — caractère angélique comme sa figure;
— rares cl solides vertus; — malheureusement il a été élevé avec son frère adoptif, Agricol, fils de Dagobert. — Cet Asricol est poète et ou- Tricr, — excellent ouvrier d'ailleurs ; H travaille chez M. François Hardy,
— il est imbu des plus détestables doctrines; — idolâtre sa mère, — probe, — laborieux, — mais sans aucun sentiment religieux. — Noté comme trèt- dangereux, — c’est ce qui rendait sa fréquentation si à craindre pour Gabriel.
« Celui-ci , malgré toutes ses parfaites qualités , donne toujours quelques inquiétudes. — On a même dû retarder de s’ouvrir complètement à lui ; — une Causse démarche pourrait en faire aussi un homme des plus dangereux; — il est donc extrêmement à ménager, du moins jusqu'au 15 février, puisque, on le répète, sur lui. sur sa présence à Paris à cette époque , reposent d'immenses espérances et de non moins immenses intérêts.
« Par suite de ces ménagements auxquels on est tenu envers lui, on a dû consentir â ce qu’il fit partie de la mission d’Amérique; car il joint â une douceur angélique une intrépidité calme, un esprit aventureux , que l'on n'a pu satisfaire qu’en lui permettant de partager b vie périlleuse des missionnaires. Heureusement on a donné les plus sévères instructions à ses supérieurs à Chariestown, afin qu’ils n exposent jamais une vie si précieuse. — Ils doivent le renvoyer à Paris au moins un mois ou deux avant le 13 février...»
Le maître de Rodin, l'interrompant de nouveau, lui dit : « Lisez la lettre de Chariestown ; voyez ce que l'on vous mande, afin de compléter aussi cette information, b
Après avoir lu, Rodin répondit : Gabriel est attendu, d’un jour à 1 autre, des montagnes Rocheuses, où il avait absolument voulu aller seul en mission. — Quelle imprudence! — Sans doute il n'a couru aucun danger, puisqu’il a annoncé lui-même son retour à Cliarlestown.jDès son arrivée, qui uc peut dépasser le milieu de ce mois, écrit-on , oo le fera partir immédiatement pour b France. — Ajoutez ceci à la note qui le concerne, dit le maître de Rodin. — C’est écrit , — répondit celui-ci au lioal de quelques instants. — Poursuivez, » lui dit son maître.
Rodin continua.
(Note n* 8.)
Madewuri telle Adrienne Renneponl de Cardoville.
«—Parente éloignée (et Ignorant celle parenté) de Jacques Renncpont, dit Coud» e-tout-nu, et de Gabriel Renneponl, prêtre missionnaire.— hile a jienlèt vingt et un ans, — 1a plus piquante physionomie du monde , la beauté b puis rare, quoique rôtisse, — un esprit des plus remarquables par sou originalité, — une fortune immense, — tous les iustitvcts sensuels. — Ou est épouvanté de l’avenir de celte jeune personne, quand on songe à l'audace incroyable de son caractère. Heureusement, son subrogé-tuteur, le baron Tripeaud — (baron de 1829 et ancien homme d'affaires du feu comte de Hennepont, duc de Cardoville), est tout à bit dans les intérêts et presque dans la dépendance de b tante de mademoiselle de Cardoville.
— L’on compte, à bon droit, sur cette digne et respectable parente, et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins et» anges, inouïs, que cette jeune personne, aussi résolue qu'indépendante, ne craint pas d'annoncer... et que malheureusement l'on ne peut fructueusement exploiter... dans l'intérêt de l'affaire en question, car...»
Rodin ne put continuer, deux coups discrètement frappés i b porte l'interrompirent.
l e secrétaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment dehors, pois revint tenant deux lettres h b rmin. cn disant :
« Madame Lt priucesse a profité du départ d'une estafette pour en-' voycr... — Donnez b lettre de b princesse ! — s’écria le maître de Rodin sans le bisser achever. — Enfin je vais avoir des nouvelles de ma mère 11 ! » ajouta-t-il.
A peine avait-il lu quelques lignes de cette lettre, qu’il pâlit ; scs traits exprimèrent aussitôt un étonnement profond et douloureux, une douleur poignante.
« Ma mère ! — s’écria-t-il. — 0 mon Dieu ! ma mère ! — Quelque malheur serait-il arrivé? — demanda Rodin d’un air alarmé en se levant à l'exclamation de son maître. — Sa convalescence était trompeuse, — lui répondit celui-ci avec abattement, — elle e?l maintenant retombée dans un étal presque désespéré ; pourtant le médecin pense que ma présence pourrait peut-être la sauver, car elle m'appelle sans cesse ; elle veut me revoir une dernière fois pour mourir en paix... Oh ! ce désir est sacré... Ne pas m'y rendre serait un parricide... Pourvu, mon Dieu, que j'arrive â temps... D’ici à la terre de la princesse il faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.— Ah ! mon Dieu !... quel malheur! » lit loin en joignant les mains et levant les yeux au ciel...
Son maître sonna vivement, et dit à un domestique âgé qui ouvrit b porte : « Jetez à l'instant dans une malle de ma voilure de voyage ce qni m’est indispensable. Que le portier prenne uu cabriolet cl aille en toute hâte me chercher des chevaux de poste... Il faut que dans une heure je sois parti. »
Le domestique sortit précipitamment.
« Ma mère... ma mère... ne plus b revoir!... Oh! ce serait affreux!» s’écria-t-il en lonihaut sur une chaise avec accablement et cachant sa' figure dans ses mains. Cette grande douleur était sincère, cet homme ai-
mait tendrement sa mère* ce divin sentiment avait jusqu’alors traversé, inaltérable et pur, toutes les phases de sa vie,., souvent bien coupalilc...
Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire à son maître en lui montrant b seconde lettre : « On vient aussi d'apporter celle-ci de la part de M. Duplessis : c'est très-imnortant... et très-pressé... — Voyez ce que c'est, et répondez... je nai pas b tête à moi... — Cette lettre est confidentielle,— dit Rodin en la présentant à son maître, — je ne puis l’ouvrir... ainsi que vous le voyez à b marque de l'enveloppe... »
A l’aspect de cette marque, les traits du mattrejde Rodin prirent une indéfinissable expression de crainte et de respect ; d'une main tremblante il rompit le cachet.
Ce billet contenait ces seuls mots :
« Toute affaire cessante... sans perdre une minute... parlez... et vo- « nez... M. Duplessis vous remplacera ; il a les ordres. »
« Grand Dieu ! — s'écria cet homme avec désespoir ; — partir sans revoir ma mère!... Mais c'est affreux... c’est impossible!... c est la tuer peut-être... oui... ce serait un parricide ! »
En disant ces mots, ses yeux s'arrêtèrent par hasard sur l’énorme sphère marquée de petites croix rouges.
A celle vue, uue brusque révolution s'opéra en lui; il sembla sero-
J ieulir de b vivacité de ses regrets; peu à peu sa figure, quoique touours triste, redevint calme et grave. 11 donna b lettre fatale à son secrétaire, et lui dit en étouffant un soupir : « A cbsser à son numéro d'ordre. »
Rodin prit b lettre, y inscrivit un numéro, et 1a pbça dans uu carton particulier.
Après un moment de silence, son maître reprit :
« Vous recevrez les ordres de M. Duplessis, vous travaillerez avec lui. Vous lui remettrez b note sur l'affaire des médailles; il sait à qui l'adresser ; vous répondrez à Batavia, à Lcip&ick et à Chariestown dans le sens que j'ai dit. Empêcher à tout prix les filles du général Simon de quitter Loipsick, hâter l'arrivée de Gabriel à Paris; et, dans le cas peu robable où le prince Djalma viendrait à Batavia, dire à M. Josoé van aél que l'on compte sur son zèle et sur sou obéissance pour l’y retenir. »
Cet homme qui, au moment où sa mère mourante l’appelait en vain, pouvait conserver un tel sang-froid, rentra daus son appartement.
Rodin s'occupa des réponses qu’on venait de lui ordonner de faire, et les transcrivit en chiffres.
Au bout de trois quarts d'heure, on entendit brnire les grelots des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra après avoir discrètement frappé.
« La voiture est attelée, » dit-il.
Rodin fit uu signe de tête, le domestique sortit. Le secrétaire alla heurter à son tour à b porte de l'appartement de son maître.
Celui -ci sortit, toujours grave et lroid, mais d'une pâleur effrayante ; il tcnaii qiic lettre à la main.
« Poi r ma mère... — dit-il à Rodin, — vous enverrez un courrier à l'instant .. — A l'instant... — répondit le secrétaire. — Que les trois lettres pour Le.^iiJt, Batavia et Chariestown partent aujourd'hui même par b voie accoutumée ; c’est de b dernière importance, vous le savez. »
Tels furent les derniers mots de cet homme...
Exéculaiit avec une obéissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en effet sans tenter de revoir sa mère.
Son secrétaire l'accompagna respectueusement jusqu’à sa voiture.
« Quelle route... monsieur? demanda le postillon en se retournant sur sa selle. — Route d Italik ! !... » répondit le maître de Rodin sans pouvoir retenir un soupir si déchirant, qu’il ressemblait à un sanglot.
Lorsque b voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui avait salué profondément son maître, haussa les épaules avec une expression de dédain, puis il rentra dans b grande pièce froide et nue.
L’attitude, b physionomie, b démarché de ce personnage changèrent subitement. Il sernbbil grandi, ce n’était plus un automate qu’une humble obéissance faisait machinalement agir; ses traits, jusqu’alors impassibles, son regard, jusqu’alors continuellement voilé , s’animereut tout à coup et révélèrent une astuce diabolique ; son sourire sardonique contracta ses lèvres minces et blafardes , une satisfaction sinistre aérida ce visage cadavéreux.
’ A son tour, il s’arrêta devant l'cnormc sphère; à son tour, il b contempla silencieusement comme l’avait contemplée son maître... Puis, se courbant sur ce globe , l'enlaçant pour ainsi dire dans scs bras... après l’avoir quelques instants couvé de soq œil de reptile, U promena sur b surface polie de b mappemoude son doigt noueux , frappa tour à tour de son ongle pbt et sale trois des endroits où l’on voyait ac petites croix rouges...
A mesure qu’il désignait ainsi line de ces villes, situées dans des contrées si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement sinistre
Loipsick... Chariestown... Batavia...
Puis il se lut, absorbé dans scs réflexions.
Ce petit homme vieux, sordide, mal vêtu, au masque livide et mort, qui venait pour :iiu>i dire de ramper sur cc par* béait bien plus
effrayant que IWMlm \mtqm mW fl <ÉWl et hautain, avait impérieusement jeté sa main sur ce monde, qu'il semblait vouloir dominer à force d'orgueil, de violence et d’audace.
Le premier ressemblait à l’aigle qui , planant au-dessus de sa proie, peut quelquefois la manquer par I élévation même du vol auquel il se laisse emporter.
Bodin ressemblait, au contraire, au reptile qui, se traînant dans l'ombre et le silence sur les pas de sa victime, doit toujours par l'enserrer de ses noeuds homicides.
Au bout de quelques instants, Bodin s’approcha de son bureau en se frottant vivement les mains , et écrivit la lettre suivante, à l’aide d’un chiffre particulier, inconnu de mn maître.
Bans, 0 heures 3/4 du matin.
c II est parti... mais H a «tsrrt ! !
« Sa mère mourante l’appelait auprès d’elle : il pouvait peut-être, lui « disait-oi., la sauver par sa présence... Aussi s’est— il écrié : Ne pas me « rendre auprès de ma mère... ce serait un parricide!
c Pourtant... 11. est parti!... mais i) a hésité...
« Je le surveille toujours...
« Ces lignes arriveront à Roui en même temps que lui...
« P. S. Biles au cardinal-nrince qu'il j-ciit compter sur moi, mais « qu’à mon tour j’entends qu’il me serve activement. — D’un moment à « I autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent m’être utiles... il « fout donc qu’il tâche d'augmenter le nombre de ses adhérents. »
Après avoir plié cl cacheté cette lettre. Rodio la mil dans sa poche.
Dit heures sonnèrent. C’était l'heure du déjeuuer de M. Bodin.
Il rangea et serra ses papiers dans nn tiroir dont il emporta la clef, brossa du coude sou vieux chapeau graisseux, prit à la main un parapluie tout rapiécé et sortit (1).
Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure, ourdissaient ccttc trame où devaient être enveloppé les sept descendants d’une famille autrefois proscrite... un défenseur étrange, mystérieux, songeait à protéger celle, famille, qui était aussi b sienne.