CHAPITRE 1U
Une visite inattendue.
Bodin, quoiqu’il eût éprouvé une profonde surprise à b lecture de la seconde lettre de Borne, ue voulut pas que sa ré|K>nsc témoignât de cet étonnement. Son frugal déjeuner terminé, il prit une feuille de papier cl chiffra rapidement la note suivante, de ce ton rude et tranchant qui lui était habituel lorsqu'il n 'était pas obligé de se contraindre :
• Ce que l’on m’apprend ne me surprend point. — J’avais tout prévu.
* — Indécision et lâcheté portent toujours ces fruits-là. — Ce n'est pas « assez. — La Russie hérétique égorge b Pologne' catholique. — Borne
• Iksii il les meurtrière et maudit les victimes (1).
(t) On lit dam le» Affoiru dt Jtonw cet admirable réquisitoire contre Rome, dû au génie le plus vênla blem-jnt rtanys'liqu* de notre siècle:
t 'faut que l'imue de la lutte entre la Pologne et ses oppresseurs demeura
« — Cela me va.
« — En retour, b Russie garantit â Borne, par l'Autriche, b coœprcs- « siuu sanglante des patriotes de b Romague.
c — Cela me va lo Ajoure.
« — Les bande* d égorgeure Ju bon cardinal Albani ne suffisent plu « au massacre des libéraux impies : elles sont fasses.
• — Ma ue me va plus. — Il faut qu’elles marchent. »
Au momeut où Rodiu venait d écrire ces derniers mots, son attention fut tout à coup distraite par b voix fraîche et sonore de Rose-Pompon, qui, sachant sou Béranger par cœur, avait ouvert b fenêtre de Püilémon, et, assise sur la barre d’appui, chantait avec beaucoup de charme cl de gentillesse ce couplet de l'immortel chansonnier :
Mais, quelle erreur! non. Dieu n'est pci colère.
S'il créa '.oui .. à tout il sert d'appui :
Vin* qu'il nous donne, amitié tiildaire,
Et von*, amour», qui créez après lui,
Prélrz un charme h ma philosophie;
Pour dissiper de» rêve* affligeants, le verre en msin. que chacun se confie Au Dieu des bonns* gens!
Ce étant, d’une mansuétude divine, contrastait si étrangement avec h froide cruauté des quelques lignes écrites par Bodin, qu'il tressaillit et mordit les lèvres de rage en reconnaissant ce refrain du poète véritablement chrétien, qui avait porté de si rudes coups à b mauvaise Eglise. Bodin attendit quelques instants dâos une impatience courroucée, croyaot que la voix allait continuer; mai* Bose-Pompou sc lut, ou du moins ne lit plus que fredonner, et bientôt même passa à un autre air, celai du Iton pape, qu'elle vocalisa , mais sans paroles. Bodin, n'osant pas aller regarder par sa croisée quelle était celte importune chanteuse, bans» les épaules, reprit sa plume et continua :
• Autre chose : — « II faudrait exaspérer les indépendants d** tous « les pays, — soulever b rage philotaphaille de l'Europe, — dure écumcr « le libéraliàm- ameuter contre Rome tout ce qui vociféré. — Pour cela,
* proclamer à la face du monde les trois propositions suivante* :
a I • Il est abominable de soutenir que I on peut faire son salut dans « quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les mœurs soient « pures ;
a 2° Il est odieux et absurde d’accorder aux peuples la liberté de coo-
■ science ;
« 5® L’on ne saurait avoir trop d’horreur contre b liberté de h « presse (1).
« I! faut amener l’homme faible à déclarer ces propositions de tout « point orthodoxes, — lui vanter leur bon effet sur les gouvernement*
« despotiques, — snr les vrais catholique*, sur les muscleurs de popu- « faire. — Il se prendra au piège. — l-es propositions formulées, la tem-
douteuse, le journal officiel romain ne contint pas un mot qui pût blesser Ir peuple vainqueur en Uut de conduis, mais à peine eut-il succombé, à peine h-s atroces vengeance* du ciar eurenl-elle» commencé, le long supplice de toute une nation dévouée au glaive, à l’id, à la servitude, que le même journal N trouva p»s d'expressions assrx injurieuses pour flétrir nul que I* fortune avait abandonné* On awmil tort pourtant <f attribuer dirtetmtmt c Ht* indigne Uict.Hr «. poueoir pontifical ; il n'juiaij la loi que la Rouit fui imposait; tlU lui arau dit : Vsts-th vivre? tiKvs-roi La... riiAs uc t'|fi»r»l> fT » murai; tc'iuu nssa-
■ ost... «11011 US VKTWts! !1 »
( LaNxstu». Affairu dt Romt, p. HO. Pagnrne, 1844 )
(1} On li! les passages suivants dans Li iMlrt encyclique adressée par le pape •duel i tous les évêque» de France, en 185*2. afin qu'i!» aient à *e conformer, eux et leurs ouailles, a ces instructions, bien qu’elles soient en opposition directe avec les lois du pays et les droits de» citoyens.
Est-il besoin de dire que M. de Lamennais a protesté, Heloulc la puissance de son génie et de son grand cœur, contre d'aussi odieuses maiimes. que toan dans toute lour candeur ultramontaine :
« Nous airivons maintenant, — dit le saint-père, — à un» autre cause dont nous gémissons de voir I* Eglise affligée en ce moment : savoir, à cel mdiffûm- Imsm on cette opinion p-rwar qui s est répandue de tous côté* par les aruticev des méchants, cl d'après laquelle on rocanarr aCQi'itia le «a lct éterrec pan union p«tr«««o» »x roi ace c* soit, romvo «cr. us nouais «meut m<htbs rr «ojrsfrt» Il ne vous sera pas dilfirile, dans une matière si claire et si évidente, de repousser une erreur aussi '“sia le des peuple» confiés s vos ,-uins, •
C'est assez clair. Avis à nous autre» qui somme» confiés aux soins des pasteurs. Ce n’rst pas tout. Voici qu'un moine italien, chef ultramontain de roi évêques, bille d'un trait de plume un de dm dioiU les plus sacrés, un droit qu< a coûté au pays de» torrents de sang répandu dans les guerres religieuses.
< De celle source inlecle de l'ïndincrcnlisme, — poursuit le saint-père. — découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut anw tt garantir à qui qut et toit la u lesté m cosscitsce... On prépore U voie à ctit' pernicieuse erreur par la bberté d'opinions ple..ie et uns bornes qui su répand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile, a
Il est évident une le saint-|iérc ordonne » nos évéqum d'inspirer à leurs ouailles l'horreur d'une de* lois fondamentales ùe notre sooété. Terminons par une sorti» dudit saint-père, non moins violente et non moins concluante, contre le dragon de la presse :
« là se rapporte celle hbtrit fattnto, et dont on ne peut avoir assez d'horreur, u u ks ri i>K uakciair, rora rrauxn gcrujrr écrit qrx ck aotr. liberté quequ- ■ ques-uns osent solliciter et étendre avec autant de bruit que d'ardeur. >
( LtUrt me ycftqu* du pops Grtgoin XVI ou* évtqot dt frm%ce.'<
LE JUIF KRRAÎNT,
i pête éclate. — Soulèvement général contre Home, — scission profonde,
■ — le sacré college &c divise en trois partis. — L'un approuve, — l’autre
■ blâme, — l’autre tremble. — L'homme faible, encore plus épouvanté « qu'il ne l'est aujourd'hui d’avoir laissé égorger la Pologne, recule de- « vant les clameur», les reproches, les menaces, les ruptures violentes c qu'il soulève.
• Cela nie va toujours, et beaucoup.
« Alors, à notre non père vénéré a ébranler la conscience de l’homme « bible, — d'inquiéter son esprit, — d'effrayer son âme.
« En résumé : — l’abreuver de dégoûts, — diviser son conseil, — 1*1- « Boler, — l'effrayer, — redoubler l'ardeur féroce du bon Albani, — ré- « veiller l'apitélii des Sanféditict (1), leur donner des libéraux à leur « faim, — pillage, — viol, — massacre comme à Céséne, — vraie marée « montante de sang carbonaro, — l'homme faible en aura le déboire, —
« tant de tueries eu son nom ! !! — il reculera... il reculera chacun
« de ses jours aura son remords, — chaque nuit sa terreur, — chaque « miuule son angoisse. — El l'abdication dont il menace déjà viendra « enfin, — peut-être trup lût. — C'est le seul danger à prétest ; — à « vous d’y pourvoir.
« En cas d’abdication... le grand pénitencier m’a compris. — A» lieu « de confier à un général le commandement de notre ordre, la meilleure « milice du saint-siège, je la commande moi-meme. — Des lors, cette « milice ne m'inquicto plus : — exemple... les janissaires et les gardes « prétoriennes, toujours funestes â I autorité ; — pourquoi? — parn* « qu’ils ont pu s'organiser comme défenseurs du pouvoir en dehors du « pouvoir, — de là leur puissance d intimidation.
« (ilëment XIV? un uiais. — Flétrir, abolir notre compagnie, faute « absurde. — La défendre, — l'innocenter, — s'en déclarer le général, « — voilà cc qu’il devait faire. La compagnie, alors à sa merci, consen- « tait à tout ; — Il nous absorbait, nous inféodait au saint-siège, qui n'a- « vait plus à redouter... uns services!!! — Elément XIV est mort de la « colique. — A bon entendeur salut. — Le cas échéant, je ne mourrai « pas de cette mort. »
La voix vibrante et perlée de Rose-Pompon retentit de nouveau.
Rodin lit un bond de colère sur sa chaise ; mais bientôt, et à mesure qu'il entendit le couplet suivant, qu'il ne connaissait pas (il ue possédait pas son .Béranger comme la retire de Philémon). lejésuit*-, accessible à certaines idées bizarrement superstitieuses, resta inlerd t, presque effrayé de cc singulier rapprochement. (L’est le bon pape de Déranger qui parle . )
Que sont les rois? de sols b '-litre* I (hi dm brigands qui, gros d «.riruail,
Donnant leurs crimes pour *ta< liirc»,
Entre eux se poussent au cercueil.
A pris d’or ic puis les absoudre Ou changer leur sceptre en bourdon.
Ma dondon,
R tes doue I Sautai dooct
[Uesrdrz-moi lancer la foudre, lupin m'a fait sou héritier,
Je suis entier. ,
Rodin, à demi levé de sa chaise, le con tendu, l'oeil fixe, écoutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille d une fleur à l'autre de son répertoire, chantonnait déjà le ravissant refrain de Colibri. N 'entendant plu» rien, le jésuite se rassit avec une sorti* de Stupeur: mais au bout de quelques minutes de réflexion, sa ligure rayonua tout à coup : il voyait iiu heureux présage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette étrange confiance dans la fatalité.
« Jamais je n'ai cru plus au bon succès qn'çti ce moment. Raison de « plus pour ne rien négliger. — Tout pressent inieut commande un ro- « doublement de xele. — Une nouvelle pensée m'est venue hier.
« On agira ici de concert. — J'ai fondé un journal ultra-catholique : « l'Amour, du Prochain. — A sa furie ultramontaine, — tyrannique, — « liberticide, — on le croira l'organe de Rome. — J’accréditerai ce»
■ bruits. — Nouvelles furies.
« Cela me va.
(I) Le pipe Grégoire XV| venait & peine de monter sur le trftne poiilifinl, Quand il apprit la révolte de Bologne. Son premier mouvement fut d'appeler les Autrichiens et d'exciter les SanftditUi.— Le cardinal Alhatii battit les (menai i Césène, se« soldat* pillèrent les églises. — saccagèrent U ville, — violèrent l*s femmes. — A torli, le* bande» commirent des assassinais de sang-froid. — F.n I83Î, les SemfUuMs *v montrèrent su grand jour avec des médailles A l'dAzic du duc de Molèiio et du saint-père, des lettres pstentes au nom de lu congré-
f ;ation apostolique, de* privilèges et des in't «licences. Les SanféditUt prêtaient II! étalement le serment suivant : « Je jure d'élever le Irène et I autel sur tes os < de* Ui lûmes libéraux, et de les exterminer, sana pitié pour les cri* des enfants « et le* firme* des vieillards et des femme*, s Le* désordres commis par ces brigands pansaient toute» les limite»; h cour de Rome régularisait l'anarchie, organisait les SeuiftdkiUi en corps de volontaire* auxquels clic accordait de nouveaux privilège*.
(La Jlttiolttlicn et Ut iévohtionnairtt en Italie. — Bre-ur dtt Deux Monda, 15 novembre (8t4.)
« Je vais soulever h question de liberté d’enseignement : — * les libé- « raux du cru nous appuieront. — Niais, ils nous admettent au droit « commun, quand nus privilèges, nos immunités, notre influence de eou- « fcssiomtal, notre obédience à Rome nous mettent en dehors du droit «commun meme, par les avantages dont nous jouissons. — Doubles « niais, il» uous croient désarmés parce qu'ils le sont eux-mêmes cun- « tre nous.
« Question brûlante : — clameurs irritantes ; — nouveaux degortts « pour I homme faible. — Tout ruisseau grossit le torreut.
« Cela me va toujours.
« Tour résumer eu deux mots: — la fin, c'est l'abdication. — Le
■ moyen, barcellement , torture incessante. — L'héritage Remiepont « paye l éleeliou. Prix faits, — marchandise vendue. »
Rodin s'interrompit brusquement d écrire, croyant avoir entendu quelnue bruit à la porte de sa chambre, qui ouvrait sur l'escalier ; il prêta I oreille, suspendit sa respiration; tout redevint silencieux. Il croyait s'être trompe, et reprit la plume.
« Je me charge de l'affaire Rennepont, — unique pivot de nos com- « lunaisons temporelles ; il faut b reprendre en sous-œuvre. — subsli- « tuer le jeu des intérêt*;, le ressort des passions, aux stupides coups de « massue du pèle d'Aigrigny ; il a failli tout compromette c ; — il a pour-
■ tant «le Ires-bonnes parties. — il a du monde* — de la séduction* • - « du coup d'œil, — mais une seule gamme, — et puis pas assez grand « pour savoir se faire petit. — Dan» son vrai milieu, Peu tirerai parti,
■ — les morceaux en sont lions. — J’ai usé à temps du franc pouvoir « du révérend père général ; — j’apprendrai, si besoin est, an père d’Ai- « giigny, les engagements secrets pris envers moi par le général ; — « jur-qu'id on lui a laissé forger pour cet héritage la destination que « vous savez, — bonne pensee, mais inopportune, — même Jiut par « attire voie.
* les renseignements, faux. — Il y a plus de deux cents million*-; l'c- « voulu dite échéant, le douteux est certain, reste une latitude ini— « mi n e. — L’affaire Rennepont est à celte heure deux' fois mienne; — « avant trois mois rcs deux cents millions seront à nous, — par la libre « volonté des héritiers j — il le faut. — Car, ceci manquant, le parti « temporel m'échappe, — mes chances diminuent de moitié. — J’ai « dem uidé pleins pouvoirs ; — le temps presse, j’agis comme si je les o avals. — lin renseignement m'esl ioaispeiisabk pour mes projets ; je « l'attends de vous : — il me le faut, — vous m'entendez ? — Li haute « influence de votre frère à la cour de Vienne vous servira. — Je veux « avoir les details les plus précis sur h position actuelle du duc de Rcicb- « stadt, — le Napoléon II des impérialistes. — Peut-on, oui ou non. « nouer, par votre fri re, une correspondance secrète avec le prince A « l’insu de son entourage?
« Avisez promptement, — ceci est urgent, — cette note part aujourd'hui, — je la compléterai demain... — Elle vous parviendra, « comme toujours, par k petit marchand. »
Au moment où Rodin venait démettre et de cacheter cette lettre sous une double enveloppe, il crut de uouveau entendre du bruit au dehors... Il écouta... Au bout dt quelques imunenls de silence, plusieurs coups .frappés à sa porte retentirent dans la chambre Rodin tressaillir : pour la première lois l'on heurtait à sa porte depuis près d’une année qu'il venait dans ce lotis. Serrant précipitamment dans la poche «k sa redingote la lettre qu’il venait d écrire, le jésuite alla ouvrir la vielle malle cachée sous le lit île sangle, y prit un paquet de papiers enveloppé d'un mouchoir à tabac en lambeaux, joignit à cc dossier les deux lettres chiffrée» qu'il venait de recevoir, et cadenassa soigneusement la malle. L'on continuait de frapper au dehors avec un redoublement d'impal h nce. Rodin prit le panier de la fruitière à la main, son parapluie sous s n bras, et, assci inquiet, alla voir quel était cel indi erct visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose -l'oinpon. la chanteuse importune, qui, faisant une accorle cl gentille révérence, lui demanda d'un air parfaitement ingénu :
i cr Monsieur Rodin, s'il vous plaît?