‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 15 sur 95 · CHAPITRE Kl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Kl

Le site est agreste... sauvage...

C’est une haute colline couverte, d'énormes blocs de grès du milieu desquels pointent çù cl là des bouleaux et des chênes an feuillage déjà jauni par l'automne; ces grands arbres se dessinent sur la lueur rouge que le soleil a laissée au couchant : on dirait b réverbération d’un inccndie.

De celle hauteur, l'œil plonge dans une vallée profonde, ombreuse, fonde, à demi voilée d une lëgm* vapeur par b brume du soir... Les grasses prairies, les massifs d arbres touffus les champs dépouillés de leurs épLs mûrs, se confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la limpidité bleuâtre du ciel.

Des clochers de inerte grise ou d'ardoise élancent çà cl là leurs flèches aiguës du fond de cette vallée... car plusieurs villages y sont épars, bordant une longue mule qui va du nord au couchant.

C’est l'heure uu repos, c'est I heure où d'ordinaire b vitre de chaque* chaumière s’illumine au joyeux pétillement du foyer rustique, et scintille au loin à travers l’ombre et b feuillée, pendant que des tourbillons de fumée sortant des cheminées s’élèvent lentement vers le ciel.

Et pourtant, chose étrange, ou dirait que daus ce pays tous les foyers sont éteints ou déserts.

Chose plus étrange, plus sinistre encore, tous les clochers sonnent le glas des morts...

L’activité, le mouvement, b vie, semblent concentrés dans ce branle

Alors lu gbs di s morts redouble ; l’air frémit sous les coups précini tés des cloches ; et, à de rares intervalles, des chants mortuaires arrivent, affaiblis, jusqu'au Cafte de b colline.

Pourquoi tant de funérailles ?

Quelle est doue cette vallée de désoblion... où les chants paisibles

3 ui succèdent au dur travail quotidien... sont remplacé* par le* chants c mon?... où le repos du soir est remplacé par le repos éternel ?

Quelle est cette vallée de désoblion dont chaque village pleure tant de morts à b fois, et les enterre à b même heure, la même nuit ?

Hélas! c’est que b mortalité est si prompte, si nombreuse, si effrayante, que c’est à peine si I on suffit à enterrer les morts... Pendant le jour, un rude et impérieux labeur attache les survivants à la terre ; et le soir seulement, au retour des champs, ils peuvent . brisés de fatigue, creuser ces autres sillons où leurs frères vont reposer pressés comme U» grains de blé dans le semis.

Et cette vallée n’a pas, seule, vu tant de désoblion.

Pendant des années maudites, bien des villages, bien des bourgs, bien de» villes, bien des contrées immenses ont vu, comme celte vallée, leurs foyers éteints et déserts !

Ont vu , comme cette vallée , le deuil rempbeer la joie... le glas des morts remplacer le bruit des fêtes...

Ont , comme cette vallée, pleure beaucoup de morts le même juin- , et les ont enterrés b nuit, à b sinistre lueur des torches...

Car, pondant ces années maudites, on terrible voyageur a lentement parcouru b terre d’un pôle à l'antre... du fond de l’Inde et de l'Asie aux glaces de b Sibérie... des glaces de la Sibérie jusqu'aux grèves de l'Océan français.

Le voyageur, mystérieux comme 1a mort, lent comme l'éternité, implacable comme le destin, terrible comme la main de Dieu... c’était... Ls Choléra! I...

Le bruit des cloches et des chants funèbres montait toujours, des profondeurs de b vallée au sommet de la colline , comme une grande voix pbnüve...

la lueur des torches funéraires s’apercevait toujours au loin , à Ira vers b brume du soir...

Le crépuscule durait encore, fleure étrange, qui doooe aux formes les plus arrêtées une apparence vague, insaisissable, fantastique...

Mais le sol pierreux et sonore de la montagne a résonné sous un pas lent, égal et ferme... A travers les grands troncs noirs des arbres... uu homme a passé.

Sa taille était haute ; il tenait sa tête baissée sur sa poitrine ; sa figure était noble, douce et triste... Scs sourcils, unis entre eux, s'étendaient d’une tempe à l’autre, et semhbient rayer son front d’une marque sinistre...

t!et homme ne semblait pas entendre les tintements lointains de tant de cloches liraèbres... et pourtant, deux jours auparavant, le calme, ]q bonheur, b santé, la Joie, régnaient dans ces villages, qu'il avait lentement traversés et qu T il bissait alors derrière lui mornes et désolés.

Mais ce voyageur continuait m roule dois ses pensées.

« — Le 13 février approche, — pensait-il, — ils approchent... ces « jours, où les descendants de ma sœur bien-aimée, ces derniers reje-

lupuhre qui retentit aü loin.

Mais voilà que, dans ces vilbges, naguère obscurs, des lumières commencent à poindre...

Ces ebrtes sont produites par le vif cl joyeux pétillement du foyer rustique... Elles sont rougeâtres comme ccs feux de plâtre aperçu» le soir à travers le brouillard.

Et puis ces lumières ne restent pas Immobiles. Files marchent... marchent lentement vers le cimetière de disque église.

(1) Après avoir cité le* Conttüutwxu étt Ut miu et le* excellente* et cours- | rcuse* Littrei .le M ljbri.il e»l de notre dcvoii de mentionner aussi Uni de j iurdis et cousciciH icus tramât sur U Compagnie de Jésus, récemment publiés | par MM Dupin l’aiué, Michelet. Ed. Quinct, uénin, le comte de Sainl-rriost : 1 o-urres de haute et impartiale bildliç-etice, où *« trouvent si admirableovent dévoilées et cMtües le* lunettes théories de rot ordre.. Nous noos estimerons licureut d’avoir pu apporter notre pierre à la digue puissante et, espéront-le, dura- ! bi>\ que ec * généreux carars, que ce* noble* capnts ont élevée contre on flot impur et toujours menaçant. E. S.

« tons de notre race, doivent être réuni» à Baria...

« Hélas ! pour b troisième fois, il y a ccnl cinquante ans, b perséen- « lion la disséminée par toute la terre, celle fr mille qu'avec tend reste « j’ai stAvie, d âge en âge, pendant dix-huit siècles... au milieu tic scs « migrations, de scs exil», de ses changements de religion, de fortune « et de nom t

« Oh ! pour cette famille, issnc de ma soeur, à moi, pauvre artisan (1 ), « que de grandeurs, que d’abaissements, que d'obscurité, que d’éclat, « que de misères, que de gloire !

« De combien de crimes elle s'est souillée... de combien de vertus elle, s'est honorée !

« L’histoire de cette seule famille... c’est l'histoire de l'humanité tout entière !

« Passant à travers tant de générations, par les veines du pauvre et du riche, du souverain et du bandit, du sage et du fou, du lâche et du brave, du saint et de l'athée, le sang de ma sœur s’est |>crpéUié jusqu'à cette heure.

« De celle fomille... que reste-t-il aujourd'hui ?

« Sept rejetons :

• Deux orphelines filles d’une mère proscrite et d’un père proscrit;

« Un prince détrôné ;

« Un pauvre prêtre missionnaire ;

« Un homme de condition moyenne ;

« Une jeune fille de grand nom et de grande fortune ;

(1) On nit que. selon la légende, le Juif errant était un pauvre cordonnier de Jérusalem. Iaî Christ, portant m croix, passa devant b maison Ho Partisan, et lui demanda de ae n po*er un instant sur un lune de pierre situé prêt du la

porte. — Mnrcht! .. marchtf ... — lui dit durement le juif en h» repoussant.

Crit toi qui Marchera* jutqu'à la fin <Ut liielrt! — lui ri|>ondit le Chrhl d’uu ton sévère et triste- — Voir, pour plus «le détails, l'éloquente et savante notice de M Charte* M.urnin, placée en tête de la magnifique épopée d'AA<uu#ni*. par M. Ed. Quinet. ’

c Ensuite un artisan.

■ \ eux tous ils résument les vertus, le courage, tes dégradations, les splendeurs, les misères de notre race !...

a la Sibérie... l'Inde... l'Amérique... b France... voilà où le sort les

a jetés!

« L'instinct m’avertit lorsqu'un des miens est eu péril... Alors, du n>rd au midi... de l’orient à l'occident, je vais à eux... je vais à eux ; li er, sous les glaces du pôle, aujourd'hui sous une zone tempérée... demain sous le leu des tropiques; mais souvent, hélas ! au moment où ma jh éseoce pourrait les sauver, b main invisible me pousse, le tourbillon ui emporte, et...

« — Marcui!... KaacBBl... — Qu’au moins je finisse ma tâche! — Maicbi!... — Une heure seulement!... une heure de repos!... — JIabchz !... — Hélas ! je bisse ceux que j’aime au bord de l'abîme !... — MmcBkI... Maiciib! ! »

« Tel est mou châtiment... S'il est grand... mou crime a été plus grand

encore !...

« Artisan voué aux privations, à U misère... le malheur m’avait rendu

méchant...

« Oh ! maudit... maudit soit le jour où, pendant que je travaiUab, sombre, haineux, dé«cspéré, parce que, malgré mon labeur acharné, les miens manquaient de tout... le Christ a passé devant ma porte !

« Poursuivi d'injures, accablé de coups, poruut à graiid'pcine sa lourde croix, il m’a demandé de se reposer un moment sur mon banc de pierre... Son front ruisselait, ses pieds saignaient, la fatigue le brisait... et avec une douceur navrante il me disait : c Je soniTre !... — Et moi aussi, ie souffre... — lui ai-je répondu en le repoussant avec colere, avec dureté; — je souffre, mais personne ne me vient eu aide... Les ùnpitovubles font les impitoyables!... Marche!... marche ! »

« Alors lui, poussant un soupir douloureux, m'a dit :

« — Et loi. tu marcheras sans cesse jusqu’à ta rédemption; ainsi le « veut le Seigneur qui est aux cieux. »

« El mon châtiment a commencé ..

« Trop tard j’ai ouvert les yeux i 1a lumière... trop tard j'ai connu le repentir, trop tard j'ai connu la charité, trop lard enfin j'ai compris ces paroles divines de celui que j'ai outragé, ces paroles qui devraient être b loi de l’humanité tout entière :

c aimez-vous le* ras us irmis.

« En vain, depuis des siècles, pour mériter mon pardon, puisant ma force et mon éloquence dans ces mots célestes, j'ai rempli de commisération et d'araour bien des cœurs remplis de courroux et d’envie ; en vain j'ai enflammé bien des âmes de la sainte horreur de l’oppression et de l’injustice.

« Le jour de b clémence n’est pas encore venu !...

« Et, ainsi que le premier homme a par sa chute voué sa postérité au mallicur, on «lirait que moi, artisan, j'ai voué les artisans à d’éternelles douleurs, et qu'ils expient mon crime : car eux seuls, depuis dix-huit siècles, n’ont pas encore été affranchis.

« Depuis dix-huit siècles, les puissants et les heureux disent à ce peuple de travailleurs... ce que j’ai dit au Christ implorant cl souffrant : Marche... marche...

« Et ce peuple, comme lui brisé de fatigue, comme loi portant une lourde croix... dit comme lui avec une tristesse amère :

« — Oh! -par pitié... quelques instants de trêve... nous sommes épuisés... — Marche ! ! — Mai» si nous mourons à b peine, que deviendront et nos petits enfants et nos vieille* mères?— Marche... marche...* « Et depuis des siècles, eux et moi nous marchons et nous souffrons, sans qu’une voix charitable nous ait dit atsexHI « Ilébs... tel est mon châtiment, il est immense... il est double...

« Je souffre au nom de l'humanité, en voyant des populations misérable», vouées sans relâche à d ingrats et ruaes travaux.

« Je souffre au nom de b famille, en ne pouvant, moi, pauvre et errant. venir toujours en aide aux miens, à ces descendants d'une sœur chérie.

« Mais quand b douleur est au-dessus de nés forces... quand je pressens pour lis miens un danger dont je ne peux !<s sauver, alors, ira versaut les mondes, ma pensée va trouver celle femme, comme moi maudite... celte ftDe de reine (I) qui, comme moi fils d’artisan, marche... marche, et marchera jusqu’au jour de sa rédemption...

• Une seule fois par Mircle, ainsi que deux planètes se rapprochent dans leur évolution séculaire... je puis rencontrer celte femme... pendant b fatale semaine de b Passion.

« El apres cette entrevue remplie de souvenirs terribles et de douleurs immenses, astre* errants de l'éternité, nous poursuivons notre course infinie.

■ Et cette femme, b seule qui, comme moi, sur b terre assiste à b fin de chaque siècle en disant: Encore! 1 , cette femme, d’un bout du monde a l'autre, répoud à mu pensée...

(1) Selon une Ifyrende trè«-p«o connue, que nom devens i Vi prëricuie bien veilhnce lit* M. M.iurjr, le savant loui-bibholhécaire de l'Inttilul, Ih’raàijde fut eondmnnée J errer jumju'an jugement dernier, pour «voir deinandi- U mort de **W| Jenn-IUptisie

«Elle, qui seule au monde partage mon terrible sort, a voulu partager l'umque intérêt oui m'ait consolé à travers les siècles... (les descendant! de ma sœur (Mm, elle les aime aussi... elle les protège aussi. Pour eus aussi, de l'orient à l'occident, du nord au midi... elle va... elle arrive.

« Mais, hélas! la main invisible la pousse aussi... le tourbillon l'emporte aussi. Et :

«Maxcbb!... — Qu'au moins je (misse ma tâche, dit-elle aussi. — M tient !... — Une heure... rien qu’une heure de repos! — Marche!... — Je hisse ceux que j’aime au fond de l’abLuc. — Menait!... Maacux! ! »

Pendant «inc cet homme allait ainsi sur h montagne absorbé daus se* pensées, la brise du soir, jusqu alors légère, avait augmenté, lèvent devenait de plus en plus violent, déjà l'éclair sillonnait la nue... déjà do sourds et longs sililemcnts annonçaient l'approche d'un orage.

Tout à coup ccl homme maudit, qui ne peut plus ni pleurer ni sourire... trcfsajjlil.

Aucune douleur physique ne pouvait l'atteindre... et pourtant il porta vivement b main à son cœur comme s'il eût éprouvé un coutrc-conp cruel...

« Oh ! — s'écria-t-il, — je 1e sens... à cette heure... plusieurs det miens... les descendants de ma sœur bien-aiincc souffrent et courent de grands périls... les uns ail fond de l'iode... d’autres en Amérique... d’autres Ici en Allemagne. La lutte recommence, de détestables payions se sont ranimées... — U toi qui m’entends, lof comme moi errante et maudite, Hérodi.ide, aide-moi à les protéger... Que ma prière t’arrive au milieu des solitudes de l'Amérique où lu es à celte heure... Puissionsnous arriver à temps ! a

Alors U se passa une chose extraordinaire.

La nuit était venue.

Cet homme fit un mouvement poor retourner précipitamment sur se* pas... mais une force invisible ren empêcha et le poussa en sens contraire.

A ce moment la tempête éclata dans toute *a sombre majesté.

Un de ccs tourbillons qui déracinent les arbres... qui ébranlent les rochers, passa sur la montagne, rapide et tonnant connue la fondre

Au milieu des mugissements de l’ouragan, à 1a lueur des éclairs;, or» vit alorB, sur les (hues de U montagne, l'homme au frout marqué de noir descendre à grands pas à travers les rochers et les arbres courbés sous les efforts de b tempête.

La marche de cet homme « était pas lente, ferme et calme... mais péniblement saccadée, comme celle d'un être qu'une puissance irrésistible entraînerait malgré lui... ou qu’un «^Trayant ouragan emporterait dans son tonrbiBon.

En vain cet homme étendait vers le ciel des mains suppliantes. Il disparut bientôt au milieu des ombres de b nuit et du fracas de b tempête.

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