‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 83 sur 95 · CHANTRE VIII · texte numérisé non relu

CHANTRE VIII

L» «ympalbie

Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons sur U sincérité du dévouement de Bodin à son égara, iù auraient dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irréfragable : comment supposer b moindre intelligence entre l’abbé d'Aigrigny et sou secrétaire, alors que celui-ci, dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait aux tribunaux? alors qn 'enfin Rodin allait en ceci peut-être plus loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait été elle-même ? Quelle arricrc-pensée supposer au jésuite? tout au plus celle de chercher A s'attirer, par scs services, la fructueuse protection de b jeune fille. Et encore ue venait-il pas de protester contre celte supposition, en déebraut que ce n’était pas A mademoiselle île Cardoville, Mie, noble clriche, qu'il s’était dévoué, mais à b jeune fille au cœur fier et généreux ? Et pub enfin, ainsi que le disait Bodin luimême, quel homme, A moins d'être un misérable, ne se fût intéressé au sort d’ Adriennc? Un sentiment singulier, bizarre mélange de curiosité, de surprise et d'intérêt, se joignait à b gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin ; pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous

cette humble enveloppe, un soupçou grave lui vint tout à coup à l’espril.

« Monsieur. — dit-elle à Bodin, — j'avoue toujours aux geus que j’ev lime les mauvais doute» qu’il» ni'inspircut, aliu qu’ils se justifient a m’excuseul si je me trompe. •

Rodiu regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise ; et. uaraissaut supputer mentalement les toupçous qu il avait pu lui inspirer, il répondit après un moment de silence : ■ Peut-être s'agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes mauvaises propositions à votre brave et digne régisseur?.. Mou Lieu! je...— Mou, non, monsieur,— dit Adrienne en l' interrompant, — vous m'avez fait spontanément cet aveu, et ie comprends qu aveugle sur le compte de M. d'Aigriguy, vous ayez exécute passivement des iusUuclioQS auxquelles la délicatesse répugnait... Mais comment se fait- il qu’avec votre valeur incontestable, vous occupiez auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne? —C'est vrai, — dit Bodin en souriaut, — cela doit vous surprendre d’une manière fâcheuse, ma chere demoiselle *, car uu homme de quelque capacité qui reste longtemps dan» une condition infime, a évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse. — Ceci, monsieur, est géuéralemeul vrai. — Et personnellement vrai... quant à moi.

— Ainsi, monsieur, vous avouez. ..r — Hélas! j’avoue que j ai une mauvaise passion, à laquelle j'ai depuis quarante aus sacrifié toutes les chances de parvenir à une position sortsbie. — El cette passion... monsieur?

— Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu.... c'est la paresse.... oui, la paresse.... l’horreur de toute activité d'esprit , de toute responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l'abbé d'Aigriguy, i'élais l'homme K* plus lu urciix du monde; i'avais foi dans la noblesse de ses vues; sa pensée était b mienne. Ma besogne linie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j’allumais mon poêle, je diuais de racines ; puis, prenant quelque livre de philosophie bien incouuu, et, rêvant là-dessus, je bcliais bride à mou esprit, qui, contenu tout le jour, m'entraînait à travers les théories, les utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mou intelligence emportée, Dieu sait où, par l'audace de mes pensées, il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de b terre. Dette fievre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures; apres quoi je dormais d'un bon somme ; chaque matin je me rendais allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci de l’avenir, vivant de peu, attendant avec impatience le» joies de ma soirée solitaire, et médisant à part moi, eu griffonnant comme une machine stupide : lié! hé!... pourtant... si je voûtais. — Certes... vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à une haute position, — dit Adriennu, singulièrement touchée de la philosophie pratique de Bodin. — Oui,... je le crois, j aurais pu arriver... mais, des que je le pouvais... à quoi bon ? Vovez-vous, ma chère demoiselle, ce qui rend souvent les gens d’uoe valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire... c’est qu'ils se contenleul souvent de dire ; si je voulais ! — Mais eulin, monsieur. .. sans tenir beaucoup aux aisances de b vie, il est un certain bien-être que l'ige rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument. — Détrompez- vous, s’il vous plaît, ma chère demoiselle, — dit Bodin en souriant avec finesse, — je suis très-sybarite, il me faut absolument un Imn vêtement, un bon poêle, un bon ni.itel.is, un bon morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel gris, de bonne eau limpide : et pourtant, malgré b complication de mes goûts, mes douze cents francs me stdRceat et au delà, puisque je puis faire quelques économies. — Et maintenant que vous voici sam emploi, comment allez-vous vivre, monsieur? — dit Adrienne de plus en plus intéressée par b bizarrerie de cet homme, et | r usant à mettre son désintéressement à l’épreuve. — J’ai un petit boursicant; il me suffira pour rester ici jusqu'à ce que j’aie délié jusqu'au dernier lil la noire trame du père d r Algriguy; je me dors celte réparation pour avoir été sa dupe; trois ou quatre jours suffiront, je l'espère, à cette besogne. Après quoi j’ri la certitude de troaver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions 11 y a peu de temps déjà, quelqu’un me voulant du bien m’avait fait cette offre: mais je n'avais pas voulu quitter l'abbé d’Aigriguy, malgré les grands avantages que l'on me proposait... Figurez-vous donc huit cents francs, ma chere demoiselle, huit cents francs, nourri et logé... Comme je suis un peu sauvage, j'aurais préféré être logé à part;... mais, vops sentez bien, on me donne déjà tant... que je passerai par-dessus ce petit inconvénient. »

Il faut renoncer à peindre l'ingénuité de Bodin en faisant ces petites confidences ménagères, et surtout abominablement mensongères, à mademoiselle Je Cardoville, qui sentit son dernier soupçon disparaître.

« Comment, monsieur, — dit-elle au jésuite avec intérêt,— dan» trois nu quatre jours vous aurez quitté Paris? — Je l'espère bien, ma chere demoiselle, et cela... — ajoula-t-H d'nu ton mystérieux, — et cela pour plusieurs raisons ; niais ce qui me serait bien précieux, — reprit-il d'un ton grave cl pénétre en contemplant Adrienne avec attendrissement, — ce serait d'emporter au moins avec moi celte conviction que vous m’avez su quelquefois gré d'avoir, à b seule lecture de votre entretien avec la princesse de Salnt-Dizier, deviné en vous nne valeur peut-être sans pareille de no» jours chez une jeune personne de votre âge et de votre condition. — Ali t monsieur,— dit Adrienne en souriant,— ne vous croyez pas obligé de me rendre silêl les louanges sincères que j’ai adressées à votre supériorité d’esprit... J’aimerais mieux de l’ingratitude. — Eh!

mou Dieu.,, je no vous flatle pas, ma ebère demoiselle; à quoi lion 1 Nous ne devons plus nous revoir... >'on, je ne vous Halte pas... je vou* comprends, voib tout... et ce qui va vous sembler bizarre, c'est qt* votre aspect complète l'idée que je m'étais faite de vous, ma chère demoiselle, eu lisant votre l'iiirclicu avec votre tante ; ainsi quelque» c/ité* de votre caractère, jusqu’alors obscurs doiit moi, sont maintenant vivement éclairés. — En vérité, monsieur, vous m'étonnez de plus en pli»

— Que voulez-vous? je vous dis naïvement mes impressions; à crtte heure, je m'explique |Kirbitemcut, par exemple, votre amour pamiooflà du beau, votre culte religieux pour les sensualités raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre courageux mépris pour bien des usages dégradants, serv iles, auxquels b femme est soumise oui, maintenant je comprend» mieux encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce Ilot ri hommes vainsfsultisants, ridicule», peur qui b femme <st uue créature à eux dévolue, de par les lois qu'ils <id! laites à leur image, qui n’est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espece inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné reconnaître uue aine à deux voix de majorité, ne doit-elle pas s’estimer iiti&r Ibis heureuse d'être b servante de ces petits juchas, vieux à trente ans, essounté-», é|K)uflés, blasés, qui. bs de tous les excès voulant se reposer dans leur épuisement, sougeut. comme on dit, à faire une fin, ce qu’ils eulrcpretiuenl en épousant' une pauvre jeune fille qui délire, elle, au contraire, faire un commencement! »

Mademobelle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de Rodin, si elle n eût pas été singulièrement frappée de l'entendre s exprimer dans des termes si appropriés à ses idées à elle, lorsque pour b première fois de sa vie elle voyait ret homme daugereux. Adrienne oubliait ou plutôt ignorait qu'elle avait aflaire à un de ces jc-uites d'une mit iiitelligeuce, et que ceux-là uuis.-«ul les connaissance» et le» ressources mystérieuses de l'espiou de police à la profonde sagacité du confesseur; prêtres diaboliques qui, au moyen de quelque» reti-eigneuietils, de quelques aveux, de quelques lettre», reconstruisent un caractère, comme Cuvier reconstruisait un corps d'après quelques fragment» zoologiqn». Adrienne, loin d’interrompre Bodin, I écoulait avec une curiosité croissante.

Sûr de l'effet qu’il produisait, celui-ci continua d'un ton indigné « Et votre taule et l'abbé d'Aigriguy vous traitaient d'insensée parte que vous vous révoltiez contre le joug futur de res tyranneaux, pan* qu’en haine de» vices houleux de l'esclavage vous vouliez être iirir- ! 'codante avec les loyales qualités de l'indépendance, libre avec l« lie res vertus de b liberté ! - Mais, monsieur, dit Adrienne de plu» « plus surprise, — comment mes pensées pi-uvenl-clles vous être an*j familières? — ■ D’abord je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien avec madame de Saiot-Dizier : et puis, si par hasard nous poursuivions tous deux le même but, quoique par des moyens divers, — reprit (incluent Rodiu en regardant mademoiselle de Dardnvillr d'un »r d'intelligence, — pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas b» même»? — Je ne vous comprends pas, monsieur... De quel but voulezvous donc parler? — Du but que tou» les esprits élevés, généreux, indépendants, poursuivent incessamment... les uns agissant comme vous, ma ebère demoiselle, par passion, par instinct, mus se rendre compte peut-être de b liante mission qu' ils sont appelés à remplir. Alusi, par exempte, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus nJl* liées, lorsque von» vous entourez de tout ce qui charme vos croyez-vous ne céder qu'à l’attrait du beau, qu'à un besoin de jouissances exquises?... Non, non, mille lois non; car alors vous ne seriet qu’une créature Incomplète, odieusement personnelle, une sèche égoïste •l’un goût très- réelle relie... rien de plus. El à votre âge «a? serait hideux. ma chère demoiselle , ce serait hideux. — Monsieur, ce jugemeuf si sévère, le portez- \ ous donc sur moi? — dit Adrienne avec inquiétude, tant cet huminc lui imposait déjà malgré elle. — Certes je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe ; mais non, non. nu sentiment tout autre vous anime, — reprit le jésuite; — ainsi raisonnons un |»eu : éprouvant le besoin passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le manque ulus vivement que personne, n’est-i pas vrai?— En effet, monsieur, — dit Adrienne vivement intéressée —

— Votre reconnaissance et voire intérêt sont donc déjà forcément acquis à ceux-là qui. pauvres, laborieux, incouuu», vous procurent et* merveille» du luxe dont vous ne pouvez vous passer ? — Ce seu limon 1 de gratitude est si vif cbflt niol, monsieur,— reprit Adrienne de plus J plus ravie de se voir si bien comprise ou devinée, — qu’un jour je fis inscrire sur un chef-d'œuvre d’onévrerie, au Heu du nom de son vendeur, la nom de son auteur, pauvre artiste jusqu'alors façonna, el qw depuis a conquis sa véritable pluiv. — Vous le voyez, je ne tue nom* pais pas, — reprit Rodin; — l’amour de est jouissances vous reml reconnaissante pour ceux qui vous les procurent; et ce n’est pas tout : me voilà, mol. par exemple, ni meilleur ni pire qu’un autre, niais hab* bituê à vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde, l.h bien I les privations de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma chère demoiselle, car vos habitude» de bien-être vous rendent forcement plus compatissante que tout autre pour ' ' n * fortune. Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent.— Mon Dieu, monsieur, — dit Adrienne, qui commençait à sc sentir sons le charme funeste de Hodin.— plus je vous entends, plus je sois convaincue que vous défendez mille fobœieu*

LE JUIF F.RRÀNT.

que moi rrs idées, nui «Vont « { t«» si durcirent repfodiéfcî |.ar nuidame de Saint- DI tlerel par l’abbé d’Algrigiiy.Obl parlez... parlez, monsieur ; je ne puis vous dire avec quel boiibeur... avec quelle fierté je vous écoulé. »

El. attentive, émue, les veux attachés sur le jésuite avec autant d'intérêt que de sympathie et de curiosité, Ad tienne, par un gracieux tnuuvement de léte qui lui était familier, rejeta eu arrière les longues boucles dosa chevelure duree, comme pour mieux contempler Bodin, qui reprit : « El vous vous étonne*, ma chère demoiselle, de n’avoir clé comprise ni par votre tante ni par l'abbé d’Aigrigny? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, ruses, tels que je mis les Juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur ïaineuxaveuglemcnlîl’armicequ’ilsajqHsIaient vus monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus datuiiable? «vêtait votre résolution de vivre désormais seule cl ù votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre avenir; ils trouvaient cela odieux, détestable, Immoral. Et pourtant votre résolution était-elle diclce par un fol amour il- liberté? non ! par une aversion désordonnée de tout joug, de toute contrainte ? non ! Par l'unique désir de vous singulariser ? uon ! car alors, je vous aurais durement blâmée. — D'autres raisons m’ont, en effet, guidée, monsieur, je vous l’assure, — dit vivement Adrienne, devenant très— jalouse de l’estime que son caractère pourrait inspirera Itodin. — Kli ! je le sais bien, vos motifs n ‘étaient et uo pouvaient être qu'excellents, — reprit le jésuite. — dette résolution si attaquée, pomqiioi la prenez 'Vous? Est-ce pour braver les usa ces reçus? non I vous les avez respectés tant que la haine de madame de Saiiit-Dizier ne vous a pas forcée de vous soustraire à sou impitoyable tutelle. Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du momie? non , vou* serez ceut fois plus eu évidence dans celte vie exceptionnelle que dans toute, autre condition. Voulez-vous entiu mal employer votre libellé? non, mille fuis mm ! Pour faire le mal, ou recherche l'ombre, l'isolement ; posée, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et eu vieux du troupeau vulgaire seront constamment braqués sur vous... Pourquoi donc enfin prenez- vous celte délei initiation si courageuse, si lare, quelle en est unique chez une jeune personne de votre âge ? Voulezvous que je vous le dise, mol... ma chère demoiselle ? Eli bien! vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au cœur pur. à l’esprit droit, au caractère ferme, a Time indépendante, peut noblement et liercmeiit sortir de la tutelle humiliante que l’usage lui impose! (fui, au lieu d'accepter une vie d’esclave en révolte, vio totalement vouée i l’hypocrisie ou au vice, vous voulez, vous, vivre aux yeux de tous, indépendante, loyale et respectée; vous voulez eutin avoir, comme l'homme, le libre arbitre, l'enticre responsabilité de tous les actes de votre vie, afin «le bien constater qu’une femme complètement livrée à elle-même peut égaler l'homme en raison, eu sagesse, eu droiture, et le surpasser en délicatesse et en dignité... Voilà votre dessciu, ma chère demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité? je l’espère! Mais, ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous placera toujours haut et bien ! croyez-moi ! ®

Les yeux de mademoiselle de Cardo ville brillaient d'un ( 1 er et doux éelul, scs joues étaient légèrement colorées, sou sein palpitait, elle redressait sa tête charmante par uu mouvement d'orgueil involontaire; enfin, complètement sous le charme de cet homme (fia ludique, elle s’écria : « M.ds, monsieur, qui êtes-vous donc pour cnnnailre, pour analyser ainsi mes plus secrétes pensées, pour lire dans mon âme plus clairement que je 11 y lis moi-même, pour donner une nouvelle vie, uu nouvel élan à ces idées d indépendance qui depuis si longtemps germent eu moi? qui êtes-vous doue entin pour me relever si fort à mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience d’accomplir une mission honorable pour moi, cl peut-être utile à celles de mes sœurs qui souffrent dans uu dur serv age :. . . Encore une fois, qui êtes-vous, monsieur ? — Qui je suis, mademoiselle! — répondit Itodin avec uu sourire d’adorable bonhomie; — je vous l’ai dit. je suis uu pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante sms, après avoir chaque jour servi de machine à écrire les idées des autres, reulre chaque soir daus son réduit, où il se permet alors d’éfoenbrer scs idées a lui ; un brave homme qui, de sou grenier, assiste et prend même uu peu de part au mouvement des esprits généreux qui marchent vers un but plus prochain peut-être qu’on ne le pense communément... Aussi, ma chere demoiselle, je vous disais tout a l’heure, vous et moi nOi-s tendons aux mêmes lins, vous saus y réfléchir et eu eontiouaui d’obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-moi, vivez, vivez UHikmrs belle, toujours libre, toujours heureuse ! c'est votre mission; die est plus providentielle que vous ne le. pensez; oui, continuez à vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts ; Militiez encore vos sens, épurez encore vos goûts par le choix exquis de vos Jouissances; dominez par I esprit, par la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid troupeau d'hommes, qui, des demain, vous voyant seule cl libre, va vous entourer ; ils vous croiront mu* proie facile, dévolue à leur cupidité, à leur < goisme, à leur »u lie fatuité. Ralliez, stigmatisez ces prétentions niaises cl sordides, soyez reine de ce monde et digne d'être respectée comme une reine... Aiutcz... brillez... jouissez... c'est votre rôle ici-bas; n'cu doutez pas! toutes ces fleurs dont Dieu vous comble â profusion porteront un jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir.. . vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse pi eludre une âme grande et belle... Aussi, peut-être, dans quel-

ques aimées d’ici, nous nous rencontrerons encore : vous, de plus eu plus belle et fêtée... moi, de plus en plus vieux et obscur ; mais, il ii’importc... mie voix secrète vous dit maintenant, j'en sui* sûr, qu’entre nous deux, si dissemblables, il existe uu lien caché, nue communion mystérieuse que désormais rien ne pourra détruire ! »

Eu prononçant ces derniers mots avec un accent si profoudénwut ému qu'Adi ienue en tressaillit, Itodin s'était rapproché d'elle sans quelle s’en aperçût, et, pour ainsi «lire, sans marcher, en traînant ses pas «rl en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile; B avait parlé avec tant «l'élan, tant «le i halenr, que sa face blafarde s était légèrement colorée, et que sa repoussante laideur disparaissait presque «levant le pétillant éclat de scs petits yeux fauves, alors bi«rn ouverts, ronds < t fixes, qu'il attachait obstinément sur Adrienne . celle-ci, penchée, les lèvres entrouvertes, la respiration oppressée, ne pouvait uon plus ilétm her ses regards d«* ceux du jésuite; il ne parlait plus, et elle écoulait encore. Ce qu'éprouvait cette belle jeune tille, si élégante, â l'aspect île ce vieux pet h nomme, chétif, laid et sale, était inexplicable. In eiimparabou si vulgaire, et pourtant si vraie, de IVlTra vante fascination du serpent sur l'otscau, pourrait u&mnoins donner «me idée de cette impression étrange.

La lactique de Oudin était habile et sûre. Jusqu'alors mademoiselle de CardoviDe n’avait raisonné ni scs goûts ni ses institu ts elle s'y était livrée parce qu’ils élau'iit inoffendls et charmants. Combien donc devaitelJe être heureuse et lière d’entendre un homme «loué d’un esprit supérieur, non-seulement la louer de ces tendances, dont elle avait été naguère si amèrement blâmée , mais l’en féliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rndiu se fût seulement adressé à l'amourpropre d’Adriennc, il eût échoué daas se*, menées perfides, car elle n'avait pas la moindre vanité mais il s'adressait à tout ce qu’il y avait d'exalté, de généreux «Lins le cœur de cette jeune fille; ce qu’il semblait encourager, admirer eu elle, était réellement «ligne d'cucouragement et d'admiration. Comment n'eût-elle pas été dope de ce langage qui cachait de si ténébreux, «le si funestes projets?

Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité vivement ex ( ilée par «pielques mystérieuse» paroles que celui-ci avait dites ù dessein. ne s'expliquant pas l’action singulière que cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu’un homme de cet âge, de celle intelligence, w trouvait dans b position h plus précaire, Adrienne lui dit avec sa < ordialilé naturelle t «i Un homme de votre mérite et «le votre cœur, monsieur, ue, doit pas être â la merci du caprice des circonstances : quelques-unes de vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux ; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'être très-utiles à I avenir; enlln, eu venant m'arracher «le cette maison, en vous «lémuant aux attires personnes de ma fouille, vous m'avez donné des marques d intérêt que je ne puis oublier saus ingratitude... Une position bien modeste, mais

assurée, vous a été enlevée permeltcz-moi de — Fat un mot de

plus, ma chère demoiselle, — dit dodin en interrompant mademoiselle de Eanlovillc d'un air i-liagrin ; — je restants pour vous une profonde sympathie; je m'honore d'être eu communauté d’idées uv«*: vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez à demander c onseil au pauvre vieux philosophe : à cause de tout cela, je «lois, je veux conserver envers vous la plus complété «mlépendanee. — Mais, monsieur, c’est au contraire ntoi qui serais votre obligée, si vous vouliez accepter ce que je dédirais tant tous oflrir. — ûhl m.i chère demoiselle, — dit Itodin en sonnant, — je sais nue votre géuérosilé saura toujours rendre la reconnaissance légère et douce ; mai», encore line fois, je ne puis rien accepter de vous. Un jour peut-être... vous saurez pourquoi. — Un jour?

— Il m'c&t impossible de vous en dire davantage. Et puis, supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire alors tout ce qu'il y a eu vous de bon et de beau? l'Ius lard, si vous inc devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en serai que plus à l'aise pour vous blâmer si je vous trouve à blâmer. — Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc interdite? — Non... non, — dit Itodio avec une apparente émotion. - Oh! croyez-moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter d'une manière digne de vous et de moi. »

f.et entretien fut interrompu par h gardienne, qui en entrant dit à Adrienne : « Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui demande à vous parier; comme, d’après les nouveaux ordres de M. le docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez... je viens tous demander s’il faut b laisser monter.., Elle est si mai mise que je n'ai pas osé. — Qu'elle monte ! — dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au signalement donné par la gardienne, — qu'elle moule... — M. le docteur a aussi donné l'ordre d • mettre sa voiture à la disposition «le mademoiselle; faut-il faire atteler? — Oui... «b ns un quart d'heure, — répondit Adrienne à b gardienne, qui sortît; puis, s'adressant â Itodin ; — .Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener Ici mesdemoiselles Simon ? — Je ne le pense pas. ma chère demoiselle ; mais quelle est celle jeune ouvrière bossue? — demanda Itodin d’un air indiffèrent.

— C’est fa sœur adoptive d'un brave artisan «roi a tout risqué pour venir m'arracher de celle maison... monsieur. — dit Adrienne avec émotion.

— Celle jeune oavrierc est une rare et excellente créature ; jamais pensée, jamais cœur plus généreux n’ont été cachés sous de* dehors moins...»

VjOC

LE JUIF ERRAIT!

Mais s'arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la May eux, Adrienne ajouta eu regardant avec une grâce inimitable le jésuite, assez étonné de cette soudaine réticeucc : «Non... celle noble fille n'est pas la seule personne qui prouve combien b noblesse de l'àmc, combien la supériorité de l'esprit, font prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard ou à b richesse. »

Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Maycux entra dans la chambre.

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