‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 50 sur 95 · CHAPITRE Iü · texte numérisé non relu

CHAPITRE Iü

Le réveille-nutin.

La reine Bacchanal, ayant en face d’elle Couc be-tout-No et Rose-Pompon, Nini-Moulin à sa droite, présidait au repas, dit réveille-matin , généreusement offert par Jacques à scs compagnons de plaisir. Ces jeunes gens et ces jeunes tilles semblaient avoir oublié les fatigues d'un bal commencé à onze heures du soir et terminé à six heures du matin ; tous ces couples, aussi joyeux qu'amoureux et infatigables , riaient, mangeaient, buvaient, avec une ardeur juvénile et pantagruélique; aussi, pcoduul la première partie du repas, on causa peu , on n’entendit que le bruit du choc cto verres et des assiettes. La physionomie de b reine Bacchanal était moins joyeuse, mal» beaucoup plu» animée que de coutume ; ses joues colorées, ses yeux brdlauts aunouçaicnl une surexcitation fébrile ; elle voulait s'étourdir à tout prix ; son entretien avec sa sœur lui revenant quelquefois à l’esprit, elle lâchait d échapper à ces tristes souvenirs.

Jacques regardait Céphyse de temps i autre avec une adoration passionnée ; car, grâce à b singulière conformité de caractère, d'esprit, de goûts, qui existait entre lui et la reine Bacchanal, leur liaison avait des racines beaucoup plus profondes et plus solides que n’en ont d'ordinaire ces attachements éphémères basés sur le plaisir. Céphvse et Jacques ignoraient même toute b puissance d'un amour jusqu’alors environné de joies et de fêles que nul événement sinistre u'avait encore contrarié.

La petite Rose-Pompon, veuve depuis quelques jours d'un étudiant qui, afin de pouvoir terminer dignement son carnaval, était retourné dans sa province pour soutirer quelque argent à sa famille sous un de ces fabuleux prétextes dont b tradition se conserve et se cultive soigneusement dans les écoles de droit et de médecine; Rose-Pompon, par on exemple de bdélité rare, et ne voulant pas se compromettre, avait choisi pour chaperon l'inofFeusif Nini-Moulin.

Ce dernier . débarrassé de son casque, montrait uns tête chauve entourée d’une bordure de cheveux noirs et crépus assez longs derrière la nuque. Par un phénomène bachique très-remarquable , à mesure que l’ivresse le gagnait , une sorte de zone empourprée comme sa face épanouie gagnait peu à peu son front et envahissait la blancheur luisante de son crâne. Rose-Pompon, connaissant b signification de ce symptôme, le fit remarquer à la société, et s'écria en riant aux éclats : « Nini-Moulin, prends garde! b marée du vin monte drôlement!! — Quand il en aura par-dessus b tête... il sera noyé! — ajouta la reine Bacchanal. — 0 reine! ne cherchez pas à me distraire... je médite... — répondit Dumoulin, qui cununeuçait à être ivre, et qui tenait à b main, en guise de coupe antique , un bol à punch rempli de vin , car il méprisait les rei res ordinaire», qu’il appelait dédaigneusement, en raison de leur mé-

diocre' capacité, des gorgettes. — Il médite... — reprit Rose-Pompou, Nini-Moulin médite, attention... — Il médite... il est donc malade? -- Qu est-ce qu’il médite? un pas chicard? — Une po»6 anacréontiquc et défendue? — Oui , je médite, — reprit gravement Dumouliu , — je médite sur le vin en général et en particulier... le vin, dont le divin Bossuet ( Dumoulin avait F énorme inconvénient de citer Bossuet lorsqu’il était ivre), le vin , dont le divin Bossuet, qui était connaisseur, a dit : « Dans « le vin est le courage, b force, b joie, l'ivresse spirituelle (I). » (Quand on a de l’esprit, bien entendu), — ajouta Nhii-Moulki en manière de parenthèse. — Alors, j'adore ton Bossuet, — dit Rose-Pompon. — Quant i ma méditation particulière, elle porte sur b question de savi-ir si le vin des noces de Caua était rouge ou bbne... tantôt j'interroge le vin blanc, tantôt le rouge... tantôt tous les deux à b fois. — Ccst aller au fond de la question, — dit Couchc-lout-Nu. — Et surtout au fond des bouteilles, dit la reine Bacchanal — Comme vous le dites , ô Majesté... et j'ai déjà fai» , à force d’expériences et de recherche» . une grande découverte, à savoir : que si le vin des noces de Caua était rouge... — Il n’était pas blanc, — dit judicieusement Rose- Pompon. — Et si j'arrivais à b conviction qu'il n'était ni blanc ni rougef — demanda Dumoulin d'un air magistral. — C’est que vous seriez gris , mon gros, — répondit Couchetout-Nu. — L'époux de b reine dit vrai... Voilà ce qui arrive lorsqu'on est trop altéré de science ; mats c’c *t égal , d'études en études sur celte question, à laquelle j’ai voué ma vie, j'atteindrai b fin de ma respectable carrière, eu donnant à ma soif une couleur suffisamment historique, théo... lo... gique et ar... chéb... lo... gique. »

Il faut renoncer à peindre la réjouissante grimace et le non moins réjouissant accent avec lequel Dumoulin prononça et scanda ces derniers mots, qui provoquèrent une hilarité prolongée.

« Archéologipe... — dit Rose-Pompon, — qu’est-co que c’est que ça? ça a-t-il une queue? ça va-t-il sur l'eau? — Laisse donc, — reprit la reine Bacchanal, — ce sont des mots de savant ou d'escamoteur, c'est comme les tournures en crmoline... ça bouffe... et voilà tout... J'aime mieux "boire... versez, Nini-Moulin... du champagne. Rose-Pompon, à b santé de ton Philémon... à son retour !.. — Buvons plutôt au succès de la carotte de longueur qu'il espère tirer à son embêtante et pingre famille pour finir son carnaval, — dit Rose-Pompon ; — heureusement son plan de carotte n'est pas mauvais...— Rose-Pompon ! — s'écria Nini-Moulin,

— si vous avez commis ce calembour avec ou sans intention, venez m'embrasser... ma fille. — Merci I... et mon époux, qu'est-ce qu'il dirait? — Rose-Pompon... je peux vous rassurer... Saint Paul. . cutendez-vous, l apôire saint Paul...— Eh bien! après... bon apôtre? — Saint Paul a dit formellement que c ceux qui sont mariés doivent vivre comme « s'ils n'avaient pas de femmes... » — Qu'est-ce que ça ine fait, à moi? ça regarde Philémon. — Oui, — reprit Niui-MouUu. — Mais le divin Bossuet, tout gobichooncur et chatrioiant ce jour-là, ajoute, en citant saint Paul : « Et, par conséquent, les femmes mariées doivent vivre comme « n'ayant pas de mari» (2)... » 11 ne me reste plus qu'à vous tendre d'autant plus les bras, 6 Rose-Pompon ! que Philémon n'est pas même votre époux... — Je ne dis pas ; mais vous été» trop laid !... — C’est une raison ... alors je bois à b santé du plan de Philémon!... Faisons nos vœux pour uu’il produise une carotte monstre!... — A la bonne heure,

— dit Rose-Pompon, — à b santé de cet intéressant légume, si nécessaire à l’existence des étudiant» ! — Et autres caroUivores ! » ajouta Dumoulin.

0 Ce toast, rempli d'à-propos, fut accueilli par d’unanimes acclamations.

« Avec b permission de Sa Majesté et de sa cour, — reprit Dumoulin, je propose un toast à la réussite d'une chose qui m'intéresse et qui a

C que ressemblance analogique avec b carotte de Philémon... J'ai i l'idée que ce toast me portera bonheur.— Voyons la chose... — Eh bien ! à 1a santé de mon mariage ! » dit Dumonlin en se levant.

Ces mots provoquèrent une explosion de cris, d'éclats de rire, de trépignements formidables. Nini -Moulin criait, trépignait, rbit plus fort que les autres, ouvrant une bouche éoorme, et ajoutant à ce tintamarre assourdissant le bruit aigu de sa crécelle, qu’il reprit sous sa chaise où U l’avait déposée.

Lorsque cet ouragan fut un peu calmé, b reine Bacchanal se leva et dit : « Je bois à b santé de b future madame Nini-Mnutinr . — 0 reine ! vos procédés me touchent si sensiblement que je vous laisse lire au Tond de mon cœur le nom de mon épouse future, — s’écria Dumonlin ; — elle se nomme madame veuve Honorée-Modeste-MessaNne-Angèle de la Sainte-Colombe... — Bravo... bravo !... — Elle a soixante ans, et plus de mille livres de rente qu'elle n'a de poils à sa moustache gt ise et de rides au visage ; son embonpoint est si imposant qu’une de ses robes pourrait servir de tente à l'honorable société ; aussi j’epère vous présenter m» future épouse le mardi-tres en costume de bergère qui vient de dévorer son troupeau ; on voûtait b convertir, mais je me citarge de la divertir. elle aimera mieux ça ; il faut donc que vous m'aidiez à b plonger dans les bouleversements les plus bachiques et les plus cancaniques. — Nous la plongerons dans tout ce que vous voudrez. — C'est le cancan £n cheveux blancs! — chantonna Rose-Pompon sur un air connu.— Ça im-

11) Rosauel, Méditation» ni r HtanjUt, ti* jour, ton* IV.

(l I Tratté rmr la Concufùcm ç$, «>L lv

posera aux sergents de ville.— On leur dira : Respeclez-b... votre mère aura peut-être un jour son âge. »

Tout à coup la reine Bacchanal se leva. Sa physionomie avait une singulière expression de joie amère et sardonique; d’une main elle tenait sou terre plein.

a On dit que le choléra approche avec ses bottes de sept lieues... s’écria-t-elle.— Je bois au choléra! -

El elle but. Malgré b gaieté générale, ces mots firent une impression sinistre : une sorte de frisson électrique narcourut l’assemblée; presque tous k* visages devinrent tout à coup sérieux.

c Ah ! Céplijrse... — dit Jacques d’un ton de reproche. — Au choléra !

— reprit intrépidement la reine Bacchana! ; — qu’il épargne ceux qui ont envie de vivre, et qu’il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter !... »

Jacques et Céphyse échangèrent rapidement un regard, qui échappa à Jenrs joyepx compagnons, et, pendant quelque temps, 1a reine Bacchanai resta muette et pensive.

« Ab ! comine ça... c’est différent, — reprit Rose-Pompon d'un air crâne.— Au choléra !... aGu qu’il n'y ait plus que de bons enfants sur la terre. »

Malgré « eue variante, l’impression était toujours sourdement pénible. Dumoulin voulut couper court à ce triste sujet d'entretien, et s’écria :

■ Au diable les morts! vivent les vivants! F.l à propos de vivants et de bons vivants, je demanderai A porter une santé chère à notre joyeuse reine, la santé de notre amphitryon : malheureusement j'ignore son respectable nom, puisque j'ai seulement l'avantage de le connaître depuis cette uuit ; il m’excusera donc si je me borne a porter b santé de Couche-tout Nu, nom qui n’elïaroucbe en rien ma pudeur. car Adam ne se couchait jamais autrement. Va donc pour Couche-tout-Nu. — Merci, mon gros, — dit Jacques; — si j'oubliais voire nom. moi, je vous appellerais Qui-vrut-Boirr ; et je suis bleu sûr qoe vous répond ri ex : Présent! — Présent. . présent issbne, — dit Dumoulin en faisant le salut militaire d'une main et tendant son bol de l’autie.— Du reste, quand on a trinqué ensemble, reprit cordialement Coucbe-tout-Nu. — il faut se connaître à fond .. Je me nomme Jacques Bennepont.— Reunepont ! — s'écria Dumoulin en paraissant frappé de ce nom, malgré sa demHvresse, — vous vous appelez Reunepont? — Tout ce qu'il y a de plus Bcimepont ;... ça vous étontte? — C'est qn’il y a une ancienne famille de ce nom... Les comtes de Rennepont — Ali bah! vraiment? dit Louche-toul-Nu en riant.

— Les comtes de Reunepont, qui sont aussi ducs de Cardnville, ajouta Dumoulin. — Ah çà ! voyons, mon gros, est-ce que je vous bis l'effet de devoir le jour à une pareille famille... moi, ouvrier en goguette et en go failles? — Vous'.... ouvrier? Ah çà, mais nous tombons dans les Mült dune ATui h ! — s’écria Dumoulin de plus en plus surpris; — vous nous paye* un repas de Balthasar avec accompagnement de voitures à quatre chevaux... et vous êtes ouvrier?... Dites-moi vite votre métier... j 1 en suis, cl S'abandonne b vigne du Seigneur où je provigue tant bien que mal — Ah çà ! n'allez pas croire, dites donc, que je suis ouvrier cii billets de banque ou en monnaie trompe l'a il ! — ait Jacques en riant ! — Ah! camarade... une telle supposition... — Est pardonnable à voirie train que je mène... Mais je vas vous rassurer... Je dépense un héritage.

— Vous mantes et vous buvez on oncle sans doute? — dit gracieusement Dumoulin.— Ma foi... je n’en sais rien:.,— Comment ! vous ignorez l’espèce de ce que voit mangez? — Figurez-vous d'abord que mon père était chiffonnier.. . — Ah ! diable... — dit Dumoulin assez décontenancé quoiqu’il GH assez généralenuot peu scrupuleux sur le choix de ms compagnons de bouteille: mais, son premier étonnement pasié, il reprit avec une aménité charmante : — Mais il y a des chi f fonniers... du plus haut mérite... — Pardieu, vous croyez rire... — dit Jacques — et pourtant vous avez raison, mon père était un homme d’uu fameux mérite, allez ! Il parlait grec et latin comme un vrai savant, ci il me disait toujours que pour les mathématiques il n'avait pas son pareil... sans compter qu'il avait beaucoup voyagé... — Mais alors, reprit Dumoulin, . que la surprise dégrisait, — vous pourriez bien être de b famille des comtes de Renneponl. — Daus ce cas-là, — dit Rose-Pompon en riant, — votre père chiffonnait en amateur, et pour l’houueur.

— Non! non! misère de Dieu! celait pour bien vivre... — reprit Jacques ; — mais, daus sa jeunesse, il avait été à son aise... A ce qu’il parait, ou plufot à ce qu’il ne paraissait plus 4ans son malheur, il s’était adressé à un parent riche qu'il avait ; mais le parent riche lui avait dit : t»- Merci! — Alors il a voulu utiliser son grec, son latin et ses malhé- ] »a tiques. Impossible. Il parait que dans ce temps-là Paris gratifiait de «avants. Alors, plutôt que de crever de faim, il a cherché snu pain au bout de son crochet, et il l’y a, nia foi. trouvé, car j’en ai manaé pendant deux ans, lorsque je suis venu vivre avec lui après b mort d'une taule avec qui j'habitais à b campagne. — Votre respectable père était alors une manière de philosophe, — dit Dumoulin : — mais, à moins qu'U n’ait trouvé un héritage au coin d'une borne... je ne vois pas trop venir l'héritage dont vous parlez — Attendez donc la fin de b chanson. A l’âge de douze ans, je suis entré apprenti daus b fabrique de M. Trineaud : deux ans après, mou père est mort d'accident, me bissant le mobilier de no- , fre grenier : une paillasse, une chaise cl une table de plu>, dans une mauvaise boite à eau de Cologne, des papiers, à ce qu'il parait, écrits en angbis, et une médaille de bronze qui, avec sa chaîne, pouvait bien valoir dix sous... U ne m'avait jamais parlé de ces papiers. Ne sachant pas i I

quoi Us étaient bons, je lit avais bissés au fond d’une vieille malle au lieu de le» brûler; bien m’en a pris, car, sur ces papiers-là, on m’a prêté de l’argent. — Quel coup du ciel! — dit Dumoulin; — ali çà ! mats ou savait donc que vous les aviez ? — Oui, un de ces hommes qui sont à b piste des vieilles créantes est venu trouver Céphvse, qui m'eu a parlé; après avoir lu les papiers, l’honuue m'a dit que l'affaire était douteuse, mais qu’il me prêterait dessus dix mille francs, si je voulais... Dix mille francs! c’élait'un trésor : j'ai accepté tout de suite... — Mais vous auriez dû penser que ces créances devaient avoir une assez grande valeur...

— Ma foi, non... puisque mon père, qui devait en savoir b valeur, n’eu avait jws tiré parti... et puis, dix mille traites en beaux et bons écM.» qui vous tombent on ne sait d'où... ça so prend toujours, et tout de suite, et j’ai pris... Seulement, l'agent d'affaires m’a fait signer une lettre de change de... de garauiie ; oui, e’esl ça, de garantie. — Vous l’avez signée?

— Qu'est-ce que ça me faisait?... c'était une pure formalité, tara dit l'homme d'affaires : et il disait vrai, puisqu’elle est échue Q y a une quinzaine de jours, et que je n’en ai pas entendu parler... Il me reste cucore nn millier de francs chez l’agent d'affaires, que j’ai pris pour caissier, vu qu’il avait b caisse.. Et voilà, mon gros, romment je ribote à mort du matin au soir, depuis mes dix mille francs, joyeux comme un pinson d'avoir quitté mou gueux de bourgeois, M. Tripeaud. »

En prononçant ce nom, la physiouomiede Jacques, jusqu’alors joyeuse, s’assombrit tout à coup, fléphysc, qui n’était plus sous [impression pénible qui l’avait un moment absorbée, regarda Jacques avec inquiétude, car elle savait à quel point le nom de Tripeaud l’irritait

« M. Tripeaud, — reprit Couche-tout-Nu, — en voilà un qui rendrait les bons méchants, et les méchants pires... On dit bon cavalier... bon cheval ; on devrait dire bon maître, bon ouvrier... Misère de Dieu .' quand je pense à cct homme- Là !... — et Couche-tout-Nu frappa violemment da poing sur la table. — Voyons , Jacques , pense à autre chose, — dit b reine Bacchunal. — Rose-Pompon... fais-lo donc rire... — Je n'eu ai plus envie, de rire, — répondit Jacques d’un ton brusque et encore anime par l'exaltation du vin, — c'est plus fort que moi ; quand je pense à cct iiomme-là... je m’exaspere! Fanait l'entendre : «Gredins d'ouvriers-, canailles d’ouvriers! ils crient qu'ils u’onl pas de pain daus le ventre,

— disait M. Tripeaud, — eh bitl! ou leur y mettra de» batouuettes (1)... ça les calmera... » Et les enfants... dan» sa fabrique... fallait les voir... pauvra petits. . travaillant aussi longtemps que des hommes.... s'exténuant et crevant à b douzaine.... Mais, bah! apres tout, ceux-là morts, il en venait toujours bien d’autres... Ce n'est pas comme des chevaux, qu'on ne peut remplacer qu'en pavant. — Allons, décidément, vous u airnez pas votre an d(B patron, — dit Dumoulin, de plus en plus surpris de l'air sombre et soucieux de sou ampbitryou, et regrettant que la conversation eût pris ce tour sérieux; aussi dit-il quelques mot» à l'oreille de b reine Itan -banal, qui lui répoudil par un sipe d’intelligence. — Non.... je n’aime pas M. Tripeaud, — reprit Coucbetout-Nu. — je le hais, savez-vous pourquoi? c'est de sa faute autant que de b mienne si je suis devenu un bambocheur ; je ne dis pas ça |w>ur me vauler, ruais c'est vrai ... Etant gamin et apprenti chez lui, j'étais tout cœur, tout ardeur, et si enragé pour l'ouvrage que j'ôlais ma chemise pour travailler ; c'est même à propos de ça qu’on m'a baptisé Onucho-lout-Nu... Eh bien ! j'avais beau me tuer, n/éreiutcr... jamais un nmi pour m'encourager ; j arrivais le premier à l'atelier, j’en sortais le dernier... rien ; on ne s’en apercevait seulement pas... Un jour je suis bles>é sur b mécanique..-, on me porte à l'hôpital.... j'en sors.... tout faible encore: c’est égal , je reprends mon travail. . Je ne me rebutais pas:... les autres, qui savaient de quoi il retournait et qui connaissaient le patron, avaient beau me dire : Est-il serin de s'échiner ainsi, ce petit-là !... qu'est-ce qu’U en retirera?... Mais fais doue tou ouvrage tout juste, imbécile, il n en sera ni plus ni moins. C’est égal, j'allai- toujours enfin un jour, un vieux brave homme, qu'on appelait le père Arsène, — il travaillait depuis longtemps. dans la maison . et c’était un modèle de bonne conduite ; — un jour doue, le pore Arsène est mis à b porte , parce que ses forces diminuaient trop. C elait pour lui le coup de b mort: il avait une femme infirme, et à son âge, faible comme il était, jl ne pouvait sc placer ailleurs... Quand le clin d’atelier lui apprend soc renvoi, le pauvre bonhomme ne pouvait pas le croire ; U se met à pleurer de désespoir. En ce moment. M. Tripeaud passe... le père Arsène le supplie à mains joutes de le garder à moitié prix. « Ah çà! — lui dit M. Tripeaud en levaut !cs épaules. — est-ce que tu crois que je vais faire de ma fabrique une maison d'invalides? lu ne peux pic s travailler, va-t'en. — Mais j'ai travaillé pendant quarante ans de ma vie. qu'e$t-<e que vous voulez que je devienne, mon Dieu?— disaille pauvre père Arsène.— Est-ce que ça me regarde, moi? — lut répond M. Tripeaud: et, s'adressant à son commis : — Faites !e décompte de sa semaine et qu'il file. • Le père Arsène a filé : — oui... il a filé... mai» le soir , lül et sa vieille femme sc sont asphyxiés. Or, voyez-vous, j etais gamin ; mais l’histoire du père Arsène m’a appris une chose : c’est qu'on avait beau se crever de travail, ça ne profilait jamais qu'aux bmngeoi». qu'ils ne vous en savaient seulement pas gré, etqu'ou n’avait eu perspective pour ses vieux jours que le coin d'une borne pour y crever. Alors, tout mon beau feu s'était éteint , je me suis dit : Qu'est-cc qu’il m'en reviendra de frire plus que je ne dois? Est-ce que quand mou travail rapporte des mou-

(1) Ce mot «trace • 4té dit Ion de* malheureux ivtfiemeoU de Ljoo.

Lfc Jtiil- i:mt \NT.

HS

c»u 5 d’or à M. Trioeam!, jYn ai seulement on atome’ Aussi, ctiiitnieje a avais aucun avantage d amour-propre ou d intérêt à travailler, j’ai prH le Ir-t'ad eu dégoût. J’ai fait tout juste te qu’il fol'ait pour gagner oj.i me: Je su»» devenu flâneur, parcvifux, bambocheur. **t je me dînais : (}u and ça m’ennuiera par trop de travailler, je leral comme le père Arsène et sa lénune... »

l'établit que Jacques se laissait emporter malgré lui à ses pensées anier^.les autres convives, averti* parla pantomime expressive de DuusouliD et de la reine fiarcha liai, s'établit Licitement concertés : aussi, 2 on signe de la reine Racchauai . qui sauta sur ia laide , renversant du pied les bouteilles et les verres, tous se levèrent eu criant, avec accompagnement de la crécelle de Niui-Mnulin :

« U Tulipe orageuse !.... ou demande le quadrille de b Tulipe orageuse! *

A ces cris joyeux, qui éclatèrent comme une bombe, Jacques tressiiliii: puis, après avoir regardé ses convives avec étonnement, il passa b main sur son front roimne pour c bisser les idées pénibles qui lé dominaient. et cria : « Vous avez raison : en avant deux, et vive b joie ! »

tn un moment, la table, enlevée par des bras vigoureux, fut reléguée à l'extrémité de la grande salle du banquet : le* s net ta leurs s'entassèrent sur des chaises, sur des banquettes , sur le rebord dos fenêtres, et, ■ tuuianl en chœur l'air si connu aes Etudiant» , ri mpbccroiit l'orrhestre, afin d’accompagner la contredanse formée par Couche-tont-Nu , b mue Racchanal. NiukMoiilin et llose- Pompon.

Dumoulin, couliant sa crécelle à un des convives, reprit son exorbitant casque romain à plumeau : il avait mis bas son rarrick au commencement du festin: il apparaissait donc dans toute b splendeur de son déguisement. Sa cuirasse à écailles se terminait congrûmewt par une jaquette de plumes semblable à celle que portent les sauvage» de l'escorte du bœuf gras. Niui-.Mouliu avait le ventre gros et les ambes grêles, aussi ses tibias Ilot (aient à l'aventure dans l'évasement de ses largos bottes a revers.

U petite Rose-Pompon . son bonnet de police de travers, les deux «oins d.iü-> les poches de son pantalon, le buste un peu penché en avant et ondulant de*, droite à gaucite sur ses huuclics, lit en avant deux avec Sim-Moulin : celui-ci. ramassé sur lui même, s’avançait par soubresauts, b jambe gauche reoliée, b< jambe dioite lancée en avant , la pointe du pi«i en l'air, et le tatou glissant sur le plaucber : de plus U frappait si iiuvue de sa main gauche, tandis que, par un mouvement simultané, U artidait vivement son bras droit comme s’il eût voulu jeter de la poudre mu veux d«* scs Vfrt-ffe.

Ce départ eut le plu* gjand succès : on l'applaudissait bruyamment, quoiqu'il ue fût que I innocent prélude du pas de la Tulipe orageuse , lorsque pmi à coup b porte s’ouvrit : un des garçons, ayant un instant ctieicbé Couthe-toul-Nu des yeux, courut à lui et lui dit quelques mots à l'oreille.

■ Moi! — stb ria Jacques en riant aux écbls, — quelle farce ! »

Le garçon ayant ajouté quelques mots, b figure de Couclie-tout-Nu exprima tout a coup une assez vive inquiélnde, et il répondit au garçou : » A la bonne heure !. . j’y vais. » El il fit quelques nas vers la porte.

« Qu’est -œ qu’il y a donc , Jacques 1 — demanda b reine Itacchunal •wc surprise. — • Je reviens tout de suite... quclqu un va me remplacer; Hasek toujours, — dit Coucbc-toul-Nu. Et il sortit précipitamment. — C’est quelque chose qui n'aura pas été porté sur b carte, — dit Dumoulin.— il va revenir. — C'est ceb... ait Cépbyse. — Maintenant le cavalirr seul. » dit-elle au reinpbçant de Jacques. Et 1a contredanse con-

mm.

üinhMnnfiu venait de prendre Rose-Rompon de la main droite et b leioe Barclunal de b main gauche, afin de babneer entre elles deux, ligure dans bquelle il était étourdissant de bouffonnerie, lorsque b porte Couvrit de nouveau, et le garçon que Jacques avait suivi s'approcha vivement de Cépbyse d'un air rousterué, et lui parla à l'oreille, ainsi qui avait parle à Coucbe-toul-Nu. La reine Racchanal devint pale , Pwmhi vin en perçant, se précipita vers la porte et sortit en courant uns prononcer une parole, laissant ses convives stupciails.

Page 1