‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 23 sur 95 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La femme de Dagobert.

Us scènes suivantes se passent à Pari», le lendemain du jour où le< naufragé» ont été recueillis au cMlcau de fardoville.

Rien de plus sinistre, de plus sombre, que l'aspect de la rue Brise- Mie lie, dont l’Une des extrémités donne rue Saiul-Merry, l'autre près de i la petite place du Cloître, vers l'église.

Ile ce côté, cMIe ruelle, qui n’a pas plus de huit pieds de largeur, est encaissée entre deux Immenses murailles noires, boueuses, lézardées, dont l’excessive haut! nr prive eu tout temps celle voie d'air et de lumière; à peine pendant les plus longs jours de l'année le soleil peut-il y jeter quelques rayon» : aussi, lors des froids humides de l'hiver un brouillard glacial, pénétrant, obscurcit constamment celle espèce de puits oblong au pavé faugeux .

Il était environ huit heures du soir ; à la pâle clarté du réveibère dont la lumière rougeâtre perçait à peine la brume, deux hommes, arrêtés dans l'angle de l'un de ces murs énormes, échangeaient quelques (tardes.

« Ainsi, — disait l'un, — c'esl bien entendu... vous resterei dans la me jusqu’à ce que vous les ayez vus entier au numéro — C’est entendu... — Et quand vous les aurez vos entrer, pour mieux encore vous assurer de la chose , vous monterez chez. Françoise Baudoin... — SOUS le prétexte de demauder si ce uYst pa> là que demeure l'ouvrière bossue, la sœur de ceUe créature surnommée la reine Baecbanal... • Trcs-bieu... (Juanl à celle-ci, lâcher, de savoir exactement son adresse par la bossue ; car c'est très-important . les femmes de celte espèce dénichent comme des oiseaux, et on a perdu »a trace... — Soyez tran-

3 uide... je ferai tout mon possible auprès de la bossue pour savoir où eroeure sa sœur. — Et pour vous donner courage, j< vais vous attendre au cabaret eu face du cloitrc, et ikmi» boin«.i» uu verre de vin chaud à votre retour. — Ce ne sera pas de refus, car il fait ce soir nu froid diablement noir. — Ne m'en parlez pas ? ce malin IVau gdbtt sur mon goupillon, et j'étais roidc comme uue momie sur ma chaise à la porte de l'église. Ah! mou garçon ! tout n'est pas roses dans le métier de donneur a eau bénite... — Heureusement, il y a les prolits... — Allons, bouue chance... N’oubliez nas ; numéro 5... la petite allée à côté de la boutique du teinturier. — C'est dit, c'est dit... a Et les deux hommes se séparèrent.

L'uo gagna la place du Cloître, l'autre se dirigea, au contraire, vers l'extrémité de la ruelle qui débouche rue Saiul-Merry, et ne fat pas longtemps a trouver le numéro de la maison qu’il cherchait, maison haute et étroite, et, comme toutes celle» de cette rue, d'uoe t: l$te et niL-érable apparence.

De ce moment, l'homme commença de se promener de long en large devant la porte de l’allée du numéro S.

Si l’exterieur de c«-s demeures était repoussant, rien ne saurait donner uue idée de leur intérieur lugubre, nauséabond ; la mafenn numéro 5 était surtout dans un étal de délabrement et de malpropreté aiTreux à voir.

L’eau qui suintait des murailles ruisselait dans l’escalier sombre et boueux; au second étage, ou avait mis sur l'étroit natter quelque* brassées de paille pour que l’on prit s'y essuyer les pieds ; mais cette paille, changée en fumier, augmentait encore cette odeur énervante, inexprimable, qui résulte du marque d'air, de l’humidité et des putrides exhalaisons des plombs : car quelques rares ouvertures, pratiquée» dans b cage de l'escalier, y jetaient à peine quelques lueurs d’uue lumière blafarde.

Dans ce quartier, Fur des plus populeux de Paris, ces maisons sordides, froides, malsaines, sont généralement habitées par la classe ouvrière, qui y vit entassée. La demeure dont nous parlons était de ce nombre.

l’n teinturier occupait le rez-de-chaussée ; les exhalaisons délétères de sou officine augnmitaieul encore ht fétidité de celte masure. De petits ménages d'artisans quelques ouvriers travaillant en chambrées, étaient logés ai x étages supérieur»; dans l'une de» pièce» du quatrième demeurai' Françoise Baudoin, femme de Dagobert.

Une chandelle éclairait cet humble logis, composé d'une chambre et d’un cabinet; A gricol occupait une petite mansarde dans les combles.

l’n vieux papier d'une coutanr gri-atre, çà et là fendu par les lézardes du mur, tapissait la muraille où s'appuyait te lit; de petits rideaux, fixés à une tringle de 1er, cachaient tes vitres: le earreau, non ciré, mais lavé, conservait sa couleur de brique; à l’une des extrémités de «cite pièce était on poêle de foute rond contenant une marmite où se lai- ait la cuisine ; sur la commode de bois hfauc peint eu jaune veiné de brun, on voyait une nuvson de fer en miniature, chef-d'œuvre de patience et d’adresse, dont toutes les pièces avaient été façonnées et ajustées par Agiicol Baudoin (lils de Dagobert).

Un christ de plâtre, accroche au mur et entouré de plusieurs rameaux de huis bénit, quelques images de saints grossièrement coloriées, témoignaient des habitudes dévotteuscs de la femme du soldat ; une de ces grandes armoires de uoyer, contai «nées, rendues presque noires par le temps, était placée entre tes deux croisées ; un vieux fauteuil garni de velours a llirccht vert (premier présent fait à sa mère par Agricol), quelques chaises de paille et nue table de travail où I on voyait plusieurs sacs de grosse toile bise , tel était l'ameublement de oîtte pièce mal close par une porte vermoulue ; un cabinet y attenant renfermait quelques ustensiles de cuisine et de ménage.

bi triste, si pauvre que semble peut-être cet intérieur, il n'est pourtant que ponr un petit nombre d'artisans, relativement aûés ; car le lit

était garni de deux matelas, de draps blancs et d’une chaude couverture; Ta grande armoire contenait du linge.

Enfui la femme de Dagobert occupait seule une chambre aussi grande que celles où de nombreuse» familles dai (isatis honnêtes et laborieux vivent et couchent d’ordinaire en commun, bien heureux lorsqu'ils peuvent donner aux tilles et aux garçons uu lit séparé ! bien heureux lorsque la couverture ou l'un des draps du lit u’a pas été engagé au Montae-l’iélé !

Françoise Baudoin, assise auprès du petit poêle de fonte, qui. par ce temps froid et humilie, répandait bien peu de chaleur dans cette pièce mal dose, s'occupait de préparer le repas du soir de sou fils Agricol.

loi femme de Ibgoiiert avait cinquante ans environ ; elle portail une camisole d'indienne bleue à petits bouquets blancs et un jupon de futaille ; eu petit l»éguin blanc entoura il sa télé et se nouait sous son menton. Sou visage était pâte el maigre, ses traits réguliers ; sa physionomie exprimait nue révgnation, uue lioulé par tuiles. Ou ne pouvait, en effet, trous er une meilleure, une (dus vaillante mère : sans autre ressource que sou travail, elle était parvenue, à force d’énergie, à élever non-seulement son bis Açricol, mais encore Gabriel, pauvre enfant abandonné, quelle avait eu I admirable courage de prendre à sa charge.

Dans sa jeunesse, elle avait, pour ainsi dire, escompté sa santé à venir pour douze années lucral ves, rendues tclîes par uu travail exagéré, écrasant, que de dures privations rendaient presque homicide; car alors fet c’était un temps de salaire splendide comparé au temps présent), à force de veilles, a force de labeur acharné, Françoise avait quelquefois pu gagner ju.-qu’à cinquante sous par jour, avec lesquels elle était parvenue à élever «on lils el son cid.mt adoptif...

An bout de ces douze aimé es sa santé fut ruinée, scs forces presque à bout; mais au moins les deux enfants n'avaient manqué de rien, cl avaient reçu l'éducation que le p-upte peut itmuer à ses lils ; Agiicol entrait on apprentissage «liez M. François Hardy, cl Gabriel se préparait à entrer au séminaire par la protection tivs~em pressée de ,M. Houin, dont les rapports élnicut devenus, depuis I;<ü0 environ, très-fréquents avec le confesseur de Françoise Baudoin ; car elle avait été et était toujours d'une piété peu éclairée, mais excessive.

Cette femme était une de ces ualtircs d'une simplicité, d’une bonté adorables, un deci'S martyrs tte dévouements ignorés qui touchent quelquefois à rbéroisme... Aines saintes, naives, chez lesquelles l'instinct au cœur supplée à I intelligence.

Le seul défaut ou plutôt la seule conséquence de cette candeur aveugle était line obstination invincible lorsque Françoise croyait devoir obéir a l'influence de son confesseur, qu’elle était habituée à subir depuis longues années ; cette influence lui paraissant des pins vénérables, des plus saintes, aucune puissance, aucune considération humaine n'auraient pu l’empêcher de s’y soumettre : tu cas de discussion à ce sujet, rien au monde ne faisait fléchir celte excellente femme ; sa résistance, sans colore, sans emportements, était douce comme son caractère, calme comme sa conscience, mais aussi, comme elle... inébranlable.

Françoise Baudoin était, cri un mol, un ne ces êtres purs, ignorants et crédules, qui peuvent, quelquefois à leur insu, devenir des instruments terribles entre d'habiles et dangereuses mains.

Depuis assez longtemps le mauvais éfol de sa santé, et surtout le considérable nflnihlissenietit de sa v ue, lui imposaient un repos forcé : car à peine pouvait-elle travailler deux ou troishetires par jopr : elle passait le reste du temps ù l’egHsc.

Au bout de quelques instants Françoise se leva, débarrassa un des côtés de la table de plusieurs sai 1 » de giosse toile grise, et déposa le couvert de son llls avec uu soin, avec une sollicitmir maternelle. File alla prendre dans l'armoire un petit sac de peau rerf' rmant une vieille timbale d'argent bossu ée et un léger couvert d'argent, si mince, si usé, que la cuiller était tram liante. Elle essuya, frotta le tout de son mieux, et plaça près de l'assiette de sou fils cette argenterie, présent de nu»e de Dagobert.

C'était ce que Françoise possédait de plus précieux, autant par sa mince valeur que par les souvenirs qui >'y rattachaient; aussi -i»a,t-elhj souvent verse di s formes amères lorsqu'il lui avait fcilln, dans «tes exli émîtes pressantes, ensuite de maladie on de chômage, porter nu mont de piété ce couvert cl celte timbale sacrés pour Hic.

Françoise prit ensuite, sur la planche inférieure de l'armoire, une bouteille d’eau el une bouteille tic viu aux trois quarts remplie, et les plaça près de f assiette de son fils, puis elle retourna surveiller le souper.

Quoique Agricol ne fût pas fort en retard, la physionomie de sa mère exprimait autant d'inquiétude que de tristesse ; on voyait à ses yeux rougis qu'elle avait beaucoup pleuré.

La pauvre femme, apres de douloureuses et longues incertitudes, venait d acquérir 1a couviuion que sa vue, depuis longtemps très-n fT.iildic, ne lui permettrait bientôt plus de travailler même deux ou trois heure* par jour, ainsi qu'elle avait coutume de te faire.

D'abord excellente ouvrière eu liugcrie, à mesure que scs yeux s’étaient fatigués elle avait dû s’occuper de couture do plus eu plus gn»!->i re. el son gain avait nécessairement diminué eu proportion; euliu elle »'éuit vue réduite à la confection de sacs de campement , qui comportent environ douze pieds de couture ; ou lui payait ses sacs eu raison de deux sous chacun, et elle fournissait le lii. Cet ouvrage étaul ircs-pénible. elle

pouvait au plu* parfaire trois de ces sacs en une journée ; son salaire était ainsi de six sous.

On frémit quand on pense au grand nombre de malheureuses femmes dont l' épuisement, les privations, l'Age, la maladie ont tellement diminué les forces, ruiné la santé, que tout le labeur dont elles sont capables leur peut à peine rapporter quotidiennement cette somme si minime... Ainsi leur gain décroit en proportion des nouveaux besoins que la vieillesse et les infirmités leur créent...

Heureusement Françoise avait dans son fils un digue soutien : excellent ouvrier, profitant de b juste répartition des salaires et des bénéfices accordés par M. Hardy, son labeur lui rapportait cinq à six francs par jour, c'csl-à-dire plus du double de ce que gagnaient les ouvriers d'autres établissements; il aurait donc pu, même eu admettant que sa mère ne capital rieu, vivre aiséineut lui cl elle.

Mais b pauvre femme, si merveilleusement économe qu’elle se refusait presque le nécessaire, était devenue, depuis qu'elle fréquentait quotidiennement et assidûment sa paroisse, d une prodigalité ruineuse A l’endroit de la sacristie. Il ne se passait presque pas de jour où elle ne Di dire une ou deux messes et briller des cierges, soit à I intention de Dagobert, dont elle était séparée depuis si longtemps, soit pour le salut dit l'Aine de son l’ds, qu'elle croyait en pleine voie de perdition. Agricol avait un si bon, un si généreux coeur ; il aimait, il vénéra i tant sa mère, et le sentiment qui inspirait celle-ci était d’ailleurs v touchant, que jamais il ne s'était plaint de ce qu'une grande partie f/e sa paye (qu'il remettait scrupuleusement À sa mère ctiaquc samedi) passât ainsi en œuvres pics. Quelquefois seulement il avait bit observer a Françoise, avec autaut de respect que de tendresse, qu'il souffrait de la voir supporter des privations que son Age et sa santé rendaient doublement fâcheuse», cl cela parce quelle voubil de préférence subvenir à ses petite* d épot a de dévotion. Ma U que répondre A cette excellente mère, bnm'dto lui disait ks larmes aux yeux :

« Mon enfant, c'est pour le salut de Ion père et pour le lien... »

Vouloir discuter avec Fi auçobe feOicacité des messes cl l'influence des cierges sur le salut présent et futur du vieux Dagobert, c’eût été aborder une de ces questions qu Agricol s'était à jamais interdit de soulever par respect pour sa mère et pour ses croyances ; il se résignait donc à ne pas la voir entourée de tout le bien-être dout il eût désiré la voir jouir.

A un petit coup bien discrètement frappé à la porte, Françoise répondit : « fuirez. »

On entra.

C11APITBB U.

La mc or de le reine Becchaïui,

La personne qui venait d'entrer chez b femme de Dagobert était une jeune tille de dix-huit ans euviron, de petite taille et cruellement contrefaite ; sans être positivement bossue, elle avait b taille très-dé viée, le dos voûté, b poitrine creuse et b tête profondément enfoncée entre les épaules ; sa figure, assez ré p it * longue, maigre, fort pAlc, marquée de petite vérole, exprimait une grande douceur et uoe grande tristesse ; ses yeux bleus étaient remplis d intelligence et de boute. Far un singulier caprice de b nature, b plus jolie femme du monde eût été fière de b longue et inagnitiquc chevelure brune qui se tordait en une grosse natte derrière b tète de celte jeune fille.

Elle tenait un vieux panier b b main. Quoiqu'elle fût misérablement vêtue, le soin et la proj eté de son ajustement luttaient autant que possible contre une excessive pauvreté ; malgré le froid, die portait une mauvaise petite robe d'indienne d une couleur indéfinissable, mouchetée de taches bbuchAtres, étoile si souvent lavée, que sa nuance primitive, aiu&i que son dessin, s'étaient complètement effacés.

Sur le visage souffrant et résigne de cette créature infortunée, on lisait l'habitude de toutes les misères, de toutes les douleurs, de tous les dédains ; depuis sa triste naissance, la raillerie l'avait toujours poursuivie ; elle était, nous l’avons dit, cruellement contrefaite, et, par suite d'une locution vulgaire et proverbiale, ou l'avait baptisée la Moyeux; du reste, on trouvait si naturel de lui donner ce nom grotesque, qui lui rappelait à chaque instant son infirmité, qu'entraînes par l’habitude, Françoise et Agricol, aussi compatissants envers elle que d’autres se montraient méprisants et moqueurs, ne l’appelaient jamais autrement.

I a Mayeux, nous b nommerons ainsi désormais, était née dans cette ma. -mi. que b femme de Dagobert occupait depuis plus de vingt ans ; b jeune fille avait été pour ainsi dire élevée avec Agricol et Gabriel.

II y a de pauvres êtres fatalement voué» au malheur. La Mayeux avait une t res-jolie sœur, à qui Ferri ne Soliveau, leur mère commune, veuve d’un |*etit commerçant ruiné, avait réservé son aveugle et absurde tendresse, n'ayant pour sa fille disgraciée que dédains et duretés; celle-ci venait pleurer auprès de Françoise, qui la consolait, qui l'encourageait, et qui. pour b distraire le soir à b veillée, lui montrait à lire et à coudre.

Habitués par l'exemple de leur mère à b commisération, au lieu d’imiter les autres enfants, assez enclins A rallier, A tourmenter et souvent même A battre b petite Mayeux, Agricol et Gabriel Faknaient, b protégeaient, la défendaient.

Elle avait quinze ans et sa soeur Céphyse dix-sept ans, lorsque leur mère mourut, les bissant toutes deux dans une affreuse misère.

Céphyse était intelligente, active, adroite ; mais, au contraire de sa sœur, c’était une de ces natures vivace», remuantes, alertes, chez qui la vie surabonde, qui ont besoin d'air, de mouvement, de plaisirs ; bonne fille, du reste, quoique stupidement gâtée par sa mère.

Céphyse écoula d'abord les sages conseils de Françoise, se con raiguit, sc résigna, apprit à coudre et travailla, comme sa sœur, pendant une année; mais, incapable de résister plus longtemps aux atroces privations que lui imposait l'effroyable modicité de sou salaire, malgré son labeur assidu, privations qui albieut ju.»qu'à endurer le froid, et surtout b faim, Céphyse, jeune, jolie, ardente, entourée de séductions et d'offres brfllaules... brillantes pour elle, car elles se réduisaient A lui douner le moyeu de manger à sa faim, de ne pas souffrir du froid, d'être proprement vêtue, et de ne pas travailler quinze heures par jour dans un taudis obscur et malsain, Céphyse écouta les vœux d'un clerc d’avoué, qui l'abandonna plus Lard ; alors elle se lia avec ou commis marchand, qu'A son tour, instruite par l'exemple, elle quitta pour un commis voyageur... qu elle délaissa pour d'autres favoris.

Bref, d'abandons en changements, au bout d’une ou deux années, Cépby.se, devenue l'idole d’un monde de griseltes, d'étudiants et de commis, acquit une telle réputation dans les bats des barrières par son caractère décidé, par son esprit vraiment original, par son ardeur infatigable pour tous les plaisirs, et surtout par sa gaieté folle et tapageuse, qu'elle fut unanimement surnommée la reine Bacchanal , et elle sc montra de tous points digue de cette étourdissante royauté.

Depuis cette bruyante intronisation, la pauvre Mayeux n'entendit plus jiarler de sa sœur aînée qu’A de rares intervalles ; elle la regretta toujours cl coutinua A travailler assidûment , gagnant à grand'peine quatre francs par semaine.

La jeune fille, ayant appris de Françoise b couture du linge, confectionnait de grosses chemises pour le peuple et pour l’armée ; on les lui pavait trois fraucs la douzaine ; il fallait les ourler, ajuster les cols, les ecbaiicrer, faire les boutonnières et coudre les boulons : c’est donc tout au plus si elle parvenait, en travaillant douze ou quinze heures par jour, I A confectionner quatorze ou seize chemines en huit jours.

Résultat de travail qui lui donnait en moyenne ün salaire de quatre francs par semaine !

Et cette malheureuse fille ne se trouvait pas dans un cas exceptionnel ou accidentel.

Non... des milliers d’ouvrières n'avaient pas alors, n'ont pas de nos jour- un gain plus élevé.

Et cela, parce que la rémunération du travail des femmes est d’une injustice révoltante, dune barbarie sauvage; on les paye deux fois moins que les hommes qui s'occupent pareuleroent du coulure, tels que | tailleurs, gileliers, gantiers, etc., etc.; ceb, sans doute, parce que les femmes travaillent autant qu'eux... eda, sans doute, parce que les femmes sont bibles, délicates, et que souvent encore la maternité vient doubler leurs besoins.

La Mayeux vivait donc avec quatre francs par semaine...

Elle vivait... c'est-à-dire qu'en travaillant avec ardeur douze à quinze heures chaque jour, elle parvenait à ne pas mourir tout de suite de faim, de froid et de misère, bot elle endurait de cruelles privations.

— Fri valions... non.

Privation exprime mal ce déuûment continu, terrible, de tout ce qui est absolument indispensable pour conserver au corps la santé, la vie que Dieu lui a donnée, A savoir : — un air et un abri salubres, une oourriuirc saine et suffisante, un vêtement chaud...

Mortification exprimerait mieux le manque complet de ces choses essentiellement vitales, qu’une société équitablement organisée devrait, oui, devrait forcément A tout travailleur actif et probe, puisque b civilisation l'a dépossédé de tout droit au sol, et qu'il naît avec ses bras pour seul patrimoine.

Le sauvage ne jouit pas des avantages de b civilisation, mais du moins il a pour se nourrir les animaux des forêts, les oiseaux de l'air, le poisson des rivières, les fruits de b terre, et, pour s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.

Le civilisé, déshérité de ces dons de Dieu; le civilisé, qui regarde la propriété comme sainte et sacrée, peut donc en retour de son rude labeur quotidien, qui enrichit le pays, peut donc demander un salaire suffisant pour vivre sainement, rien de plus, rien de moins.

Car est-ce vivre que se traîner S3ns cesse sur cette limite extrême qui sépare U vie de la tombe, et d'y lutter contre le froid, b faim, la maladie ?

Et pour montrer jusqu'où peut aller cette mortification que la société impose inexorablement à des milliers d’êtres honnêtes et laborieux, par son impitoyable insouciance de toutes les qucslious qui louchent à une juste rémunération du travail, nous allons constater de quelle façon une pauvre jeune fille peut exister avec quatre francs par semaine.

I Peut-être alors saura-t-on du moins gré A tant d infortunées créatures

de supporter avec résignation celle horrible existence, qui leur donne juste assez de vie pour ressentir toutes les douleurs de l'humanité.

Oui... vivre à ce prix... c'est de la vertu; oui, une société ainsi oranisée, qu’elle tolère ou qu’elle impose tant de misères, perd le droit e blâmer les infortunées qui se vendent, non par débauche, niais presque toujours parce quelles ont froid, parce qu'elles oui faim.

Voici donc commeut vivait celte jeune JHle avec ses quatre francs par semaine :

Troiskilog.de pain 2* qualité, 84 cent.— Deux voies d'eau, 20 cent. — Graisse ou saindoux (le beurre est trop chéri', 30 cent. — Sel gris, 7 cent. — Un boisseau de charbon, -40 cent. — tfu litre de légumes secs, BO cent. — Trois litres de pommes de terre, 20 cent. — Chandelle, 33 cent. — Fil et aiguilles, 2o ccnl. — Total : 3 fr. 9 cent.

Eniin, pour économiser le charbon, la Mayeux préparait une espèce de soupe seulement deux ou trois fois au plus par semaine, dans un poêlon, sur le carré du quatrième élage. Les deux autres jours elle la mangeait froide.

Il testait donc à la Mayeux, pour se loger, se vêtir et se chauffer, 91 cent, par semaine.

Par un rare bonheur, elle se trouvait dans uue position exceptionnelle : afin de ne pas blesser sa délicatesse, qui était extrême, Agricol s'entendait avec le portier, et celui-ci avait loué à l.i jeune Cille, moyennant (2 fr. par an, un cabinet dans les i ombles, où il y avait juste la place d'un petit lit, d'one chaise et d’une table; Agricol payait 18 fr., qui complétaient les 30 fr., prix réel de la location du cabinet; il restait donc à la Mayeux environ 1 fr. 70 cent, par mois pour son entretien.

Quant aux nombreuses ouvrières qui, ne gagnant pas plus que la Mayeux, ne se trouvent pas dans une position aussi henri-use que la sieune, lorsqu'elles n’ont ni logis ni famille, elles achètent un morceau de pain et quelque autre aliment pour leur journée, et, moyennant un ou deux sous par uuit, elles partagent la couche d’une compagne dans une misérable chambre garnie où se trouvent gi-nénilemcut cinq ou six lits, dont plusieurs sont toujours occupés par des hommes, ccux-ei étant les hôtes les plus nombreux.

Oui, et malgré l’horrible dégoût qu'une malheureuse fille honnête et pure éprouve a cette communauté de demeure, il faut qu elle s'y soumette ; u» logeur ne peut diviser sa maison eu chambres d'hommes et en • chambres de femmes...

Tour qu'une ouvrière pusse se mettre dans tet meubles, si misérable que soit son installation. Il lui faut dépenser au moins 30 ou 40 fraucs comptant. Or, comment prélever 30 ou 40 fraucs comptant sur ud salaire de 4 ou 5 francs par semaine, qui suffit, on le répété, à peine à se vêtir et â ne pas absolument mourir de faim?

Non, non, il faut que la malheureuse se résigne à cette répugnante cohabitation ; aussi peu à peu l’instinct de la pudeur s'émousse forcément ; ce sentiment de chasteté naturelle qui a pu jusqu'alors la défendre des obsessions de la débauche... s’affaiblit chez elle; dans le vice elle ne voit plus qu’un moyen d'améliorer un peu uu sort intolérable... elle cède alors .. et le premier agioteur qui peut donner une gouvernante à scs fiUes s'exclame sur la corruption, sur b dégradation ucs enfant, du peuple.

Et encore l'existence de ces ouvrières, si pénible qu elle soit, est relativement heureuse...

Et si l’ouvrage manque un jour, deux jours?

Et ai la maladie vient ? Maladie presque toujours due à l'insuffisance ou à l'insalubrité de la nourriture, au manque d'air, de soins, de repos; maladie souvent assez énervante pour empêcher presque tout travail, et pas assez dangereuse pour mériter la laveur d'un lit dans un hôpital...

Alors que deviennent ces infortunées? En vérité, b pensée hésite à se reposer sur de si lugubres tableaux,

Cette insuffisance de salaires, source unique, effrayante de tant de douleurs, de bnt de vices souvent... celte insuffisance de salaires est générale, surtout chez les femmes : encore une fois il ne s'agit pas ici de misères individuelles, mais d’une misère qui atteint des cb&scs entières. Le type que uous allons tâcher de développer dans la Mayeux résume la condition morale et matérielle de milliers dfe créatures liumaiues obligées de vivre à Paris avec 4 francs par semaine.

La pauvre ouvrière, malgré les avantages quelle devait, sans le savoir, à la générosité d’Agricol, vivait donc misérablement ; sa santé, déjà chétive, s'était profondément altérée à la suite de tant de mortifications ; pourtant, par un sentiment de délicatesse extrême, et bien qu'elle ignorât le léger sacrifice bit pour elle par Agricol, 1a Mayeux prétendait gagner un peu plus qu’elle ne gagnait réellement afin de s'épargner des offres de services qui lui eussent été doublement pénibles, et parce qu elle savait b position gênée de Françoise et de son fils, et parce qu'elle se fût sentie blessée dans sa susceptibilité naturelle, encore exaltée par des chagrins et des humiliations sans nombre.

Mais, chose rare, ce corps difforme renfermait une âme aimante et généreuse, un esprit cultivé... cultivé iusqu’à la poésie; bâtons-nous d'ajouter que ce phénomène était dû â l’exemple d’Agricol Baudoin, avec qui b May eux avait été élevée, et chez lequel l'instinct poétique s’était naturellement révélé.

La pauvre fille avait été la première confidente des essais littéraires

du jeune forgeron ; et lorsqu'il lui paria du charme, du délassement extrême qu'il trouvait, apres une duie journée de travail, dans la rêverie poétique, l'ouvrière, douée d’un esprit naturel remarquable, sentit à son tour de quelle ressource pourrait lui être celte distraction, à elle toujours si 6olibire, si dédaignée.-

Un jour, au grand étouiiemcnt d’Agricol. qui venait de lui lire une pièce de vers, la boone Mayeux rougit, balbutia, sourît timidement, et enfin lui lit aussi sa confidence poétique.

Les vers manquaient peut-être de rhvthmc, d'harmonie; mais Us étaient simples, touchants comme une pbmte sans amertume confiée au cœur d'uu ami... Depuis ce jour, Agricol et clic se consultèrent, «encouragèrent mutuellement ; mais, sauf lui, personne au monde ne fut instruit des essais poétiques de b Mayeux, qui du reste, grâce a sa timidité sauvage, passait pour sotte.

11 Cillait que l'àrae de cette infortunée fût grande et belle, car jamais dans scs chants ignorés il n'y eut un seul mot de colère ou de liaine contre le sort fatal dont die était victime ; c’était une plainte triste mais douce, désespérée mais résignée ; c’étaient surtout des accents d’une tendresse infinie, d'une sympathie douloureuse, dune angélique charité pour tous les pauvres êtres voués connue elle au double fardeau de b laideur et de La misère.

Pourtant elle exprimait souvent une admiration naive et sincère pour la beauté, et cela toujours sans envie, sans amertume ; elle admirait b beauté comme elle admirait le soleil...

Mais, hélas !... il y cul bien des vers de b Mayeux qu'Agricol ne connaissait pas et qu’il ne devait jamais connaître; le jeune forgeron, sait* être régulièrement beau, avait une figure mâle et loyale, autant de bonté que de courage, un cœur noble, ardent, généreux, un esprit peu commuu, une gaieté douce et franche, i La jeune fille, élevée avec lui, l’aima comme peut aimer une créature ! infortunée, qui, dans la crainte d’un ridicule atroce, est obligée de ca- | cher son amour au plus profond de son cœur... Obligée à celte réserve, à cette dissimulation profonde, la Mayeux lie chercha pas à fuir cet amour. A quoi bon? Qui le saurait jamais? Son affection fraternelle, bien connue pour Agricol, suffisait â expliquer l'intérêt qu'elle lui portail; aussi n'était-on pas surpris do» mortelles angoisses de la jeune ouvrière, lorsqu’en 1830, après avoir intrépidement combattu, Agricol avait été rapporté sanglant chez sa mère.

Enfin, trompé comme tous par l’apparence de ce sentiment, jamais le fils de Dagobert n'avait soupçonné et ne devait soupçonner l'amour de la Mayeux. Telle était donc b jeune fille pnuvrcmcul vêtue qui entra dans (a chambre où Françoise s'occupait des préparatifs du souper de son fils.

« C’est toi, ma pauvre Ma veux, — lui dit-elle; — je ne l'ai pas vue ce matin; tu n’as pas été malade?... Viens donc in’ejnbru&ser. »

La jeune fille embrassa la mère d’Agricol, et répondit :

« J'avais un.travail très-pressé, madame Françoise ; je n'ai pas voulu | perdre un moment, je viens seulement de le terminer... Je vais de cenj dre pour chercher dii chai bon : n'avez-vous be-oiu de rien? — Non ,

I mon enfant, merci. Mais tu me vois bien mqoiète. Voilà huit heures et demie, Agricol u’est pas encore rentré. — Puis elle ajouta avec un soupir : — Il se tue de travail pour moi. Ab ! je suis bien malheureuse, ma pauvre Mayeux, mes yeux sont complètement perdus : au bout d’un quart d’heure ma vue se trouble, je n'y vois plus, plus du tout, même à coudre ces sacs. Lire à 1a charge de mon fils, ça me désole. — Ah ! madame Françoise, si Agricol vous entendait!... — Je le sais bien , le cher enfant lie songe qu’à moi ; c’est ce qui rend mon chagrin plus grand. El puis enfin, je songe toujours que, pour ne pas me quitter, il renonce à l'avantage que tous scs camarades trouvent chez M. lbidy. son digne et excellent bourgeois... Au lieu d'habiter ici sa triste mansarde, ou il fait à peine cl. dr en plein midi, il aurait, comme les autres ouvriers de l'établissement, et a peu de frais . une bonne chambre bien claire , bien chaulTéc dans l’hiver, bien aérce dans l’été, avec une vue sur des jardins, lui qui aiuie tant les arbres . sans compter qu’il y a si loin d’ici à son atelier, qui est situé hors Paris, que c'est pour lui une fatigue de venir ici... — Mais il oublie cette fatigue-là en vous embrassant, madame Baudoin ; et puis il sait combien vous tenez à celle maison où il né... M. Hardy vous avait offert de venir vous établir au Plessis, dans le bâtiment des ouvriers, avec Agricol. — Oui, mon enfant; mais il aurait fallu abandonner ma paroi^e... et je ne le pouvais pas. — Mais, tenez, madame Françoise , j rassurez-vous, le voici... je l'entends, » dit la Mayeux en rougissant.

En effet, un chant plein, sonore et joyeux, retentit dans l'escalier.

« Qu'il ne me voie pas pleurer au moins , — dit b bonne mère en essuyant ses yeux remplis de larmes, — il n’a que celte heure de repos et de tranquillité après son travail ; que je ne la lui reude pas du moius | pénible. »

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