CHAPITRE VII
Le secrétaire du père d'Aigrigny
A peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que mademoiselle de CardoviBs. dont le visage rayonnait de bonheur, s'écria en regardant Bodin avec un mélange de respect cl do reconnais» sauce :
«« Enfin, grâce à vous, monsieur... je suis libre... libre... Oh ! je n'avais jamais senti tout ce qu'il y a de bien-être, d’expansion, d épanouissement dans cc mot adorable... liberté ! ! ! »
Et le sein d* Adrienne palpitait; scs narines rose» se dilataient, ses lèvres vermeilles «entrouvraient comme si elle eût aspiré avec délices un air vivifiant et pur.
« Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, — repritelle, — niais j'ai assez souffert de ma captivité pour faire vœu de rendre chaque année quelques |*auvres prisonniers pour dettes à la liberté. Ce vcbb vous parait sans doute un peu moyen âge — ajouta-t-elle en sou-
riant, — ma» il ne faut pas prendre A celte noble époque seulement ses meublés et ses vitraux... Merci doue doublement, monsieur, car je vous fa» complice da. celle pensée de délivrance qui vient d’éclore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému, louché. Ab 1 que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu’elle vous paye de votre généreux secours !» dit b jeune fille avec exaltation. #
Mademoiselle de Cardoville, en effet, remarquait une complète transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme, naguère si dur. si tranchant, si inflexible à l'égard du docteur Daleiuier, semblait sous 1 influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Scs petits yeux de vipère, à demi voilés, s'attachaient sur Adriennc’avcc une expression d'ineffable intérêt... Puis, comme s'il eût voulu s'arracher tout A coup à ces impressions, il dit en se parlant à lui-même :« Allons, allons, pas d’attendrissement. Le temps est trop précieux t... ma mission n'est pas remplie... non, clic ne l'est pas... ma tliêrc demoiselle, — ajoutat-il eu s'adressant à Adricnne, — ainsi... croyez-moi... nous parlerons plus tard de reconnaissance... Parlons v ■ l s du présent, si importaut pour vous et pour votre famille... Savcz-vou. e qui se passe? »
• Adricnne regarda le jésuite avec surprise, e, *<jî dit : « Que sc passct-i! donc, monsieur? — Savez-vous le véritable motil de votre séquestration dans cette maison... savez-vous ce qui a lait agir madame de Saiut-Dizier et l'abbé d'Aigriguy ? »
Eu entendant prononcer ces noms détestés, les traits do mademoiselle de Cardoville, naguère si heureusement épauouis, s'attristèrent, et elle répondit avec amertume : « La haine, monsieur... a sans doute animé madame do Saint-Dizicr contre moi... — Oui... la haine... et de plus le désir de vous dépouiller impunément d’une fortune immense... — Moi... monsieur, et comment? — Vous ignorez donc, ma chcre demoiselle, l'intérêt que vous aviez à vous trouver, le 13 février, rue Saint-François, pour un héritage ? — J'ignorais celte (Lite et ccs détails, monsieur ; mais je savais lucomplélemcnt par quelques papiers de famille, et grâce à une circonstance assez extraordinaire, qu’un de nos ancêtres...
— Avait bissé une somme énorme à partager entre scs descendants, n'est-cc pas? — Oui, monsieur... — Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle, c’est que les héritiers étaicul tenus de sc trouver réunis le 13 février à heure tixe; ce jour et cette heure passés. les retardataires devaient être dépossédés. Comprenez-vous, maintenant, pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle? — Oh oui ! je comprends. — s’écria mademoiselle de Cardoville : — à b haine que me portail ma tante, se joignait b cupidité... tout s’explique. Les liftes du maréchal Simon, héritières comme moi, ont etc séquestrées comme inoi.,. — Et cependant, — sécria llodin, — vons cl elles n'êtcs pas les seules victimes... — Quelles sont donc les autres, monsieur?
— Un jeune Indien — Le prince Djalina? — dit vivement
Adricnne. — Il a failli être empoisonné par un narcotique... dans le même intérêt. — Grand Dieu ! — s'écria b jeune fille en joignant les mains avec énoiivaule. — C'est horrible ! lai... lui... ce jeune priuce que l'on dit a un caractère si noble, si généreux! Mais j'avais envoyé au château de Cardoville... — lu homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris ; je sais cela, ma chère demoiselle; niais A l’aide d une ruse, cet homme a été éloigné, elle jeune Indien livré à scs ennemis. — Et à celle heure... où est-il? — Je n’ai que de vagues renseignements ; je sais seulement qu’il est à Paris ; mais je ne désespère pas de le retrouver ; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle ; car on ne saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi. Quel cœur, ma chère demoiselle ! quel cœur!!! oh! c'est un cœur d’or, brillant et pur comme l’or de son pays. — Mais il faut retrouver le prince, monsieur, — dit Adricnne avec émotion. — Il faut ne rie» négliger pour cela, je vous en conjure; c’est mon parent... il est seul ici... sans appui, sans secours. — Certainement, — reprit llodin avec commisération; — pauvre enfant... car c’est presque un entant... dix-huit ou dix-neuf ans... jeté an milieu de Paris, dans cet enfer. avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls n». serait-il pas expose ! — Mais ü s’agit d’abord de le retrouver, monsieur, — dit vivement Adricnne, — ■ ensuite nous le soustrairons A ces dangers... Avant d’être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j'avais envoyé un homme de confiance lui offrir Un services d’un ami inconnu ; ic vois maintenant que cette folle idée, que l’on in'a tant reprochée, était fort semée... Aussi, j'y tiens plus que jamais; le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse hospitalité... je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma tante...
— Mais vous, ma chcre demoiselle? — Aujourd'hui même je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j'avais fait préparer, étant bien décidée à quitter madame de .Saint-Dizicr et A vivre seule et à nia guise. Ainsi, monsieur, puisque voire mission est d’être le bon génie de notre famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalina que vous l’avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon ; je vous en conjure, lâchez de découvrir 1a retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites; gardewnoi le secret, et failes-le conduira dans ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre... qu’il ne s’inquiète de rien ; on pourvoira à tous ses besoins; ü vivra conune il doit vivre... en prince. — Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence... Mais
jamais louchant intérêt n'aura été mieux placé... Il suffit de voir, comme je l'ai vue.vi belle cl mélancolique figure, n»*-... — Vous l'a-
vez donc vu, monsieur ? — dit Adricnne en interrompant Rodin. — Oui, ma chère demoiselle, je l’ai vu pétulant deux heures environ... et il ue m'en a pas fallu davantage pour le juger : ses traits charmants sont le miroir de son âme. — Et où l'avez-vou» vu, monsieur? — A votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non loin duquel b tempête l'avait jeté... et où je m'étais rendu afin de... — Puis, après uu moment dhésitatiou, Rodin reprit comme emporté malgré lui par sa franchise : — Eh ! mou Dieu ! où je m'étais rendu pour faire une action mauvaise, honteuse et misérable... il but bien l’avouer... — Vous, monsieur... au château de Cardoville? pour une mauvaise action ! — s'écria Adricnne profondément surprise... — Hélas! oui, ma chère demoiselle, — répondit naïvement Rodin. — En un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d’.Mgrigny de meure votre ancien régisseur dans l'alternative ou d'être renvoyé, ou de se prêter à une indignité... oui, à quelque chose qui ressemblait foi t A de l'espionnage et A «fêla calomnie;... mats l'honnête et digne homme a refusé... — Mais qui êtes-vous donc, monsieur? — dit mademoiselle de Cardoville de plus en plus étonnée. — Je suis... Rodin... ex-secrétaire de M. l'abbé d’Aigriguy... bien peu de chose, comme vous voyez. »
Il but renoncer A rendre l’acccnt A la fo» humble et ingénu du jésuite en prononçant ccs mots, qu'il accompagna d'un salut respectueux. A celte révélation, mademoiselle de Cardoville bc recula brusquement. Nous l’avons dit, Adricnne avait quelquefois entendu parler «le Rodin. l'bumblc secrétaire de l’abbé d'Aigriguy, comme d'uuc sorte de machine obéissante et passive. Ce n’était pas tout : le régisseur de la terre de Cardoville, en écrivant A Adricnne au sujet du prince Djalina, s’était plaiut des propositions perfides et déloyales de Rodin. Elle sentît donc s'éveiller une vague défiance lorsqu'elle apprit que son libérateur était l'homme qui avait joué un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était balancé par ce qu’clfe devait A Rodin et par la dénonciation qu'il venait de formuler si nettement contre l’abbé d'Aigrigny devant le magistrat ; et puis enfin par l'aveu même du jésuite, qui, s'accusant lui-même, allait ainsi au-dnvant du reproche qu’on pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte uc froide réserve que mademoiselle de Cardoville continua cet entretien commencé par elle avec autant de franchise que d’abandon et de sympathie.
!■’ llodin s’aperçut de l'impression qu’il causait ; Il s'y attendait : il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque mademoiselle de Cardoville lui dit en l’envisageant bien eu face et attachant sur lui un regard perçant : « Ah !... vous êtes monsieur Rodin... le secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny ? — Dites ex-secrétaire, s’il vous plaît, roa chère demoiselle, — répondit le jésuite; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l'abbé d’Aigrigny... Je m’en suis fait un ennemi implacable, et je ine trouve sur le pavé... Ma» il n'importe... Qu’est-ce que je dis ! mais tant mieux, puisqu a ce prix-là des méchants sont démasques et d'Iwnuêtes gens secouru». »
Ccs mots, dits trcs-simpleinentcl très-dignement, ramenèrent la pitié au cœur d’ Adrienne. Elle songea qu’après tout ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l’abbé d'Aigrigny ainsi dévoilé devait être inexorable, et, après tout, Rodin l'avait bravée pour faire une généreuse révélation.
Pourtant , mademoiselle de Cardoville reprit froidement : c Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous po consentir a vous en charger ? — Pourquoi, pourquoi ! — reprit Rodin avec une sorte d 'impatience pénible eh' mon Dieu, parce
que j’étais alors complètement sous le charme de l'abbé d’Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, ci, je l’ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu'il y ail au monde ; il avait vaincu nies scrupules en me persuadant que la lin justifiait les moyens... Etjedois l’avouer, la fin qu'il semblait sc proposer était belle et grande ; niais avanthier... j’ai ôte cruellement désabusé... uu coup de foudre m’a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, — ajouta Rodin avec une sorte ri'enibarras et de confusion. — ne parlons plus démon fâcheux voyage A Cardoville. Quoique je n’aie été qu'un instrument ignorant et aveugle, j’en ai autant de honte et de chagrin que si j’avais agi de moi-même. Cela me pèse et ra'oppre?se. Je vous en prie, parions plutôt de vous, de ce qui vous intéresse; car l’Ame se dilate aux généreuses pensées, comme la poitrine sc dilate A un air pur et salubre. »
Rodin venaitdcfairesi spontanément l'aveu de sa faute, il l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement contrit, qu’Adrienne dont les soupçons n’avaient pas d’ailleurs d’autres éléments, sentit si défiance beaucoup diminuer.
■ Ainsi,— reprit-elle en examinant toujours Rodin,— c’est ù Cardoville que vous ave: vu le prince Djalina?— Oui, mademoiselle-, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui : aussi je remplirai ma lâche jusqu’au bout; soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous pas plus nue les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime dé ce détestable complot, qui ne s’est malheureusement pas arrêté là — F.t qui donc encore a-t-il menacé?— M. Hardy, homme rempli d’honneur et do probité, aussi votre parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de Paris par une Infâme trahison... Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu a été jeté dans une prison pour dettes.— Mais, monsieur,— dit tout À coup Adrieune, — au profit de qui cet abominable complût, qui en effet
U épouvante, était— il donc trame? — Au profit de M. l'abbé d'Aigrigny î
— répondit Rodin. — Lui ! et comment? de quel droit? il n’était pas héritier ! — Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle ; vous saurez tout un jour ; soyez seulement convaincue que votre famille n’avait pas d'ennemi plus acharné que l'abbé d'Aigrigny. — Monsieur,
— dit Adrienue, cédant à un dernier soupçon, — je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous inspirer le vif intérêt que vous me témoignez et que vous étendez même sur toutes les personnes de ma famille r— Mon Dieu, ma chère demoiselle, — répondit Roditr en souriant. — si je vous le dis... vous allez vous moquer de moi... ou ne pas me comprendre... — Parlez, je vous eu prie, monsieur, ne doutez ni de moi ni de vous. — Eh bien ! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre cœur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère indépendant et lier... Une lois bien à vous, ma toi ! les vôtres, qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d’intérêt, ne m’ont plus été inditierents... les servir, c’était vous servir encore. — Mais, monsieur, en admettant que vous me jugiez digue des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adresse*.... comment avez-vous pu juger do mon cœur, de mon esprit, de... mon caractère? — Je vais vous le dire, ma chère demoiselle, mate auparavant, je dois vous faire encore un aveu dont j’ai grande honte... Lors même que vous ne seriez pas si mers eilIcusiTncnt douée, ce que vous avez souffert depuis votre entrée dons celte maison devrait suffire, Il’esl-ce pas, pour vous mériter l'intérêt de tout homme de cœur. — Je le crois, monsieur. — Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh bien! pourtant... je l'avoue, cela ne ui’aurait pas suffi. Vous auriez été simplcmcul mademoiselle de Cardoville, très-riche, très-noble et très-belle jeune fille, que voire malheur m’eût Tort apitoyé sans doute, mais je me serais dit : Celte pauvre demoiselle est très à phiudie, soit; tuais moi, pauvre homme, qu’y puis-je? Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d’Aigrigny, et c'est lui qu'il roc faut d’abord attaquer! Il est tout-puissant et je ne suis rien: lutter contre lui, c’est tue peidrc sans espoir de sauver celte infortunée. Tandis qu’au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi 1 je iiip suis révolté dans mon intériorité.. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si belle intelligence, un si grand cœur, ue seront pas victimes d'un abominable complot... Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j'anrai tenté de combattre. »
Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse , d’énergie . de sensibilité, Bodin avait acccutué ces paroles. Ainsi que cela arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracient et repoussants dès qu’ils sont parvenus à faire oublier leur laideur, celle laideur même devient un motif d'intérêt, de commisération, et l'on se dit : Quel dommage qu'uu tel esprit, qu'une telle âme habite un corps pareil !. Et l'on se sent louché, pre>que attendri par ce contraste. Il en était ainsi de ce que mademoiselle de Cardoville commençait à éprouver pour Bodin, car autant il s’était montré brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était simple et afTeclocut avec elle. Une seule chose excitait vivement h curiosité de mademoiselle de Cardoville, c’était de savoir comment Bodin avait conçu le dévouement et l'admiration qu'elle lui inspirait.
« Pardonnez mon indiscrète cl opiniâtre curiosité, monsieur... mais je voudrais savoir... — Comment vous m’avez été... moralement révélée, n'est-ce pas?... Mon Dieu, ma chère demoiselle, rien n’est plus simple... En deux mots, voici le fait : l'abbé d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une machiue à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle... — Je croyais à M. d'Aigrigny plus de perspicacité. — El vous avez raison, ma chère demoiselle... c’est un homme d'une sagacité inouïe. .. mais je le trompais... en affeetaut plus que de la simplicité... Pour cela, n’allez pas me croire faux... Non... je suis lier... oui, lier... A ma manière, et ma fierté corniste à ne jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu’elle soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alore, si hautains que soient mes supérieurs... je médis: Ils ignorent ma valeur; ce n'est donc pas moi, c'csl l'infériorité de la condition qu’ils humilient... A cela je gagne deux choses : mon amour-propre est a couvert, et je n’ai A hair personne. — Oui, je comprends cette sorte de fierté, — dit Adrienue Je plus en plus frappée du tour original de l'esprit de Bodin. — Maisre- * étions à ce qui vous recarde, ma chère demoiselle. — La veille du 13 lévrier, M. l'abbé d'Aigrigny inc remet un papier sténographie, et me dit : « Transcrivez cet interrogatoire, vous y ajouterez que cette pièce vient A l'appui de b décision d'un conseil de famille, qui déclare, d’après le rapport du docteur Baleinier, l'état de l’esprit de. mademoiselle de Cardoville assez alarmant pour exiger sa réclusion dans une maison de santé... — Oui, dit Adrienue avec amertume, — il s'agissait d un long entretien que j’ai eu avec madame de Suiul-Dizier, uia tante, et que l’on écrivait à mon insu. — Me voici donc tête A tête avec mon mémoire sténographié ; je commence à le transcrire ; au bout de dix lignes, je reste frappé de stupeur, je ue sais si je rêve ou si je veille... « Comment ! folle ! — m’écriai-je, — mademoiselle de Cardoville folle ! Mj:s les insensés sont ceux-là oui osent soutenir une monstruosité pareille !... » De plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture... je l'achève... Oh ! alors, que vous dirai-je ?... Ce que j’ai éprouvé, voyezvous, ma chère demoiselle, ne se pe*ti exprimer... c’était de l'attendrissement, de la joie, de rcntliou*U;a»:> .-—Monsieur... dit Adriennc.
— Oui, ma chère demoiselle, do f «a^oosiasme !... Que ce mot ne choque pas votre modestie : sache,*, donc que ces idées si neuves, si indé-
pendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'éclat devant votre tante, vous sont â votre insu presque commîmes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect... — Et de qui voulez-vous parler, monsieur ? » s'écria mademoiselle de Cardoville de plus en plus intéressée.
Après un moment d’hésitation apparente, Bodin reprit :
«Non... non... il est inutile maintenant de vous en instruire... Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c’est que, ma lecture finie, je courus chez l'abbé d’Aigrigny afin de le convaincre de l’erreur où je le voyais à votre égard... Impossible de le joindre... mais hier malin je lui ai dit vivement ma laçou de penser; il ne parut étonné que d une chose, de s'apercevoir que je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instaures. Je crus sa bonne foi surprise ; j’insistai encore, mais en vain; il m'ordonna de le suivre A la maison où devait s’ouvrir le testament de. votre aïeul. J’étais tellement aveuglé sur l'ablie d’Aigrigny qu’il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l’arrivée successive du soldat, de son (ils, puis du père du maréchal Simon... Leur indignation me dévoila l’étenduc d’un complot tramé de longue main avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l’on vous retenait ici en vous faisant passer pot»* folle ; alors je compris pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au couvent. Alors enfin mille souvenirs me revinrent A l’esprit; des fragments de lettres, de mémoires, que l’ou m’avait donnés a copier ou à chiffrer, et dont je ne m’étais pas jusque-là expliqué b signification, me mirent sur la voie de celte odieuse macliinaliou. Manifester, séance tenante, l’horreur subite que je ressentais pour ces indignités, c’était tout perdre; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l’abbé d’Aigrigny: je parus encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait uù m'appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus impitoyable a b curée, (’.ràce A ce stratagème, l'abbé d’Aigrigny ne. se douta de rien : un hasard providentiel ayaut sauvé cet héritage Je scs mains, il quitta la maison dans une consternation profonde. Moi, dans une joie indicible, car j'avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle, hier soir, comme toujours, Hyne rendis à mon bureau. Pendant l'absence de l’abbé, ü me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative A l'héritage ; de b sorte, je pus relier tous les fils de cette trame nome-nse. . Oh ! alors, ma chère demoiselle, devant les découvertes que je fis... et que je n'aurais jamais biles sans celte circonstance, je restai anéanti, épouvanté. — Quelles découvertes, monsieur? — Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi, n'insistez pas, ma chère demoiselle ; mais, dans cet examen, b ligne formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos parents m'apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif et profond intérêt que Lavais déjà rcssenli pour vous, chère demoiselle, augmenta encore et s'étendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour démasquer l'abbé d'Aigrigny... Je réuni» les preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice une autorité suffisante... Et ce malin... je quittai la maison de l'abbé... sans lui révéler mes projets... Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il eût été lAche A moi de l'attaquer sans le prévenir... Une fob hors de chez lui. ..je lui ai écrit que j avais en mains assez de preuves de ses indignités ponr l’attaquer loyalement au grand jour... je l’accusais... il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et vous savez... n
A ce moment, b porte s'ouvrit; uue des gardiennes parut et dit A Bodin : ■ Monsieur, le commissionnaire que vous et monsieur b* juge ont envoyé rue Brise-Miche, vient de revenir, — A-t-il Laissé la lettre? — Oui, monsieur, on l’a montée tout de suite. — C’est bien!... laissez nous, s
La gardienne sortit.