CHAPITRE IV
Rupture.
Le père d'Aigrigny, plongé dans une angoisse mortelle, avait pris machinalement le billet de Rodin, le tenant à La main sans songer A I ouït L* rigueur «le cette dujxuilion cal telle, «fans leis collège* dru jésuite*, que Si (mu élève* *e promènent ensemble. cl que l'un «Ica trais quitte un instsnl tes camarades, les deux autres *i>nl obligés de s’éloigner l’un de l’autre, hort d * formât vote, jusqu'au retour du troisième.
vrir . le révérend pere se demandait avec effroi quelle conclusion Gabriel allait donner a se* récriminations sur le passe; il n’usail résoudre à ses reproches, craignant d'irriter ce jeune prêtre, sur la tête duquel reposaient encore de* intérêts si immenses. Gabriel ne pouvait rien posséder en propre d'après les constitutions de la compagnie de Jésus ; de pins, le révérend père avait eu soin d’obtenir de lui, eu faveur de l’ordre. une renonciation evpres*e A tous les biens qui pourraient lui revenir un jour : mais le commencement de cet entretien semblait annoncer une si grave modification dans la manière de voir de Gabriel au sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les liens qui l’attachaient à elle ; dans ce cas, il n'était légab m. ut tenu à remplir aucun de ses engagements { f ). La donation était anuuléc de fait; et, au moment d'êlrc si heureusement réalisées par b possession de l'immense fortune de la famille lUumepont, les espçranccs du père d'Aigrigny -e trouvaient complétcmeul et à jamais ruinées. De toutes les perplexités par I* ajnclbs le révérend père avait passé depuis quelque temps au sujet «le cct héritage, aucune n avait été plus imprévue, puis terrible. Craignant d'interrompre ou d’interroger Gabriel, le père d'Aigrigny attendit avec une terreur muelle le dénoûiuent de cette couversatiuo jusqu'alors si menaçante.
I-e missionnaire reprit : « Il est de mon devoir, mon père, de continuer cct exposé de ma vie passée jusqu'au rnomeut de mon départ pour l'Amérique; vous comprendrez t«ml à l’heure pourquoi je mlmpoae cette obligation. »
Le père d'Aigrigny lui fit signe de parler.
« Une foi* instruit du prétendu voeu de ma mère adoptive, je me résignai... quoiqu'il m’en contât... je sortis de la triste maison où j’avai» passé une partie de mou enfance et de ma première jeunesse, pour eutrer dans l'un des séminaires de la compagnie. Ma résolution u était pas dictée par une irrésistible vocation religieuse... mais par le désir d'aequitler «ne dette sacrée envers ma mère adoptive. Cependant le véritable esprit de ta religion du Christ est si vivifiant, que je me seutis ranimé. réchauffé à l'idée de pratiquer les adorables enseignements du divin Sauveur. Dans bu pensée, au Kcu de rwtanMtf au c ollèg e où ja- ■ vais jusqu'alors vécu dans une compression rigoureuse, un séminaire était un li‘*u béni où tout ce qu'il y a de pur, de chaleureux dans la fraternité évangélique, était appliqué à la vie commune . où, par l'exemple. on prêchait incessamment Tardent amour de Tliuinauit« : . les douceurs ineffiblrs de la connu béra tien et de la tolérance : où Tou interprétait l'immortelle parole du Christ dans son sens le plus large, le plus Mcémh où l’on se préparait enfin, par l’expansion haliiluclli: des sentiments les plus généreux, A ce magnifique apostolat d’attendrir les riches ,et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs frères, en leur dévoilant U?* misères affreuses de T humanité... Morale sublime et sainte à laquelle nul ne résiste lorsqu’on la prêche les yeux rempli* de larme*, le cœur débordant de tendresse et de charité! ! »
En prononçant ce* derniers mot» avec une émotion profonde, les yeux de Gabriel devinrent humide», sa figure resplendit d'une angélique beauté.
« Tel est, en rflbt, mon cher fil», l’esprit du christianisme ; mais il fout surtout eu étudin* et en expliquer la lettre, — répondit froidement le i»ère d’Aigrigny. — C’est à cette étude que sont spécialement destinés les séminaires de notre compagnie. L'interprétalion de La lettre est une œuvre d'analyse, de discipline, de soumission, cl non une œuvre de e<rur et de sentiment... — Je ne m'en aperçus que trop, mon père... A mon entrée dans cette nouvelle maison... je vis, liélas: nies espérances déçues; un moment dilaté, mon cœur sc resserra ; au lieu de ce foyer «le vie. d affection et de jeunesse, que j’avais rêvé, je retrouvai dan» ce séminaire, silencieux et glacé, la menu* compression de tout élan généreux, la même discipline inexorable, le même système de délations mutuelles, h même défiance, les mêmes obstacles invincibles à toute liai— son d'amitié... Aussi l'ardeur qui avait no instant réchauffe mon âme s'affaiblit : je retombai peu à peu dans le* habitudes d'une vie inerte, passive, machinale, qu'une impitoyable autorité réglait avec une. précision mécanique, de même que Ton réglé le mouvement inanimé d'une horloge. — L’est que l’ordre, la soumission, la régularité, sont les premiers fondements de notre compagnie, mon cher fils. — Hélas! mon père, c'était la mort, et non la vie, que Ton régularisait ainsi : au m lieu de cet anéantissement de tout principe généreux, je me livrai aux études de scolastique et de théologie. Eludes sonores cl fciubtri*, science cauteleuse, menaçante ou hostile, qui toujours éveille de* idées de péril, de lutte, «le guerre, et jauni* des idées de paix, de progrès et de liberté. — La théologie. mon cher fils, — dit sévèrement le pure d\\i-
B ny, — est à la fois une cuirasse et une épée ; me cuirasse pour d> - Ire et couvrir le dogme catholique, une cpée pour attaquer I bérctir. — Pourtant, mon père. I»; Christ et scs apôtre* ignoraient cette scieur, lènéb reuse. et à leurs simple* et touchantes parole» les Imuimes se régénéraient, la liberté succédait A T esclavage... L’Exaugilc, ce code dtvin, ne suflit-fl pas pour enseigner aux hommes à s aimer!... Mai*, hélas ! loin de uou* foire entcudre ce langage, on uous entretenait trop
(!) Le* «t-itul* portent formellement que U corapi|?nit» peut (*xpo‘.«*r de tort * in lr* membre* qui lui paraUnent mutiles ou dangereux; m»b il o’ut pss p<-rniif à un membre de rompre les lien* «pii Touchent A Is compagnie, si celle-ci croit de son intérêt de le tonierver
souvent de guerres de religions, «ombrant les flots de sang qu'i! avait fallu verser pour être agréable au Feignetir et noyer l’béiésie. Ces terribles enseignements rendaient notre vie plus triste encore. A mesure que nous approchions du tenue de l'adolescence, nos relations de **:minnire prenaient un caractère d’amertume, de jalousie et de soupçon loup urs croissant. I es habitudes de délation, s’appliquant à des sujets plus sérieux, engendraient des lutines sourdes, des ressentiments profonds. Je n'étais ni meilleur ni plus méchant que les autres ; tous rompus depuis des années an joug de fer de l'obéissance passive, déshabitués de luoi examen, de tout libre arbitre, humbles et tremblant* devant nos supérieurs, nous olfrious tous la même empreinte pâle, morne et elïacee... Entra je pris les ordres : une fois prêtre, vous in’aviez convié, mon jtère, à entrer dans la compagnie de Jésus, ou plutôt je me suis trouve insensiblement, presque à mon insu, amené à cette détermination... Gomment ? je l ignoie... depuis si longtemps ma volonté ne m'appartenait plus ! Je subis toutes les épreuves : la plus terrible fut décisive... l'emlant plusieurs mois j'ai vécu dans le silence de ma cellule, pratiquant avec résignation l'exercice étrange et machinal que vous m'aviez ordonné, mou pore. Excepté Votre Révérence, personne uc s'approchait de moi pendant ce long espace de temps ; aucune voix humaine, si ce n'est la vôtre, ne frappai' mon oreille; la nuit quelquefois j'éprouvais de vagues terreurs... Mon esprit, affaibli par le jeûue, par les austérités, par la solitude, était alors frappé de visions effrayantes; d'autres fois, au contraire, j'éprouvais un accablement rempli d'une sorte de quiétude, eu songeant que prononcer mes vœux c'était me délivrer à jamais du fardeau de la volonté et de la pensée. Alors je m'abandonnais à une insupportable torpeur, ainsi que ces mal heureux qui, surpris dans les neiges, cèdent à l’engourdissement d'un froid homicide... J 'attendais te moment fatal... Enfin, selou que le voulait la discipliue, mon père, élouffani de ns mon agonie (I ), je bâtais le moment d’accomplir le dernier acte de ma volonté expirante : le vœu de renoncer à l’exercice de ma volonté... — it appelez-vous, mon cher fils, — reprit le père d'Aigrigny, pâle et torturé par des angoisses croissantes, — rappelez-vous que, la veille du jour lixé pour la prononciation de vos vœux, je vous ai offert, selon la réglé de notre compagnie, de renoncer à être des nôtres, vous laissant complètement libre, car nous n 'acceptons que des vocations volontaires. — 11 est vrai, mon père. — répondit Gabriel avec une douloureuse amertume, — lorsque, épuisé, brisé par trois mois de sohtudc et d'épreuves, j'étais anéanti... incapable de (aire un mouvement, vous avez ouvert la porte de ma cellule... en me disant :« Si vous le voulez, levez- vous... marchez... vous êtes libre. » Uélas ! les forces me manquaient ; le seul désir de mou aine inerte, et depuis si longtemps paralysée, c'était le repos du sépulcre... aussi je prononçai des voeux irrévocables, et je retombai entre vos mains, comme un cadavre... — Et jusqu'à présent, mon cher fils, vous n'aviez jamais failli à cette obéwance de cadavre... aiusi que l’a dit, en effet, notre glorieux fondateur, parce que plus celte obéissance est absolue, plus elle est méritoire. »
Après uu moment de silence, Gabriel reprit : « Vous m’aviez toujours caché, mon père, les véritables fins de h compagnie dans laquelle j'entrais... L'abandon complet de ma volonté que je remettais à mes supérieurs in'éLW demandé au nom de la plus grande gloire de Dieu... mes vœux prononcés, je oe devais être entre vos mains qu'un instrument docile, obéissaul : mais je devais être employé, me disiez-vous, à une* œuvre sainte, belle et grande... Je vous crus, mon père ; comment ne pas vous croire?... J'atieiulis : uu évéuement funeste viut changer ma destinée... une maladie douloureuse, causée par... — Mon fils, — s'écria le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel, — il est inutile de rappeler ces circonstances. — Pardonnez-moi, mon père, je dois tout vous rappeler :... j’ai le droit d'étre entendu ; je ne veux passer sous silence aucun des faits qui m ont dicté b résolution immuable que j'ai à vous aunoncer. — Parlez donc, mon fils, — dit le pere d'Aigrigny en fronçant les sourcils, et paraissant effrayé de ce qu'allait dire le jeune prêtre, dout les joues, jusqu’alors pâles, se couvrirent d’une vive rougeur. — Six mots avant mon départ pour l'Amérique, — reprit Gabriel en baissant les yeux, — vous m'avez préveuu que vous me destiniez à la coufessiou... et... pour me préparer à ce saint ministère... vous m avsz remisJin livre-.. »
Gabriel hérita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le père d’Aigrigny coniiul à peine un mouvement d impatience et de colère.
« Vous m’avez remis un livre, — reprit le jeune prêtre en faisant un effort sur lui-même, — un livre on tenant les questions qu'un confesseur peut adresser aux jeunes garçons... aux jeunes filles... et aux .femmes mariées... lor-qu iU se présentent au tribunal de b pénitence... Mon Dieu 1 — ajouta Gabriel en tressaillant à ce souvenir. — je n'oublierai jamais ce moment terrible ;... c’était le soir... Je me retirai dans ma durnbre, emportant ce livre, composé, m'aviez-vous dit, par un de nos pères, et complété par un saint évêque (2). Plein de respect, de
(1) Cette expression est textuelle... H e*t expressément recommandé parle» Cnn > U lotie n* d'attendre ce moment décisif de l'épreuve pour hâUT la prononci ilion de* vœux.
(9) Il noos est impossible, par respect pour nos lecteurs, de donner, même en latin, une idée de ce livre infime. Voici comment en parle M. Géuùi, dans son - nMiteux et excellent ouvrage D*t a dé rUninwté :
« J'éprouve uo grand embarras en commençant ce chapitre; il s’egH de feire
confiance et de foi... j'ouvris ces pages... D’abord je ne compris pas... Puis enfin... je compris... Alors je fus saisi de bonté et d honetir, frappé de stupeur; à peine j’eus la force de fermer d’une main tremblante cet abominable livre... etjecouius chez vous mou père... m'accuser d'avoir involontairement jeté les yeux sur ces pages sans nom... que par erreur vous aviez mises cuire mes mains... — Rappelez-vous aussi, mon cher fils, — dit gravement le père d'Aigrigny, — que je calmai vos scrupules : je vous dis qu'un prêtre, destiné a tout entendre sous le sceau de la confession, devait tout connaître, tout savoir et pouvoir tout apprécier ; que notre compagnie imposait la lecture de ce Lu/rpcndium, comme ouvrage classique, aux jeunes diacres, aux séminaristes et aux jeunes prêtres qui se destinaient à la confession... — Je vous «rus, mou |>ère ; l’habitude de l'obéissance inerte était si puissante en moi, la discipline m'avait tellement déshabitué de tout examen, que malgré mon horreur, que je nie reprochais comme une faute grave, eu me rappelant vos paroles, je remportai le livre dans ma chambre et je lus. 01» ! mon père ! quelle effrayante révélation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus désordonné dans ses raffinements ! et j'étais dans b vigueur de l'âge... et jusqu'alors mon ignorance et le secours de Dieu m’avaient seuls souteuu dans de> luttes cruelles contre les sens... Ob ! quelle nuit ! ! ! quelle nuit! ! ! A mesure qu'au milieu du profond hilencc de ma solitude, j’épelais, en frit sonnant de confusion et de frayeur, ce catéchisme de débauche* monstrueuses, inouïes, inconnues... à mesure que ces tableaux obscènes, d une effroyable lubricité, s’offraient à mou imagination, jusqu Vors chaste cl pure... vous le savez, mon Dieu! il me semblait seutir ma raison s’affaiblir. Oui... Et elfe s'égara tout à fait... car bientôt je voulus fuir ce livre Infernal, et jt ne sais quel épouvantable attrait, quelle curiosité dévorante inc relouait haletant, éperdu, devant ces pages infâmes... je me sentais mourir de confusion, de boute; et maigre moi mes joues s'enflammaient : une ardeur corrosive circulait dans mes veines;.., alors de redoutables hallucinations vinrent achever mon égarement... il me sembla voir des fantômes lascifs sortir de ce livre maudit... et je perdis conn.iUsance en cherchant à fuir leurs brillantes étreintes. — Vous parlez de ce livre en termes blâmables, dit sévèrement le père d'Aigrigny, — vous avez été victime tle votre imagination trop vive ; c'est à elle que vous «levez attribuer celle impression funeste, produite par un livre excellent et irréprochable dans sa spécialité, autorisé d'ailleurs par l'Eglise. — Ainsi, mou père. — répondit Gabriel avec une profonde amertume, — je n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pensée, jusqu 1 'alors innocente et vierge, a été depuis à jamais souillée par des monstruosités que Je n'aurais jamais soupçonnées, car je doute que ceux qui sont coupables de se livrer à ces horreurs viennent en demander la rémission au prêtre. — Ce sont là des questions que vous n étes pas apte à juger, — répondit brusquement le pere d'Aigrigny. — Je n’en parlerai plus, mon père. — dit Gabriel, et il reprit : rue longue maladie succéda à
celle nuit terrible; plusieurs fois, me dit-on, l'on craignit que ma raison ne s'égarât. Lorsque je revins... le passé m’apparut comme uu songe pénible... Vous me dites alors, mon pere, que je n'étais pas encore mflr pour certaines fonctions. .. Ce fut alors que je vous demandai avec instances de partir pour les missions d'émérique... Après avoir longtemps repoussé ina prière, vous avez consenti... Je partis... Depuif mon enfance j'avai, toujours vécu ou au collège on au séminaire, dans un état de compression et de sujétion continuel ; à force de m 'accoutumer à baisser la tête et les yeux, je m’étais pour ainsi dire déshabitué de contempler le ciel et les splendeurs de la n.diire... Aussi quel bonheur profond, religieux, je ressentis, lorsque je me trouvai tout à coup transporté au milieu des grandeurs imposantes de la mer, lorsque, pendant la inversée, je me vis entre l'Océan et le ciel! Alors il me sembla que je sortais d'un lieu d'épaisses et lourdes ténèbres : pour la première fois depuis bien des années je sentis mon cœur battre librement dans ma poitrine! pour la première fois je me senti* maître de ma pensée, et j'osai examiner ma vie passée, ainsi que l’on regarde du haut d’une montagne au fond d’une vallée obscure... Alors d'étranges doutes s’élevèrent dans mon esprit. Je me demandai de quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprimé, anéanti, i’f.xcrcicc de ma volonté, de ma liberté, de ma raison, puisque Dieu m'avait doué de liberté, de volonté, de raison ; mais je dis. . . que peut-être les fins de cette œu ■
connaître an livre au il est impossible de Indairc, difGcrle de citer jexluiMIcnicat, car ce latin brave i' honnêteté avec trop d’cflrontcric En tout cai, j'invoqin l'indulgence du lecteur; je lui promet», en retour, de lui épargner autant d'obscéniti-a que je pouruti. *
Plu» loin, à pronos de» questions imposée» par le Compmdivin, U. Gén in s'écrie avec une généreuse indignation :
« quel* *>ut donc les entretien* qui »e passent au fond du confcaaionnal entre le prêtre cl une (V-inine uuriéeT... Je renonce à parler du resta. »
Enfin, l'auteur des DtcouvrrUt d'un Bibliophile. après avoir cité textuellement nn grand nombre de passage* de r«l horrible itérliismc, dit .
« Ma plume »e relit» k reproduire plus amplement ceile encyclopédie de tontes les turpitude*. J’ai comme un remords qui m'épouvante d'avoir été si loin. J'ai beau me dire que je n'ai luit que copier, il me reste l'horreur qu’on «'prostré après avoir touché du poison. El pc|*!ndanl cVst cette horreur même | qui me rassure. Dana I Eglise de Jésus- Christ, d'après l'ordre admirable établi par Dieu, plus le mal est |,rand, quand il s’agit do l'erreur, plu* le remède est prompi. piu* il est efficace La sainteté de U morale ne peut être en danger Mit* que I» vérité élève la voix et K fuse entendre. a
vre graude, belle et sainte, à laquelle je liera» concourir, me seraient an jour dévoilé s et me récompenseraient de mon obéissance et de ma résignation j»
A ce moment, Bodin rentra. I.e père d’Aigrigny l'interrogea d'un regard significatif; le focitt > s’npnrorlia et lui dit tout bas, sans que <ïa— bricl (Hit l’entendre : «Bien de grave;... on vient seulement de ra'a- VCT*tr que le père du maréchal Simon est arrivé à 1a fabrique de M. Hardy... »
Puis, jetant nn coup d’œfl sur Gabriel, Bodin parut interroger Je père d’Aigrigny, qui baissa la tète d'un air accablé. Pourtant il reprit, s'adressant h Gabriel, pendant que Bndin s'accoudait do nouveau à la cheminée : a Conliuucz, mon «lier fils... j'ai hile de savoir à quelle résolution vous vous êtes arrêté. — Je vais vous le dire (tous un instant, mou perc. J’arrivai à Charieslou... Le supérieur de noire établissement dans cette ville, il qui je lis part de mes doutes sur le but de la compagnie, se chargea «le les éclaircir . avec une franchise effrayante, il me dévoila ce but... où tendaient non pas peut-être tous les membres de la compagnie, car un grand nombre partageait mon ignorance, mais le but que ses chefs ont opiuiAtrément poursuivi depuis la fondation «Je Tordre.,. Je fus épouvanté. . Je lus les casnlstcs... Qb! alors, mou père, ee fut une nouvelle et effrayante révélation, lorsque à chaque page de ces livres écrits par nos pères je lus l’excuse, la Justification du vol, de la calomnie, du viol, de l'adultère, du parjure, du meurtre, du régicide Lorsque je pensai que moi, prêtre d’un Dieu de charité, de Justice, de pardou et d amour, ('appartenais à une compagnie dont les. atefe professaient de pareilles doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu |e serment de rompre à jamais les liens qui m'attachaient à die!... »
A ces mots de Gabriel, le père d’Aig.igny cl Bodin échangèrent un regard terrible : tout était perdu, leur proie leur échappait. Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait, ne s’aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du tociut, et continua : « Malgré ma résolution, mou père, de quitter la compagnie, la découverte que J’avais laite me fut bien douloureuse... Ab! croyez-moi, pour une Aine juste et bonne, rteu n’c.4 plus affreux que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a longtemps respecté et a le renier... Je souffrais tellement... qu'eu songeant aux dangers de ma mission, j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut-être à lui dans cette circonstance... mais, au contraire, il a veillé sur moi avec une sollicitude providentielle. »
Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un moment de silence. il reprit •. «t Sla mission terminée, je suis revenu Ici, mou père, décidé À vous prier de me tondre h litarlé et de me délier de tues serments... Plusieurs fois, mais eu vain, je vous demandai un entretien... hier la Providence voulut que j’cusîc une longue conversation avec ma mère adoptive; par elle j ai appris la nue dont on sciait servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège que l'un a tait de la confession pour rengager à confier à d’autres personnes les orphelines qu’une mère mourante avait remises aux mains «l'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon père, si i'avais pu hésiter encore à vouloir. rompre ces Iléus, CC que j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable,.. Mais à ee moment solennel, mon père, je dois vous dire «pie j«; n'MUW pas b compagnie tout entière : bien des hommes simples, crédules et < onfianls comme moi en finit sans doute partie... Dans leur aveuglement... instruments dociles, Us ignorent l'œuvre à laquelle on tes fait concourir.. . je les plains, et je prierai Pieu tic les éclairer comme il m’a éclairé. — Ainsi, mon fils, — dit d’Aigrigny en se levant, livide cl atterré, — vous venez me demander de briser les liens qui vous attachent à la compagnie? — Oui, mon père... j'ai fait un serment entre vos mains, et je vous prie de me délier de ce serment . — Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains et non avenus? — Oui, mon père. — Ainsi, mon fils, U n'y aura désut mais rien de commun entre vous cl notre compagnie? — Aon, mon père... puisque je vous prie de me relever de mes vœux. — Mais vous savez, mou fils, que la compagnie peut vous délier... mais que vous OC pouvez pas VOUS déli er d'cBc? — Sla démarche vous prouve, mon père, l’importance que j'allaclie au serment , puisque je viens vous d- mander de m'en dener... Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engagé, ni aux yeux de Dieu id aux yeux des Nommes. — C’est parfnRetneut clair, » dit le père d’Aigrigny à Bodin, et sa voix expira sur scs lèvres, tau*, son désespoir était profond.
Tout à coup, pendant que Gabriel, les yeux baissés, attendait la réponse du père d'Aigrigny, qui restait immobile et muet. Rodin paru» frappé d une idée subite, m s'apercevant que le révérend père tenait encore à b main son billet écrit au crayon. Le t'Htu s’approcha vivement du père d'Atgriguv, cl lui dit Lmt bas d'un air de doute et d'alarme: « ICstcé que vous n'anricz pas lu mon billot? — Je n’y ai pas songé, » reprit machinalement te révérend père.
Rodiu parut faire un effort sut liii-uu'mc pour réprimer un mouve-
(1} Cette proposition q'j rien d« hiurdê. Voir Je* tilriJ» à a CompfnJium à l'usage des séminaires, publiés » Strasbourg, «n tou* ce titra : ititmetru
ntfjapAifa,
ment d». violenl courroux; puis il dit au père d’Aigrigny d'une voix calme : « Lisex-lc donc, alors...»
A peine le révérend père eul-il Jelé les yeux sur ce billet qu'un vif rayon d’espoir illumina ra physionomie jusqu’alors désespérée ; serrait alors la main dusoct'u* avec une expression de profonde reconnaissance U lui dit à utix basse : a Vous avez raison... Gabriel est à nous.*
CHAPrrnB v.
Le retour.
Le père d'Aigrigny, avant d’adresser la parole ii Gabriel, se recueillit profondément ; sa physionomie, naguère bouleversée, se rassérénait peu à mu. Il semtlait méditer, calculer les effets de l’éloquence qu'il allait déployer sur un thème excellent et d'un effet sûr, que le noctui, trappe du danger do la situation, lui avait trace en quelques lignes rapidement écrites au crayon, et que, dans son abattement, le révérend père avait d’abord négligé. Rodin reprit son poste d observation auprès de la cheminer, ou il alla s'accouder, après avoir jeté sur le père d' Afgrigny un regard de supériorité dédaigneuse et courroucée, accompagné d'un haussement d'epaules très-significatif. Ensuite de cette manifestation involontaire et heureusement inaperçue du père d’Aigrigny, la figure i adavercusQ du xociux reprit son calme glacial ; ses flasque* paupières, un moment relevées par la colère et l'impatience, retombèrent et voilèrent à demi ses petits veux ternes.
Il faut l’avouer, le (MTe d’Aigrigny, malgré sa parole élégante et facile. malgré la séduction de ses manières exquises , maigre 1 agrément de son visage et de ses dehors d'homme du momie acc ompli et raffiné, le pèt e d'Aigrigny était souvent efface, dominé par l'impitoyable fermeté, (Kir l'astuce et la profondeur diabolique de Rodin, de ee vieux homme repoussant, crasseux, misérablement vêtu, qui sortait pourtant très-rarement de son humble rôle de secrétaire et de muet auditeur.
L'influence de l'éducation est si paissante que Gabriel, malgré la rupture formelle qu'il venait de provoquer, se sentait encore intimidé en présence du perc d’Aigrigny, et il attendait avec une douloureuse angoisse la réponse du révérend père à sa demande expresse de le délier de scs anciens serments. Sa Révérence, ayant sans doute habilement combiné son plan d’attaque, rompit enfin lé silence, poussa uu profond soupir, sut donner A sa physionomie, naguère sévere et irritée, une louchante oxprcs«4on de mansuétude, et dit à Gabriel d'une voix affectueuse : s Pardonnez -moi, mon cher fil», d'avoir gardé si longtemps le silence... mais votre brusque détermination m’a tellement étourdi, a soulevé en moi tant de pénibles pensées... que j’ai dû me recueillir pendant quelques moments pour tAclier de pénétrer ia cause de votre rupture... et je crois avoir réussi. Ainsi donc, inoi\ cher fils, vous avez bien réfléchi à la gravité de votre démarche? — Oui, mon père. — Vous êtes absolument décidé à abandonner la compagnie... même contre mon pré? — Gela me serait pénible, mon père, mais je me résignerais. — Gela vous devrait être, en effet, très-pénible, mon cher fils... car vous avez librement prêté un serment irrévocable, et ce serment, selon nos statuts, vous engageait à ne quitter la compagnie qo'aveé l’agrément de vos supérieurs. — Mon père, j’ignorais alors, vous le savez, la nature de rengagement que je prenais. A «relie heure, plus éclairé, je demande à me retirer ; mon seul désir est d’obieuir une cure dans quelque village éloigné de Taris. Je me sens une irrésistible vocation pour ces humbles et mile* fonctions : U y a daus les campagnes une mtscre si affreuse, une ignorance si désolante de tout ce qui pourrait contribuer à améliorer un peu la condition du prolétaire agriculteur, dont l'existence est aussi malheureuse que ceJîe des nègres esclave#, — car quelle est sa li- Iwrté, quelle est &011 instruction, mou Rien ! — qu'il me semble que. Dieu aidant, je pourrai», dans line cure de village, rendre Quelques service» à I humanité. Il me lierait donc pénible, mou père, de vous voir me refoser ee que... — Oh ! rassurez-vous, mon fils. — reprit le père d'Aigrigny, — je ne prétends pas lutter plus longtemps coulre votre désir de vous «épurer de nous. — Ainsi, mon père... vous lue relevez de mes vœux? — Je n'si pas pouvoir pour cela, mon cher fils; niais jo vais écrire immédiatement à Rome pour en demander l'autorisation à notre général. — Je vous remercie, mon père. — BientAt, mon cher IHK, tous serez donc délivré de restions qui vous posent, et les Itommcs que vous reniez avec tant d'amertume ■ en continueront pas moins h prier pour vous... aliu que Dieu von» préserve de plus grands égarements.,. Vous vous croyez défié envers nous, mou cher liis ; niais nous ne nous crevons pas déliés envers vous ; on ne brise pas ainsi chez nous 1 habitude d'un attachement palcrnt l. (.kie voulez-vous? nous nous regardons, nous autres, comme obligés envers nos créatures par les bienfaits mêmes dont nous les avons comblées... Ainsi, vous étiez pauvre et or|>hctiii, nous vous avons tendu les bras, tant à cause de lïulérèt que vous méritiez, mon cher fils, que pour épargner une charge à votre excellente mère adoptive. — Mon père... — dit Gabriel avec une émotion contenue, — je ne suis pus ingrat. — Je veux le croire, mon cher Ois. Pondant tommes année* nous vous avons d o nné connut» à notre enfant
LE JUIF KKIIANT.
blen-almélepain île lame et du corps; aujourd'hui U voit* plaît de nous renier. de nous abandonner non-seulement nous y consentons. Maintenant que' j'ai pénétré ht véritable cause de votre rupture avec nous, il est de mou devoir de vous délier de vos serments. — De quelle cause voulezvous parler, mon père?— Hélas - tuou cher fils, je conçois votre crainte. Aujourd'hui dns dangers non» mcu.., eut... vous le savez bien. — Des dangers. mon pere? — s'écria Gabriel. — Il est impossible, mon cher (Us, que vous ignoriez que depuis la chute de nos souverains légitimes, nos soutiens naturels, l'impie lé révolutionnaire devient de plus eu plu ? mena rente : on nous accable de perse ulions... Aussi, mon cher fils, ju comprends et j'apprécie comme je dois le motif qui, dans de pareilles circonstances, vous engage à vous &é|>arer de nous. — Mon père ! s'écria Gabriel avec autant d'indignation que de douleur, — vous ue pensez pas cela île moi... vous ne pouvez pas le penser, s
l.c pere d'Aigrigny, sans avoir égard a la protestation de Gabriel, continu le tableau imaginaire des dangers de sa compagnie, qui. loin d'être en |iéril, commençait déjà à ressaisir snm demeut son millièm e.
« Oh ! si notre compagnie était toute-puissante comme elle I était il v a peu d'années encore, — reprit doue le révé.cml pure, — si clic était entourée des respects et des hommages ({ne lui doivent les vrais fidebs, malgré tant d'abominables calomnies dont on nous poursuit, peut-être alors, mon cher lils, aurions-nou» hésité à vous délier de vos serments, peut-être aurions-nous cherché à ouvrir vos yeux à la lumière, à vous arracher au fatal vertige auquel vous Otes en proie: mats, aujourd'hui que nous sommes faibles, opprimés, menacés de toutes parts, il (&t de notre devoir, il est de notre cliurilé, de ue pas vous faire partage r forcément les périls auxquels vous ave* la sagesse de vouloir vous soustraire. «
En disant ces mots, le père d’Aigr igny jeta un rapide regard sur sou toeiut. qui répoudil par eu signe approbatif, accompagné d'uu mouvement d'impatience qui semblait lui dire :« Allez donc!,., allez donc! » Gabriel était atterré; il u'y avait pas au monde un cœur plus généreux, plus loyal, plus brave que le sien. Que l’on juge île cc qu i! devait sou il ri r eu eiitcqdant interpréter ainsi su résolution.
« Mon père, — reprit-il d une voix émue et les yeux remplis de larmes, — vos paroles sont cruelles, sont injustes.. . car,, vous le savez, je ne suis pas lâche. — Non...— dit Itodiii de sa voix brève etiucisivo eu s’adressant au père d'Aigriguy et lui montrant Gabriel d'uu regard dédaigneux, — monsieur votre trcs-cber lils est... prudent. 3
A ces mois de tiodiii. Gabriel tressaillît; une légère rougeur colora scs joues pâles; scs grands yeux Meus étincelèrent d'uu généreux courroux ; pois, fidèle aux préceptes de résignation et d'humilité chrétienne, il demnta ce moment d emportement, baissa la tète, et, trop ému pour repoudre, il se lut et essuya une. larme furtive. Cette larme n'échappa pas an sortis ; Il y vit sans doute un symptôme favorable, car il échangea un nouveau regard de satisfaction avec le père d'Aigrigny.
Celui-ci était alors nir le point de toucher à une quation brûlante ; aussi, malgré sou empire sur lui-même, sa voix s'altéra légèrement lorsque, pour ainsi dire encouragé, poussé par uu regard de liortiii, qui devint extrêmement attentif, il d.t à Gabriel : z Un autre motif nous oblige encore à ne pas hésiter à vous délier de vos serments, mou cher fils... c'est une question toute de délicatesse... Vous avez probablement appris hier, par votre mère adoptive, que vous étiez peut-être appelé à recueillir uu héritage... du ut ou ignore la valeur. »
Gabriel releva vivement la tête cl UU uu père d’Aigriguy : « Aiuri que je l'ai déjà affirmé à M. Bodin, ma mère adoptive m a seulement entretenu de ses scrupules de conscience. . . et j'iguorais complètement l’existence de l'héritage dont vous parlez, mou pose. »
L’expression d'indifférence avec laquelle le jeune prêtre prononça ces derniers mots fut remarquée par llodin.
« Soi»... — reprit le |»ère d'Aigriguy; — vous l'ignoriez... je veux le croire, quoique toutes les apparences tendent à prouver le contraire, à prouver enfin... que la connaissance de cet héritage n'est pas non glu* étrangère à votre ré^dutiou de vous séparer de nous. — Je ne vous comprends p«6, mon pere. — Cela est pourtant bien simple... selon moi, votre rupture a deux motifs : d’abord, nous sommes menacés... et voitjuge* prudent do nous abandonner.. . — Mon père... — l'orniettez-nmi d’achever, mon cher (Us, et de passer au second motif ; si je me trompe, vous répondrez. Voici les faits : autrefois, et dans l'hypothèse que votre famille, dont vous ignorez le sort, vous laisserait quelque bien. . vota, aviez, en retour dus soins que lu compagnie avait pris de vous... vous aviez fait, dis-je, une donation future de ce que vous pourriez posséder, uon pas à noos... mais aux pauvres, dont nous sommes te» tuteur '-nés. — r h bien, mon père ? demanda Gain ici, ignorant encore où tendait ce préambule.— Eli bien, mon cher lils... maiuteuaul que vous voilà séide jouir de quelque aisance... vous voulez sans doute, eu vous séparant de nous, anuuler cette donation faite par vous end autres temps — i'our parier plus clairement , vous parjui cz votre serment parce que nous somme, persécutés, et parce que vous voulez reprendre vos doit, b ajouta Bodin d'une voix aiguë, comme pour résumer d’une maniéré nette cl brutale la position de Gabriel envers la compagnie de Jésus.
A cette accusation infâme, Gabriel ne pot que levt r le» main» et l.s veux au ciel en s’écriant avec une OkptestioD déchirante : « Oh ! mou Dieu il! mon Dieu ! b
J-e pere d'Aigrigny, après avoir échangé un regard d iiitdligence avec
Bodin, dit à celui-ci d'un ton sévère, afin de paraître !e gonrroantlcr ne sa trop rude franchise : a Je crois que vous allez trop loin. Notre cher fils aurait agi de b manière fourbe et lâche que vous dites, s’il avait é'é instruit de sa nouvelle position d’héritier; mais, puisqu'il affirme le contraire... il but le croire, malgré les apparences. — Mon père, — dit enfin Gabriel, nâk\ ému, tremblant, cl surmontant sa douloureuse JndÜgnation, — Je vous remercie de suspendre du moins votre jugement... Non, je ne suis pas lâche, caè Dieu m est témoin que j’ignorais les dangers que court votre compagnie ; non, je ne suis pas tout lie, non, je ne suis pas cupide, car Dieu m est témoin qu’à cc moment seulement j'apprends par vous, mon père, qu'il est possible que je sois appelé à recueillir uu héritage... et que... — Cn mol, mon cher fils : J'ai été dernièrement instruit d * cette circonstance par le plus grand hasard du monde,— dit le pere d'Aigrigny eu interrompant Gabriel. — El cela grâce aux papiers de bmütcquu votre mère adoptive avait remis à son confesseur, cl qui nous ont été confiés lors de votre entrée dans notre collège, l'eu de temps avant votre retour d'Amérique, en classant les archives de b compagnie, votre dotsier est tombé sous la main de notre révérend père procureur ; on l’a examiné, et l'on a ainsi appris que l’tm de vos aïeuls paternels, à qui appartenait h maison où nous sommes, a laissé uu testament qui sera onverf aujourd'hui âmiili. Hier soir encore, nous vous croyions toujours des nôtres; nos statuts veulent que nous ne possédions rien eu pri pre, vous aviez corroboré ces statuts par une donation en faveur du patrimoine des pauvres... que nous administrons. Gc n'était doue plus vous, mais la compagnie qui, dans ma per soi me. se [.réscnUel comme héritière en votre lieu et place, munie de vos titres, que j'ai là. bien en réglé. Mais, maintenant, mon (ils, que vous vous séparez de nous... c’est à vous de vous présenter ; nous ne venions ici que comme fondés de pouvoir des pauvres, auxquels vous aviez autrefois pieusement abandonné les biens que vous pourriez posséder un jour... A cette heure, au contraire, l’espérance d’une fortune quelconque change vos sentiments ; libre à vous, reprenez vos dons, n
Gabriel avait écoulé le père d'Aigrigny avec une impatience douloureuse, aussi s’écria-t-il : a rl c'est vous, mon père... Tons qui me croyez capable do revenir sur une donation faite librement en faveur de la compagnie pour m'acquitte: envers elle de l'éducation qu’elle m’a généreusement donnée? C’est vous enfin qui me croyez assez infâme pour renier ma parole, parce que je vais peut-être posséder un modeste patrimoine? — Ce patrimoine, mon cher lils, peut être minime comme il PCB» cire... considérable. — Ch ! mon père, il s’aeir.iit d une fortune de roi, — s’écria Gabriel avec une noble et tière fnaiflérence, — que je ne parlerais pas autrement, et j'ai, je crois, le droit d’être cru ; voici donc ma résolution bien arrêtée : — la compagnie à laquelle m’appartiens court des dangers, dites-vous. Je me convaincrai de rcs dangers : s’ils sont menaçants... fort maintenant de ma détermination, qui, moralement, me sépare de vous, mon père, j’attendrai pour vins quitter- b fin de vo.s périls. Quant à ccl héritage dont on inc croit ri avide. Je voua l'abandonne formellement. mon pere, ain-i que je m’y suis autrefois librement engagé; tout np>u désir est que ces biens soient employés au soulagement dre pafivris... J’icnore quelle est cette fortune ; nuis, petite ou grande, elle appartient a la compagnie, parce que je n’ai qu’une parole... Je vous fat dit, mon père, mon seul désir est d'obtenir une modeste cure dans quelque pauvre village... oui... pauvre surtout... parce que là mes services seront plus utiles. Ainsi, mon père, lorsqu’un nomme qui n'a jamais menti de Su vie affirme qu’il ne soupire qu 'après une existence aussi humble, aussi désintéressée, on doit, je crois, le regarder commit incapable de reprendre par cupidité les dons qu'il a bit*.»
Le père d’Aigriguy eut alors autant de peine à contenir sa joie, que naguère il avait eu de peine à cacher m terreur; pourtant, fl parut assez canne cl dit à Gabriel : « Je n'aitcud.iis pas moins de vous, mon cher fils. » rnis il lit un signe à Bodin pour l'engager à intervenir.
Celui-ci comprit parfaitement son supérieur ; il quitta la cheminée, sc rapprocha de Gabriel, s’appuya sur une table où 1 on voyait une écritoire et du papier ; puis, se mettant' à tambouriner machinalement sur le bureau du bout de scs doigts noueux, à ongles plats et sales, il dit au père d'Aigrigny : « Tout ceci est bel et bon; mais, monsieur votre cher fils vous donne pour toute garantie de sa promesse... un serment, et c'est peu. — Monsieur ! — s'écria Gabriel. — Permettez, — d!t froidement llodin, — la loi, ne reconnaissant pas notre existence, ne peut reconnaître les dons bits en faveur de la compagnie... Vous pouvez (lotir reprendre demain ce que vous aurez donne aujouid hui... — El mon serment, monsieur 2 » s'écria Gabriel.
Bodin le regarda fixement et lui répondit : « Voire serment?... Mais vous avez aus&i fait serment d'obéissance éternelle à la compagnie; vous avez juré de ne vous jamais séparer d'elle .. et aujourd’hui de quel poids ce serment est-il pour vous? »
l’u moment Gabriel fut embarrassé; mais, sentant bientôt combien la compar.iisou de Rodiu était fausse, il se leva calme cl digue, alla s'asseoir devant le bureau, y prit une plume, du papier, et écrivit ce qui suit :
« Devant Dieu, qui nie voit et m’entend; devant tous, révérend père « d’Aigrigny, et M. Bodin, témoins démon serment, je renouvelle à celle « heure, librement et volontairement, b donation entière cl absolue que * j’ai bile à la compagnie de Jésus, eu la personne du révérend pere (• d’Aigrigny, de tons les biens qui vent m'appartenir, quelle que st r 'a
« voleur de res biens. Je jure, sous peine d infamie, de remplir celte «. promesse irrévocable, dont, en mou âme cl conscience, je regarde « l'accomplissement comme l’acquit d’une dette de recomu» issauee et « un pieux devoir.
t Celte donation ayant pour but de rémunérer des services passés, et « de venir au secours des pauvres, l’avenir, quel qu'il soit, ne peu^en « rien la modifier; par cela même nue je sais que Iryalemcnl je pourrais « un jour demander l'annulation de l'acte que je fais â celte heure de a mon plein gré, je déclare que si je songeais jamais, en quelque oircon- « stance que ce lût, a le révoquer, je mériterais le mépris et l'horreur « des honnêtes gens.
« Kn foi de quoi j’ai écrit ceci le 15 février 1832, à Paris, au moment < de l'ouverture du testament de l'un de me* ancêtres paternels.
« Gasnikl de RlTOSPONT. »
Puis, se levant, le jeune prêtre remit cet acte à Ilodiu sans prononcer une parole. Le tociu» lut attentivement et répondit, toujours impassible, eu regardant Gabriel : • Kh bien! c'est nu serment écrit., voilà tout. »
Gabriel restait stupéfait de l'audace de Rodin, qui osait lui dire que l’acte dans lequel il venait de renouveler la douatiou d une manière si loyale, si généreuse, si spontanée, n’avait pas une valeur suffisante.
Le Mociut rompit le premier le silence, et dit avec sa froide impudence, en s'adressant au père d’Aigrigny : « De deux choses i’utic, ou monsieur votre citer lib Gabriel a l'intention de rendre cette donation absolument valable ou irrévocable... ou... — Monsieur ! — s'écria Gabriel en se contenant à peine cl interrompant Rodin, — épargnez-vous cl épargnez -moi une houleuse supposition. — Eh bien, donc, — reprit Ilodiu toujours impassible, — puisque vous êtes parfaitement décide à rendre cette donation sérieuse... quelle objection auriez-vous à ce qu elle fût légalement garantie ? — Mais aucune, monsieur. — dit amèrement Gabriel, — puisune ma parole écri'e et jurée tic vous suffit pas... — Mon cher fils, — oit afTectueuscincul le père d'Aigrigny, — s’il s'agissait d’une donation faite à mon profit, croyez que si je I acceptais, je me trouverais on ne peut mieux garanti par votre partir... Mais ic, c’est autre chose : je me trouve être, ainsi que je vous l'ai dit, le mandataire de la compagnie, ou plutôt le luteu. des pauvres qui pro.’i'cront de votre généreux abandon; ou ne~saurait doue, daus l’intérêt de l lminaniic, entourer cet acte du trop de garanties légales, afin qu’il en résulte, pour notre clientèle d’iolonmitfe, une certitude... nu lieu d’une vague espérance que le moindre changement de volonté peut renverser... et puis... enfin... Dieu peut vous rappeler à lui... d'un moment à lïutrc... Et qui dit que vos héritiers sc montreraient jaloux de tenir le serment que vous auriez fait? — Vous avez raison, mon père... — dit tristement Gabriel, — je n'avais pas songé à ce cas de mort... pourtant si probable. »
A ce moment, Samuel ouvrit la porte de fa chambre et dit : « Messieurs, le notaire vient d’arriver; puis-je l’introduire ici? A dix heures précises, la porte de la maison vous sera ouverte. — Nous serons d'autant plus aises de voir M. le notaire, — dit Rodin, que nous avons à conférer avec lui. Ayez l'obligeance de le plier d’entrer. — Je vais, monsieur, le prévenir à l'instant, dit Samurl en sortant. — t oicl justement un notaire. — dit Rodin à Gabriel. — Si vous êtes toujours dans les mêmes intentions, vous pouvez, par-devant cet officiel public, régulariser votre donation, cl vous délivrer ainsi d'un grand poids pour l'avenir. — Monsieur, — dit Gabriel, — quoi qu’il arrive, je me trouverai aussi irrévocablement engagé par ce serment écrit que je vous prie de conserver, mon père, — et Gabriel remit le papier au père d’Aigrigny, — que je me trouverai engagé par l'acte authentique que je vais signer, — ajouta-t-il en s'adressant à fiodin. — Silence, mon clier fils, voici le notaire, » dit le père d’Aigrigny.
En effet, le notaire parut dans la chambre. Peudant l’entretien que cet officier ministériel va avoir avec Rodin, Gabriel cl le père d'Aigrigny, nous conduirons le lecteur dans l'intérieur de la maison murée