‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 81 sur 95 · LE JUIF F. HUANT · texte numérisé non relu

LE JUIF F. HUANT

Ainsi, monsieur le magistrat, — reprit le dncteur Baleinier, — cc n’est pas seulement moi nue tri homme accuse, mais il ose accuser encore... — J’accuse M. l’abbé d'Àigrigny, reprit Rodio d'une \oix haute et tranchante, en interrompant le docteur, — j’accuse madame de Salnt-IHlier, je vous accuse, vous, monsieur, d* avoir, par un vil Intérêt, séomstrd mademoiselle Je f.ardoville dans cette maison cl les tilles de 51. le maréchal Simon dans le couvent voisin. Est-ce clair? — Hélas ! ce n’est que trop vrai. — dit vivement Adrienue; — j’ai vu ces pauvres enfant* Lion éplorées me faire des signes de désespoir. »

L'accusation de ilodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur baleinier, il lui lut alors surabondaintin lit prouvé que le traître avait complètement passé dans le camp ennemi... Ayant Iule de meure un terme à celte scène si embarrassante , il dit au magistrat, en lâchant de faire bonne contenance, malgré sa vive émotion : « Je pourrais, monsieur, nie borner à carder le silenro et dédaigner de telles accusations , jusqu’à ce qu'une décision judiciaire leur eût donné une autorité quelconque... Mais, fort de ma conscience , je m’adresse à mademoiselle de Üardoville elle-même, et je la supplie de dire si ce malin eucore je ne lui annonçais jets que su santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant poor qi. elle pût quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de sa loyauté bien connue, de me répondre si loi n'a pas été mon langage; et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si... — Allons donc I monsieur, — dit Uoilin en mlet rompant insolemment Baleinier — supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure générosité, qu’est-ce que eela prouve en votre laveur? Bleu du tout... — Comment, monsieur... — s’écria le docteur, — vous vous permettez... — Je me permets île vous démasquer sans votre agrément c'est un inconvénient , il est vrai; mais qu'est-ce que vous vi uez nous dire, que seul avec mademoiselle de Cardoi Me vous lui avez parlé comino si elle était vraiment folio !... Parbleu! voilà qui est bien concluant ! — Mais, monsieur.. . — dit le docteur. — Mais, monsieur, — reprit Bodin sans le laisser continuer, — il est évident que, dans la prévision de ce qui arrive aujourd luti, afin de vous ménager une échappatoire , vous avez feint d’être persuadé de votre exécrable mensonge, me* me aux yeux de celte pauvre demoiselle , alin d'invoquer plus (aru h; bénéfice de* votre conviction prétendue... Allons donc! cc n'est

E aa a des MM de bon sens, de cœur droit, que l'on fait de CM rontesi. — Ab çà, monsieur... — s’écria Baleinier courroucé. — Ah çà, monsieur, — reprit Bodin d’une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, — est-il vrai, oui ou non, que vous vous réservez le Cuixfhyant de rejeter cette odieuse séquestration sur une erreur scientifique? Moi, je dis oui, et j’ajoute que vous vous croyez hors d'aifairc parce nue vous dites maintenant : Grâce à mes soins, mademoiselle a recouvre si raison ; que veut-on de plus? — Je dis cela, monsieur, et je le soutiens. — Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais h raison de mademoiselle n'a été lin instant égarée. — Et mol. monsieur, je maintiens qu'elle l'a été. — Et mol, monsieur, je prouverai le contraire, — dit Bodin. — Vous! et comment cela? — s'écria le docteur. — C’est ce que je me garderai de vous dire quant à présent... comme vous le pensez bien... — répondit Bodin avec un sourire ironique; puis il ajouta avec indignation : — Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, doser soulever une question semblable devant mademoiselle ;

épargnez-lul au moins une telle discussion. - Monsieur — Allons

donc ! Ki ! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est odieux à soutenir devant iii idemoi-elle : odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, — reprit Bodin avec dégoût. — Mais c'est un acharnement inconcevable, s’écria le jésuite de robe nmrte exaspéré, et *1 me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialité eu laissant accumuler contre moi de si grossières calomnies! — Monsieur, — répondu sévèrement M de berna ik le. — j'ai le droit, non-seulement d’entendre, mais de provoquer imu entretien contradictoire dès qu'il peut éclairer ma religiou ; de lout ccd, il résulte, même à votre avis monsieur le docteur, que! état île la santé de mademoiselle de llardoville est assez satisfaisant pour qu'elle puisse reutrer dans sa famille aujourd'hui même. — Je n'y vois pas du moins de Ires-grave inconvénient , monsieur, — dit le docteur; — seulement je mainlk’Ds que la guérison u'est pas aussi complète qu'elle aurait pu l’être, et je décline, à ce sujet, toute responsabilité pour l'avenir. — Vous le pouvez d'autant mieux,— dit Bodin, — qu’il est douteux que mademoisHIe s'adresse désormais à vos honnêtes lumières. — Il est donc intuile d'user de mon initiative pour vous demander d'ouvrir à l'instant les portes de ceUe maison à inadcm» belle de Üardoville, — dit le magistrat au directeur. — Mademoiselle est libre. — dit Baleinier, — parfaitement libre. — L’uant à la question de savoir si vous avez séquestré mademoiselle à l'aide d'une supposition de folie... la justice en est saisie, monsieur, vous serez entendu. — Je suis tranquille, monsieur, — répondit M. Baleinier en faisant bonne contenance, — ma conscience ne inc reproche rien. — Je le désire, monsieur, — dfl M. de Gcrnande. — Si gravis que soient les cpparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes dams une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons toujours trouver des innocents. — Puis s’adressant à Adrienne : — Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre générosité... il dépendra de vous plus tard, ou de vous porter pu. lie civile contre M. Baleinier, pu de laisser la justice suivre son cours... lin mot encore... 1 homme de co ur et de loyauté (le magistrat montra Bodin 1 qui a pris voire défense d’une

manière si franche, si désintéressée, m'a dit qu'il croyait savoir que voua voudriez peut-être bien vous charger moment mcineni des filles de M. le maréchal Simon... je vais du ce pas les réclamer au cornent où elles ont etc conduites aussi par surprise. — Kn cl fat, monsieur, — répondit Adrienne, — aussitôt que j’ai appris l'arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon inteniion a été de leur offrir un appartement chez moi. Mesdemoiselles Simon sont mes proches parentes. C’est à la lois pour mol un devoir et un plaisir de Ica traiter eu sieurs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les confier. — Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt* — reprit M. de Gcrnaude. Puis s'aares&Kil à M Baleinier . — Consentirez vous, monsieur, à ce que j'amène Ici tout à 1 hem e mesdemoiselles .Simon ? J'irai les chercher pendant qne mademoiselle de llardoville fer» ses préparatifs de départ : elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente. — Je prie mademoiselledc fiardovillèd* 1 disposer de celle maison comme de la sienne en attendant le moment de son départ, — reprit M. Baleinier. — Ma voilure sera à ses ordres pour la conduire. — Mademoiselle, — dit le nagr-ir.it en s'approchant d' Adrienne, — sans préjuger la question qui sera prochaine meut portée devant la justice, je puis du moins regretter de u'avoir lias été appelé plus tôt auprès de vous; j'aurais pu vous épargner quelques jours de cruelle souffrance... car votre position a dû être bien cruelle. — Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours, monsieur, — dit Adrienne avec une dignité charmante, — un bon cl touchant souvenir, celui de l’intérêt que vous m'avez témoigné, et j'espère que vous voudrez bien me mettre à même «te vous remercier chez moi... non «le la justice que vous m'avez accordée, mais de la manière si b : cnveillante, et j'oserai dire si paternelle, avec laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur. — ajouta mademoiselle de Cardnvillc en souriant avec grâce, — je tiens à vous prouver que coque l’on appelle ine yuerisnn est bien réel, s

M. de Ueniande s'inclina respectueusement devant mademoiselle de Cardnvillc. Pendant le court entretien du magistrat et d’ Adrienne, loua deux avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Bodin dernier, profitant de ce momcul, mit vivement dans la main du docteur un billet qu'il venait d’écrire au crayon dans le fond de son ebapean- Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Bodin. I!elui-cl fit un signe particulmr eu portant son pouce à son front, qu’il sillonna deux fois verticalement, nuis demeura impassible. Ce«i s'était | aisé si rapidement, «pie, lorsque M. de Gcrnande se retourna, Bodin, éloigné de quelques pas du doebmr Baleinier, regardait mademoiselle de Cardoville avec un respectueux intérêt

« Pcrmettcz-moi de vous accompagner, monsieur, » dit le docteur en précédant le magistral, auquel mademoiselle de CardovKlc fit un sahn plein d'affabilité.

Tous deux sortirent, Bodin resta seul avec mademoiselle de Cardn-

Après avoir conduit M. de Gcrnande josqn’è la porte extérieure de sa maison, M. Baleinier sc hâta de lire le billet écrit au crayon par Bodin , il était conçu en ces termes ;

« Le magistral se rend au couvent par la nie, eourez-y par le jardin; « dites à la supérieure d’obéir à l’ordre que j'ai donné au sujet des deux « jcuues fille»; cela est de la dernier»; importance. »

Le signe particulier que Bodin lui avait fait cl la teneur de ce billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour d'élotinemeuts en ébahissements, que le secrétaire du révércud père, loin de trahir, agissait toujours pour la plus grande gloire du Seigneur. Seulrinciit, tout en obéissant, M. Baleinier cherchait en vain à comprendre le motif de 17nexplicahh; conduite de Bodiu, qui venait de saisir la jnsiire d'une affaire qu'on devait d'abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites le» plus fâcheuse» pour le père d’Aigrigr.y, pour madame de Saint-Dîner cl pour lui, Baleinier. Mais revenons à Bodin, resté seul avec mademoiselle de llardoville.

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