CHAPITRE
Le réduit.
La physionomie de Bodin, lorsqu'il était entré chez b mùtc Arsène, rendrait la simplicité la plus candide : il appuya ses deux mains sur la pomme de son parapluie et dit : « Je regrette bien, ma t litre dame, d 1 » vous avoir éveillée ce raaiin.de tres-bouue heure.... — Vous ne venez déjà pas assez souvent, mou digne, mousieui, jjour que je vous fasse de» reproches. — Que voulez-vous, chère dame! j habite b campagne, et je uc peux veuir que de temps à autre dans ce pted-à- terre, pour faire mus petites affaires. — A propos de ça, iiiousk-ur, la lettre que vous attendiez hier est arrivée ce malin; elle est grosse et vient de loin, loi voilà, — dit b fruitière eu tirant la lettre de sa poche, — elle u'a pas coûté 4t port. — Merci, ma chère dame, — dd Bodin en prenant la lettre avec une indifférance apparente ; et il la mil dans la poche de côté de sa redingote, qu’il relmulonua ensuite soigneusement. — AIlci-VOUS mouler chez vous, mousieur? -- Oui, ma chère dauic. — Alors je vais nf occuper do vos petites provisions, — dit I? mère Arsène. — Est-cc toujours comme à l'ordinaire, mou digne monsieur? — Toujours comme A l'ordinaire. — Ça va être prêt en un clin d’œil. •
Ce disant, b fruitière prit un vint» panier; aptes y avoir jeté trois ou quatre molles à brûler, un petit faguliii de courts, quelques morceaux de charbon, elle recouvrit ces combustible* d une leu illc de chou ; pub. alkuil au fond de sa liouliquo, elle tira d uu bahut un gro» |*ain i ouel, en coupa une mne-ta, et choisit ensuite d'un u*fl connaisseur un maguift-
LP. JUIF ERRA (NT
que radis noir parmi plusieurs de ces racines. le divisa en deux, y fit un iron qu’elle remplit ne gros sel gris, rajusta les deux morceaux et les ntoçj soigneusement auprès du pa‘:i,sur la feuille de rhou qui «‘parait les combustibles des comestibles. Prenant enfin à son fourneau quelqurs charbons allumés, elle les mit dans un petit sabot rempli de cendres qu’elle posa aussi dans le panier.
Remontant alors jusqu'à la dernière marche de son escalier, la mère Arsène dit à Bodin : « Voici votre panier, monsieur.— Mille rcmcrclitients, chère dame, — répondit Bodin; cl, plongeant la main dans le gousset du son pantalon, il en tira bull sous qu'il remit un à un H la fruitière. et lui dit en emportant le panier : «Tantôt, en redescendant de cher, mol, je vous rendrai, comme d'habitude, votre panier. — A votre service, mon brave monsieur, îi votre service,» — dit la mère Arsène.
Rodin prit son parapluie sous son bras gauche , souleva de sa main droite le |ianler de la fruitière, entra dans l'allée obscure, traversa une •petite cour, monta d'un pas allègre jusqu'au second étage d'un corps de l<4sis fort délabré; puis, arrivé là, Sortant une clef de sa poche, il ouvrit une première porte, qu'ctisuite il referma soigneusement sur lui.
La première des deux chambres qu'il occupait étal t complètement dcmcublée; quant à la seconde, on ne saurait imaginer un réduit d'un aspect plus triste, plus misérable. Un papier tellement éraillé, passé, déchiré, que l'on ne pouvait reconnaître sa nuance primitive, couvrait les murailles ; un lltde sangle boiteux, garni d'un mauvais matelas et d’une couverture de laine manpéc par les vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un poêle de faïence grisâtre aussi cwqutÜe que de la porcelaine du Japon, une vieille tualle à cadenas placée sous le lit, tel était l'ameublement de ce taudis délabré. Une étroite fenêtre aux carreaux sordides éclairait à peine cette pièce presque entièrement privée d'air et de jour par la hauteur du bâtiment qui donnait sur la rue ; deux v ieux mouchoirs à tabac attachés l'un à l'autre avec des épingles, et qui pouvaient à volonté glisser sur une ficelle Irudue. devant la fenêtre, servaient de rideaux ; enfin le carrelage, disjoint, rompu, laissant voir le plâtre du plancher, létuoiguait de (a profonde incurie du locataire de cède demeure.
Après avoir fermé sa porte, Bodin jeta son chapeau ci son parapluie sur le lit de sangle, (Misa par lcrre son pauier, en tira le radis noirci le paiu, qu’il plaça sur l\ table; nuis, s’agenouillant devant son poêle, il le bourra de combustibles et l’alluma en soufflant d'un poumon puissant et vigoureux sur hr braise apportée dans le sabot. Lorsque, .selon l'expression consacrée, son poêle tira, Rodîa alla étendre mu leur flocllo les deux mouchoirs à ubac qui lut servaient de. rideaux; puis, se croyant bien célé a tons les yeux, il lira de la poche de côté de sa redingote la lettre que la mère Arsène lui avait remise. En laisanLce mouvement, il amena plusieurs papiers el objets differents ; l’un de ces papiers, cras et froissé, cl plié en petit paquet, tomba sur la table et s'ouvril; Il renfermait une croix de la Légion d'honneur en argent noirci par le temps ; le ruban rouge de cette croix avai presque perdu sa couleur primitive.
A la vue de cette croix, qu'il remit dans sa poche avec la médaille dora F aringhea avait dépouille I>jalma, Bodin haussa les épaulés en souriant d’un air méprisant et sardonique; puis H lira sa grosse montre d'argent, et la plaça sur la table ù côté de la lettre de Borne. Il regardait celle lettre avec un singulier mélange de défiance et d'espoir, de crainte et d'impatiente curiosité. Après nu moment de réflexiou, il s'apprêtait à décacheter celle enveloppe... Mais il la rejeta brusquement sur b table, comme si, par un étrange caprice, il eût v oulu prolonger de quelques instants l’angoisse d'une Incertitude aussi poignante, aussi Irritante que l’émotion du jeu. Regardant sa montre, Bodin se résolut de n’ouv rir la lettre que lorsque l'aiguille marquerait neuf heures et demie, il s’eu fallait alors de sept minutes. Par une de ces bizarreries puérilement fatalistes, dont de très-grands esprits n’ont pas été exempts, Bodin sc disait . « Je brûle du désir d'ouvrir cette lettre; si je ne l'ouvre qu’à neuf heures et demie, les nouvelles qu’elle m’apporte seront favorables. » Pour employer ces minutes, Bodin lit quelques pas dans sa chambre, et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation .ulniiralive devant deux vieilles gravures jaunâtres, rongées de vétusté, attachées au mur par deux clous rouillé*.
Le premier neces nbjrtg (tort, seuls ornements dont Bodin eût Jamais décoré co taudis, était une deers images grossièrement dessinées et enluminées de rouge, do jaune, do vert et Je bleu, que l’on vend dans les foires; une inscription italienne annonçait que cite gravure avait été fabriquée ii Home. Kilo représentait une femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses genoux un petit enfant ; une horrible diseuse de bonne aventure tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire Pivenlr, car cos mots sortaient de sa bouche en grosses lettres bleues : Sarà papi i (il sera pape).
Le second de res objets d'art, qui semblaient inspirer les profond js méditations de Rodin, était line excellente gravure en taille-douco, dont le fini précieux, le dessin à la fois hardi et correct contrastaient singulièrement avec la grossière enluminure de l’autre Image. Cette rare et magnifique gravure, payée par Bodin six louis (luxe énorme], représentait un jeune garçon vêtu de baillons. La laideur de scs traits était compensée pay l'expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement caractérisée: assis sur mie pierre, entoure çj et là d'n u troupeau de porc» qu'il gardait, il était vu de tare, accoude sur son genou, et appuyant son menton dans le paume de sj main. I. 'altitude pensive, réflé-
chie, de ce jeune homme vêtu comme un mendiant, la puissance de son large front, la finesse do 'on regard pénétrant, l:i fermeté de sa bouche rusée, semblaient révéler une iudnmpiablc résolution jointe à une intelligence supérieure et à une astucieuse adresse. Au-dessous de celle figure, Tes attributs pontificaux s'enroulaient autour d’un médaillon au centre duquel se voyait une tête de vieillard dont les lignes, fortement accentuées, rappelaient d’une maniéré frappante, malgré leur sénilité, les traits du jeune gardeur de troupeaux.
Celte gravure portait enfin pour titre : Là Jintessi ni Sixn-Qtnnr; et l’image enluminée, la Prédiction li). A force de coutempler ces gravures de plus en plus près, d'un te il de plus en plus ardent et interrogatif, comme s'il eût deqvandé des inspirations ou des espérances à ces images, Rodin s’en él ût tellement rapproché que, toujours debout et repliant mui bras droit de. Hère sa tète, il se tenait pour ainsi dire appuyé et accoudé à la muraille, tandis que. cachant sa main gauche dans la poche de son pantalon noir, il écartait ainsi un des pans de sa vieille redingote olive, rendant plusieurs minutes il garda celte attitude méditative
Rodin, nous Tarons dit, venait rarement dois ce logis: selon les règles de son ordre, II avait jo»qo alors toujours demeuré avec le père d’Ai-
S riçny, dont la surveillance lui était spécialement confiée : aucun membre c la 'congrégation, surtout dans la position subalterne où Rodin s'était jusqu'alors tenu, ne pouvait ni sc renfermer chez soi, ni même posséder un meuble fermant à clef: de la sorte, rien n’entravait l'exercice d'un espionnage mutuel, incessant, l'uu des plus puissants moveus d'action et d'asservissement employés par la compagnie de Jésus. Kn raison de diverses combinaisons qui lui étaient toutes personnelles, bien que se rattachant par quelques points aux intérêts généraux de son ordre, Rodiu avait pris, à l'insu de tous, ce pied-à-terre de la roc* Clovis. C'est du fond de ce réduit ignoré que le forint correspondait directement avec les personnages les pins éminents et les plus influents du Sacré-' otlége.
un se souvient peut-être qu’au commencement de celte histoire, lorsque Rodin écrivait à Homo que le père d'Aigrigny, ayant reçu l’ordre de quitter la France sans voir sa inèrft mourante, ni ait hésité à partir; on sc souvient, disons-nous, que Rodin avait ajouté en forme de poxMrrmlum, au bis du billet qui dénonçait au général de l’ordre l'hésitation du père d’Aigrigny :
c Dites au cardinal-prim e qu'il peut compter sur moi, mais qu’à son « tour il me serve activement, i
Cette manière familière de correspondre avec le plus puissant dignitaire de l'ordre, le ton presque protecteur de la recommandation que Rodiu adressait au cardinal-prince, prouvait assez que le «r eim, malgré son apparente subalternité, était, à celle époque, regardé comme nu blMBnle très-important par plusieurs princes de l’Eglise ou autres d'guitaire*, qui lui adressaient leurs lettres à Paris sous un faux nom, et d'ailleurs chiffrées avec les précaulih.is et les sûretés d'usage. Après plusieurs moments de méditation contempla tire passés de vaut le portrait de Sixte-Quint. Rodin revint lentement à sa table, où était celte lettre, que, p?rune sorte d'ateriiioicineutsuporstitieux, il avait différé d'ouvrir, malgré «t vive curiosité. Comme il s'en fallait encore de quelques minutes que l'aiguille de sa montre ncnianmU neuf heures et demie, Rodiu, afin de ne pas perdre de temps, fit méthodiquement les apprêts de sou frugal déjeuner; il plaça sur sa table, à côte d une écriieire garnie de plumes, fc pain et le radis noir ; puis, s'asseyant sur son tabouret, ayant pour ainsi dire le poêle entre ses jambes, il tira de son gousset un couteau à manche de corue, dont la lame aiguë était aux trois quarts usée, coupa alternativement nu morceau de pain et un morceau de radis, ci commença son frugal repas ave un appétit robuste, l’œil fixé sur l’aiguille de sa T'Huitre...
L’heure fatale atteinte, Rodin décacheta l'enveloppe d'une main tremblante. Elle contenait deux lettres, la première parut le satisfaire médiocrement; car, au bout de quelques minutes, il haussa les épaules . frappa impatiemment sur La table avec le manche de son couteau, écarta dédaigneusement celte lettre du revers de sa main crasseuse, cl parcourut b « v coiide missive , tenant sou pain d'une main , et, de l’autre , trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le sel gris répandu sur un coin de b table.
Tout à coup b main de Rodin resta immobile. A mesure qu'il avançait dans sa lecture il paraissait de plus en plus intéressé-, surpris, frappé. levant brusquement, il courut à b croisée, comme pour s’assurer, par un second examen des chiffres de b lettre, qu'il ne s’était pas trompé, tant ce qu'ou lui annonçait lui paraissait inattendu. Sans Joute Rodin reconnut qu'il avait bieu déchiffré; car, biscuit tomber scs bras, non pas avec ntialieiueul , mais avec b stupeur d'une satisfaction aussi imprévue qu'extraordinaire, il resta quelque temps b tête basse, le regard fixe, profond;... b seule, marque de joie qu’il douuàl se manifestait par une soi le d'aspiration sonore, fréquente et prolongée. Les hommes aussi audacieux dans Unir ambition que p il iems et opiniâtres dans leur sape souterraine, tout surpris de leur réussite lorsque cette réussite devance et dépasse incroyablement leurs sages et prudeutes prévisions. Rodin se trouvait dans ce cas.
Grâce à des prodiges de rose, d'adresse et de dissimubtioo ; grâce
rtj M*n h trwhtw*, il *iir*it *tf r r *bt * b Siilp-Qnlnt qu'il *»rail pp»
rt il «tirait fié, «!»#.< *o pmiiiiu» jeune*», Runicur de lumpeaut.
LP. JUIF ERRANT
à de puissantes promesse de corruption ; grâce enfin au singulier roélange d 'admiration, de frayeur et de confiant! que son génie inspirait à pliiüieurs personnages iuiluiuita, Bodin apprenait du gouvernement pontifical que, selon une éventualité possible et probable, il pourrait, dans un temps donné, prétendre avec t haute de succès à une position qui n'a que trop souvent excité b crainte, la haine ou l’envie de bien des souverains, et qui a été quelquefois occupée par de grands homme* de bien, par d'ahomioables scélérats ou par des gens sortis des derniers rangs de la société. Mais, pour que ftodin atteignit plus sûrement ce but, il lui falbit absolument réussir dans ce qu'il s'était engagé à accomplir, sans violence, et seulement par le jeu et par le ressort dos passions habilement maniées, à savoir : t assurer à la compagnie de Jésus b possession des biens de b famille Benuepont; » possession qui , de b sorte , avait une double et immense conséquence; car Bodin, aelou scs visées personnelles, songeait à se faire de son ordre (dont le cherétaitàsa discrétion i un marchepied et un moyeu d'iutimidatiou.
Sa prauiè.re impression de surprise passée, impression qui n’était pour ainsi dite qu'une sorte de modeste d’ambition, de défiance de soi, assez commune aux hommes réellemeul supérieurs ; Bodin, envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se reprm lia presque sa surprise. Pourtant bientôt après, par une contradiction bizarre, cédant encore à une de ces idées puériles auxquelles l'homme obéit souvent lorsqu'il se soit ou se croit parfaitement seul cl caché, Bodin se leva brusquement, prit b lettre qui lui avait causé une si heureuse surprise, et alla, pour ainsi dire, l'étaler sous les yeux de l’image du jeune pâtre devenu pape; puis, secouant fièrement . triomphalement la télé, dardant sur le portrait sou regard de reptile, il dit entre ses dents en mettant son doigt crasseux sur l'emblème pontifical : « Hein ! frère? et moi aussi... peut-être... •
Après cette interpellation ridicule, Bodin revint à sa place, et, comme si I heureuse nouvelle qu’il venait de recevoir eût exaspéré son appétit, il pbça la lettre devant lui pour b relire encore une fois, et b couvant des yeux il se prit à mordre avec une sorte de furie joyeuse dans sou pain dur et dans son radis noir en chanlonuanl un vieil air de litanie*.
Il y avait quelque chose d'étrange, de grand et surtout d'effnyaut dans l’opposition de cette ambition immense, déjà presque justifiée par les événements, et contenue, si cela peut se dire, nans uu si misérable réduit. la; t'èrc d’Aigriguy, homme sinon très-supérieur, du moins d'une valeur rûeile , grand seigneur de naissance, très-hautain, placé dans le meilleur monde, n aurait jamais osé avoir seulement b pensée de prétendre à ce que piélembit Bodin de prune-saut; l'unique visée du père d' Aigrigny, il b trouvait impertinente, était d’arriver à être un jour élu géné. al de son ordre, de cct ordre qui embrassai! le nr.mde. lu» différence des aptitude* ambitieuse:, de ces personnage-. est concevable. Lorsqu'un homme d un esprit éminent, d’une nature saine et vivace, concentrant toutes les forces de son âme et de son corps sur une pensée unique, pratique obstinément, ainsi que le faisait Bodin, b cita -t été, la frualité, enfin le renoncement volontaire à toute sali -faction du coeur ou es sens, presque toujours cet homme ne se révolte ainsi contre les vœux sacrés du Créateur qu’au profil de quelque passiou monstrueuse et dévorante. divinité tnfcrmdc qui, par un pacte sacrilège, lui demande, en échange d'une puissance redoutable, l'anéantissement de tous les nobles penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres instincts août le ."rigueur, dans sa sagesse éternelle, dans son iuépuisnblc munificence, a si paternellement doué b créature
rendant la scène muette que nous venons de dépeindre, Bodin ne s'étai*. pas apei çn que les rideaux d'une des fenêtres situées au troisième étage du batiment qui dominait le corps de logis où il habitait sciaient légèrement écartés, et avaient à demi découvert b mine espiègle de l'ose- Pompou et la face de Silène de Mui-Monlin. Il s'ensuivait que Bodm . malgré son rempart de mouchoirs à tabac, n'avait été nullement garanti de l'examen indiscret et curieux des deux coryphées de b Tulipe orageuse.