‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 5 sur 95 · CHAPITRE HL · texte numérisé non relu

CHAPITRE HL

L'arrivée.

Déjà plusieurs fois Morok, le dompteur de bêtes, avait impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur b cour de l’aube» gc du f-'uucon-Btukc, afin de guetter l’arrivée des deux orphelines et ou soldat. Ne les voy.ml pas veuir, il sc remit à marcher lentement, les bras troi-és sur s» ; Oilrine, b tête baissée, cherchant le moyen d’exécuter le |l u qu'il avait conçu; scs idées le préoccupaient sans doute d'une manière pénible, car ses traits semblaient plus sinistre» encore que d'habitude.

Ma Ig ié sou apparence farouche, cet bomme lie manquait pas d'intelligence; l'intrépidité dont il faisait preuve dans ocs exercices, et que, par un adroit cliarlalaninuc, il attribuait à son remit état de gràrc, un lançage qiuliniefois niysiio 1 c et solennel, uue hypocrisie austère, lui avaient donné une sorte u uiftucucc sur La populations qu’il visitait souvent dans scs pérégriuatii lis.

Un sc doute bien que, des longtemps avant sa conversion, Morok s'était familiarisé avec lis moeurs des bêtes sauvages... En effet, né dans le nord de la $Uiérh-, U avait été, jeune encore, l'un des plus hardis Chasseurs d'ours et die renues; plus brd. eu 1810, aluinlunuaul celte profession pour servir de guide à un ingénieur russe cliargé d'explorations dans les régions polaires, il l’avait cusnilo suivi à Saint-l'éieisbourff ; là, Morok, apres quelques vicWludcs de fortune, fut employé parmi les courriers impériaux, automates de 1er qu • le moindre caprice du dépote lance sur un frêle tr.uue.iu, dans l’immensité de rempirc, depuis la Perse jusqu'à U mer Gbcbltt- Pour ces goin», qui voyagent jour et nuit avec la rapidité de b loudro, 11 n'y a ui > Uous, ui obstacles, ni fatigues, ni dangers; j rojcctilcs humains, il but quiU soient brisé* ou qu ds arrivent au but. Ou conçoit des loisl'atulftCu, b vigueur et b iéstgnalion d'Inmmcs habitués à une vie pareille.

H est inutile de dire niaùilcnanl p; r suite de quelles singulières circonstances Morok avait abandonné ce rude méfier pour uue autre pro frssii't», et était curai entré, comme catécburaeuc, d m* une maison religieuse de Fribourg; après quoi, bien cl dément converti, il avait commencé scs excursions nomades avec une ménagerie dont on ignorait l'origine.

Momk se promenait toujours dans *-on grenier. — ! a nuit élail venue. — l es trois personne; dont il attendait si impatiemment l’arrivée in* paraissaient pas. — Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccadée. — Tout à coup U s'arrêta brusquement, pencha la tête du côté de b fenêtre et écouta, t’cl hum rue avait l'oreille line comme nn sauvage. « Les voilà!... » s’écria-t-il.

Et sa prunelle fauve brilla d’uno joie diabolique. Tl venait de reconnaître le pas d un homme cl d'un cheval. Allan*, au volet de son grenier, il l'entr ouvrit prudemment, et vit entier dans la cour de l'auberge les deux jeunes tilles à cheval, cl le vieux soldat qui leur servait de guide.

La nuit était venue, sombre, nuageuse : nn grand vent faisait vaciller b lumière des lanternes à b clarté desquelles on recevait ces nouveaux hôtes; le signalement donné à Morok était si exact, qu'il ne pouvait s’y tromper.

Sûr da sa proie, il ferma b fenêtre.

Aprirs avoir encore réfléchi un quart d newe , sam doute pour bien coordonner scs projets, il se penclia au-dessus de b trappe était

placée l'échelle qui servait d'escalier, cl appela • Coli.lh! — Maître!...

— r pondit une voix rauque. — \ ions ici. — Me voilà... Jo viens de la boucherie, j apporte b viande. »

l-ea montants de l'échelle tremblèrent, cl bientôt une tête énorme apparut au niveau dn plancher.

Goliath, le bien nommé (il avait plus de six pieds et une carrure d'hercule), était hideux ; ses yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant : sa chevelure et sa barbe fauve. épaisM et drue comme du crin, donnaient à ses traits un caractère bestialement sauvage ; entre ses larges mâchoires, armées de dents ressemblant à des crocs, il tenait par un coin un morceau de. hienf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode de porter ainsi cette viande, afin de se servir de scs mains pour grimper à l’échelle, qui vacillait sous le poids du fardeau.

Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe : jfton rôti de taureau, à l'étonnante largeur de sa poitrine ot de scs épaules, à In grosseur de ses bras cl de ses jambes, on devinait que ce géant pouvait saus crainte lutter coqs à corps avec un ours. Il portail un vieux pantalon bleu à bandes rouges, garni de basane, et nœ sorte de casaque ou plutôt de cuirasse de cuir très-épais, çà et là éraillé par les ongles irnncbants des animaux.

l orsqu'il fut debout. Goliath desserra ses crocs, ouvrit b bouche, bissa tomber à terre le quartier de bœuf, en léchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise. — Cette espèce de monstre avait, comme tant d’autres saltimbanques, commencé par manger b viande crue dans les foires, moyennant rétribution du public ; puis, ayant nris l'habitude de cette nourriture de sauvage, et alliaut son goût à son intérêt, il préludait aux exercices de Morok en dévorant devant b foule quelque? livres de chair crue.

« Lt part de la Mort et b mienne sont en bas, voilà celle de Caïn et de J tid .s, — dit Goliath en moult .ml le morceau de bœuf. — Oit est le couperet ?... que je b sépare en deux,., pas de préférence... bête ou homme, à chaque gueule... sa viande... »

Relrousxaut alors une des mam-hi** de sa casaque, il fit voir un avantbras velu comme b peau d’un loup, et sillonné de veines grosses comme le pouce.

« Ab cà, voyons, maître, où est le couperet? » reprit-il en cherchant des yeux cet instrument.

Au lieu de ré{Mjudre à celte demande, le Prophète fit plusieurs questions à son acolvtc.

« KtaH-ln en 1 ms , quand tout à l'heure de nouveaux voyageurs sent arrivés dans l’auUTgc ? — Oui , maître, je revenais de b boucherie. — Quels sont ces voyageurs? — Il y a deux petites filles moulées sur un cheval blanc: un vieux bonhomme à grandes moustaches les accompagne .. Mois le couperet... les bêtes ont grand faim.., moi aussi... le couperet.,. — ■ Sais-tu... où on a logé ces voyageurs? — L'hôte a conduit les petites et le vieux au fond de b cour. — Dans le bâtiment qui donne sur les champs? — Oui. maître... mais le... >

Un concert d'horribles mugissements ébranla le grenier et interrompit Goliath.

* Entende*- vous ? — s'érria-t-il, — la faim rend ces bêtes furieuses. SI je pouvais rugir.. . je ferais comme elles. Je n'ai jam is vu et Judas et Gain comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage à tout briser... Quant à b Mort, ses yeux brillent encore plus qu'à l'orditnire... on dirait deux chandelles... Pauvre Mort! »

Morok reprit sans avoir éjrrd aux observations de Goliath ;

« Ainsi les jeunes Biles sont logée* dan* le bâtiment du fond de la cour? — Oui, oui: mais, pour l'amour du diable, le couperet. Depnl; le départ de Karl, il faut que je fasse tout l'ouvrage, et ça met du retard à notre manger. — Le vieux bonhomme est-il resté avec les jeunes fille»? » demanda Morok.

Goliath, stupéfait do ce que malgré Instances son maître ne songeait pas au souper des animaux, contemplait b Prophète avec une surprise < rolssanto-

« Réponds donc, brute !... — Si je suis bm!e, j’ai la force des br des,

— dit Goliath d'un ton bourre ; — et brute contre brute, je n'ai pas toujours le dessous. — Je te demande si le vieux est resté avço les jeunes filles, — répéta Morok. — Eli bien 1 non, répondit le géant : — le vieux, après avoir conduit son cheval à l'écurie, a demandé un baquet, de l'eau; il s'est établi sous le porche, ef, à b clarté de b hDtenie... il savonne... Un homme à mou>taches grises... savonner comme une lavandière, c’est comme si jo donnais du millet à des serins, — ajouta Goliath en haussant les épaules avec mépris. — Maintenant que J’ai répondu, maître, bissez-moi m'eccuner du souper des bêtes ; puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta : — Mais où donc e*t ce couperet? »

Après nn moment de silence méditatif, le Prophète dit à Goliath :

a Tu ne donneras pas à manger aux bêtes, ce soir, a

D'abord Goliath ne comprit pas, tant cette idée était, en effet, incompréhensible pour lui.

« Pbit-il, maître? dit-il.— Je le défends de donner à manger aux bétes ce soir, a

Goliath ne répondit rien, ouvrit se* yeux louches d’une grandenr démesurée, joignit les mains et recula de deux pas.

« Ah ca, m cntendHu?— dit Morok avec impatience.— Est-ct clair? — Ne

LE JUIF RIMANT

pas manger î quand notre viande est l «. quand notre impe r est déjà ne retard de trois heures ! — s'écria Goliath avec une stupeur croissante. — Obéis... cl toi ! — Mais vous voulez donc qu’il arrive un malheur ce soir?... La faim va rendre les hêtes flirteuses 1 Et moi aussi... — Tant mieux 1 — Enragées!... —Tant mieux! — Comment* tant mieux?... Mais... — Assez. — Mais, par la peau du diable, j’ai aussi faim qu'elles, moi... — Mange... qui l'empêche? ton souper est prêt, puisque tu le manges cm. — Je ne mange jamais saus mes bêtes... ui dlu sans moi...

- Je te répète que si lu as lé malheur de douner à manger aux bêtes... je le chasse. »

Goliath lit entendre un grognement sourd, aussi rauque que relui d’un oui s, en regardant le Prophète d'un air à la fois stupéfait et courrouce.

Murok, res ordres donnés, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant rélléchir. Puis, s’adressant à Goliath, toujours plongé dans un ébahissement profond :

• Tu te rappelles où est la mabou du bourgmestre chez fpii j’ai été ce soir faire vi>er mon permis, cl dont la fenta.c a acheté des petits livres et un <-lia|ielet? — Uni, — réj/Oudit brutalement le géant.' — Tu vas aller demander a sa servante si je peux cire sûr de trouver demaiu le bourgmestre de bon matin. — pourquoi faire? — J'aurai peut-être quelque chose d important à lui apprendre ; en tout cas, dis-itii que je le prie de ne pas sortir avant de m’avoir vu. — bon... mais les bêles... je ne peux pas leur douner à manger avant d aller chez le bourgmestre?... Si ulcinciit à la panthère de Java... c'est la plus affamée... Voyons, mai ire, seulement a la Mort? Je ne prendrai qu'une bouchée pour la lui faire manger. Gain, moi et Judas nous attendrons. — C'est surtout à b panthère que je te défends de donnera manger. Oui. à elle, encore moins qu’à toute autre... — Par les cornes du diable! — s'écria Goliath. — qu’estce que vous avez donc aujourd hui ? Je ne comprends rien à rien. C est dommage que Karl ne soit pas ici ; loi qui est malin, il ui’aidcrait à comprendre pourquoi vous empêchez des bêtes qui ont faim... de mauger. —Ta n’as pas besoin de comprendre. — Est-ce qu’il ne viendra pas bieu* tôt, Karl? — U est revenu... — 06 est-il donc? — Il est reparti... — Qu'est-ce qu’il se passe donc ici? Il y a quelque chose; Karl part, revient, repart... et... — 11 ne s'agit pas de Karl, mais de toi; quoique affamé connue un loup, tu es tnuiiu comme un reuaid, et, quaod lu veux... aussi malin que Karl... »

Et .Morok frappa cordialement sur l’épaule du géant, changeant tout à coup de physionomie et de langage.

« Moi. malin? — La preuve, c'est qu’il y aura dix florins à gagner cette nuit, et que In seras assez malin pour les gagner, j’ca suis sûr. — A ce compte-la, oui, je suis assez malin, — dit le géant en souriant d'un air stupide et satisfait.— Qu ’esl-ce qu'il faudra b ire pour gagner ces dix florins? — Tu le verras. — Est-ce diflicile? — Tu le verras. Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre ; mais, avant de partir, tu allumeras ce réchaud . b

Il le montra du geste à Goliath.

< Oui, maître...— dit le géaul un peu consolé du retard de son souper par l'espérance de gagner dix florins. — Dans ce réchaud tu mettras rougir celle tige d'acier, — ajouta le Prophète. — Oui, maître. — Tu l’y laisseras: lu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras m'attendre ici.

— Oui, maître. — Tu entretiendras toujours le feu du fourneau. — Oui, maître. •

Morok fit un pas pour sortir, puis, se ravisant :

« Tu dis que le vieux bonhomme est occupé à savonner sous le porche? — Oui, maître. — N’oublie rien : la tige d'acier au ftu, le bourgmestre, cl reviens Ici ailcndre mes ordre*. » *

Ge disant, le Prophète descendit du grenier par la trappe, et disparut.

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