CHAPITRE IV
Un service d’uni.
Rodin, malgré sa surprise et son inquiétude, ne sourcilla pas ; il commença par fermer sa poi te après soi , remarquant fa coup d «cil curieux de la jeune tille : puis il lui dit avec bonhomie : h Qui demandez-vous, ma chère fille? — Monsieur Rodin , — reprit crânement R oso Pompon en ouvrant ses joli» yeux biens île toute leur grandeur, et regardant Rodin bien eu face. — Cc n est pas ici... — «lit-il en faisant un pas pour descendre — Je ne connais pas... Voyez plus haut ou pins bas. — Oh ! que c’est joli! Voyons... faites donc k gentil, à votre Age! — dit Rose-I'nmpon en haussant les épaules, — comme si on ne savait pas que c’est vous qui vous appelez M. Foifin. — Charlemagne, — dit le sortir» en s'inclinant, — Charlemagne, pour vous servir, si j’en étais capable. — Vous n’en êtes pas capable, — rè-
pondit Rose-Pompon d’un ton majestueux, et clic ajouta d’uu air narquois : — Nous avons donc des cachettes à la minon-minette, que nous < Langeons de uoiu?... Nous avons peur que maman Rodin nous espionne?
— Tenez, ma chère fille, — dit le tocitu eu souriant d un air (ûtemc,
— vous vous adressez bien : je suis un vieux bonhomme qui aime la jeunesse... la joyeuse jeunesse... Ainsi, amusez-vous, même à mes dépens..- mais laivsez-moi passer, car l'heure me presse... — Et Rodin fit de nouveau un pas vers l'escalier. — Monsieur Rodin, — dit Rose-Pornpon d’une voix solennelle, — j’ai des choses très-importantes à vous communiquer, des conseils â vous demander sur une affaire de cœur... — Ah ça, voyons, pe-
tite folle, vous n' vcz donc personne à tourmenter dans votre maison, que vous venez dans celle-ci? — Mais je loge ici, monsieur Rodin, — répondit Rose - Pompon en appuyant rualicieusement sur le nom de sa victime. — Vous? ah! bahl j'ignorais un si joli voisinage. — Oui...
je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin. — Vraiment !
et où (fcne? — Au troisième, dans le bâtiment du devant, aoaihur Rodin. — C’est donc vous qui chantiez si bien tout à l'heure ? — Moimême, mou-deur Rodin. — Vous m’avez fait le plus graud plaisir, eu veille. — •Vous êtes bien honnête. monsieur. Rodin. — Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose?— Je crois bien, moii-ânir Rodin, — dit Rose- Pompon en baissant les yeux d'un air iugéuu : — j’habite avec grandpapa Pliilémon el grandmamm Barclinual... une reine, rien que ça. »
Roiliu avait été jusqu'alors assez g avement inquiet, ignorant de quelle manière Rose-Vompon avait surpris sou véritable nom :
mais, en entendant nommer la reine Bacclianal , et en apprenant qu’elle logeait dans cette maison . il trouva une compensation à l'incident désagréable soûle vé par l'a p-
f arilion de Rosenmpon. Il importait en effet beaucoup â Rodin de sa-
■ Ab! ma chère fille, — s'écria-t-il, — je vous en conjure, ne plaisantons pas... S'agirait-il, par hasard, d'une jeune fille qui porte ce surnom et qui est sœur d une ouvrière contrefaite?... — Oui, monsieur, la reine Racchanaï est son surnom, — dit Rose-Pompon assez étonnée à son tour: — elle s’appelle Céphyse Soliveau, c’est mon amie. — Ah! c’est votre amie ! — dit Rodin en réfléchissant. — Oui, monsieur, mon amie intime... — Et vous l'aimez? — Comme une soeur. Pauvre fille ! je fais ce que je peux pour elle ! et ce n'est guère... Mais comment un respectable homme de votre âge ronnail-il la reine Bacchaua!?... Ah ! ah ! c’est ce qui prouve que vous |»ortcz des faux noms... — Ma chère fille !
je n’ai plus “
de rire maintenant,
— dit si tristement Rodin, que Rose- Pompon, se reprochant sa plaisanterie, lui dit : — Mats enfin, comment connaissez -vous Céphyse ? — nélas 1 ce n'est pas elle que je connais.... mais un brave garçon qui l'aime comme un fou!.... — Jacques
Rcnucpout? — m
Autrement dit Coochc-toot-Nii.Aceüe heure, il est en prison pour dettes, — reprit Rodin avec un soupir. — Je l'y ai vu hier. — Vous l'avez vu hier? Mab.E, comme ça &c trou- s ve ! — dit Rose- Pompon eu frappant dans si s nl.iius. — Alors, venez vite, venez tout «le !
chez Ph ilémon, vt donnerez à i.’épl^ des nouvelles de I son amant.. . elle est
si inquidc !.... — Ma cliere tille... jur voudrais ne lui doniut que de bonnes nouvelles, de ce digne garçon que j’aime malgré ses folies (car, qui u’co a pas mil... des folies?),
— ajouta Itodiuavec u ue indulgente bonhomie — Pardieu!
— dit Rose-Pompon en se balançant s
«•s lia ne lies c
> comme
elle eût été eu-
voir où trouver la reine Bacchaual, maîtresse de Couchc-lout-Nu el sœur de la Mayeux, de la Mayeux, signalée comme dangereuse depuis sou entretien avec la supérieure du couvent, et depuis la part qu elle avait prise aux projets de fuite de mademoiselle de (lardoville. Ue plus, Rodin espérait, grâce à ce qu'il venait d apprendre, ameuer adroitement Rose- Pompon a lui confesser le nom uc la personne dont elle tenait que M. Charlemagne s’appelait M. Rodin. A peine la jeune liDe eut-elle ptonoucé le nom de la reine Bacchaual, que Rodin joignit les mains, paraissant aussi surpris que vivement intéressé.
core costumée débardeur. — Je dirai plus. — ajouta Rodin , — je I aime à cause de ses folies; car, voyezvous, on a beau dire, ma chère fille, il y a toujours un Itou fond, uo bon cœur, quelque chose enfin, chez ceux qui dépensent généreusement leur argent pour les autres. — Lh bien ! »
— dit Rose-Pompon
tenez, vous êtes un très-brave homme, vous chantée de la philosophie de Rodin. — Mais pourquoi ue vouiez-vous pas veuir voir (léphyse pour lui parler die Jacques? — A quoi bon lui «prendre ce quelle sait? (Juc Jacques est en prison? Ce que je voudrais, moi, ce serait tirer ce pauvre garçon d’un si mauvais pas... — Oh ! monsieur, faites cela, lirez Jacques de prison, — sccria vivement Rose-Pompon, — el nous vous embrasserons, nous deux Céphyse. — Ce serait du bien perdu, chère petite folle, — dit Rodin en souriant; — mais rassurcz-vou«. je n’ai pas besoin d-.- récompense pour foire uu
pou do bien quand je le puis. — Ainsi vous espcrcz lircr Jacques de prfcon?-- »
Bodin secoua la fêle cl reprit d'un air chagrin et contrarie : a Je l'es-
C êrais... certainement... je f espérais;... mai», à celte heure... que vouz-vous? tout e&t changé... — El pourquoi donc ? — demanda Kosc- Pompou. surprise. — Cette mauvaise plaisanterie que vous me tûtes en ut’appebnl M . Bodin doit vous paraître très-amusante, ma chère Itlle ; je le comprends : vous n’êtes en cela qu'un écho... Quelqu'un vous aura du : * Allez dire à M. Charlemagne qu'il s’appelle M. Bodin... ça sera h.rt drôle... ® — Bien sûr qu'il ne me fût pas venu à ridée de vous apjh 1er M. Bodin... ou n'invente nas uu nom comme celui-là soi-même, — répondit Bose-Potupoo. Eh bien! cctlc personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a fait, sans le savoir, uu grand tort au pauvre Jacques liennepont. — Ah ! mon Dieu! et cela parce que je vous ai appelé H. Rodiu au heu de M. Charle-
magne ? — s'écria Rosc-Fompon tout atlristée. regrettant alors I» plaisanterie qu’elle avait faite à l'instigation de Niui-Mouliu.
— Mais enfin, monsieur, — reprit-elle,
— qu'est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service
nue vous vouliez rendre à Jacques? — Il
Au nom de Nini-Moulin, Bodin n'avait pu retenir un mouvement de surprise. Ce pamphlétaire, qu'il avait fait charger de la rédaction de l'Aeinur du Prochain, n’était pas personnellement à craindre; mais Nini-Moulin, très-bavard et très-expausif apres boire, pouvait être iuquiélant, gênant, surtout si Rodiu, ainsi que cela était probable, devait revenir plusieurs fois dans cette maison pour exécuter ses projets sur Couche-tout -Nu, par l'intermédiaire de la reine Bacchanal. Le iociuj se promit donc d’aviser à cet inconvénient.
« Ainsi, ma chère fille, — dit -il à Rose-Pompon, — c’est un monsieur Dcsmoulins qui vous a engagée à me faire cette mauvaise plaisanterie 7 — Non pas liesmoulins... mai» Duqiouliii, — reprit Rose-Pompon. — Il écrit dans les journaux des sacristains, et il défend les dévots pour l’argent qu'on lui donne; car si Nini-Moulin est un saint... ses patrons sont saint Sniffitn i et suint Chicai d, comme il dit lui-même. — Ce monsieur
me parait fort gai. —
ne m'est pas permis de vous le dire, ma chère fille. Eu vérité.... je suis désolé de tout ceci pour ce pauvre Jacques ... croyezle bien ; mais pennetitz-moi de descendre.
— Monsieur... écoutes-moi. je vous eu prie, —dit Rose-Pompon, — si je vous disais le nom de la pe rsonne qui m'a euga-
r à vous appeler Bodin, vous inlé- F&seriez - vous toujours à Jacques? —
Je ne cherche à survendre les secret* de l personne... ma chère Bile... vous avez été ! «Lui» tout ceci le jouet ou l’écho de personnes peut-être fort dan- JCieu'OS, et, ma foi!
malgré l'intérêt que m'inspire J.m iqucsRcnuepoot . je n'ai pas envie, vous entendez bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme . Dieu m'en farde ! »
Rose - iVmpou ne comprenait rien aux craintes de Bodin, et il y comptait bien; car, apres une seconde de réflexion, la jeune fille lui dit : «Tenez, monsieur, c’est trop fort pour moi, je n’y entends rien . mais ré
que je sais, c’est que ;c serais désolée d’avoir fait tort à un brave garçon par une plaisanterie ; je vais donc vous dire tout bonnement ce qui en est: ma franchise sera peut-être utile à quelque chose... — La franchise éclaire souvent les choses obscures, — dit sentencieusement Bodin. — Après tout, — dit Rose-Pompon. — tant pis pour Nini-Moulin. Pourquoi me fait-il dire des bêtises qui peuvent nuire à l'amant tic celle pauvre Céphysc? Voilà, monsieur, ce qui est arrive : Nini-Moulin, uu gros farceur, vous a vu tout à l'heure dans la rue: la portieic lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m’a dit. à moi : « Non, il s'appelle Bodin, il faut lai taire une farce ; Rosc-Pompon, allez à u porte, frappez-y, appelez -le M. Rodiu. Vous verrez la drôle de ligure qu'il fera... » J’avais promis h Nini-Moulin de ne pas Irnomnier; mais, dès que ça pourrait risquer de nuire à Jacques... tant pis, je le nomme. »
r«i.» - Tjp. d< »•* V» ru* Sosl-tW'i tv, »« a»-**».
TrtnftiortnaÜoo de Bodin. — r*ci MW.
Oh! très hou enfant !
—Mais attendez donc, alterniez donc, — reprit Rodiu en paraissant rappeler scs souvenirs n'est-ce pas uu homme de trentesix à quarante ans, gros... la figure colorée?— Colorée comme uu verre de vin rouge, — dit Rose- Poinpon. — el par làdissus le nez bourgeonné .. comme une framboise... — C’est bien lui... >1. Dumoulin... oli ! alors vous me ravMircz complètement, ma chère fille i la plaisanterie ne m’inquiété plu» guère. Mais t’est uu 1 res -digue homme que M. Dumoulin. aimant peutêtre uu peu trop le plaisir. — Ainsi, monsieur, vous lâcherez toujours d’être utile à Jacques? La bête de
Î laisanterlc de Niniloulinnc v ous en empêchera pas? — Non, je l’espère. — Ah çà !
il ne faudra nas que je dise à Nini-Moullu que vous savez que c’c»t lui qui m’a dit de vous appeler monsieur Rodin, n’est-ce pas, monsieur ? — Pourquoi non? En toutes clioses, ma chcre, fille, il Luit toujours dire franchement la vérité. — Mais, monsieur, Nini* Mou!in tn’a tant recommandé de ne pas vous le nommer... — •Si vous me l'avez nommé, c’est par un trèsbon motif, pourquoi ne pas le lui avouer?
Du reste, ma chère fille , ceci vous regarde , et non pas mol... Faites comme vous voudrez. — El nourral-Jc dire h Céphysc vos bonnes intentions pour Jacques? — La franchise, ma chère fille, toujours la franchise. On uc risque jamais rien de dire ce qui est... — Pauvre Cépbyse, vat-elle être heureuse!... — dit vivement Rose-Pompon, — ci cela lui vieudra bien à propos... — Seulement il ne faut pas qu’elle s’exagère trop ce bonheur... je ne promets pas positivement... de faire sortir ce digne garçon de prison... je dis que je lâcherai ; mais ce que je promets positivement... car depuis reinprisouncmcut de Jacques je crois votre amie daus une position bien gênée... — Hélas!.., monsieur... — Ce que je promets, dis-je, c’est uu petit secours... que votre amie recevra aujourd'hui. afin quelle ail le moyen de vivre honnêtement... et si elle est sage, eh bien !... si elle est sage, plus tard on verra...— Ah I monsieur, '•©us ne savez pas comme von* venez a temps... au secours de celle pau-
■Et
LE Jl IF ERRANT.
rrc Ccphyse... On dirai! que tons êtes son vrai bon ange... Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin on M. Charlemagne, loui ce que je pui» jurer, c'et?! que vous êtes uu excellent... — Allons, niions, n’exagérons ri» n. - dît Rodin en interrompant llose-Pompon, — dite* uu bon .tiens
; ien de plus ma chère fille. Mai; voyez dont cou ne les choses s'enchaînent quelquefois ! Je tous demande un peu qui oi'au-
rait dit, lorsque j'entenntift frapper A ma porte, « c qui m'impatiente U fort, je Ta voue, qui m’aur: it dit qui « 'était uu s pet ie prétexte d’une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie d’une bonne action?... Allons, doaoez courage à votre amie... ce soir elle recevra un secours, et, ma loi, confiance et espoir! Dieu merci! il est encore de bonnes gens sur Ia terre- — Al» ! monsieur... vous le prouvez
bien. — Que voulez-vous! c'est tout simple : le bonheur de» vieux
c’est de voir le buiheur «b* jeune»... »
Ceci fin dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite, que Rose-Pompon sentit ses veux humides, et reprit tout émue : « Tenet, monsieur , Cephjse et moi, nous nu sommes que de pauvres filles; uycnft.de plus \oi iucu-.es, c’est encore vrai; mais nous avons, j’ose le due, bon cœur ; au*»i, voyez-vous, si jamais tous étiez mslbdc, appelez-nous . il eurs qui vous - orneraient mieux que m.u ...
C’est tout ce que uous pouvons vous offrir ; sans compter Rumut, que je fera» se scier en quatre morceaux pour vous; je m’y engage sur
l'honneur ; comme Céphy-e, j'co suis sûre, s'engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour vous à la vie, & la mort. — \ uus voyez doue bien,
ibère fille, que j avais raison de dire : tôle folle, bon cœur... Adieu et au revoir! »
Pub Rodiu, reprenant sou panier, qu’il avait posé à terre A côté de «ou parapluie, SC disposa à descendre resta lier.
a U’ahord vous allez me donner ce panier-b* il vou gênerait pour descendre, — dit Rose-Pompon en retirant en effet le pâmer des mains
de Rodin, malgré b résistance do celui-ci. Pub clic ajouta : — Appu ver- vous sur mon bras ; l’escalier est si noir... vous pourriez faire tm
feux pas. — Ma foi, j’accepte votre offre, ma chère fille, car je ne suis pas bien vaillant. »
Et s’appuyant paterncllumunl sur le bras droit de Rose-Pompon, qui portait le panier de b main gauche, Rodiu descendit l'escalier cl traversa b cour
carreaux de b petite
ce bien le vôtre? — C’eut le mica, — dit Rodin après avoir levé 1 a tête; et il fil de b main un salut trè— affectueux à Jacques Dumoulin, qui, stupéfait, sc rctiia bmqsaWDl de b fenêtre. — Le pauvre garçon!... Je sub sâr qu’il a peur de moi... dupais sa mauvaise plaisanterie, — dit flodiu en souriant, il a bien tort... »
El il accompagna les mots U a tien tort d'un siubtre pincement de livres «lont Rose-Pmnpon ne put s’apercevoir.
« Ah ç.i ! m.» chère fille, — lui dit-il lorsque loi» deux entrèrent dans l’allée, — je uVi plus besoin de votre aide; remontez vite chez votre amie, lui donner h-s bonnes mm venus que vous savez. — Oui, monsieur. vous avez raison, car je grille d'aller lui dire quel brave homme vous ôtes. •
El Rose- Pompon s'élança «Lins l'escalier.
« Eh bien!... eh bien !... et mon panier qu'elle emporte, celle petite folle ! — dil Rodin. — Àb! c’est vrai... Pardon, raouskor, le voici... Pauvre Ccphyse! va-t-cOe être contente ! Adieu. monsieur. »
El b gentille figure de Rose-Pompon JUparut dans les fluibcs de Tosealler, qu elle gravit d’un pied alerte et impatient. R<»d»n sortit de l’allée .
- « Voici votre panier, chère dame, — dit-il en s’arrêtant sur lu seuil de b boutique de la mère Ai se ne. — Je vous fars tues très humbles reluerdmenls... de votre obligeance... — 11 n’y a pu» de quoi, mon digne monsieur ; c'est tout A voir» service... Eh bien, le radis cUirt-il bon? — Succulent, ma chère daine, succulent et excellent. — Ait! j’en suit j»ieu aise. Vous reverra-t-on bientôt? — J’espère que oui... Mais pourriez vou» m’indiquer un Imreati de noste voisin? — En détournant b rue A
S uebe, b troisième maison, cnez l'épicier. — Mille rcmm iineuts. — parie que cW un billet doux pour votre bonne amie. — dit b mère Arsène, iirob.tblenieul mise en gaieté par le contact de Rose -Pompon cl de f^ini -Moulin.— Eh!... eh !... ch!... chère dame, — dit Rodin eu ricanant : puis, redevenant tout A coup parfaitement sérieux, il ht un profond salut A la fruitière en lui disant : — Votre serviteur de tout mou
cœur... » El il gagna la rue
Nous conduirons maintenant le lecteur dans b maison du docteur Baleinier, où était enfermée mademoiselle de CardoviUe.
d'Agricol cl de Dagobert, ensuite «le laquelle le soldat, a:*scz griève blessé, était parvenu, grâce au dévouement intrépide d’AgncoI ai de l’hét oiqoc Rabat-Joie, à regagner b petite porte du jardin du < veut et à fuir par le boulevard extérieur avec le jeune forgeron. . gu
Quatre heures venaient de sonner ; Adriunnc, depuis le jour précédent, avait été conduite dans onc chambre du deuxième étage A» h maison de santé ; b fenêtre grillée, défendue au dehors par uu auvi ne liis-oit parveui r qu’une faible clarté dans cet appartement. J a r tille, depuis son entretien avec la May eux, s’attendait à être déf d’un jour A l'autre, par ITntcrventiou de su* amis; mais elleép* - * une. douloureuse inquiétude au sujet d’Agricol et de Dagobert; if absolument l’issue de la lutte engagée pendanTune des nuits pié« éd par scs libérateurs contre les gcu> de b tuaisou de fi ms et t eux 4 courent, en vain elle avait interrogé ses gardicimus ; cdtereci ér- 1 restées muettes. Ce» nouveaux influents augn cillaient encore le 1 » t ressentiment» d’ Aérienne contre la princesse do Sainl-Dizicr. le j d’Algriguy ctdeurs créatures. La légère pâleur du charmant vis; mademoiselle de CardoviUe, scs beaux yeux uh peu battus, trahi de réceuU-s angoisse»; awnse devant une petite table, &ou front i . . sur une de ses mains. A demi voilée par les longues boucles de ses c veux dorés, elle feuilletait uu livre.
Tout A coup b porte s'ouvrit et M. Baleinier entra. Le docte -i suite de robe courte, instrument docile et passif des volonté» de !’< n’était, ou l’a dit, qu’à moitié d.ufc les confidences du père J’Ai*
et de h» princesse de SabU-Dizkqr. U avait ignoré le Lut Je L» séqui lion de irudcmoUdto de CardoviUe ; U ignorait aussi le brusque r
meut de position qui avait eu lieu la veille cutro le père d’Aigi Rodin, apres b lecture du testament de Mario* de RenueiKKil ; le U ur avait, seulement la veille, reçu Tordre du père d’Atgrigny'fi oliâssaut aux Inspirations do Rodiu) de resserrer plus étrnilrtnrnl demoiselle de CardoviUe, »!e redoubler de sévérité à sou égard, tâcher eufm de la contraindre, on verra par quels moyens, A r cer aux poursuites qu’elle se proposait de faire, plus Urd persécuteurs.
A l’aspect du docteur, mademoiselle dç CardoviUe oc put version et le dédain que tel homme lui inspirait. M. Bak-imcr, traire, toujours souriant, toujours doucereux, .s’approcha d’.V avec une aisance, avec une confiance parfaites, s’arrêta a quclqi d’elle comme pour examiner attentivement le» trait* de b jeune
f iut* il ajouta, comme s’il eût été satisfait des remarques qu’il vendre : « Allons ! les malheureux événements de l’a vant-dennère auront une influence moins fâcheuse que je »c craigua»... U y mieux, le teiut est plus reposé, le maintien plus calme: les jeux „ enrore un peu vif», mais nou plus briffants d’un éclat anormal. Vous fiez si -bien !... Voici le terme de votre guérison reculé, car ce qui malheureusement passé Ta vanl-demière nuit vous a jetée dan* une talion d’autant plus fâcheuse que vous u’en avez pas eu la con.>ci Mais heureusement, no< soins aidant, votre guérison ne sera, je père, reculée que de quelque temps, »
Si habituée qu’elle tût a l’audace de Taflilic de L congrégation, demoiselle d- Lardoville ne put s'empêcher de lui dire avec un s de dédain amer : ■ Quelle impudente probité est donc la vôtre, sieur ! Quelle effronterie daus votre zèle A bieu gagner votre Jamais uu moment tans votre masque : toujours b ruse, h* aux lèvre*. Vraiment, si ccUu honteuse comédie vous fatigue qu’elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas cher. — UéLs ! — dit lr docteur d’un ton pénétré, — toujours fâcheuse imagination de croire que vous u aviez pas besoin de •Oins, que je joue b comédie quand je vous parle de Tétai aflligej vous étiez lorsqu'on a été obligé de vous conduire ici à votre insu ! sauf celte petite marque d'insanité rebelle, votre position s’csl me Icmcment améliorée ; vous marchez A une guérison complète. lîus votre excellent cœur me rendra b justice qui m’est due, et un je je serai jugé comme je dois T être. — Je le crois, monsieur, oui. le approche ou vous serez jugé comme vous de vez l’être, — dit Adrietuie appuyant sur ces mois. —Toujours celte autre idée fixe ! — dil le <Iocte__ »wp une sorte de commisération. — Voyons, soyez donc raisonnai le... Ne pensez plus à cet cufantilbge.— Renoncer a demander aux tribunaux réparation pour moi et flétrissure pour vou» et vos compli jamais . monsieur... oh! jamais. — Ron ! ! — dil le docteur eu bi
les épaules, — une fois dehors. Dieu merci I vous aurez A songer
d’autres choses, ma belle ennemie. — Vous oubliez pieu* nu-ut . *<• le sais le mal que vous faites... .Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mé-
moire. — Parlons sérieusement ; avez-vous réellement la pespéd de adresser aux tribunaux? — reprit le docteur Baleinier d’un tou ci
auresser aux mnunaux reprit te uoiteur Baleinier d un tou crave.
— Oui, monsieur. Et, vous le savez, cc que je veux, je le veux ferommeut . — Eh bien ! je vous prie, je vous conjure ne ne pus donner suite
A cette idée. — ajouta le docteur d’un ton de plus en plus pénétré ; — . je vous h* demande en grâce, et cela au nom de votre propre Intérêt...
— Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêt* avec jesmieos... — Voyons, — dil le docteur Baleinier avec une *- i “—
9 * 4^. • 7 - Si
im|iatience, et comme s’il eût été certain de convaincre A l'instant demoiselle de CardoTillc, — voyons, auriez-vous le triste courage plonger finis le désespoir deux personnes remplies de cœur et de gà rosilé?— Doux seulement? La plaisanterie serait plus complété ri v
LE JUIF F.RKANT.
en comptez trois : vous, monsieur, ma tinte cl l'abbé d’Aigrigny... car telle* sont sans doute les personnes généreuses au uom desquelles vous invoquez ma pitié. — Eh ! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni de l'abbé d’Algriguy. — De qui donc s'agit-il alors, monsieur? — dit mademoiselle de Cardoville avec surprise. — Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoyés par c eux que vous appe- j lez vos amis, se soûl introduits dans le couvent voisiu pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans cc jardin... Let coups de feu que vous avez entendu» ont été tirés sur eux. — Ilélas! je m’en doutais... Et l’ou a refusé de m'apprendre s’ils avaient été blessés! — dit Adricnne avec une douloureuse émotion,— L’un d’eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave, puisqu'il a pu marclicr et échapper aux gens qui le poursuivaient. — Dieu soit loué ! — s’écria mademoiselle de Cardoville eu joignant les mains avec ferveur. — ilien de plus louable que votre joie eu apprenant qu’ils ont échappé ; mais alors par quelle étrange coutradictiuu voulez-vous doue maintenant mettre la justice sur leurs traces?... Singulière manière, eu vérité, de reconnaître leur dévouement.
— Que dites-vous, monsieur? — demanda mademoiselle de Cardoville.
— Car colin, s’ils sont arrêtés, — reprit le docteur baleinier sans lai ré|K>iKlre, comme ils se soûl rendu» coupables d'escalade et d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galères. — Ciel!... et ce serait pour moi ! — Ce serait pour vous, et, qui pis est, par vous, qu’ils seraient condamnés. — Par moi, monsieur? — Certainement, si vous donniez suite A vos idées de vengeance contre votre Unie et l'abbé d'Aigrignv i. je ne vous parle pas de moi, je suis à l'abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir vous plaindre à la justice d’avoir été injustement séquestrée dans celte maison. — Monsieur, je ne vous comprends pas, expliquez-vous, — dit Adrienne avec une inquiétude croissaute. — Mais, enfant que vous êtes, — s’écria le jésuite de robe courte d’un air convaincu, — croyez-vous doue qu’une fois la justice saisie d’une affaire on arrête son cours et son action où l’on veut, et comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous déposerez une plainte contre moi et contre votre famille, u’cst-cc pas? Bicu ! qu’arrive-t-il ? la justice intervient, elle s'informe, elîe fait citer des témoins, elle entre dans les it*vcstigalious les plus minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que celte escalade nocturne que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée dans la penr du scandale, que cette tentative uoctnme, dis-je, que je no voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée ; et, comme il s’agit d’un crime fort grave qui entraîne une peine in Limante, la justice prend l'initiative, se met à la recherche île ces malheureux, et si, comme il est probable, ils sont retenus à Parts, soit par quelques devoirs, soit par leur profession, soit même par la trompeuse sécurité où ils sont, probablement convaincus d’avoir agi dan» un motif honorable, on les arrête : et qui aura provoqué celle arrestation}? vous-même, en déposant contre nous. — An ! monsieur, cela serait horrible... c'est impossible. — Cc serait très-possible, — reprit M. Baleinier. — Ainsi, taudis que moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le oroil de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de chercher à étouffer celle méchante affaire... c’est vous... vous pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c’est vous qui allez les livrer à b justice. »
Quoique mademoiselle de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite ac robe courte, elle devinait que les sentiments de démence dont il semblait vouloir user à l'égard de Dagobert et de son (ils seraient absolument subordonnés au parti qu’elle prendrait d’abandonner ou uou la vengeance légitime quelle voulût demander à la justice.
Eu effet. Bodiu, dont le docteur suivait sans le savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à mademoiselle de Cardoville ; Si vous tentez qudqucs poursuites, on dénouce Dagobert et sou (ils ; tandis qu’on arrivait aux mêmes lins en inspirant assez de craintes h Adrienne au sujet de scs deux libérateurs pour la détourner de tonte poursuite. Sans connaître b disposition de h loi, mademoiselle de Cardoville avait trop de bon sens pour ne pas comprendre qu’eu effet Dagobert et Agricol pouvaient être tres-daugereusement inquiétés à cause de leur tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position terrible. Et pourtant, en songeant à tout ce qu’elle avait souffert dans cette maison, en comptant tous les justes ressentiments qui s'étaient amassés au fond de son cœur, Adricnne trouvait cruel de renoncer à l'âpre plaisir de dévoiler, de Hétrir au grand jour de si odieuses machinations.
l e docteur Baleiuier observait celle qu’il croyait sa dupe avec une attention sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de l'hésitation de mademoiselle de Cardoville.
« Mais enfin, monsieur, — reprit-elle sans pouvoir dissimuler son trouble, — en admettant que je soi» disposée, par quelque motif que ce soit, à ne déposer aucune ph.iu(e, à oublier le mal qu'on m’a fait, quand sortirai -je d ici? — Je n’en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous serez radicalement guérie, — dit bénignement le docteur. — Vous êtes eu excellente voie, mais... —Toujours celle insolente cl stupide comédie ! — s’écria mademoiselle de Cardoville en interrompant le docteur avec iialiguation. — Je vous demande... et, s'il le faut, je vous pue, aie me dire combien de temps encore je dois être séquestrée dans celle horrible maison ; car entm, j’en sortirai un jour, je suppose. — Certes, je l’espère bien, — répondit le jésuite de robe coin U- avec componction; — mai» quand? je l'ignore... D’ailleurs, je. dois vous en avertir Irauclicment, toutes les précautions sont prises pour que des
tentatives pareilles à celle de cette nuit ne se renouvellent plus : la surveillance lu plus rigoureuse est établie afin que vous n'avez aucune communication an deliois. Et cela dans votre intérêt, alin que votre pauvre tête ue s'exalte pas de nouveau dangereusement. — Ainsi, monsieur, — dit Adrienne presque effrayée, — auprès de Ce qui m'attend, les jours passés étaient des jours de liberté? — Votre intérêt avant tout, » lépondit le docteur d'un ton pénétré.
Mademoiselle de fardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son vi.-age dans ses mains A cc moment, on entendit des pas précipités derrière b porte : une gardienne de b uiuLon entra après avoir frappé.
« Monsieur, — dit-el!c au docteur d’un air effaré, — il y a eu bas déni messieurs qui demandent à vous voir à l'instant, ainsi que mademoiselle. »
Adrienne releva vivement la tête; scs yeux étaient baignés de larmes.
« Quel est le uom des personnes? — dit M. Baleinier fort étonné. — L’un d’eux m’a dit, — reprit b gardienne : — « Allez prévenir M. le doctcnr que je suis magistral, cl que je viens exercer ici une mission judiciaire concernant mademoiselle de Cardoville.» — Un magistral, s’écria le jésuite de robe courte en devenant pourpre, et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude. — Ah! Dieu soit loué! — s'écria Adricnne en »c levant avec vivacité, b figure rayonnant d'csucraucc à travers ses larmes : — mes amis ont été prévenus à temps!... l'heure de b justice est arrivée ! — Priez ccs personnes de monter, » dit le docteur Baleinier à b gardienne après un moment de téllcxion.
Puis, la physionomie de bina en pim. émue et inquiète, sc rapprochant d' Adrienne d’un air uur, presque menaçant, qui contristait avec la placidité habituelle de son sourire hypocrite, le jésuite de robe courte lui dit â voix basse ; « Prenez garde... mademoiselle !... ue vous félicitez pas trop tôt !... — Je ne vous crains plus maintenant! — répondit mademoiselle de Cardoville, l'oeil brillant et radieux. — M. de Montbron aura sans doute, de retour à Paris, été prévenu à temps;... il accompagne le magistrat... il vient me délivrer!... — Puis Adricnne ajouta, avec un accent d'ironie amère : — Je vous plains, monsieur... vous et les vôtres. — Mademoiselle. — s’ccm M. Baleinier ne pouvant plus dissimuler scs angoisses croissantes, — je vous le répète, prenez garde... songez à ce que je vous ai dit... votre plainte entraînera nécessairement... vous entendez, nécessairement, b révélation de ce qui s’est passé l'autre nuit... Prenez garde! le sort, l'honneur de ce soluat ci de son fils sont entre vos mains... Songcz-y... il y va pour eux des galères. — Oli ! je ne suis pas votre dupe, monsieur... vous me biles une menace détournée ; ayez donc au moins le courage de me dire que si je me plains à cc magistrat... vous déuoucercz â I instant le soldat et son fils. — Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont perdus, » — répondit le jésuite de robe courte d’une manière ambiguë.
Ebranlée par ce qu'il y avait de réellement dangereux dans lès menaces du docteur, Adrienne s'écria : a Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m’interroge, croyez-vous que je mentirai ? — Vous répondrez... ce qui est vrai. D’aülcurs, — se hâta de dire M. Baleinier dans l’espoir d’arriver â ses lins, — vous répondrez que vous vous trouviez dans lin tel étal d’exaltation d'esprit il y a quelques jours, que l’on a cru devoir, dans votre intérêt, vous conduire ici à votre insu ; mats qu’aujourd'hui votre étal est for! amélioré, que vous reconnaissez l’utilité de la mesure que Pou a été obligé de prendre dc.ns vota* intérêt. Je confirmerai ccs paroles... car, apres tout, c’est b vérité. — Jamais! — s’écria mademoiselle de Cardoville avec indignation, — jamais je ue serai complice d’un mensonge aussi infâme, jamais je n'aurai la lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j'ai tant souffert. — Voici le magistrat, — dit M. Baleinier en entendant un bruit de pas derrière b porte. — Prenez garde... »
Eu effet, b porte s'ouvrit, et, à b stupeur indicible du docteur, Ttodin parut, accompagné d’un homme vêtu de noir, d'une physionomie digne et sévère. Bodin, dans l'intérêt de ses projets et par des motif» de prudence rusée que l’on saura plus lard, loin île prévenir le père d’Aigrigny cl conséquemment le docteur de b visite inattendue qu'il comptait faire à la maison de santé avec un magistrat, avait, au contraire, ainsi qu’ou l’a dit, fait donner l’ordre à M. Baleinier de resserrer mademoiselle de Cardoville plus étroitement encore. Un comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu’il rit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et U physionomie imposante finquiéiaicn! déjà extrêmement, lorsqu’il le vil, disons-nous, entrer accompagné Je Bodin, l’humble et ohscur secrétaire de l'abbé d’Aigrigny.
Dès b porte, Bodin, toujours sordid aiiont vêtu, avait, d’un geste à b fois respectueux et compatissant, montré mademoiselle de Cardoville au magistrat. Puis, pendant que cc dernier, qui n'av.iil pu retenir nu mouvement d'admiration à la vue de la rare heauié d’Adricnne, semblait l'examiner avec autant de surprise que d’intérêt, le jésuite se recula modestement de quelques pas en arrière. Le docteur Baleinier, au comble de l'étonnement, espérant se fore comprendre de Bodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes d’intelligence, tâchant de 1'inlcrrogQr ainsi sur l'arrivée imprévue du macUtrai.
Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier : Bodin paraissait ne pas le reconnaître et ne rien comprendre à son expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissemeut affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatienté, redoublait diuierrogation* muettes, Bodin s’avança
LK JUIF ERRANT
d 'un pas, tendit vm lui son cou tors, et lui dit d'une voix très-haute : « Plafl-d,... monsieur le docteur? »
A ces mots, qui déconcertèrent complètement Baleinier, c-l qui rompirent le silence qji régnait depuis quelques secondes, le magistral se retourna, et rtodin ajouta avec un imperturbable sang-froid :
■ Oepuis notre arrivée, M. le docteur me fait toutes soties de signes mystérieux... Je pense qu’il a quelque chose de fort particulier à me communiquer... Moi, qui n'ai rien de secret, je le prie de s'expliquer tout haut. *
Cette réplique, s! embarras-ante pour M. Baleinier, prononcée d'un ton agressif et accompagnée d un regard de froideur glaciale, plongea ïê médet in dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu il resta quelques inslaïUs sans répondre. Sans doute le magistrat fut frappé de cet incident «=? du sileoee qui le suivit, car il jeta sur M. Baleinier un regard d'utte grande Mérité. Mademoiselle de Cardoville, qui s'attendait à voir entrer .M. de Mouiui .-t- restait aussi singulièrement étonnée.
CHAPITnB VI.
{/■ccuaitcar.
M. Baleinier, un moment déconcerté par la présence inattendue d'un magistrat et par l’attitude Inexplicable de Bodin, reprit bientôt son sangfroid, et s'adressant à son confrère «le robe longue : « Si t'essayais de me faire entendre de vous par signes , c’est que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en entrant chez mol (h docteur indiqua d'un coup d'œil le nui gi* irai), je voulais vous témoigner ma surprise d'une visite dont je ne savais pas devoir cire honoré.
— C'est à mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien 1 excuser, — répondit le magistrat, et il s'inclina légèrement devant Adrienne, à laquelle il continua de s’adresser.— U vient de m'être fait à votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n’ai pu m'empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect, tachant de lire sur votre physionomie , dans votre attitude, si l'accusation que l'on avait déposée entre mes mains était fondée.... et j’ai tout lieu de croire qu’elle l'est en effet. — Bourrais- je enfin savoir, monsieur, — dit le docteur Baleinier d'un ton parfaitement poli, mais ferme, — à qui j’ai l'honneur de parler? — Monsieur, je suis juge d instruction , et je viens éclairer ma religion sur un fait que l’on m a signalé... — Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, — dit le docteur en s'inclinant. — Monsieur, reprit le magistral, nommé M. de Gernaude, homme de cinquante ans environ, rempli de fermeté , de droiture, et sachant allier les austères devoirs île sa position avec une bienveillante politesse , — monsieur, on vous rc * proche d'avoir commis une.... erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse... Quant à l'espèce ac cette erreur, j'aime ■lieux croire que vous, monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper complètement dai*s I appréciation d'un fait médical, que de vous soupçonner d'avoir oublié tout ce qu'il y avait de plus sacré dans l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.... — Lorsque vous aurez spécifié les laits, monsieur. — répondit le jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, — il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique, ainsi que ma conscience d'honnête homme, sont â l'abri de tout reproche. — Mademoiselle, — dit M. de Ge mande en s’adressant â Adrienne , — est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par surprise? — Monsieur, — s'écria M. Baleinier, — permettez-moi de vous faire observer que la manière dont vous iio^rz celle question est outrageante pour moi. — Monsieur, c'est à mademoiselle que j’ai l'honneur d adresser la parole, — répondit sévèrement M. de Geniandc, — cl je suis seul juge de la convenance de mes que- lions, b
Adrienne allait répondre affirmativement â la question du magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu'elle allait peut-être exposer Dagobert et sen fils à de cruelles pOUKOHCt. Ce n'était pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne. mats une légitime indien a lion contre dodicu-es hypocrisies: elle eût regardé cmnme une lâcheté de ne pas les démasquer: mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douteur et de dignité : « Monsieur, permettez-moi de vous adresser à mon tour une question. — Parle/, mademoiselle. — l.a réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous comme une dénonciation forrn» Ile ? — Je viens ici, mademoiselle, pour rocher hcr avant tout la vérité... aucune considération ne doit vous engager à b dMnukr. — Soit, monsieur, — reprit Adrienne, — mais, supposé qu'ayant de justes sujets de plainte, je vous les expose afin d'obtenir l'autorisation de sortir île cette maison, me scrj-t-il ensuite permis de ne pas donner suite â la déclaration que je vous aurai faite? — Vous pourrez, sans doute, abandonner toute poursuite, mademoiselle; mars La justice reprendra votre cause au nom de la société, si elle a été lésée dans votre personne. — Le pardon me serait-il interdit, monsieur? Un dédaignent oubli du mal qu'on m'aurait fait ne me vciigcrail-l-il pas assez? — Vous pourrez per-
sonnellement pardonner, oublier, mademoiselle; mais, j'ai l’honneur de vous le répéter, la société ne peut montrer h même indulgeocc dans le cas où vous auriez été victime d'une coupable machination, et j'ai tout lieu de craindre qu'il n’en ait été ainsi... La manière dont vous vous exprimez, la générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre altitude, tout me porte à croire que l’on m’a dit vrai. — J espère, monsieur , — dit le docteur Baleinier en reprenant son sang froid . — que vous me ferez du moins connaître la déclaration qui vous a été faite?
— Il m’a été affirmé, monsieur , — dit le magistral d un ton sévère. — que mademoiselle de Cardoville a été conduite ici par snrprisc... — l'or surprise ? — Oui, monsieur. — Il e>t vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise, — répondit !e jésuite de robe courte apres uu moment de silence. — Vous en convenez? demanda M de demande. — Sans doute, monteur, je conviens d'avoir eu recours à un moyen que l’on c>t malheureusement obligé dèmployer lorsque les personnes qui ont besoin de nos soins n’out pas conscience de leur fâcheux état... — Mai*, mna-ieiir, — reprit le magistral, — l'on m’a déclaré nue mademoiselle de Cardoville n'avait jamais eu liesoin de vossoius. — Ceci est uue question de médecine légale dont la justice n'est pas seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée, débattue contradictoirement, — dit M. Baleinier, reprenant toute son assurance. — Celte question sera, en effet, monsieur . d'autant plus sérieusement débattue, que l'on vous accuse d’avoir séquestré mademoiselle de Cardoville quoiqu’elle jouit de toute sa raison. — Et puis-je vvtts demander dans quel but, — dit M. Baleinier avec un léger haussement d'épaules et d'un ton ironique, — dans quel intérêt j'aurais commi* une indignité pareille, en admettant que ma réputation ne me mette pas au-dessus d'une accusation si odieuse et si absurde? — Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser tin complot de famille tramé contre mademoiselle de Cardoville , dans un Intérêt de ct j idité. — ht qui a osé taire., monsieur, une dénonciation aussi calomnieuse. — s’écria le docteur Bal e i n ier avec une iudîunation chaleureuse. — qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et, j'ose le dire, respecté à tous égards, d'avoir été le complice de celte infamie? — C'est... moi... -- dit froidement Bodin. — Vous!... » s'écria 1c docteur Baleinier.
Et, reculant de deux pas, il resta comme foudroyé...
« C’est moi... qui vous accuse, — reprit Bodin d une voix nette et brève.
— Oui, c’est monsieur qui, ce malin même, muni des preuves suffisantes, tsl venu réclamer mon intervention en faveur de mademoiselle de Cardoville, » dit le magistrat en sa reculant d’un pas, afin qu’ Adrienne pût apercevoir sou défenseur.
Jusqu’alors, dans celte scène, le nom de Bodin n’avait pas encore été prononcé; mademoiselle de Cardoville avait eniendu souvent parler du secrétaire de. l ablic d Aigi igny, sou- de fâcheux rapports: mais, ue l’ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n’était autre que ce jésuite ; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui uu regard niè’é de curiosité, d'intérêt, de surprise et de reconnaissance. La figure cadavéreuse de Bodin, sa laideur repoussante, ses vêtements sordides, eussent, quelques jours auparavant, eau. né à Adrienne uu dégoût peut-être invincible; mais la jeune tille se rappelant que la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de lia liions, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d’un des pins nobles cœurs que l’ou nùt admirer, ce ressouvenir fut singulièrement favorable au jésuite. Mademoiselle de Cai do ville oublia qu'il était laid et sordide pour songer qu'il était vieux, qu'il semblait pauvre , et qu’il venait pour la secourir.
Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse hypocrisie, malgré sa présente «esprit, ne pouvait cacher à quel point b dénonciation de llodin le bouleversait: sa tête se perdait en pensant que, le lendemain même de la séquestration d'. Adrienne dans cette maison, c’était l'implacable appel de llodin, à travers le guichet de. U chambre, qui l’ava'l empêché, lui. Baleinier, de céda* à la pitié que lut inspirait la douleur désespérée de cette malheureuse lilîe amende à douter presque de sa raison. Et c'était Itodiu. lui si inexorable, lui l'âme damnée, le subalterne dévoué du père d'Aigrigny. qui dénonçait le iloctcur, cl qui amenait uu magistrat pour obtenir la mise en liberté d’Adrieune, alors que, b veille, le pere d'Aigrigny avait ordonué de redoubler de sévérité envers elle!
Le jésuite de robe courte se persuada que Bodin trahissait d’une abominable façon le pere d'Aigrigny, et que les amis de mademoiselle de Cardoville avaient corrompu cl soudoyé ce misérable secrétaire : aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu ii regardait comme une monsirueu-c trahison, s'écria de nouveau avec iudiguulion et d'une voix entrecoupée
par la colère : « Lt c'est vous, monsieur vous qui avez le front de
m'accuser... vous... qui... il y a peu de jours encore... »
Puis, réfléchissant qu accuser Bodin de complicité, c’était s'accuser soi-même, H eut l'air île céder à une trop vive émotion, et reprit avec amertume : « Ali ! monsieur, monsieur, vous êtes b dernière persouue que j'aurais crue capable d'une si odieuse dénonciation... c’est houleux !
— Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer celle Indignité? — répondit Bodin d'un ton rude et cassant. — N'élats-je pas en po-itioq d'apprendre... mais malheureusement trop tard, do quelle machination mademoiselle de Cardoville et d’autres encore... étaient victimes?.. . Alors, quel était mon devoir d'honnélè homme? Avertir M le magistrat... .lui prouver ce que j'avançais cl l'accompagner ici. C’est coque j’ai fait. —