‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 87 sur 95 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Révélations.

Mademoiselle de Cardoville, très-étonnée de la frayeur de Rodin lorsqu’elle lui avait demandé quelque explication sur le pouvoir si formidable, si étendu, dont déposait l'abbé d'Aigrigny, lui dit : «Mais, monsieur, qu’y a-t-il donc de si étrange dans la question que je viens de vous faire? »

Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse : « Encore uue fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur uu sujet si redoutable ; les murailles de cette maison ont des oreilles, ainsi qu'on dit vulgairement. D

Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante. U (la yeux, par un instinct d’une persistance incroyable, continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre Bodin . Quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée, tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui l'épouvantail. L u moment le jésuite rencontra le regard inquiet de la Mayeux obstinément attaché sur lui ; il lui lit aussitôt un petit signe de tête plein d'aménité ; la jeune hile, effrayée de se voir surprise, détourna les yeux eu tressaillant.

« Non, uon, ma chère demoiselle, —reprit Rodin avec un soupir, en voyant que mademoiselle de Cardoville s’étonnait de son silence, — ne m’interrogez pas sur la puissance de l'abbé d’Aigrigny. — Mais encore uue fois, monsieur, — reprit Adrienne, — pourquoi celte hésitation à me répondre? Que craignez- vous? — Ab ! ma chère demoiselle, — dit Rodin en frissonnant, — ccs gens-là sont si puissants!... leur animosité est si terrible! — Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui vous manque jamais. — Eh 1 ma chère demoiselle, — s’écria Rodin presque blessé, — jugez-moi mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?... non, non, je suis trop obscur, trop iuofiensif, mais c’est vous, mais c’est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes de votre famille qui ont tout à redouter... Ab! tenez, ma chère demoiselle, encore une fois, lie m’interrogez pas ; il est des secrets funestes à ceux qui les possèdent. — Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls dont on est menacé ? — Quand on sait la manoeuvre de son ennemi, on peut se défendre au moins, — dit Dagobert. — Vaut mieux une attaque en plein jour qu’une embuscade.

— buis, je vous l'assure, — reprit Adrienne, — le peu de mots que vous m’avez dits m'iiispirent une vague inquiétude. — Allons, puisqu’il le but... ma chère demoiselle, — reprit le jésuite en paraissant faire un grand elTort sur lui-même, — puisque vous ne comprenez pas à demimol... je serai plus explicite ;... mais rappelez-vous, — ajouta-t-il d’un ton grave... — rappelez-vous que votre Insistance me force à vous apprendre ce qu’il vaudrait peut-être mieux ignorer. — Parlez, de grâce, monsieur, pariez, » — dit Adrienne.

Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux, leur dit à voix basse, d'un air mystérieux : « N’avez-vous doue jamais entendu parler d’une association puissante qui étend son réseau sur toute 1a terre, qui compte des afliliés, des séides, des fanatiques dans toutes les classes de la société. . qui a eu et qui a encore souvent l'oreille des rois et des grands... association toute-puissante, qui d'un mol élève ses créatures aux positions les plus hautes, et d'un mot aussi les rejette dans le néant dont elle seule a pu les tirer! — Mon Dieu! monsieur, — dit Adrienne, — quelle est donc cette association formidable? Jamais je u’en ai jusqu’ici entendu parler. — Je. vous crois, Cl pourtant votre ignorance à ce sujet m'étonne au dernier point, ma chère demoiselle. — Et pourquoi cet étonnement? — Parce nue vous avez vécu longtemps avec madame votre tante, et vu souvent I abbé d'Aigrigny. — J’ai vécu chez madame de Saint-Pizier, mate non pas avec elle, car pour mille raisons elle m'inspirait une aversion légitime. — Mais au fait, ma cltère demoiselle, ma remarque n était pas juste ; c’est là plus qu'aillcurs où, devant vous surtout, on devait garder le silence sur cette association, et c’est pourtant grâce à elle que madame de Salut-Dizier a joui d’uuc si redoutable inllucoce dans le monde sous le dernier règne... Eh bien! sacbezle donc ! C’est le concours de cette association qui rend l'abbé «l’Aigri— gny un homme si dangereux ; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci en Sibérie, ceux-lâ au fond de l’Inde, d’autres enfin au milieu des montagnes de l'Amérique, car, je vous l’ai dit, c’est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de. l'abbé d’Aigrigny, que j'ai éle mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation il celte compagnie, dont il est chef le plus actif elle plus capable. — Mais, monsieur, le nom... le nom de celle compagnie,

— dit Adrienne.— Et| bien!... c’est f ... — et Rodin s’arrêta.— C’est...

— reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert etquela Mayeux.— C’est... »

Itodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres acteurs de cette scène plus près de lui. et dit a voix basse en accentuant lentement ses paroles : « C'est... la compagnie de Jésus. *

Et il tressaillit.

■ Us jésuites ! — s’écria mademoiselle de Cardoville ne pouvant retenir uu éclat de rire d’autant plus franc que, d'après les mystérieuses précautions oratoires de Rodin, elle s’attendait à une révélation, selon elle, beaucoup plus terrible; — les jésuites! — reprit-elle en riant toujours, — mais ils n'existent que dans les livres ; ce sont des personnages historiques très-effrayants, je le crois ; mats pourquoi déguiser ainsi madame de Saiot-Dizier et M. d’Aigrigny? Tels qu’ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon dédain ! »

Après avoir écouté silencieusement mademoiselle de Cardoville, Rodin reprit, d’un air grave et pénétré : « Votre aveuglement m’effraye, ma chère demoiselle, le passé aurait dû vous faire craindre pour ravenir, car, plus que personne, vous avez déjà subi la funeste action de celte compagnie dont vous regardez I cxisteuce comme un rêve. —Moi, monsieur?— dit Adrienne eu souriant, quoique un peu surprise. — Vous... — Et dans quelle circonstance? — Vous me le demandez, ma chère demoiselle, vous me le demandez... et vous avez été enfermée ici comme folle ? N’est-ce donc pas vous dire que le maître de cette maison est un des membres laïques les plus dévoués de cette compagnie, et, comme tel, l'instrument aveugle ae l’abbé d'Aigrigny ? — Ainsi, — dit Adrienne sans sourire cette fois, M. Baleinier...? — Obéissait à l'abbé d'Aigrigny, le chef le plus redoutable de cette redoutable société... Il emploie son génie au mal; mais, il faut l’avouer, c'est un homme de génie;... aussi est-ce surtout sur lui qu’une fois hors d’ici, vous et les vôtres devrez concentrer toute votre surveillance, tous vos soupçons ; car, croyezmoi, je le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue ;... il faut vous attendre à de nouvelles attaques, sans doute d'un autre genre, mais, par cela même, peut-être plu* dangereuses encore... — Heureusement... vous nous prévenez, mon brave, — dit Dagobert, — et vous serez avec nous. — Je puis bien peu, mon bon ami; mais ce peu est au service des honnêtes gens, — dit Rodin. — Maintenant, — dit Adrienne d’un air pensif, complètement persuadée par l'air de conviction de Rodin, — je m’explique l'inconcevable influence que ma tante exerçait sur le monde ; je t'attribuais seulement à ses relations avec des personnages puissants; je croyais bien qu'elle était, ainsique l'abbé d'Aigrigny, associée à de ténébreuses intrigues dont la religion était le voile, mais j'étais loin de croire à ce que vous m'apprenez. — El combien de choses vous ignorez encore! — reprit Rodin. — Si vous saviez, ma chère demoiselle, avec quel art ces gens-là vous environnent, à votre insu, d’agents qui leur sont dévoués ! Lorsqu’ils ont intérêt à en être instruits, aucun de vos pas ne leur échappe. Puis, peu à peu, ils agissent lentement, prudemment et dans l’ombre ; ils vous circonviennent par tons les moyens possibles, depuis la flatterie jusqu'à la terreur... vous séduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que vous ayez conscience de leur autorité : tel est leur but, et, il faut l’avouer, ils l'atteignent souvent avec une détestable habileté, s

Rodin avait parlé avec tant de sincérité, qu’ Adrienne tressaillit; puis, 6e reprochant cette crainte, die reprit ; « Et pourtant, non... non, jamais je ne pourrai croire à un pouvoir si iufrrnal ; encore une fois, la puissance de ces prêtres ambitieux est d'un autre âge... Dieu soit loué ! Ils ont disparu à tout jamais. — Oui, certes, iis ont disparu, car ils savent sc disperser et disparaître dans certaines circonstances: mais c’est surtout alors qu'ils sont le plus dangereux ; car b défiance qu’ils inspiraient s'évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres. Ah ! ma

chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté ! Dans

uia luinc contre tout ce qui est oppressif, lâche et hypocrite, j’avais étudié l'histoire de cette terrible compagnie avant de savoir que I abbé d'Aigrigny en faisait partie. Ab ! c’est à épouvanter.... Si vous saviez quels moyens ils emploient!... Quand je vous dirai que grâce à leurs ruses diaboliques, les apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les piégés les plus horribles... — El les regards de Rodin parurent s'arrêter par hasard sur la Mayeux; mais voyant qu’Adrienne ne s'apercevait pas de celle insinuation, le jésuite reprit : — En un mol, êtes-vous en hutte à leurs poursuites, ont-ils Intérêt à vous capter ? oh! de ce moment, défiez-vous de tout ce qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les affections les plus tendres, car ccs monstres parviennent quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s’eu faire contre vous des auxiliaires d'autant plus terribles, que votre conllance est plus aveugle. — Ah ! c’est impossible, — s’écria Adriennne révoltée;— vous exagérez .. Non, non. l’enfer n’aurall rien rêvé déplus horrible que de telles trahisons... — llelas!... nia chère demoiselle... uu de vos parents, M. Hardy, le cœur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime d’une trahison infâme... Enfin, savez-vous ce que la lecture du testament de votre ateul nous a appris? e’esl qu'il est mort victime de la haine de ces gens-là, et qu’à dette heure, aines cent cinquante ans d intervalle, ses descendants sont encore en butte à la haine de celte indestructible compagnie. — Ah! monsieur... cela épouvante, — dit Adrienne en sentant son cœur se serrer. — Mais il n’y a donc pas d’armes contre de telles attaques?... — La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive, l'étade la plus incessamment défiante de tout ce qui vous approche. — Mais c’est une vie affreuse qu’une telle vie! monsieur; mais c'est une torture que d’être ainsi en proie à des soupçons, à des doutes, à de s craintes continuelles ! — Eh ! sans doute I ils le savent bien les misérables... C’est ce qui fait leur force..,, souvent ils trompent par l’excès même des précautions que l’on prend con-

ire eux. Aussi, ma chère demoiselle, et tous, digue Cl brave soldat, au nom de ce qui vous est cher, délie*- voua, ne hasardez pas légèrement voire confiance; prenez bien garde, vous avez failli Cire victimes de ces

geus-la: vous les aurez toujours pour ennemis impki cables El vous

aussi, pauvre el intéressante eu faut, — ajouta le jésuite en s'adressant à la Ma yeux, — suivez mes conseils... craig wcz-lea... ue dormez que d’uti œil. comme dit le proverbe. — Moi, monsieur, — dit L Mayeux ; — qu'ai-je fait? qu’ai-je à craindre? — Ce que vous avez fait? Eh! mon Dieu.... N 'aimez-vous pas tendrement celle chère demoiselle, votre protectrice? n'avez-vous pas tenté de venir à son secours? N'êtes-vou» pas la sœur adoptive du (ils de cet intrépide soldai, du brave AgricolT Hélas! pauvre enfaul, ne voib-t-il pas assez de litres à leur haine, malgré votre obscurité? Ah! ma chère demoiselle, ne croyez pas que j'exagère. Réfléchissez... réfléchissez... Songez à ce que je viens de rappeler au fidèle compagnon (l armes du maréchal Simon , rebtiveim ni a son emprisonnement a Lcipsick : songez à ce qui vous e>l arrivé à vous-même, que I on a osé conduire lui au mépris de toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu'il n’y a rien d'exagéré dans ce tableau de la puissance occulte de cette compagnie.... Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chère demoiselle, dans tous les cas douteux , ne craignez pas de vous adresser à moi. Kn trois jours j'ai assez appris par ma propre expérience, sur leur manière d'agir, pour pouvoir vous indiquer en piège, une ruse, un danger, cl vous eu défendre. — Dans une pareille circonstance , monsieur, — répondit mademoiselle de Cardoville. — à ; défaut de recoupa» sauce, mon intérêt no vous désignerait-il pas comme mon meilleur conseiller ! »

Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qni tantôt nient euxmémes leur propre existence afin d'échapper a leurs adversaires, tantôt, au contraire, proclament avec audace la puissance vivace de leur organisation alin d'intimider les faibles, Radin avril éclaté de rire an nez du régisseur de la terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parle de.! existence des jituiin i tandis qu’à ce moment . en retraçant ainsi leurs moyens d'action, il tâchait, cl il avait réussi à jeter dans l'esprit de iir»demuiselle de Cardoville quelques germes de li ayeur qui devaient peu à peu se développer par la réflexion, et servir plus lard les projets sinistres qu’il méditait.

La Maveu\ ressentait toujours une grande frayeur a I endroit de Bodin; pourtant, depuis qu’elle l avait enleudu dévoiler à Aérienne la sinistre puissance de l’ordre qu'il disait si redoutable, la Jeune ouvrière, loin de soupçonner le jésuite d'avoir l’audace de parler ainsi d'une association dont il était membre, lui savait gré. presque malgré elle, des importants conseils qu’il venait de donner à mademoiselle de Cardoville. Le nouveau regard quelle jeta sur lui à la dérobée (et que Bodin surprit aussi, car il observait la jeune tille avec une attention soutenue) fut empreint d'une gratitude pour ainsi dire étonnée.

Devinant celle impression, voulant l'améliorer encore, tâcher de détruire les fâcheuses préventions de la Mayeux. el aller surtout au-devant d'une révélation qui devait être faite tôt ou lard, le jésuite eut l’air d'avoir oublié quelque chose de fort important, cl s'écria eu se frappant le frout : « A quoi peusais-je donc ? — Puis, s'adressant à la Mayeux :

— Savez-vous, ma encre lille, où est votre sœur?»

Aussi interdite qu'attristée de cette question inattendue, la Mayeux répondit en mugissant beaucoup, car elle sc rappelait -a dernière entrevue avec b brillante reine Baccbanal : « Il v a quelques jours que je n'ai vu ma sœur, monsieur. — Eh bien ! ma chère fille, elle n'est pas heureuse, — dit Bodin, — j'ai promis à une de ses amies de lui envoyer un petit secours ; je ine suis adressé à une personne charitable ; voici ce que l'un m a donne pour elle... — El il lira de sa poche un rouleau cacheté qu'il remit à b Mayeux, aussi surprise qu'attendrie. — Vous avez une sœur malheureuse... et je n’en sa : s rien , — dit vivement Adrienne à l'ouvrière; — ah ! mon enfaul. c'est mal ! — Ne 1a blâmez pas.... — dit Bodin. — D'abord elle ignorait que sa sœur frit malheureuse, el puis elle ne pouvait pas vous demuuder, à vous, ma chère demoiselle, de vous y intéresser. »

Et connue mademoiselle de Cardoville regardait Bodin avec étonnement, il ajouta eu s'adressant à b Mayeux : « N’esl-il pas vrai, ma chère 1,11c? — Oui, m msieur, — dit l'ouvrière en baissant les yeux et mugissant de nouveau . puis elle ajouta vivement el avec anxiété : — Mais ma .sœur, mou&ienr, où lavez-vous vue? où est-elle? comment est-elle malheureuse ? — Tout ceci serait trop long à vous dire, ma chère tille : allez le plus tôt possible rue Clovis, maison de b fruitière, demandez à parler à votre sœur de la part de M. Charlemagne ou de M. Bodin , comme vous voudrez, car je suis également connu dans ce pied-à-terre sous mon nom de baptême 'comme sous mon nom de famille, et vous saurez le reste... Dites seulement à votre sœur que , si elle est sage, que si elle persiste dans ses bonnes résolutions, I on continuera de s’occuper d’elle, s *

I j Mayeux, de plus en plus surprise, albit répondre à Rodin, lorsque La porte Vouvrit, el M. de Demande entra. La ligure du magistrat était grave cl triste.

« Elles tilles du maréchal Simon? — s’écria mademoiselle de Cardoville. — Malheureusement je ne vous les amené pas, — répondit le juge.

— Kl où sont-elles, monsieur? qu'en a-l-ou fait? Avant-hier encore elles étaient dans ce couvent ! » s'écria Dagobert bouleversé de ce complet

renversement de ses espérances.

A peine le soldat eut-il prononcé ces mots, que. profitant du inouvemeut qui groupait les acteurs de cette scène autour du magistral, Bodin se recula de quelques pas, gagna discrètement la porte, et disparut sans que personne se lût aperçu de son absence. Pendant que le soldat, ainsi rejeté tout à coup au plus profond de sou désespoir, regardait M. de Limande, attendant sa réponse avec angoisse , Adrienue dit au magistral : « Mais, mon Dieu ! monsieur, lorsque vous vous êtes présenté dans le couvent, que vous a répondu Ma supérieure au sujet de ces jeunes filles? — La supérieure a refusé de s’expliquer, mademoiselle. • — Vous prétendez, monsieur, — m'a-t-ell» 1 dit, — que les jeunes personnes dout vous parlez sont retenues ici foutre leur gré .... puisque b loi vous doime cette fois le droit de pénétrer dans celte maison, visiiezb... — Mais, madame, veuillez me répoudre positivement, — ai-je dit à la supérieure, — animiez-vous être comiilëh-iueut étrangère à la séquestration des jeunes tilles que je viens réclamer ? — Je nai rien à dire i ce sujet, monsieur. Vous vous dites autorisé à faire des perqiii-iiiims; failes-les. » — Ne pouvant obtenir d'autres explications, — ajouta le magistrat. j ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait ouvrir toutes les chambres :... mais malheureusement je n'ai trouvé andine lra«e de ces jeunes filles... — Ils les auront envoyées dans un autre endroit, — s'écria Dagobert, — et qui sait?.... bien malades peutêtre... Ils les tueront, mou Dieu! ils les tueront! — s'écria-t-il avec un accent déchirant. — Après un tel refus, que faire, mon Dieu ! quel parti prendre? An ! de grâce éclalret-nous, monsieur, vous notre conseil, vous notre providcuce, — dit Adrienne eo'sc retournant pour parler à Rodin (pi elle croyait derrière elle. — Quel «Tait votre... »

Buis, s'apercevant que fa jésuite avait tout à coup disparu, elle dit à b Mayeux avec inquiétude : « Bt M. Bodin, où est-il donc? — Je ne sais pas. mademoiselle,- — répond l la Mayeux en regardant autour d’elle; — llu'ist plus là. — Cela est étrange, — dit Adrienne, — disparaître si brusquement... — Quand je voits disais que c'était un traître ! — s'écria Dagobert en frappant du pied avec rage ; — ils s'entendent tous... — Non, n«u, — - dit mademoiselle de Cardoville, — ne croyez pas cela: mats l’absence de M. Bodin n'en e*l pas moins très-regrettable, car. dans relie circonstance difficile, grâce à b position que M. Bodin a occupée auprès de M. d'Aigrigny, il aurait pu peut-être donner d'utiles renseignements. — Je vous avouerai, mademoiselle, que j'y comptais presque, — dit M. de Fernande, — et j'étais revenu ici autant pour vous apprendre, fa fâcheux résultat de nus recherches que pour demander à cet homme de cœur et de droiture, qni a si courageusement dévoilé d'odieuses machinations, de nous éclairer de ses conseils dans cette circonstance. »

Chose assez étrange! depuis quelques instants Dagobert . profondément absorbé, n'apportait plus aucune attention aux parole* du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s'aperçut même pas du départ de M. de Demande, qui se retira après avoir promis à Adrienne de ne rien négliger pour arriver à connaître la vérité au sujet de la disparition des orphelines. Inquiète de ce sileuce, voulant quitter à l'iuslant la maison et engager Dagobert à raccompagner, Adrienne, apres un coup d’œil d'intelligence échangé avec la Mayeux, s'approchait du soldat, lorsqu’on entendit au dehors de la chambre des pas précipités el une voix male s'écriant avec impatience :

• Où est-il ? où est-il ? »

A cette voix, Dagobert cul l'air de s'éveiller en sursaut, fil un bond, poussa uq cri et se précipita vers la porte. Elle s’ouvrit... Le maréchal Simon y parut.

CHAPITBE IV.

Fierre Simon.

Le maréchal Pierre Simon, duc de Ligny, était de haute taille, simplement vêtu d'une redingote bleue fermée jusqu'à b dernière boutonnière, où re nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait voir une phvsiocomie plus loyale, plus expansive , d'un caractère plus chevaleresque que celle du maréchal; il avait le front large, le nez aqudin , le nicutun fermement accusé, et le teint brûlé par le soleil de l'Inde. Ses cheveux, coupés très-ras, grisonnaient sur les tempes, niais scs sourcils étaient encore aussi noirs que sa large moustache retmnlwnle ; sa démarche libre, hardie, ses mouvements décidés, témoignaient de sou impétuosité militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d'élan, la chaleureuse cordialité de sa parole appelait b bienveillance et la sympathie: aussi éclairé qu'intrépide, aussi généreux que sincère, ou remarquait surtout eu lui une mâle fierté plébéienne: ainsique d'antres sonf tiers d'une haute naissance , il était fier, lui, de son obscure origine , parce qu'elle était ennoblie par le grand caractère de son père, républicain rigide, intelligent et laborieux artisan, depuis quarante aux 1 honneur, l'exemple, la glorilkation des travailleurs.

En acceptant avec reconnaissance le titre aristocratique dont l'Empereur l'avait décoré, Pierre Simon avait agi comme ccs gens délicats qui, recevant d'une a.faaucusc amitié un don parfaitement inutile, l'acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l'offre. Le culte rxMi-

LF. JIJIF ERRANT.

gieux de Pierre Simon envers l'empereur n’avait jamais été aveugle : aurait »*>i» dévouement, sou ardent amour pour son idole Tut instinctif et pour ainsi dire fatal... autant son admiration fut grave et rai-outiéc. Loin de ressembler à ocs traîneurs de sabre qui n'aiment la bataille que pour la bataille, non-seulemeut le maréchal Simou admirait son héros eomme le plus grand capitaine du monde, mais il l'admirait surtout parce un il savait que l'Empereur avait fait ou accepté la guerre date. IVsjioir «S'imposer un jour la paix au monde, car si la paix consentie par ta gloire et par la force est grande, fiécoude et maguifique, la paix conseutie par la faiblesse et par la lâcheté est stérile, désastreuse et déshonorante. Fils d'artisan, Pierre Simou admirait encore l'Empereur , parce que cet impérial parvenu avait toujours su faire uohlcmeul vibrer la libre populaire, et que, se souvenant du |»uupl(r dont il était sorti, il l avait fraternellement convié à jouir de toutes les pompes de l'aristocratie et de b royauté *

lorsque le maréchal Simou entra dans la chambre, ses traits étaient altérés; à la vue de Dagobert, un éclair de joie illumiua son visage; il se précipita vers le soldat en lui tendant les bras, et s'écria : « Mon ami M mon vieil ami !... »

D.igoln-rl répondit avec une unicité effusion à retu» affectueuse étreinte; puis h- maréchal, se dégageant de scs bras, et attachant sur lui des yeux numides, lui dit d'une voix si palpitante d'émotion nue scs lèvres tremblaient : « Eh bien ! tu es arrivé à temps pour ic 15 février ?

— Oui, mon général.... mais tout est remis à quatre mois.... — Et... tua femme ?... mon enfant?... »

A cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tête et resta muet

« Ils ne soûl donc pas ici? — demanda Pierre Simon avec plus de surprise que d'inquiétude. — On m’a dit chez toi que ut ma femme ni mou enfant n'y étaient ; mais que je le trouverais... dans cette maison... je Mii& accouru... ils n'y sont donc pas? — Mon général... — dit Dagobert en devenant d'une grande pâleur, — mon général ... •

Puis, e&suyanl les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s'arrêtait dans son gosier desséché.

« Tu me fais... peur 1 » s'écria Pierre Simon en devenant pâle comme son soldat et en le saisissant par le bras.

A ce moment Adrien ne s'avança, les traits empreints de tristesse et d'attendrissement ; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle voulut venir à son aide, et dit à I ierre Simon d'iiue voix douce et émue : « Monsieur le maréchal .. je suis mademoiselle de Cardo ville... une parente... de vos chères enfants... •

Pierre Simon se retourna vivement, aussi frappé de l'éblouissante beauté d'Adrteime que des paroles qu'elle venait de prononcer... Il bah Initia dans sa surprise : m \ous, mademoiselle.... parente...- de mn ervfa »

El il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.

«Oui, monsieur le maréchal.... wu entants.... — se ha ta de dire Adrienne, — et l'amour de ces deux charmantes soeurs jumelles.... — Sœurs jumelles ! — s’écria Pierre Simon en interrompant mademoiselle de Cardoville avec une explosion de joie impossible à rendre.

— Deux filles au lieu dune ! Ab ! combien leur mère doit être heureuse... — Puis il ajouta en s'adressant à Adrienne : — Pardon, mademoiselle, d'être si peu poli, de vous remercier si mal de ce que vous m'apprenez ;... nuis vous concevez, il y a dix-sept ans que je n'ai vu ma femme. J'arrive... et au lieu de trouver deux êtres à chérir... j’en trouve trois... De grâce, mademoiselle, je désirerais savoir toute la reconnaissance que je vous dois. Vous êtes notre parente: je suis sans doute ici chez vous... Ma femme, mes , •tirants sont là .. n’est-ce pas?... Craignezvous qne ina brusque apparition ne leur soit mauvaise? j'attendrai ;... mais tenez, mademoiselle, j’en suis certain, vous êtes aussi bonne que belle... ayez pitié démon impatience... Préparez-les bien vite toutes les trois... à me revoir. »

Dagobert , de plus en plus ému, évitait les regards do maréchal et tremblait comme la feuille. Adrienne baissait les yeux sans répondre; son cœur se brisait à la pensée de porter un coup terrible au maréchal Simon.

Celui-ci s’étonna bientôt de ce silence : regardant Unir à tour Adrienne et le soldat d’abord d'un air inquiet et bientôt alarmé, il s’écria : « Dagobert! tu me caches quelque chose... — Mou général... — répnmltl-il en balbutiant, — je vous assure..,, je.... je ... — Mademoiselle, s’écria Piern» Simon, — par pitié, je vous en conjure, parlez-moi franchement, mon anxiété est horrible... Mes premières craintes reviennent... Qu'y a-t-il?.. Mes filles... ma femme, sont-elles mal. ides? sont-elles en danger? Oh ! parlez ! parlez ! — Vos filles, monsieur le maréchal, — dit Adrienne,

— ont été un tien souffrantes., par suite de leur long voyage: mais il n’y a rien d'inquiétant dans leur état. — Mon Ideu !... c'est ma leniuie... alors... <^cst ma femme qui isl en danger. — Un courage, monsieur, — dit tristement mademoiselle de Cardo ville. — Hélas! il vous faut chercher des consolations d.ms la tendresse des deux anges qui vous restent.

— Mou général, — dit Dagobert d'une voix lerrne et grave, — je sois venu de Sibérie,., seul... avec vos deux filles. — Et leur mère ! leur mère! — s’écria Pierre Simon d'une voix déchirante. — Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux orphelines. — répondit le soldat. — Mnrte!... — s’écria Pierre Simon avec accablement, — morte... » Cn morne silence fc : r*Vor-€H.

A ce coup inattendu, le maréchal chancela, s’appuya au dossier d'une chaise et tomba assis en cachant son visage dans scs mains. Pendant quelques inimités on u'eutendit que des sanglots étouffés; car non-seuiemeut Pierre Aunon aimait sa femme avec idolâtrie, pour toutes les ratsous que nous avons dites au commencement de cette histoire ; mais par un de ces singuliers compromis que l'homme longtemps et cruellement éprouvé luit, pour ainsi dire, avec la destinée, Pierre Simon, fataliste connue toutes les ailles tendres, te croyant en droit de compter enfin sur du bonheur après tant d aimées de souffrances, n’avait pas un moment douté qu’il retrouverait ni femme et s<m enfant, double consolation que la destinée lui devait, apres de si grandes traverses. Au contraire de certaines gens que l'habitude de I infortune rend moins exiftcants, Pierre Simon avait compté sur un bonheur aussi complet que l'avait été son malheur... Sa femme et son enfant. leRês élaienl les seules conditions uniques, indispensables de b félicité qu'il attendait: sa femme eût survécu à ses filles, qu'elle ne les eût pas plus remplacées pour lui qu'elles ne remplaçaient leur mère à ses yeux ; faiblesse ou cupidité de cœur, cela était ainsi ; nous insistons sur cette singularité, parce que les suites de cet inccs&int et douloureux chagrin exerceront une grande influence sur l’avenir du maréchal îrimon.

Adrienne et Dagobert avaient respecté la douleur accablante de ce malheureux homme. Lorsqu’il eut donné un libre cours à ses larmes, U redressa son mâle visage, alor* d'une pâleur marbrée, passa b main sur ses yeux rougis, se leva et dit à Adrienne ; « Pardonnez-moi, mademoiselle... je n'ai pu vaincre ma première éinoliou... Permeltez-moi de me retirer.... J’ai de cruels détails à demander au digne ami qui n'a quitté ma femme qu'à son dernier moment.. . Veuillez avoir b bonté de me faire conduire auprès de mes enfants... de mes pauvres orphelines!... »

Et b voix du maréchal s’altéra de nouveau.

« Monsieur le maréchal, dit mademoiselle de Cardoville, — tout à l'bc-tre encore, nous attendions ici vus chères enfants.... malheurcus»mcni notre espérance a été trompée... »

Pierre Simou regarda d'abord Adrienne sans lui répondre , et comme s’il im? l'avait pus entendue ou comprise.

« Mais rassurez-vous — reprit la jeune fille, — il ne faut pas encan* désespérer... — Désespérer ? — répéta machinalement le maréchal en regardant tour à tour mademoiselle de EardovUle et Dagobert, — désespérer! et de quoi? mou Dieu! — De revoir vos enfants, monsieur le maiéchal, — dit Adrienne, — votre présence, à vous leur [>ère... rendra les recherches bieu plus efficaces. — Les recherches!... — s'écria Pierre Simon. — Mes filles ne sont donc pas ici? — Non, monsieur, — dit Adrienne, — on les a enlevées à l'alfi-ction de l’excellent homme qui les avait amenées du fond de la Russie, et ou les a conduites dans un couvent... — Malheureux! — s'écria lierre Simon en s’avançant meuaçaut et terrible vers Dagobert, — lu me répondras de tout.... — Ah J monsieur, ne l'accusez pas! — ■ s’écria mademoiselle de Cardoville. — Mon général, — dit Dagobert d'une voix brève, mais douloureusement résignée, — - je mérite voire colère..,, c'est ma faute : forcé de m'absenter de l'jr»s, j'.ii ronlié les eul'ants à rna femme; son confesseur lui a tourné l'esprit, lui a persuadé que vos filles seraieut mieux dans un couvent que chez nous ; elle l a cru. elle les y a laissé conduire; maintenant... on dit .ai cornent qu'on ue sait pas où elles soûl; voilà b vérité.... Faites de moi ce que vous voudrez.... je n'ai qu'à me taire et à endurer. — Mais c'est infâme'.... — s’écria Pierre Simou en désignant Dagobert avec un geste d'indignation désespérée; — mais à qui donc se confier... si celui-là m'a trompé... mon Dieu !... — Ah ! monsieur le maréchal, ne l’accusez pas ! — s’écria mademoiselle de Cardoville, — ne le croyez pas : il a risqué sa vie , son honneur , pour arracher vos enfants de té couvent... et il n'est pas le m:uI qui ail échoué dans celle tentative; tout à l'heure encore un magistrat... malgré le caractère, malgré l'autorité dont il est revêtu.... u a pas été plus heureux. Sa fermeté envers b supérieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont été vaincs : iiupur^ible jusqu'à pi évent de retrouver ces malheureuses enfants.— Mais ce conve.nl, — s'écria le maréchal Simon eu se redressant, la figure pâle et bouleversée par b douleur et b colère, — ce couveul, où est-il f Ces gens-la ne savent donc pas ce que c'est qu'un père à qui on enlève ses enfants? »

Au moment où le maréchal Simon prononçait ces paroles, tourné rrr» Dagobert, Rodm, tenant Rose et Rhnelie par la main, apparut à la porte. Laisse ouverte. En entendant l'exclamation du maréchal, il tressaillit de surprime; un éclair de joie diabolique éclaira son sinistre visage, car il ne s attendait pas à rencontrer Pierre Simou si à propos.

Mademoiselle de Cardoville lut b première qui s’aperçut de la présence de Bodin. Elle s'écria en courant à lui : « Ah ! je ne me trompais pas... notre providence... toujours... toujours... — Mes pauvres petites, — dit tout bas Rodin aux jeunes filles en leur montrant Pierre Simon. — c'est votre père. — Monsieur, — s’éerb Adrienne en accourant sur les pas de Rose et de Blanche, — vos enfants... les voilà !... »

An moment où Pierre Simon se retournait brusquement, scs deux filles se jetèrent entre ses bras ; il se fit un profond silence, cl l’on n'enlendit plus que des sanglots entrecoupés de baisers et d exclamations de joie.

h Mais venez doue au moins juuir du bicu que vous avez fait ! « dit mademoiselle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant a

de Bodin, qui, resté dans l'embrasure de 1a porte, où il s'appuyait, semblait contempler cette scène avec un profond attendrissement.

Dagobert, à la vue de Bodin ramenant les enfants, d'abord frappé de stupeur, n'avait pu faire un mouvemeut; mais, entendant les paroles d'Adrienne, et ce'daut à un élan de reconnaissance pour ainsi dire insensée, il se jeta à deux genoux devant le jésuite, en joignant ses mains comme s’il eût prié, cl sncria d une voix entrecoupe : « Vous iu ‘ avez sauvé en ramenant ces enfants... — Ah I monsieur, soyez béni... — dit la Maycux en cédant à l'entrainement général. — Mes bons amis, c'est trop. — dit Bodin, comme si tant d’émotions eussent été au-dessus de scs forces; —c’est en vérité trop pour moi ; excusez-moi auprès du maréchal... et diles-lui que je suis assez payé par la vue de sou bonheur. — Monsieur... de grâce... — dit Adrienne, — que le maréchal vous connaisse, qu’il vous voie au moins. — Oh! restez... vous qui nous sauvez tous, — s’écria Dagobert en tâchant de retenir Bodin de sou côté. — La Providence, ma chère demoiselle, ne s'inquiète plus du bien qui est fait, mais du bien qui reste à faire... — dit Rodin avec un accent rempli de (inesse et de bonté. — Ne faut-il pas à celte beore songer au prince Djalma ? Ma tâche n’est pas finie, et les moments sont précieux. — Allons, — ajouta-t-il en se dégageant doucement de l’étreinte de Dagobert, — allons, la journée a etc aussi bonne que je l'espérais : l'abbe d’Aigrigny est démasqué: vous êtes libre, ma chère demoiselle; vous avez retrouvé votre croix, mon brave soldat; la Mayeux est assurée d’une protectrice, et M. le maréchal embrasse ses cubuts... Je suis pour un peu dans toutes ces joies-là... ma part est belle... mou cœur content... Au revoir, mes amis, au revoir. »

Ce disant, Bodin fit de la main un salut affectueux à Adrienne, à la Mayeux cl à Dagobert, et disparut après leur avoir montré d’un regard ravi le maréchal Simon, qui, assis et couvrait ses deux tilles de larmes et de baisers, les tenait étroitement embrassées et restait étranger â ce qui se passait autour de lui

Une heure apres celte scène, mademoiselle de Cardovillc et la Mayeux, le maréchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitté la maison dn docteur Baleinier.

En terminant cet épisode, deux mots de moralité à Pendrok des maisons d’aliénés et des couvents.

Nous l'avons dit et nous le répétons, 1a législation qui régit la surveillance des maisons d’aliénés nous parait insuffisante. Des faits récemment portés devant les tribunaux, d'autres faits d’une haute gravité qui nous ont été confiés, nous semblent évidemment prouver celle insuffisance. Sans doute, il est accordé aux magistrats toute latitude pour visiter les maisons d'aliénés : mais nous savons de source certaine que les nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le personnel est d'ailleurs très-souvent hors de proportion avec les travaux qui les surchar-

S ent, rendent ces inspections tellement rares, qu’elles sont pour ainsi ire illusoires. Il nous semblerait donc utile de créer des inspections au moins semi -mensuelles, particulièrement alfcclées à la surveillance des maisons d’aliénés et composées d’un médecin et d’un magistrat, afin que les réclamations fussent soumises à no examen contradictoire. Sans doute, la justice ne fait jamais défaut lorsqu’elle est suffisamment édifiée : mais combien de formalités combien de difficultés pour qu'elle le soit, et surtout lorsque le malheureux qui a besoin d'implorer son appui, se trouvant dans un état de suspicion, d’isolement, de séquestration forcée, n’a pas au dehors un ami pour prendre sa défense et réclamer en son nom auprès de l'autorité ! n appnrtient-il donc pas au pouvoir civil d’aller au-devant de ccs réclamations par une surveillance périodique fortement organisée ?

Et cc que nous disons des maisons d'aliénés doit s’appliquer peut-être plus impérieusement encore aux couvents de femmes, aux séminaires et aux maisons habitées par dcB congrégations. Des griefs aussi très-récents, très-évidents, et dont la France entière a retenu, ont malheureusement prouvé que la violence, que les séquestrations, que les traitements barbares, que les détournements de mineures, que l’emprisonnement illégal, ai comuagné de tortures, étaient des faits, sinon fréquents, du moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des hasarda singuliers, d'audacieuses et cyniques brutalités, pour que ces détestables actions parvinssent à la connaissance du public. Combien d'autres victimes ont été et sont peut-être encore ensevelies dans ce» grandes maisons silencieuses où uul regard profane ne pénétre, et qui, de par 1rs immunités du clergé, échappent à la surveillance du pouvoir civil ! N'est-il pas déplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi à une inspection périodique, composée, si l'on veut d'un aumônier, d’un magistral ou de quelque délégué de l'autorité municipale?

S’ü ne se passe rien qoe de licite, que d’humain, que de charitable, dans ces établissements qui ont tout le caractère et par conséquent encourent toute b responsabilité désétablissements publics, pourquoi cette révolte, pourquoi celte indiguation courroucée du parti prêtre, lorsqu'il s’agit de touche? à ce qu'il appelle ses franchises ? Il y a quelque chose au-dessus des constitutions délibérées et promulguées à Rome : — c’est la loi française, b loi commune à tous, qui accorde à tous protection, mais qui, en retour, impose à tous respect et obéissance.

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