‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 74 sur 95 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Lei premier* tout le* derniers, le* derniers sont tes premier*.

U voiture du père d'Aigrigny .irrita rapidement à l'hôtel de Saint» Di/ier. l'e.udaul loulc b mule, Itodin resta muet, Ml contentant d’observer et d'écouler attentivement le père d'Aigrigny, qui eihala les douteurs et le» furies de s^s déceptions dans un bug monologue entrecoupé d'ex elamatinns.de fomentation*. d'indignations, à l'cndroSi des impitoyables coups de b destiuée qui ruinent en uo moment les espérances les mieux fondées.

I craque b voilure du père d’Aigrigny entra dans b cour et s’arrêta devant le péristyle de l'hôtel de S-iint* Limer, on put apercevoir derrière ; les vitres d'une fenêtre, €t à demi cachée par les iilis d'un rideau, la figure de l.i princesse; dan? son ardente anxiété elle venait voir si c'était le père d'Aigrigny qui arrivait. Bien plus, au mépris de toute convenance, relie grande dune d'appareuces ordinairement si réservées, si formalistes, sortit précipitamment de son appartement et descendit ituclq l’es- unes des marches de l'escalier pour courir au-devant dq père d’Aigrkjy, qui gravissait tes degrés d’un air abattu. La princesse, à l’aspect ne la physionomie livide, bouleversée du révérend père, s'arrêta brusquement et n&Kt... elle soupçonna que tout était perdu... Un regard rapidement échangé avec sou ancien amant ne lui laissa aucun doute sur l’issue qu'elle redoutait. Rodin suivait humblement le révérend père. Tous deux, précédés de b princesse, entrèrent bientôt dans son cabinet, La porte fermée, la princesse, s'adressant au père d'Aigrigny avec utre angoisse indicible, s’écria : « Que s’est il donc nas>é ?... »

Au lieu de répondre à celte question, le révérend père, les yeux élincelants de rage, les lèvres blanches, les traits contractés, regarda h prinre&so en ace et lui dit : « Savez-vous à combien s'élève cet héritage que noos croyions de quarante millions? — Jo comprends, — s’écria la princesse,— on nous a trompés ., cit héritage se. réduit à rien.... vous avez agi en pure perle. — Oui... nous avons agi eu pure perte, — répondit le révérend pire, les dents serrées de colère. — Ru pure perle ! ! ! et il ne s’agissait pas de quarante millions... mats de deux cent douze millions. — Deux cent douze millions !... — répéta la princesse avec stupeur en reculant d'un pas ; — c’est impossible. — Je les ai vus, vous dis-ie, cri valeurs renfermées dans un coffret inventorié par le notaire. — Deux cent douze millions ! — reprit b princesse avec accablement; — mata c'étnit nue puissance immense, souveraine... El vous avez renoncé... et vous n’avez pas lutté, par tous !?s moyens possibles', jusqu'aux derniers moments? — Eh ! madame, j'ai fait tout ce que j'ai pu !î malgré la trahison de Gabriel, qui, ce malin même, a déclaré qu'il nous reniait... qu’il se séparait de b compagnie. — L'Ingrat! — dit naïvement b princesse. — L’acte de donation que j’avais eu b précaution de faire légaliser par le notaire était en si bonne forme, que, malgré les récbnnlionsdo cet enragé de soldat et de son lils, le notaire m’avait mis en possession de ce trésor. — Deux cent douze millions! — répéta la princesse en joignant Ica mains. — En vérité... c’est comme un rêve — Ouf, — répondit amèrement le pere d'Aigrigny, — pour nous cette possession a été un rêve, car ou a découvert ttn codicille qui prorogeait A trois mois et demi toutes les dispositions testamentaires ; or, maintenant l'éveil est donné, par nos précautions mêmes, A cette bande d'héritiers;... ils connalsêcot l'énormité de la somme:... ils «ont sur leurs gardes; toat est perdu. — Hais ce codicille, quel est donc l’être maudit qui l’a bit connaître ? — Une femme. — Quelle femme? - Je ne sais quelle créature nomade que ce Gabriel a, dit-il, rencontrée déjà en Amérique, et

2 ni lui a sauvé b vie. — Et comment celte femme sc trouvait-elle là ?

uniment savait-elle l’existence de ce codicille? — Tout ceci, je lo crois, était convenu avec un misérable Juif, gardien de cette maison, cl dout

U famille est dépositaire des fonds depuis trois générations : U avaà sans doute quelque instruction secrète... dans le cas où l'on soupçonnerait le* héritiers d'être retenus; car, daus son testament... cc Mariai Rcnocpont avait prévu que b compagnie surveillerait sa race. — Mais, ne peut-on plaider sur la valeur de ce codicille? — Plaider... dans ce trinps-d? plaider pour uuc affaire de testament ? nous exposer sans certitude de succès li mille clameurs? il est déjà bien assez beheux que tout ceci doive s’ébruiter... Ah! c’est affreux... et su moment de toucher au but... apres tant de peines ! une affaire poursuivie avec tant de soins, tant de persistance depuis un siècle et demi ! — Deux cent douze initiions... — dit la princesse ; — ce n'était plus eu pays étranger que l’ordre s'établissait : e'e»t en France, au evur ne la France qu'il s imposait avec de telles ressources. — Oui,— reprit le père d'Aigrigny avec amertume

— et, par I éducation, nous nous emparions de toute b génération naissante... C’élaii politiquement dune portée incalculable ; — puis, frappant du pied, il reprit : — Je vous dis que c’est à en devenir fou de rage, une affaire si sagement, si habilement, si patiemment conduite!...

— Ainsi, aucun espoir? — Le seul est que ce Gabriel ne rétracte pas sa donatiou en ce qui le concerne. Ce qui serait déjà considérable... car sa part s'élèverait seule à trente millions. — Mais c 'est énorme... mais c'rat presque ce que vous espériez, — s'écria la princesse: — alors pourquoi vous désespérer? — Farce qu'il est évident que Gabriel plaidera contre cette donation ; si légale qu elle soit, il trouvera moyeu de la foire aacukr, ma in tenant que le voilà libre, éclairé sur nous, cl entouré de ta famille adoptive : je vous dis que tout est perdu . il ne reste aucun espoir. Je crois rm'mc prudent d écrire à Rome pour obtenir b permis- . sion de quitter Paris pendant quelque temps. Cette ville m’est odieuse.

— Oh ! oui, je le vols... il fou t qu'il u y ait plus d'espoir... pour que vous, mon ami, vous vous décidiez presque à fuir...»

Et le père d'Aigrigny restait complètement anéanti, démoralisé : ce coup terrible avait brise en lui tout ressort, toute énergie; U se jeta danun fauteuil avec accablement. Fendant l'entretien précédent, Rodin était modestement resté debout auprès de lu porte, tenant son vient chapeau à la main, lieux ou trois fois, à certains passages de L convcfsalien du père d’Aigrigny cl de b princesse, U face cadavéreuse du lormi, nui paraissait en proie à un courroux concentré, s'était légèrement colorée, ses Casques paupières étaient devenue* rouge* comme si le sang lui eût monté à b tête ensuite d'une violente lutte intérieure... puis, sou morue visage avait repris sa teinte blafarde.

« II fout que j'écrive à l'instant à Rome pour aunoucer oct échec.» qui devient un événement de b plus haute importance, puisqu’il renverse d'immenses espérances, » dit le pere d'Aigrigny avec abattement.

Le révérend père était resté assis; montrant, d'uu geste, une table * Rodin, il lui dit d'une voix brusque et hautaine : « Ecrivez... » Le toc. ut po%j son chapeau par terre, répondit par un srlul respectueux à l'ordre du révérend père, et le cou tors, b télé basse, b démarche oblique , il alla s’asseoir sur le bord du fauteuil placé devant le bureau : puis, prenant du papier cl uuc plume, silencieux çl immobile, U attendit ti dictée de son supérieur.

« Vous | ver meller, princesse ? » dit le pèred'AkrigU) à madame de Saint- Dtzicr. Celle-ci r jj»oim 1»1 par un raouvcmcut dimpalicuce, qui semblait reprocher au père d'Aigrigny sa demande formaliste. Le lévéreod père s’inclina cl dicta ccs mots crime voix sourde ei opptessée :

« Toutes nos espérances, devenues réccmmont presque de* certitudes.

« viennent d'être déjouées subitement. L’affaire Rcumpoul. malgré tous « les soins, toute l'habileté employés jusqu'ici, a échoue cumpléteinetu et « sans retour. An point où en sont les choses, c'est malheureusement * plus qu’uu insuccès... c’est un événement des plus désastreux pour b « compagnie, dont les droits étaient d'ailleurs moralement évidents sur « ces biens, distraits frauduleusement d'une confiscation (aile en aa fo- « veur... J'ai du nioins b conscience d'avoir tout bit, jusqu'au dernier « moment, pour défendre tl usinier nos droits. Mais il fout, je te répété,

« considérer cette importante affaire comme absolument et à jamais per- « due, et n’v plus songer. »

Le père d'Aigrigny dictait ccd en tournant le dus à Rodin.

Au brusque mouvement que lit le soet'uj eu se levant et en Jetant a plume sur 1a lubie, as lieu de continuera écrire, le révérend .père se retourna, et, rcganbiut Rodin avec un profond élounemenl, il lui dû :

< Lb bien !... que faites-vous? — 11 fout en tiuir... cet bontmc extra vague! ! ! — dit Rodin en se parlant à lui-même et en s'avançant lentement vers b cheminée. — Cumulent !... vous quittez votre place. . vous n'écrivez pas? — dit le révérend père stupéfait. Pub, s'adressant à la princesse, qui partageait son étonnement, il ajouta en désignant le indu* d'un coup d’œil méprisant : Ab çà ! mai* il perd b tête... — Pardonnez lui, — reprit madame de Saiiit-Dizisr,— c’est sans doute le souci que lui cause là ruine de cette affaire. — Remerciez madame b princes-us retournez à voüe pbee et continuez d'écrire, • dit le pere d’Aigrigny à Rodin iTnn Um de compassion dédaigneuse ; et d'un doigt impérieux Q lu: montra b table.

Le loriu», parfoitcmciit indifférent à ce nouvel ordre, a’approcba de b cheminée, et te tournant il redressa son dos voôté, se campa Tenue sur ses jarrets, frappa le tapis du talon do scs gros souliers huilés, croira ses mains derrière les pans de sa vieille redingote graisseuse, et, redressant b tête, regarda fixement le père d’Aigrigny. Le sodiu u' a va il pas dit un mot. mai* »e* traits hideux, alors legereuiêitl colorés, réxc-

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