CHAPITRE
L’hériltcr.
Samuel vint ouvrir la porte à Gabriel et à Bodin. Ce dernier dit au juif : « Vous î les, monsieur, le gardien île cette maison? — (.loi, monsieur,— répondit .- aiuucl. — .Monsieur l'abbé Gabriel de Rennepont que voici, — dit Bodin eu montrant son compagnon, — est l'un des desceud.mis de la famille de Rennepont.— Ah T Unit mieux, monsieur, » «lit ri sque involontairement le juif, frappé de I angélique physionomie «le abrtcl, car la noblesse et la sérénité de l’Ame du jeune prêtre se Usaient «Luis ‘son regard d'arrlunge cl sur son front pur et bl.ioc, déjà couvert île l'auréolo du martyr.
Samuel regardait Gabriel avec une curiosité remplie de bienveillance et d intérêt, mais, sentant bientôt «pic celte contemplation silencieuse «le venait embarrassante pour Gabriel, il lui dit: «Le notaire, monsieur l'abbé, ne doit venir «tu a dix heures. »
Gabriel le regarda «l'un air surpris et répondit : o Quel notaire, monsieur? — Le üere d'Atg: igny vous expliquera ceci, — se hâta «le dire Bodin; et s'adressant à Samuel, il ajouta ; — Nou> sonnes un j>ou en avance... Ne pourrions-nous pas allé mire qucbiue part l'arrivée du notoire ? — Si vous voulez vous donner la petoe de venir chez moi, — dit Saunu*!, — ie vais vous conduire. — Je vous remercie, uiousicur, et j’accepte, — dit Bodin. — Veuillez dune me suivre, messieurs, » dit le vieillard.
Quelque» moments après, le jeune prêtre et le wiut, précédés de Samuel, entrèrent «Lins une des pièces que ce dernier occupait aussi au rez-de-chaureéc du MÉnat de la hio et qui douuall sur là cour.
« M. l’abbé d'Aigriguy, «pii a servi de tuteur à M. Gabriel, doit bientôt venir nous demauder, — ajouta Bodin, — aurez-vous b boulé, monsieur, de l’ introduire ici? — Je n’y manquerai pas, monsieur, » dit Samuel eu sortant.
Le Mndus et Gabriel restèrent seuls.
A la mansuétude adorable qui donnait habiiueBemcnl aux beaux traits du missionnaire un charme si touchant, siirt'étlait, eu ce nuiment, nue remarquable expressiou de tristesse, de résolution et de sévérité. Bail in, içav’.iul pas vu Gabriel depuis quelques murs, était gravement préoccupé du changement qu’il remarquait eu lui; aussi l'avait-ii observe ^ilcudeuaemcnt pend.mt le trajet de la rue des Buste» à b rue saintrraoçob, Lejeune prêtre portait, comme «fbabitodo» nue longue jour* t.iue uuirc qui faisait ressortir davantage encore la pâleur transparente tic son visag«*. lorsque le juif fut sorti, il dit à Bodiu d'une voix terme : « H 'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, d.qmis plusieurs jours, il m'a été impossible de parler à Sa Révérence le père d' Aïgrigoy ? pourquoi il a choisi celle maison pour m'accorder cet entretien? — U m'est ii. i possible de répondre à ces questions, — reprit froidement Bodin. — Su KévérWUe ne peut manquer «l'arriver bientôt : elle vous entendra.— Tout ce que je puis vous «lire, c'est que notre révérend père a. autant que vous, celte entrevue à cœur; s'il a choisi celte maison pour cet entretien, c'est que vous avez un intérêt à vmé» trouver ici... Vous le savez bien... quoique vous ayez affrété quelque cUttmenienl en euhtuüaiit le gardien parler d'un notaire. »
Ce disant, Rodiu attacha lin regaid scrutateur et inquiet sur Gabriel, dont la figure n’exprima rien autre chose que la surprise.
« Je ue vous comprends pas, — répondit-il à llodin. — quel intérêt puis-je avtiir a me trouver ici, dans celte maison? — Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas, — reprit Rodiri, observant toujours Gabriel avec attention. — Je vous ai dit. monsieur, que je l'ignorais. — réiHiudii celui-ci, presque blessé de ITudstance du wnit*. — Kl qu’est donc venue vous dire hier votre mère adofrtive ? pourquoi vous êtes-vous permis de la recevoir sans l 'autorisai ion du révérend pure d’Aigrigny, ainsi que je l’ai appris ce matin? Ne vous a-l-dle pas «‘utretenii de certains papiers de famille trouvés sur vous lorsqu’elle vous a recueilli ? — Non, monsieur, dit Gabriel. — A cette époque, ces papiers ont été remis au confesseur de ma mere adoptive : et, plus tard, ils ont passé entre 1rs mains du révérend nère d’Algriguy. Pour la première loi», depuis bien longtemps, j entends parler «le ces papiers. —
Aiusi... vous prétendez que ce n’est pas à ce sujet que Françoise Eaudotu toi venue vous «mire tenir hier? — reprit opiniâtrement Rodiu en accentuait! lentement ses paroles. — Voila, monsieur, b seconde fois que vous semble/, douter «le ce que jaflinne, — «lit douctzneut U*, jeune prêtre réprimant ns» mouvement d’impatience. — Je vous assure que je dis b s évité. — Il ne sait rien, — pensa Bodiu, car il connaissait assez b sim évité de Gabriel pour «««server des lors le moindre doute après une dé« b ration aussi positive. — Je vous crois, — reprit le tonut. — Celle idée m'était venue en cherchant quelle raison assez grave avait pu vous faire transgresser les onlrw «lu révérend père d'Aigrigny, au sujet de Li retraite absolue qu'il vous avait ordonnée, retraite qui excluait toute rommunhaliou avec le dehors... Bien plu», contre toute* les régie* «le notre maison, vous vous êtes permisde fermer votre pm te, qui doit toujours rester ouverte ou entr'ouverle.afin que la mutuelle surveillance qui nous est ordonnée cuire nous puisse s’exercer plus facilement... Je ne m étais expliqué vos fautes grave» contre la discipliue que par b nécessité d'une conversation très-imporlaqte avec votre mère adoptive. — (Test à un prétie, et non à sou bis adoptif que madame Baudoin a désiré perler, — répondit gravement Gabriel, — et j'ai cru pouvoir l'entendre; si j’ai fermé ma porte, c'est qu'il s'agissait d'une coulessmn.— Et qu’avait donc Françoise Baudoin de si pressé à vous confesser? — C'est ce «pie vous satire?, tout à I heure lorsque ie le dirai à Sa Révérence, s’il lui plaît que «ou* m'en tendiez, « reprit Gabriel.
Ces mots l u reut «ht* d'un ion si net par le missionnaire, qu’il s'ensuivit un assez long silence.
Rappelons au lecteur que Gabriel avait jusqu'alors été tenu par ses supérieurs dans la phu complété ignorance de la gravité de** intérêts de famille qtii réidamateut sa présence rue Saiut-Kr.m«;ois. La veille, Françoise Baudoin, absorbée par sa douleur, n'avait pas songé à lui dire que ks orphelines devaient aussi se trouver à ce même rendez-vous, et, y eût-elle d'ailleurs -ongé, k-s recommanda lion» expresses de Dagobert l'mstcnl empêchée «le parler au jeune prêtre de «'elle circonstance. Gabriel ignorait d-*oc absolument le» liens de famille qui l'attachaient aux tilles du maréchal Siukmi, à nia demoiselle de Cardoville, à M. Hardy, au prince et à Couche-toul-Nu; en un mol, si ou lui eût alors révéle qu’il était l'héritier de M. Marius «le Rennepont, il se serait cru le seul descendant de cette famille. Beudant l'instant de silence qui succéda à sou entretien avec Bodin, Gabriel examinait a travers les fenêtres do rez-dec haussée h*» travaux «les maçons occupés à dégager la porte dc$ pierres «pii ht muraient. Cette première opération terminée, ils s'occupèrent alors «k‘ «le sceller k-s barre» «le fer qui maintenaient une plaque «le plomb sur la partie extérieure «ie b porte. A ce moment, le père d’Aigrigny, conduit par Samuel, entrait dan* la chambre. Avant que Gabriel se fût retourne, Bodiu eut le tenu»* de dire tout bas au révérend pere ; «Il ne sait rien, et l'Indien n’est plus à craindre. *
Malgjé mm» calme affecté, le* traits du pi re d’Aigrigny étaient pâles et contractés, connu* « eux d un joueur qui est sur le point de voir m* décaler une partie d'une importance terrible. Tout jusqu’alors favorisait les dessein* de sa compagnie; mais il ne pensait pas sans effroi aux quatre heure» qui res tai e nt encore pour atteindre le terme fatal. Gabriel -'étaut retourné, le nère d’Aigûgy lui dit, d'union aflectueux et cordial, en s’approchant de lui, le sourire aux lèvres et b main tendue ; « Mon cher bis, il m’eu a coûté beaucoup de vous avoir refusé jusqu’à ce moment l etitn iuii qui* vous désirez depuis votre retour; il m'a été non moins pénible de vous obliger à une retraite de quelques jours. Quoique ji* n aie aucune explication a vous donner au sujet de» chose» que je vous onkxitie, je veux bien vous dire «pie je n’agi* ainsi qite duo» votre intérêt. — Je dois croire Votre Révérence, » rcpondjkGabricI en s'inclinant.
Le jeune prêtre sentait maigre lui une vague émotion «le crainte : car, jusqu'à son déqiart pour sa mission en Amérique, le pere d’Aigrigny, entre les mains duquel il avait prêté les vœdx formidable» qui le liaient irrévocablement à la société île Jé-u*, le père d’Aigrigny avait exercé sur lui une de ces influences effrayante* qui, ne proctsiant que parle despotisme, la compression et l'intimidaiion, brisent toute* les force* vive» de l’Ame, «d la laissent inerte, tremblante et terrifiée, l es impressions de la première jeunesse sont ineffaçables, et c’était b 'première foi», depuis son retour d'Amérique, que Gabriel sè retrouvait avec le pere d' tigngny ; aussi, quoiqu'il ne sentit pas faillir b résolution qu’il avait prise, Gabriel regrettait «ie n’avoir pu, ainsi qu’il l’avait espéré, prendre de nouvelles forces dan* un franc entretien avec Agricol et Dagobert.
Le pere d’Aigrigny connaissait trop les hommes pour n’avoir pas remarqué l’émotion du jeune prêtre et ne s'étre pa* rendu compte «le ce «lui la causait. Cette impression lui parut d'un favorable augure; il re- «ioubln donc «le séduction, «le tendresse et d'aménilé, se réservant, s’H h: fallait, de prendre nu autre masque. Il «lit A Gabriel, en s’asseyant, pendant «|ue celui-ci restait, ainsique llodin, respectueusement debout; « Vous désirez, mou «:her fih, avoir un entretien très-important avec mol? — Oui, mou père, — dit Gabriel en baissant maigre lui les yeux devant l'éclatante et large prunelle frise de son supérieur. — J’ai aussi, moi, des choses d'un grand intérêt à vous apprendre ; éenutez-moi «lonc d'abord... vous parierez ensuite. — Je vous écoute, mon père. — Il y a environ douze ans, mon cher lih, — dit uflertneu-ement le père d’Aigrigny, — que le coiiiessenr «le votre mère adoptive, s'adressant A mot par t intermediaire de 31. llodin, appeb mou attention sur vous en me par-
tant des progrès étonnants que vous faisiez à l'école des Préres ; j'appris cil cflct que votre excellente conduite, que votre caractère doux et modeste, votre intelligence précoce étaient dignes du plus tendre intérêt : de ce moment, on eut les veux ouverts sur vous : au bout de quelque temps, voyant que vous ne déméritiez pas, il me parut qu'il y avait autre chose en vous qu'un artisan : on s'entendit avec votre mère adoptive, et par mes soins vous fûtes admis gratuitement dans l’une des écoles de notre compagnie : ainsi, une charge de moins pesa sur l'excellente femme qui vous avait recueilli, et un ratant qui faisait déjà concevoir de hautes espérances reçut par nos soins paternels tous les bienfaits d'une éducation religieuse... Cela u'cst-il pas vrai, mon cher fil»? — Cela est vrai, mou père, — répondit Gabriel en baissant les yeux. — A mesure que vous grandissiez, d’excellentes et rares vertus se développaient en vous : votre obéissauec, votre douceur surtout étaient exemplaires; vous faisiez de rapides progrès dans vos études. J'ignorais alors à «nielle carrière vous vou- «Iriez vous livrer un jour.
Mais j'étais toutefois certain que, dans toutes les «'onditioiis de votre vie vous resteriez toujours un (ils bien-aimé de l'Eglise.
Je ne m'étais jus trompé «lans mes espérances, ou plutôt vous les avez, mou citer fils, de beaucoup dépassées. Apprenant par une confidence amicale nue v«>tre mère adoptive désirait ardemment vous voir entrer dans les ordres, vous avez généreusement répondu aux désirs de l'excellente femme h qui vous deviez tant... Mais comme le Seigneur est toujours, juste dans ses récompenses, il a vôulu que la plus touchante preuve de gratilnde que vous puissiez donner a votre mère adoptive vous fût en même temps divinement profitable, puisqu'elle vous faisait entrer parmi les membres militauLs de notre sainte Eglise. »
À ce* mots du père d'Aigrigny, Gabriel ne put retenir un mouvement en se rappelant les amères confidences de Françoise ; mais il se contint pendant que l'odin, debout et accoudé à Jangle de la cheminée, continuait de l'examiner avec une attention singulière et opiniâtre.
Le père d'Aigrigny reprit : « Je ne voua le cache pas, mon cher (Us, votre résolution me combla de joie ; je vis en vous une des futures lumières de l’Eglise , et ie fus jaloux de la voir briller au milieu de notre compagnie. Nuépreuves, si difficiles, si pénibles, si nombreuses, vous les avez courageusement subies ; vous avez été jugé digne de nous appartenir, et, après avoir prêté «mire mes mains un serment irrévocable et sacré qui vous attache à jamais à notre compagnie pour la plus grande gloire du Seigneur, vous avez «fésiré répondre à l’appel de notre sainlpere, aui âmes de bonne volonté, èl aller prêcher (l|, comme missionnaire, la fui catholique chez les barlwres. (Iiioniuil nous fût pénible d»> nous séparer de nuire cher (ils, nous dûmes accéiJer à des déairs si pieux :
jf ) Le* «limite* ri-eumument au Mul endroit do* mime*» i'uuUMm du p*|« 1 Ngard é« lour coofuguio.
vous êtes parti humble missionnaire , vous nous êtes revenu glorietn martyr, et nous nous enorgueillissons à juste titre de vous compter parmi nous. Ce rapide exposé du jKissé était nécessaire, mon cher fils, pour arriver à ce qui suit; car il s'agit, si la chose était possible... de resserrer davantage encore les liens qui vous attacheut a nous. Ec«>u!cz-nK)i donc bien, mon cher bis, ceci «*st confidentiel et d’une haute importance, non-seulement pour vous, mais encore [tout notre compagnie... — Alors... mon père... — s’écria vivement Gabriel en interrompant lr père d'Aigrigny, — je ne puis pas, je ne dois pas vous entendre ! »
Et le jeune prêtre devint pâle; ou vit, à l'altération de ses traits, qu’un violait combat se livrait en lui; mais reprenant bientôt sa ré»*-
lulion première. il releva le front, et, jetant un reg ard assuré sur le père d'Aigrigny et sur Hodio, qui se regardaient muets de surprise, il reprit : * Je vous le répété, mon père, s'il s’agit de choses confidentielles sur la compagnie.., il m'est impossible de vous entendre. — Eu vérité, mon cher fils, vous me causez un étonnement profond ..
Qu' 'avez-vous ? inon Dieu vos traiLs sont altérés, votre émotion est visible..
Voyons.... parlez.... sans « rainte. .. Pourquoi ne pou
* «a- vous pas m'enieii(lr>lavanlagc? — Je ne pui»
vous le dire, mon père, avant de vous avoir, mot aussi, rapid«‘tnent expose lc passé .. tel qu’il m'a été donné de le juger depuis <|uelquc temps... Vous coinprendrez alors, mon père, que je n'ai plus droit à vi* confidences, car bientôt un
• filme va n«>us séparer sait* doute. »
A ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que fUnliu et le père d Aigrigny échan gèrent rapidement ; le to- '■»mj commença de ronger scs ongles en attachant son •cil «le reptile irrité sur Gabriel : le père d' Aigrigut «leviul livide; sou front se » duvrit d'une sueur froide.
U se dcmau«laii avec époo vante si, au moment «Je toucher au but, l'obsta< lr viendrait de Gabriel, en fa-* veur de qui lotis les obstacles avaient clé écartés Celle pensée était désespérante. l'on riant le révérend père sc contint admirai.!, aient , resta calme, et répondit avec uucafTcclucuvonclion : ■ Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi soyons jamais séparés par unalii inc... si ce n'est par l'abime de douleur que me cannerait quelque grave atteinte portée à votre salut;... mais... pariez... je vous écoute... — Il y a en effet douze ans , mou père, — reprit Gabriel d'une voix ferme cl en s'auimatil peu à peu. —
Î ue, par vos soins, je suis outré dans un collège de la compagnie rhésus... J'y entrai aimant, loyal et confiant... Comment a-t-on encouragé tout d'abord ces précieux instincts de l'enfance ?... Le voici... U* jour de mon arrivée, le supérieur me dit, en inc désignant deux enfants un peu plus âgés que moi : — « Voila les compagnons que vous préférerez : vous vous promènerez tous trois ensemble; la réglé de la maison défend tout eulreticn à deux |>ersonûcs ; la réglé veut aussi que vou» écouliez attentivement ce que dirout vos compagnons, afin de pouvoir me le rapporter, car ces rliers eufanu peuvent avoir, à leur insu. d. >
La reine BacdianiL