‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 51 sur 95 · CHAPITRE 1Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1Y

U reine Racchanal, suivant le garçon du traiteur, arriva au bas de f escalier. Un fiacre était à la porte. Dans ce fiacre elle vit Couche-tout- N, i avec un des hommes qui, (feux heures auparavant, stationnaient sur b place du Châtelet. A l’arrivée de Cépbyse, l'homme descendit et dit à Jacques eu tirant sa montre : ■ Je vous donne un quart d’heure... c’est loutre que je peux faite pour vous, mou brave garçon;... apres cela... eu route... N'essayez pas de nous échapper, nous veillerons aux portières laul nue lt liacre restera là. »

D un bond Cépbyse fut dans b voilure. Trop émue pour avoir parlé jusque-là, elle s'écria, eu s'asseyant à coté de Jacques et «u remarquant « pâleur : « Qu’y a-t-il? que te veul-ou ?— Ou m'arrête pour dettes.

dit Jacques d'une voix sombre. — Toi ? s’écria Cépbyse avec un cri déchiraul. — Oui, pour cette lettre de t-bauge de garantie que l'agent d'alfaires m'a fait signer... et il disait que c elait seulement une formalité... brigand !! — Mais, mou Dieu, tu as de l’argent chez lui... qu'il prenne toujours ceb en â-roinpte. — Il ne me teste (as un sou -, il m a Lût dire par les recors qu’il ne me donnerait pas les derniers mille francs, puisque je n 'avais pus payé b lettre de change. .—Alors, courons chez lui le prier, le supplier de le bisser en liberté; e'est lui qui est venu te propt»*i i t.e te prêt** cet argent; je le sais bien, puisque c'est à moi qu’il s'est d'abord adressé. Il aura pitié. — IM la piué-... un ageut d'affaires!.... allons donc.... —Ainsi rien... . plus rien.... » s'écria Cépbyse eu joignant lot mains avec angoisse. — Pub elle reprit : « Mais il doit y avoir quelque chose à faire... Il l’avait promis... — Ses promessua, tu vois comme il les tieut, — reprit Jacques avec amertume; — j'ai si gué san* savoir seulement ce que je riguab' l'échéance est passée, il est en réglé... Il ne me servirait de. rien de résister, ou vient de iu'ex\)l»qu. r tout cela...

— Mais on ue peut le retenir longtemps en |rbon! C’est impossible...

— Cinq ans... si je ne paye pas. . Kl comme je ne poufrai jamais payer, nnHi affaire est sure... — AI» ! que) malheur ! quel uullieur ! et ue pouvoir rien !! » dit t’éphyse en. cachant sa tête entre ses uni us.

« Ecoule, (!épbyse, — reprit Jacques d’une voix douloureusement émue, — depuis que je suis b , je ne |>ei)ae qu'à une chose .. à ce que lu vas devenir. — Ne t 'inquiété pas de moi... — Que je ne m'iuquiele pas de toi ! mais lu es folle. . «'uniment icravtu ? Le mobilier de nos deux chambres ne vaut pas deux cents francs Nous dépensions si follement que nous n'avons pas seulement payé notre lover. Nous devons trois termes... il lie but doue pas compter sur b vcule de nos meubles... je te laisse sans un sou. Au moiu«, moi, en prison, on me nourrit... mais loi... comment vivras-tu? — A quoi bon te chagriner d'avance? — Je te demaude cominuil tu vivras demain? s'écria Jacques.

— Je vendrai mon costume, quelques effets, je l'euverrui b moitié de l’argent, je garderai le reste ; ça tue fera quelques jours. — El apres? apres? — Après?... dame... alors... je ne sais pas, moi: mou Dieu, que veux-tu que je »e dise?... après, je verrai... — Ecoute, Céphyse, — reprit Jacques avec nue amertume uavraute, — c’est maintenant., que je vob comme je t'aime... j'ai le cœur serré comme dans un étau en pensant que je vas te quitter... ça tue donue des frissons Je ne pas savoir ce que lu deviendras... » Puis, partant b main sur sou front , Jacques ajouta : « Vois-tu?.-, ce qui uous a perdus, c’est de nous dire Mujours : Demain u 'arrivera pas: et tu le vois, demain arrive. Une fois que je ne serai plus près de toi, une fois que tu auras dépensé le dernier sou de ces hardes que lu vas veu Ire... incapable de travailler comme lu Tes maintenant... que foras-tu?... Veux-tu que je le le dise, moi... ce que tu feras? lu m’oublieras et... »

Pub , comme s’il eût reculé devant sa pensée , Jacques s'écria avec râpe et désespoir ; « Misère de Dien ! si cela devait arriver je me briserais b tète sur un pavé. »

Cépbyse devina la réticence de Jacques ; elle lui dit vivement en se jetant à son cou : « Moi? un autre amant... jamais ! car je suis comme toi, maiiilcnaut je vois comhicu je t’aime. — Mais pour vivre?... ma pauvre l éphyse ! pour vivre ? — Eh bien !... j’aurai du courage, j'irai habiter avec ma sœur comme autrefois. . . je travaillerai avec elle ; ça me donnera toujours du pain... Je ue sortirai que pour aller te voir... D’ici à quelque* jours, l'homme d affaires, < n réfléchissant, pensera que tu ne peux pas lui paver dix mille francs , et il te fera remettre en liberté ; j'aurai repris l'habitude du travail... tu verras ! lu reprendras aussi cette habitude; nous vivrons pauvres, mais tranquilles ;... après tout, nous nous serons au moins bien amusés pendant six mois... tandis que tant d'autres n'oul de leur vie connu le plaisir ; crois-moi , mon bon Jacques, ce que je U* dis est vrd ... t'elle leçon me profilera. Si tu m'aimes, n’aie pas h moindre inquiétude ; je te dis que j aimerais cent lofe mieux mourir que d’avoir uu autre amant. — Embrasse-moi ... — dit Jacques les yeux humides, — je te crois ... je te crois... tu me donnes du courage... et pour maintenant et pour plus Lard;... tu as raison , il faut tâcher de nous remettre au travail , ou sinon... le boisseau de charboa du père Arsène... car, vois-tu, - ajouta Jacques d'une voix basse et en frémissant, — ■ depuis six mois... j'étais comme ivre; maintenant je me dégrise... et je vois où nous allions... Une (cris à bout de ressources, je serais peut-être devenu un voleur, et toi .. une... — Oh! Jacques, tu me fais peur, ne dis pas cela ! — s’écria Cépbyse en interrompant Couche» tout-Nu. — je te le jure, je retournerai chez ma sœur, je travaillerai... j’aurai du courage... »

U reine Baccbanal en ce moment était très-sincère : elle voulait résolument tenir sa parole ; sou cœur n’était pas encore complètement perverti : b misère, le besoin avalent été pour elle comme pour tant d'autres 1a causeetmêmerexcusedoson égarement; jusqu’alors elle avait du moine toujours suivi l'attrait de son cœur, sans aucune arrierc-peusée basse et vénale ; b cruelle position où «-Ile voyait Jacques exaltait encore son amour ; elle se croyait assez sdie d elle-même pour lui Jurer d'aller reprendre auprès de la Mayecx «Me vie de bbeur aride et incessant, celle vie de douloureuse» privations qu'il lui avait été déjà impossible de supporter, et qui devait fui être bien plus pénible encore depuis qu’etle ’était habituée à une vie oisive et dissipée. Néanmoins les assurances qu elle venait de donner à Jacques calmèrent un peu le chagrin et Ica inquiétudes de cet homme : tl avait assez d'intelligence et de cœur pour

•'•percevoir que Jn pente far ale où U s'était jusqu'alors laissé aveuglé* ment entraîner le conduisait, lui et Céphyse, droit à l'infamie.

lin des retors, ayant frappé à b portière, dit à Jacques : n Mon garçon, D ne vous reste que doq minutes, dépécliez-vous.

— Allons, ra i fille... du courage, — dit Jacques. — Sois tranquille... j’en aurai. - tu peux y compter. — Tu ne vas pas remonter là-haut? — Kun, oh , non ! — dit Céphyse. — Celte fêle, l'ai en horreur maintenant. — Ti ut est payé d avance... je vais (aire dire à nn garçon de prévenir qu'on ne nous attende pas, — reprit Jac ques. — Ils vont être bien étonnés, niais c’est égal... — Si tu pouvais seulement m’accompaguer... jusqu'à chez nous, — dit Céphyse, — cet homme le permettrait peutêtre, car enfin tu ne peux pas aller à Sainte-Pélagie habillé comme ça. — C'est vrai, il ni te refusera pas de m'accompagner ; mais comme il sera avec nous daus la voiture, noos ne pourrons plus rien nous dire devant lui... Aussi... laisse-moi pour la première fois de ma vie le parler raison. Souviens-loi bien de ce que je te dis, ma bonne Céphyse... ça peut d'ailleurs s'adresser à moi comme à loi. — reprit Jacques d'un Ion grave et pénétré, — reprends aujourd'hui l'habitude du travail... 11 a beau être pénible, ingrat , c'est égal... n'hésile pas. cnr tu oublierais bientôt l'effet de celte leçon ; comme tu dis, plus tard il ne serait pins temps, et alors tu finirais comme tant d'autres pauvres malheureuses.., tu m’entends... — Je t'entends... — dit Céphyre en rougissant; — mais j'aimerais mieux ecnl fois la mort qu'une u-lle vie.... — Cl lu aurais raison... car dans ce cas-là, vois-to, — ajouta Jacques d'uoc voix sourde et concentrée, — je t'y aiderais... à mourir. — J'y compte bien, Jacques... — répondit Céphyse en embrassant son amant avec exaltation;

f inis elle ajouta tristement : — Vois-tu, c’était comme un pressentiment orsqne, tout à l'heure , je me suis sentie toute chagrine, sans savoir pourquoi, au milieu de notre gaieté... et que je buvais au choléra... pour qu'il nous Casse mourir ensemble... — Ch bien!... qui sait s'il ne viendra pas. le choléra ? — reprit Jacques d'un air sombre. — ça nous épargnerait le charbon , nous n'aurons seulement pas peut-être de quoi en acheter... — Je ne peux le dire qu’une chose, Jacques, c'est que pour vivre et mourir ensenble tu me trouveras toujours. — Allons, essuie fis yeux. — reprit-il avec une profonde émotion. — Ne bisons pas deo-

fàntitfoges devant ces hommes. •

Quelques minutes après, le fiacre se dirigeait vers le logis de Jacques, où 3 devait changer de vêtements avant de se rendre à la prison pour

dettes .

Répétoos-le, à propos de la sueur de b Ma veux (il est des choses qu'on ne saurait trop redire) : L’une des plus funestes conséquences de l'inorganisation du travail est l'insuffisance des salaires. L’insuffisance du salaire force tnévilablemant le plus graud nombre des jeunes filles, ainsi mal rétribuées, à chercher le moyen de vivre en formant des liaisons qui les dépravent. Tantôt clics reçoivent une modique somme de leur amant, qui, jointe au produit de leur labeur, aide à leur existence. Tantôt, comme la sœur de b Mayeux, elles abandonnent complètement le travail et font vie commune avec l’homme qu’elles choisissent, lorsque celui-ci peut suffire à celle dépense . alors, et durant ce temps de plaisir et de fainéantise, la lèpre incurable de l'oisiveté envahit à tout jamais ces malheureuses. Ceci est la première phase de la dégradation que b coupable insouciance de la société impose à un nombre immense d'ouvrières, nées pourtant avec des instincts de pudeur, de droiture et d'honnêteté.

Au bout d'un certain temps, leur amant les délaisse quelquefois lorsqu’elles sont mères. D'autres fois, une folle prodigalité commit l'imprévoyant en prison ; alors la jeune (illc se trouve seule, abandonnée, sans moyens d'existence.

Celles qui ont conservé du coeur et de l’énergie se remettent au travail... le nombre eu est bien rare. Les autres... poussées par b misère, par l'habitude d'une vie facile et oisive, tombent alors jusqu’aux derniers degrés de l'abjection. Et il faut cucore plus les plaindre que les blâmer de cette abjection, car b cause première et virtuelle de leur chute était ] insuffisante rémunération de leur travail ou le chômage.

Une autre déplorable conséquence de l’inorganisation du travail est, pour les hommes, outre l'insuffisance du salaire, le profond dégoût qu'ils apportent presque toujours dans ta tâche qui leur est imposée. Cela se Conçoit. Sait-on leur rendre le travail attrayant, soit par la variété des occupations, soit par des récompenses honorifiques, sort par des soins, soit par uue rémunération proportionnée aux bénéfices que leur main d'a»uvre procure, soit enfin par l'espérance d'une retraite assurée après de longues années de labeur? Non, le pays ne s’inquicle ni ne se soucie de leurs besoins ou de leurs droits.

Kl pourtant fl y a, pour ne citer qu'une industrie, des mécaniciens et des ouvriers dans les usines qui, exposés à l'explosion de la vapeur et au contact de formidables engrenages, courent chaque jour de plus grands dangers que les soldats n'eu courent à b guerre, déploient un savoir pratique rare, rendent à l'industrie, et conseqoemmeut au pays, d*im:outrslablos services pendant une longue et honorable carrière, à mous qu'ils ne périssait par l’explosion d'une chaudière ou qu'ils n'aient quelque membre bmvé entre les dents de fer d'une machine. Dans ce dernier cas, le travailleur reçoit-il au moins une récompense égale à celle que reçoit le soldat pour prix de son courage, louable sans doute, mais Uce dans uue maison d'invalides? Non... Qu importe au

pays? et si le maître du travailleur est ingrat, le mutilé, Incapable de service, meurt de faiui dans quelque coin.

Eulin, dans ces fêtes pompeuses de l'industrie, convoque-t-on jamais quelques-uns de ces habiles travailleurs qui seuls oui tissé ces admirables étoiles, forgé et damasquiné ces armes éclatantes, ciselé ces coupes d'or et d’argent, sculpté ces meubles d'éliène et d’ivoire, monté ce» éblouissantes pierreries avec un art exquis? N on... Retires au fond de leur mansarde, au milieu d'une famille misérable et affamée, ils vivcui à peine d’nn mince salaire, ceux-là qui, cependant, on l’avouera, ont au moins concouru pour moitié à doter le pays de ces merveilles qui font sa richesse, sa gloire et son orgueil.

Uu ministre du commerce qui aurait la moindre intelligence de ses hautes fonctions et de scs pivotas, ne demanderait-il pas que chaque labrique exposante « choisit par une élection à plusieurs degrés uu cer- « tain nombre de candidats des plus méritants, parmi lesquels le fabric caul désignerait celui qui lui semblerait le plus digne dt représenter U « cusst OUVRIERE dans ces grandes solennités industrielles ?» Ne seraitil pas d'un noble cl encourageant exemple de voir alors le maître proposer aux récompenses ou aux distinctions publiques l’ouvrier député par ses pairs comme l'un des plus honnêtes, des plus laborieux, des plus intelligents de sa profession? Alors uue désespérante injustice di paraîtrait, alors les vertus du travailleur seraient stimulées par un but généreux, élevé ; alors il aurait intérêt à bien faire. Sans doute le fcbriraDt. en raison de l’intelligence qu’il déploie, des capitaux qu’il aventure, des etablissements qu'il fonde et du bien qu'il fait quelquefois, a un droit légitime aux distinctions dont on le comble; niais pourquoi le travailleur est-il impitoyablement exclu de ces récompenses dont l'action est si puissante sur les masses ? Les généraux et les officiers sont-ils donc les seuls que l'on récompense dans une armée?

Apres avoir justement rémunéré les chefs de cette puissante et féconde armée de l’industrie, pourquoi ne jamais songer aux soldats?

Pourquoi n’y a-t-il jamais pour eux de signe de rémunération éclatante, quelque consolante et bienveillante parole d’une lèvre auguste? pourquoi ne voit-on pas enfin, en France, un seul ouvrier décore pour prix ae sa main-d'œuvre, de son courage industriel et de sa longue et laborieuse carrière? Cette croix et la modeste pensiou qui l'accompagne seraient pourtant pour lui une double récompense jusu meut méritée; mais non. pour l'humble travail, pour le travail nourricier, il n’y a qu oubli, injustice, indifférence et dédain !

Aussi de cet abandon public, souvent aggravé par l'égoïsme et par la dureté des maîtres ingrats, naît pour les travailleurs uue condition déplorable : les uns, malgré un labeur incessant, vivent dans les privations, et meurent avant l'àge, presque toujours maftlissant uue société qui les délaisse; d'autres cherchent l'éphémère oubli de leurs maux dans uue ivresse meurtrière; un grand nombre enfin, n’ayant aucun intérêt, aucun avantage, ancune incitation morale ou materielle à faire plus ou à faire mieux, se bornent à faire rigoureusement ce qu’il fout [tour gagner leur salaire. Rien ne les attache à leur travail, parce que rien a leurs yeux ne rehausse, n'honore, ne glorifie le travail... Rien ne les défend contre les séductions de l'oisiveté, et s ils trouvent par hasard le moveft de vivre quelque temps dans la paresse, peu à peu ils cèdent à ces habitudes de fainéantise, de débauche : et quelquefois les plus mauvaises passions flétrissent à jamais des natures originairement saines, honnêtes, remplies de bon vouloir, foute d’une tutelle protectrice et équil tblc qui ait soutenu, encouragé, récompensé leurs premières tendances, houuète* et laborieuses

Nous suivrons maintenant la Mayeux, qui, après s'être présentée pour chercher de l’ouvrage chez la personne qui l'employait otdiuai muent, s était rendue rue de Uabylone, au pavillon occupé par Adnenne de Cardoviile.

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