‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 70 sur 95 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le ulon rouge.

Ainsi que l’avait dit Samuel, la porte d’entrée de la maison murée venait d’être dégagée de la maçonnerie, de la plaque de plomb et du châssis de fer qui la condamnaient, ses panneaux cri bois de chêne sculptés apparurent aussi intacts que le jour où Us avaient été soustraits à I action de Pair et du temps. Les manœuvres, après avoir terminé cette démolition , étaient restés sur le perron, aussi impatiemment curieux que le clerc du notaire qui avait surveillé leurs travaux, d'assister à l'ouverture de celte porte, car ils voyaient Samuel arriver lentement par le jardin, tenant a fa main un gros trousseau de clefs.

« Maintenant, mes amis, — dit le vieillard lorsqu’il tut au Las de l'escalier du perron, — votre besogne est tiuie; le patron île monsieur le clerc esi chargé de vous payer, je n’ai plus qu'a vous conduire â la porte de fa rue. — Allons donc, mon brave homme! — s’éciia le clerc, — vous n'y pensez pas; noos vomi au moment le plus iniére*sanl, le plus

curieux : moi et ce» braves maçons nous grillons de voir l'intérieur de celte mystérieuse maison, et vous auriez le ccmfr de nous renvoyer?... C’est impossible... — Je regrette beaucoup d’y être obligé, monsieur, mais il le faut ; je dois entrer le premier cl absolument seul dans cette demeure, avant d'y introduire les héritiers pour fa lecture du testament.

— Mais qui vous a* donné ces ordres ridicules cl barbares? — s'écria le clerc, singulièrement désappointé. — Mon père, monsieur..., — Rien n est sans doute plus respectable: mais voyons, soyez bon banque, mon digne gardien, mon excellent gardien, — reprit le clerc, — laissez- nous seulement jeter un coup d’œil à travers fa porte enlre-bâillée. — l>b.' oui, monsieur, seulement un coup d'œil, — ajoutèrent les compagnons de fa Iniclle d’un air suppliant. — II m’est désagréable de vous refuser, messieurs, — reprit Samuel, — mais je n'ouvrirai celte porte que lorsque je serai seul. »

Les maçons, voyant (‘inflexibilité du vieillard, descendirent à regret les rampes de l'escalier ; mais le clerc entreprit de disputer le terrain pied à pied, et s'écria : « Moi, j’attends mon patron, je ne m’en vais pa± de cette maison sans lui; il peut avoir besoin de moi... or, que je reste sur ce perron ou ailleurs, peu vous importe, mon digne gardien... »

Le clerc fnl interrompu dans sa supplique par son patron, qui du fond de fa cour l’appelait d’un air affaire, eu criant : • Monsieur Piston... vite... monsieur Piston... venez tout de suite. — Que diable me veul-tT

— s’écria le clerc, furieux, — voilà qu'il m’appelle juste au moment oc j’allais peut-être entrevoir quelque ch«nc... — Monsieur Piston... — reprit fa voix en s'approchant, — vous ne m’entendez donc pas? »

Pendant que Samuel reconduisait h-s maçons, le clerc vit, au détour d'un massif d’arbres verts, paraître ri accourir son patron tête nue et l’air singulièrement préoccupé. Force fut donc au clerc de descendre du perron pour répondre à l’appel du notaire, auprès duquel il sc rendu de fort mauvaise grâce.

■ Mais, monsieur, — dit M* Dumcsni), — voilà une heure que je rne à (ne-tête — Monsieur, je n'entendais pas, — lit M. Piston. — Il faut alors que vous soyez sourd... Avez-vous de l'argent sur vous? — Oui, monsieur, — répondit le clerc, assez surpris. — Eh liieu, vous allez à I instant courir au plus voisin bureau de timbre me chercher trois ou quatre grandes feuilles de papier timbré pour faire un acte... Courez,... c'est tres-pi essé. — Oui, monsieur, — dit le clerc eu jetant un regard de regret désespéré sur la porte de fa maison murée. — Mais dépêchezvous donc, monsieur Piston, — reprit le notaire. — Monsieur, c’est que j'ignore ou je trouverai du papier timbré. — Voici le gardien, — reprit >1* Domesnil, — il pourra sans doute vous le dire. »

En cfiël, Samuel revenait, apres avoir conduit les maçons jusqu’à la porte de fa roe.

m Monsieur, lui dit le notaire, — voulez vous m'enseigner où l'on pourrait trouver du papier timbré ? — Ici près, monsieur, — répondit Samuel, — chez le débitant d&tabacdefa rue N ieille-du-Temple, u # 17.

— Vous entendez, monsieur Piston? — dit le notaire à son clerc ; — vous en trouverez chez le débitant de tabac rue Vieillc-du-Temple. n* 17 Courez vite, car il faut que cet acte soit dressé à l'instant même et avant l’Ouverture du testament ; le temps presse. — C'est bien , monsieur . je vais me dépêcher, » répondit le clerc avec dépit. Et il suivit son patron, qui regagna eu bâte fa chambre où il avait laissé Rodin, Gabrir’ et le père d'Aigriguy. »

Pendant ce leuq*, Samuel, gravissant les degrés du perron, était arrivé devant la porte, réremuu tit dégagée de 1a pierre, du fer et du ptomè qui ('obstruaient. Ce fut avec une émotion profonde que le vieillard, après avoir cherché dans son trousseau de clefs celle dont il avait besoin, l’introduisit dans la serrure, et fit touler la porte sur ses gonds.

Aussitôt il se sentit frappé au visage par une bouffée d’air humide et froid, comme celui qui s’exhale d une cave brusquement ouverte. 1 1 porte soigneusement refermée en dedans et à double tour, le juif s'avança dans le vestibule, éclairé par une sorte de trèfle vitré ménagé audessus du cintre de la porte ; les carreaux avaient à fa longue perdu leur transparence, cl ressemblaient à du verre dépoli. Ce vestibule, dallé de losanges de marbre alternativement blanc et noir, était vaste. so nore, et formait 1a cage d'un grand escalier conduisant au premier étage Les murailles de pierre lisse et unie n'offraient pas fa moindre apparence de dégradation ou d'humidité; la rampe de fer forgé ne présentait pas fa moindre trace de rouille ; elle était soudée, au-dessus de la première marche, à un fût de colonne en granit gris, qui soutenait une sta tue de marbre noir représentant un negre portant une torchère. L’aspect de cette figure était étrange; les prunelles de ses yeux étaient de marbre blanc.

Le bruit de la marche pesante dn juif résonnait sous la haute coupole de ce vestibule; le petit-fils d'Isaac Samuel éprouva un sentiment mélancolique, en songent que les pas de sou aïeul avaient sans doute retenti les derniers dans cette demeure, dont il avait fermé les portes cent cinquante ans auparavant; car l'atni (idole en faveur doqiw I M. dl'ennepont avait fait une vente simulée de cette maison s’était plus tard dessaisi de cet immeuble pour le mettre sous le nom du grand-père dr Samuel, qui l'avait ainsi transmis à ses descendants, comme s’il se fût agi de son héritage.

A ces pensées, qui absorbaient Samuel, venait se joindre le souvenir de la lumière vue le malin à travers les sept ouvertures de fa chape chplomb du belvédère ; aussi, majoré fa fi-rmeié de sou caractère, le vieil-

tard ne put s'empêcher de tressaillir, lorsque après avoir pris une seconde clef à son trousseau, clef sur l'étiquette de laquelle on lisait : clrf du talon rouge, il ouvrit une gr.mile porte à lieux hatiauls, conduisant aux appartement-- intérieurs. La fenêtre qui , seule de toutes celle» de la inaisou, avait été ouverte , éclairait cette vaste pièce, teint*. »e de damas dont la teinte pourpre-foncé n’avaii pas subi la tnoiudre altération; un épais tapi» de Turquie couvrait le plaueher ; de graudt fauteuils de bois doré, dans le style sévère du siècle de I nuis Xn, étaient symétriquement rangé., le long des murs: une seconde porte, donnant dans une autre pièce, faisait face à lu porte d'entrée: leur boiserie, aiu»i que la corniche qui encadrait le plafond , était blanche , rehaussée de filets et de moulures d'or hnmi. De chaque enté de cette porte étaient placés deux grands meubles de Boulle incrustes de cuivre et d'élaiu, supportant des garnitures de vases de céladon; la fenêtre, drapée de lourds rideaux de damas à crépines surmontées d'une pente dë< ou|ié>: dont ehanue deul se terminait par un gland de soie, taisait face a la cheminée de marbre bleu-turquiu ornée de baguettes de cuivre ciselé. De riches candélabres et uuc pendule du même style que l'ameublement se revêtaient (tans une glace de Venise à biseaux. Lue grande table ronde , recouvei le d'uu tapis de velours cramoisi, était placée au centre île ce salon.

Kn s'approchant de celle table , Samuel vit uu morceau de vélin blatic, portant ces mots :

c Dans celle salle sera ouvert mou testament ; les autres appartements « demeureront dos jnsques après la lecture de nies dernières volontés.

n M. 1 >E II. »

« Oui, — dit le juif m contemplant avec émotion ccs lignes tracées depuis si longtemps, — celle recommandation est aussi celle qui m'avait élé transmise par mou père, car il parait que les autres pièces de cette maison sont remplies d'objets auxquels M. de llenuepont attachait un grand prix, non pour leur valeur, mais pour leur origine, et que la talle de deuil est une chose étrange et mystérieuse.

• Mal', — ajouta Samuel en tirant de la poche de sa houppelande un registre recouvert eu chagrin noir, garni d'uu fermoir de cuivre à serrure, dont il retira la clef après l'avoir posé sur la table, — voici l'étal des valeurs eu caisse, cl il m'a été ordouué de l'apporter ici avant l'arrivée des héritiers. *

Le plus profond silence régnait dans ce salon au momeut où Samuel venait de placer le registre sur la table. Tout à coup la chose du monde à U fois la plus naturelle, et cependant la plus effrayante , le tira de sa rêverie. Dans la pièce voisine, il entendit un timbre clair, argentin, sooucr leutemeut dix heures...

Et eu effet il était dix heure;.

Samuel avait trop de bon sens pour croire au mouvement perpétuel, c'est-à-dire à une horloge marchant depuis cent cinquante ans. Aussi se dranoda-t-il avec aulaul de surprise uue d'effroi comment celte pendule ne s'était pas arrêtée depuis Luit d années, et comment surtout elle marquait si précisément l’heure présente. Agité d'une curiosité inquiété, le vieillard fut sur le pnin* d'entrer dans cette chambre : mais, se rappclant les recommandations expresses de son père, recommandations réitérées par les quelques ligues de M. de Reuncpoiit qu’il venait de lue, il s’arrêta auprès de la porte et prêta l'oreille avec la plus extrême attention. Il n'entendit rien, absolument rien, que l’expirante vibration du timbre. Après avoir longtemps télléchi à ce fait étrange, Samuel, le rapprochant du fait non moins extraordinaire de cette clarté aperçue le malin à travers les ouvertures du belvédère, conclut qu’il devait y avoir un certain rapport entre ces deux incidents.

Si le vieillard ne pouvait pénétrer la véritable cause de ces apparences étonnantes, il s'expLiquait du moins ce qu'il lui était donne de voir, en songeant aux communications souterraines qui , selon la tradition, existaient eulre les caves de la maison et des endroits três-éloinés : des personnes mystérieuses et inconnues avaient pu ainsi s'inlronire deux ou trois fois par siècle dan* l'iulérieur de cette demeure. Absorbé par ces pensées, Samuel se rapprochait de la cheminée, qui, nous l'avons dit, se trouvait absolument en face de la fenêtre. Un vif rayon de soleil perçant les images vint resplendir sur deux grands portraits placés de chaque côté de la chemiucc, que le juif D'avril pas eucore remarqués, et qui, peints en pied et de grandeur naturelle, représentaient, l'un une femme, l'autre un homme.

A la couleur à la fois sobre et puissante de celle peinture, à sa louche large et vigoureuse, on reconnaissait facilement une œuvre mag'slvale. L’on auraild’ailleurs difllcilemenl trouvé des modèles plus capables d’inspirer un grand peintre.

La fèmuie paraissait âgée de vingt-cinq à trente ans ; une magnifique chevelure brune à reflets dorés couronnait son front blanc , noble et élevé : sa coiffure, loin de rappeler celle que madame de Sévigné avait mise à la mode durant le siècle de Louis XIV , rappelait , au coutraire. ccs coiffures si remarquables de quelques portraits du Véronèse, composées de larges bandeaux ondules encadrant les joues et surmontés d'une natte tressée en couronne derrière la tête : les sourcils, très-déliés, surmontaient de grands yeux d’un bleu de saphir étincelant; leur regard, à la fois fier et triste, avait quelque chose de fatal; le nez, très* fin, se terminait par des narines légèrement dilatées; un demi-sourire presque douloureux contractait légèrement la bouche : l'ovale de la figure était allongé; le teint, d'un blatte mat, se nuançait à peine vers

les joues d'un rose léger ; l'attache du cou, le port de U tête, aunonçaient un rare mélange de grâce et de dignité native; une sorte de tunique ou de robe d'étoile noire et lustrée, faite, ainsi qu'on dit, à la vierge, montait jusqu'à la unissante des épaules, et, après avoir dessiué une faille svelte cl élevée, tombait jusque sur les pieds, entièrement cachés par les plis uu peu traînant* de cc vêlement. L'attitude de celte femme était remplie de noblesse et de simplicité. La tête se détachait lumineuse et blaurhe sur un ciel d’un gris sombre, marbré à l'horizon de quelques nuages pourprés sur lesquels se dessinait la cime bleuâtre de colline» lointaines et noyées d'ombre. fai disposition du tableau ainsi que les tons chauds et solides des premiers plans, qui trancHaicnt sans aucune transition avec ces fonds reculés, laissaient facilement deviner nue celle fruime était placée sur une hauteur d'où elle dominait tout l'horizon. La physionomie de celte femme était profondément pensive et accablée. Il y avait surtout dans son regard à demi levé vers le ciel une expression de douleur suppliante et résignée que Ton aurait crue impossible à rendre.

Au côté gauche de U cheminée on voyait l'autre portrait aussi vigoureusement peint.

Il repicM*nfail un homme de trente à trente-cinq ans, de haute taille. Uu vaste manteau brun dont il était noblement drapé laissait voir uno sorte de pourpoint noir, boutonné jusqu'au cou, et sur lequel se rabattait un col blanc carré. La tête, belle et d'uu grand caractère, était remarquable par des lignes puissantes et sévères qui pourtant n 'excluaient pas une admirable expression de souffrance, de résignation et surtout d'ineffable bonté ; le* cheveux, ainsi que la barbe et les sourcils, étaient noirs; mais ceux-ci, par un caprice bizarre de la nature, au lieu d'être séparés et de s'arrondir autour de chaque arcade sourcilière, s'étendaient d'une tempe à l’autre comme un seul arc. et semblaient rayer le front de cet homme d'une marque noire. Le fond du fahleau représentait aussi uo ciel orageux ; mais au delà de quelques rochers oa voyait la mer, qui semblait à l’horizon se confondre avec les sombres nuées.

l e soleil, en franpant en plein sur ces deux remarquables ligures qu'il semblait impossible d'oublier dès qu'on les avait vues, augmentait encore leur éclat.

Samuel , sortant de sa rêverie et jetant par hasard les yeux sur ces portraits, en fut frappé : ils paraissaient vivants...

« Quelles nobles et belles figures ! — s'écria-t-il en s'approchant plus près pour les mieux examiner. — Quels sont ces portraits? Ce ne sont pas ceux de la famille de Benuepont, car, selon ce que mon père m'a appris, ils sont tous dans la satlc de deuil... Ilcilas! — ajouta le vieillard, — à la grande tristesse dont leurs traits sont empreints, eux aussi, ce me semble, pourraient figurer dans la salle de deuil. »

Buis, après un moment de silence, Samuel reprit : « Songeons à tout préparer pour cette assemblée solennelle... car dix heures ont sonné. »

Ce disant, Samuel disposa les fauteuils de bois doré autour de la fable ronde; puis il reprit d'un air pensir ; « L’heure s’avance, et des descendants du bienfaiteur de mou grand-père il n’y a encore ici que ce jeune prêtre, d'une figure angélique... itérait-il donc le seul représentant de h famille Rcnnepont?.... Il est prêtre.... celte famille s'éteindrait doue en lui! Enfin... voici Je moment où je dois ouvrir cette porte pour la lecture du testament... » Bethsabéc va conduire ici le notaire... Ou frappe... c'est elle... Et Samuel, après avoir jeté un dernier regard sur fa port: de la chambre où dix heures avaient sonné , se dirigea en hâte vers la porte do vestibule, derrière laquelle ou entendait parler.

La clef tquma deux fois dans 1a serrure, et il ouvrit les deux ballants de fa porte. A son grand chagrin, il ne vit sur le perron que Gabriel ayant Itodin à sa gauche et le père d’Aigrigny à sa droite. 1 e notaire et Bethsabée, qui avait servi de guide, se tenaient derrière le groupe principal.

Samuel ne put retenir un soupir, et dit en s'inclinant sur le seuil de la porte : « Messieurs... tout est prêt... vous pouvez eutrer... a

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