CHAPITRE PREMIER
L'âjonpi.
Pendant que M. Rodîn expédiait sa correspondance cosmopolite... do fond de la rue du MiKci» fct Drtiw, à Paris ; pendant que les filles du général Simon, après avoir quitté en fugitive* l’auberge du Futicon- Bbuc, étaient retenues prisonnières à tadp»ick avec Dagobert, d'autres scènes intéressant vivement ces différents personnages se passaient pour ainsi dire parulâlcracni à la meme époque à l'extrémité du momie, au fond de l’Asie, à l'ile de Java, non loin de la ville de Bataûi, résidence de M. Josué Vau Daël, l'un dés correspondants de M. Rodin.
Java ! ! contrée magnifique et sinistre, où les plus admirables fleur* cachent de hideux reptiles, où les fruits les plus éclatants renferment des poisons subtils , où croissent dis arbres splendides dont l'ombrage lue, où le vampire, chauve-souris gigantesque, pompe le sang des victimes dont elle prolonge le sommeil en 1rs entourant d ut* air frais et parfumé; car l'éventail le plus agile n'est pas plus rapide «pie le battement des grandes ailes musquées de ce monstre.
Le mois d'octobre 1 tôt louche à sa fin.
Il «ht midi, heure presque mortelle pour qui affronte ce soleil torréfiant, qui répaud sur le ciel d’uu bleu dVmail foncé des napjres de lumière ardente.
Un njoupa, sorte de pavillon de repos, fait de nattes de jonc étendues snr de pros bambous profondément enfoncés dans le sol, s'élève au mileu de f ombre bleuâtre projetée par un massif d'arbres d'une verdure :iu*si éclatante que de b porcelaine verte; ce* arbres, de formes bizarres, sout ici arrondis en arcades, là élancés en llecbes, plus loin ombelles en parasols, mais si feuillus, si épais, si enchevêtrés les uns dans les autres, que leur dôme est impénétrable à la pluie.
Le sol, toujours marécageux malgré cette chaleur infernale, disparaît sous un Inextricable amas de lianes, de fougères, de joues touffus, d'une fraîcheur, d'une viçueur de végétation incroyables, et nui atteignent presque au toit de l'ajoupa, cache là ainsi qu’un nid dans l'herbe.
Rien de plus suffocant que celte atmosphère pesamment chargée d’exhalaisons humides comme la vapeur de Veau chaude, et imprégnée des parfums l«*s (dus violents, les plus âcres ; car le cannellier, le gingembre. le stéphanotis, le gardénia, mêlés à ces arbres et à ces lianes, répandent par bouffées leur arôme pénétrant.
Un toit de larges feuilles de bananier recouvre cette cabane ; à Tune des extrémités est une ouverture carrée servant de fenêtre et grillagée très-finement avec des libres végétales, afin d'empêcher les reptiles et le* insectes venimeux de se glisser dans l'ajoupa.
Un énorme tronc d’arbre mort, encore debout mais très-incliné, et dont le faite touche le toit de l’ajoupa, sort du milieu du taillis ; de cbaue gerçure de son écorce, noire, rugueuse, moussue, jaillit une fleur traitge, presque fantastique; l’aile d'un papülou u’est pas d’uu tissu plus léger, d’uu pourpre plus éclatant, d’un noir plus velouté : ces oiseaux inconnus que l’on voit en rêve n’ont pas de formes aussi bizarres que ces orcliis, fleurs ailées qui semblent toujours prêtes à s’envoler de leurs tiges frêles et sans feuilles ; de longs cactus flexibles et arrondis, que l’on prendrait pour des reptiles, enroulent aussi ce tronc d'arbre, et y suspendent leurs sarments verts chargés de larges corymbcs d’un blanc d'argent nuancé à l’intérieur d’un vif orange; ces fleurs répandent une violente odeur de vanille.
Un petit soient d’un rouge brique , gros comme une forte plume et loug de cinq à six pouces, sort à demi sa tête plate de l'un de ces énormes calices parfumes, où il est blotti et lové...
Au fond de l’ajoupa, un jeune homme, étendu sur une natte, est profondément endormi. A votr son teint d'un jaune diaphane et dore, ou dirait une statue de cuivre pâle sur laquelle se joue un rayon de soleil ; sa pose est simple et gracieuse ; sou bras droit , replié, soutient sa tête, un peu élevée et tournée de profil ; sa large robe de mousseline blanche, à manches flottantes, laisse voir sa poitrine cl ses bras, digne* d'Antinous ; le marbre n'est ni plus ferme ni plus poli que sa peau , dont la nuance dorée contraste vivement avec la blancheur de ses vêlements. Sur sa poitrine large et saillante, on voit une profonde cicatrice... Il a reçu ce coup de feu en défendant la vie du général Simon, du père de Rose et de Blanche. Il porte au cou une petite médaille, pareille à celle que portent les deux soeurs. Gel indien est Djalma.
Scs traits sont à la fois d'une grande noblesse et d'une beauté charmante; seB cheveux d’un noir bleu, séparé* sur son front, tombent souples, mais non bondés, sur ses épaules ; ses sourcils, hardiment et finement dessinés, sont d'un noir aussi foncé que ses longs cils, dont l'ombre se projette sur scs joues imberbes ; ses lèvres d'un rouge vif, légèrement entr'ouvertes, exhalent un souffle oppressé; son sommeil est lourd, pénjblc, car la chaleur devient de plus en plus suiïocanle.
Au dehors, le silence est profond. Il n'y a pas le plus léger souflle de brise.
Cependant, au bout de quelques minutes, les fougères énormes qui couvrent le sol commencent à s’agiter, presque imperceptiblement, comme si un corps rampant avec lenteur ébranlait la base de leurs tiges.
De temps à autre, cette faible oscillation cessait brusquement; tout redevenait immobile.
Après plusieurs de ces alternatives de bruissement et de profond silence. une tête humaine apparut an milieu de* joncs, à peu de distance du tronc de l’arbre mort.
Cet homme, d’uoc figure sinistre, avait le teint couleur de bronze verdâtre, de longs cheveux noirs tressés autour de sa tête, des yeux : brillants d’un éclat sauvage, et une physionomie remarquablement intelligente et féroce. Suspendant son souflle, il demeura un moment immobile ; puis, s’avançant sur les mains et sur les genoux, en écartant si doucement le* feuilles, qu’on n'entendait pas le plus petit bruit, il atteignit aussi avec prudence et lenteur le troue incliné de l'arbre mort, doul le faite touchait presque au toit de l’ajoupa.
Cet homme, Malais d'origine cl appartenant à la Becte des Etrangleurs, •près avoir écouté de nouveau, sortit presque entièrement des broussailles ; sauf une espèce de caleçon blanc serré à sa taille par une ceinture bariolée de couleurs tranchantes, il était entièrement nu ; nue épaisse couche d'huile enduisait ses membres bronzés, souples et nerveux.
S'allongeant sur l'énorme tronc du côté opposé à la cabane, et ainsi masqué par le volume de cet arbre entouré oe lianes, il commença d'y grimper, d’y ramper silencieusement, avec autant de patience que de précaution. Dans l’ondulation de son échine, dans b flexibilité de ses mouvements, dans sa vigueur contenue, dont b détente devait être ter-
rible, il y avait quelque chose de la sourde et perfide allure du tigre guettant sa proie.
Atteignant ainsi, complètement inaperçu, b partie déclive de l’arbre, qui touchait presque au toit de la cabane, il ne fut plus séparé que par une distance u un pied environ de la petite feuélre. Alors U avança prudemment la tête, et plongea son regard dans linlérieur de la cabane, afin de trouver le moyeu de s'y introduire.
A la vue de Djalma profondément endormi, les yeux brillants de l’Etrangleur redoublèrent d’éclat ; uoe contraction nerveuse ou plutôt de rire muet et farouche, bridant les deux coins de sa bouche, les attira vers les pommettes et découvrit deux rangées de dents limées triai >gulaireraent comme une lame de scie, cl teintes d’on noir luisant.
Djalma était couché de telle sorte, cl si prés de b porte de l'ajoupa (die «'ouvrait de dehors en dedans), que, si l'on eût tenté de l'entrebâiller, il aurait été réveillé à l'instant même.
L’Etrangleur, le corps toujours caché par l'arbre, voubnt examiner plus attentivement l’intérieur de la cabane, se pencha davantage, et, pour se donner un point d'appui, posa légèrement sa main sur le rebord de l'ouverture qui servait de fenêtre ; ce mouvement ébranb la grande fleur du cactus, au fond de laquelle était lové le petit serpent; il s'ébnça et s'enroula rapidement autour du poignet de l’Etrangleur.
Soit douleur, soit surprise, celui-ci jeta un léger cri... mais en se retirant brusquement en arrière, toujours cramponné au tronc d’arbre, il s’aperçut que Djalma avait bit on mouvement...
fcn effet, le jeune Indien, conservant sa pose nonchalante, ouvrit à demi les yeux, tourna la tête du côté de la petite fenêtre, et une aspiration profonde souleva sa poitrine, car b chaleur concentrée sous celle épaisse voûte de verdure humide était intolérable.
A peine Djalma eut-il remué, qu’à l'instant retentit derrière l'arbre ce glapissement bref, sonore, aigu, que jette l'oiseau de paradis lorsqu'il prend son vol, cri à peu près scmbbblc à celui du bisau...
Ce cri se répéta bientôt, mais en s'affaiblissant, comme si le brillant oiseau se fût éloigné. Djalma, croyant savoir b eau s*; du bruit qui l'avait un instant éveillé, étendit légèrement le bras sur lequel reposait sa tête, et se rendormit sans presque changer de position.
Rendant quelques minutes, le plus profond silence régna de nouveau dans cette solitude ; tout resta immobile.
L’Etrangleur, par son habile imitation du cri d’on oiseau, venait de réparer l'imprudente exclamation de surprise cl de douleur que lui avait arrachée b piqûre du reptile. Lorsqu'il supposa Djalma rendormi, il avança b tête, et vit en effet le jeune Indien replongé dans le sommeil. Descendant alors de l'arbre avec les mêmes précautions, quoique sa main gauche fût assez gonflée par b morsure du serpent, il disparut dans les jones.
A ce moment, un cbant lointain, d’une cadence monotone et mélancolique, se fU entendre. •
L'KtrangIcur se redressa, écouta attentivement, et sa figure prit une expression de surprise et de courroux sinistre.
Le chant se rapprocha de plus en plus de la cabane.
Au bout de quelques secondes, un Indien, traversant une clairière, se dirigea vers l'endroit où se tenait caché l'Etrangleur.
Celui-ci prit alors une corde longue et mince qui ceignait ses reins ; l'une de ses extrémités était armée d'une balle de plomb, de b forme èt du volume d'un neuf; après avoir attaché l'autre bout de ce lacet à son poignet droit, l'Etrangleur prêta de nouveau l’oreille et disparut en rampant au milieu des grandes herbes dans la direction de l'Indien, qui s'avançait lentement sans interrompre son chaut plaintif et doux.
C’était un jeune garçon de vingi ans à peine, esclave de Djalma: il avait le teint bronzé, une ceinture bariolée serrait sa robe de coton bleu; il portail un petit turban rouge et des anneaux d’argent aux oreilles et aux poignets...
Il apportait un message à son maître, qui. durant b grande chaleur du jour, sc reposait dans cet ajoupa, situé à une assez grande disbucc de la maison qu’il habitait.
Arrivant à im endroit où l’allée se bifurquait, l'esclave prit sans hésiter le sentier qui conduisait à la cabane... dont il 6C trouvait alors à peine éloigné de quarante pas.
Un de ces énormes papillons de Java, dont les ailes étendues out six à huit pouces de long et offrent deux raies d'or verticales sur uo fond d'outremer, voltigea de feuille en feuille et vint s’abattre et sc User sur un buisson de gardénias odorants à portée du jeune Indien.
Celui-ci suspendit son chant, s’arrêta, avança prudemment le pied, puis la main... et saisit le papillon.
Tout à coup l'esclave voit la sinistre figure de l'Etrangleur se dresser devant lui... il entend on sifflement pareil à celui d’une fronde, il sent nne corde lancée avec autant de rapidité que de force entourer son cou d’un triple nœud, et presque aussitôt le plomb dont elle est armée le frappe violemment derrière le crime.
Cette attaque fut si brusque, si imprévue, que le serviteur de Djalma ne put pousser un seul cri, un seul gémissement. Il cbanceh.». l’Etrarrieur donna une vigoureuse secousse au lacet... la ligure bronzée de l’esclave devint d’un noir pourpré, et il tomba sur ses genoux en agitai.t les bras... I/Elrangleur le renversa tout à fait... serra si violemment la cordc, que le sang jaillit de b peau... La victime fit quelques derniers mouvements convulsifs, et puis ce fut tout...
rendant cette HÉle maïs terrible aponie, le meurtrier, agenouillé «lovant sa victime, épiant ses moindre» «ouv (Usions, Nadliiù sur elle te yeux fixes, ardents, semblait plongé dans l'extase d une jouissance léroce... scs narines sc dilauicul, les veine» de ses tciu|rt:>, de son cou se gonflaient, et ce même rictus sinistre, qui avait retroussé tes lèvres a faspeet de Djalma endormi, montrait sqs dents noire» et aigues, quuu tremblement uerveui des mâchoire» hcuiTail l'une contre l'autre.
Mais bientôt U ( fulsa irs bras Mtr sa poitrine halelaule, couita le front, en inurmurani des parole» Mjjttériciise*, ressemblant à une invocation ou à une prière... Ht il retajnba dans la coutcinpiaüon farouche que lui inspirait l'asnect du cadavre... .
La hyène et le enat-tigre. qui , avant de la dévorer, s’accroupissent auprès de la proie qu'ils ont snrprl e »u chassée, u'ont pa» un regard plus fauve, plu» sauphmt que lie l'était celui de cet homme...
Mais se soinemntquc sa tache néfiiil pas accomplie, > ‘arrachant A regret de ce funèbre spcrUrle, il détacha son ku et 'du «ou de la victime, enroula celte corde autour de lui, (raina le cadavre hors du «Miller, et, &ans cliereher à le dqioiMlIrf de set anneaux d'argent, cacha le corps «ms une épaÉM* tou fie dr joues.
l’ois I Ku-anpleuf, se remettant S ramper sur le ventre et sur les genoux, arriva jusqu'à la cabane de Dj»lni4, cabane construite en nattes attachées sur des hatul«ou>
Après avoir attentivement prêté l'oreille, il (ira de sa ceinture tm couteau dont la faim*, tram hante et aigue, était envefcppéc d'une feuille de bananier, et pratiqua dans la mille mie incision «1. trois pieds de l«mpteor ; ceci fui fait avec Uni de preste»** m avec une laine si pareillement affilée, que le légèr grincement du diamant sur b vitre eût été plus brnyxni. .
Voyant par celte ouverture, «pii devait lui servir de passage, bj .lma toujours profondément eudormi, l'Etraogleur se glissa d ois b cabane avec une incroyable témérité.