CHAPITRE VI
Le réveil.
Pour expliquer la venue de mademoiselle de Cardoville à la porte du jardin de la maison occupée par Djabna, il but jeter un coup d'œil rétrospectif sur les événements.
Mademoiselle de Cardoville, en quittant la mais .-n du doclcur baleinier, était allée s'établir dans son hôtel de la rue d’Anjou. Fendant les derniers mois de sou séjour chez sa tante, Adricfiue avait fait secrètement restaurer et meubler celle belle habitation, dont le luxe et l'élégance venaient d'être encore augmentés de toutes les merveilles du pavillon de l'hôtel de Sainl-Dizicr.
Le monde trouvait fort extraordinaire qu'une jeune fille de I âge et de la condition de mademoiselle de Lardovillu eût pris la résolution de vivre complètement seule, libre, et de tenir sa maison ni plus ni moins qu’un garçon majeur, une toute jeune veuve ou un mineur émancipé, la: monde faisait semblant d'ignorer que mademoiselle de Cardoville possédait ce que ne possèdent pas tous les hommes majeurs et deux fois majeurs : un caractère ferme, un esprit élevé, un cœur généreux, un sens Ires-droit cl très-juste. Jugeant qu’il lui fallait, pour ta direction subalterne et pour la surveillance intérieure de *a maison, des personnes fidèles, Aurienue avait écrit au régisseur de b terre de Cardoville et à sa femme, anciens serviteurs de b famille, de venir immédiatement à Paris, M Dupont devant ainsi remplir les fonctions d'intcinbut, et madame Dupont celles de femme de charge: un ancien ami du pure de mademoiselle «'e Cardoville, le comte de Montbron, vieillaid de.- plus spirituels, jadis homme fort à la mode, mais toujours trcs-connaisseur en toutes sortes d'élégances, avait conseillé à Adriunne d’agir en pi incesse ut de prendre un écuyer, lui indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien élevé, d’un âge plus que mûr, qui, grand amateur de chevaux, apres s'être miné un Angleterre, à Nuwmaiiut, au derby, et chez Tatersall(t), avait été réduit, aiusi que cela arrive souvent a des goiitlcmcn de ce pays, à conduire les diligences à grandes guides, trouvant dans tes fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire son goût pour les chevaux. Tel était M. de Bonneville, le protégé du comte de Montbron. Par son âge et par ses habitudes de savoir-vivre, cet écuyer pouvait accompagner mademoiselle de Cardoville à cheval, et, mieux que personne, surveiller l'écurie et la tenue des voitures. Il accepta donc cet
(1) Célèbre marchand et entreposeur de chevaux, <le meuir-, etc., etc., à Londres-
emploi avec reconnaissance, et, grâce à ses «oins éclairés, le» attelages de mademoiselle de Cardoville purent rivaliser avec ce qu’il y avait en ce genre de plus élégant à l'aria.
Mademoiselle de Cardoville avait repris ses femmes, flébé, Gporgetlc et Florinc.
Celle-ci avait dû d'abord entrer chez la princesse de Saint-Dizicr, pour y continuer son rôle de xurretffan/e an profit de la supérieure du couvent de Sainte-Marie: mais, ensuite de la nouvelle direction donnée à l’affaire Bcnncpont par Rodin, B fut déridé que l lorine, si la chose se pouvait, reprendrait son service auprès de mademoiselle de Cardoville. telle place de confiance, mettant cette malheureuse créature à même de rendre* d'importants et ténébreux services aux gens qui tenaient son sort entre leur» mains, la contraignait A une trahison intime. Malheureusement tout avait favorisé cette machination. Un le sait : Florinc, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours après que mademoiselle de Cardoville fut renfermée chez te docteur Baleinier, florinc, cédant à un mouvement de repentir, avait donné à l’ouvriure des conseils très-utiles aux intérêts d'Adricune, eu faisant dire à Agricol de ne pas remettre à madame de Sainl-Dizier les papiers qu il avait trouvés dans la earbette du pavillon, mais de ne les confier qu'à mademoiselle de Cardoville ellemême. Celle-ci, instruite plus tard du ce détail par la Mayeux, ressentit un redoublement de confiance et d'intérêt pour Florinc, ta reprit à son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitôt d'ane mission toute confidentielle; c’est-à-dire de surveiller les arrangement» de fa maison louée pour l'habitation de Djalma.
Quant à la Mayeux, cédant aux sollicitation* de mademoiselle «le Cardoviltc, et ne se voyant plus utile à b femme de Dagobert, dont nous parlerons plus lard, elle avait consenti à demeurer à l'hôtel de fa rte d’Anjou, auprès d'Adricune, qui, avec cette rare sagacité de cœur «liai fa caractérisait, avait confié à b jeune ouvrière, qui lui servait aussi de secrétaire, le dépnritmenl des secours et aumônes.
Mademoiselle de Cardoville avait d'abord songé à garder auprès dVIle la Jlayeux, simplement à titre d'amie, voulant ainsi honorer et glorifier en elle b probité daus le travail, b résignation dans la douleur, et Iïdlefllgence dans b pauvreté : mais, connaissant b dignité naturelle de b jeune fille . elle craignit avec raison que , malgré la circonspection délicate avec laquelle celle hospitalité toute fraternelle serait présentée à fa Mayeux, ce Dé-ci n'y vit une aumône déguisée; Aérienne préféra donc, toujours eu la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime, k celle façon, b juste susceptibilité de l’ouvrière serait ménagée, puisqu elle gagnerait sa vie eu remplissant des fonctions qui satisferaient instinct* si adorablement charitables. En effet, la Mayeux pouvait, pim que personne , accepter la sainte mission que lui dorm it! Aérienne ; sa cruelle expérience du malheur, la bonté de son âme angélique, l'âév>lion de sou esprit, sa rare activité, sa pénétration à l'endroit des douloureux secrets de l'infortune, sa connaissance parfaite des classes peirtrus rl laborieuses disaient assez avec quel tact, avec quelle Mitelligeiici*, l'excellente créature seconderait les généreuses intentions de mademoiselle de Cardoville
Parlons maintenant des divers événement» qui, ce jour-là, avaient précédé l'arrivée de mademoiselle de Cardoville à b porte du jardin de b maison de h rue Blanche.
Vers les dix heures du matin, les volets de b chambre à coucher d'Adriunne, hermétiquement fermés, ne laissaient pénétrer aucun rayon du jour dans celle pièce, seulement éclairée par là lueur d'une lampe sphérique en albâtre oriental suspendue au plafond par trois longues chaîne* d'argent. t!elte pièce, terminée en dôme, avait la forme aune tentez huit pans coupés ; depuis la voûte jusqu'au sol, elle «Hait tendue de soit blanche, recouverte oe longues draperie» de mousseline blanche aussi, largement bouillonnéc, cl retenues le long des murs par de* embrasses fixées de distance en distance à de larges palercs «PI voire. Deux portes aussi d'ivoire merveilleusement incrusté de nacre conduisaient , l'une à b salle de liaios, l'autre à Li chambre de toilette, sorte de petit temple élevé au culte de b beauté, meublé comme il ( était au pavillon «le ( hôtel Sainl-Dizicr. Deux autres pans étaient occupés par des fenêtres complètement cachées sous de* draperies ; en face do lit . on voyait , encadrant de splendides chenets en argent ciselé , une cheminée d*- rnarkr peiUélique, véritable neige cristallisée, dans laquelle ou avait sculpte deux ravissante» cariatide» et une frise représentant de» oiseaux et d« Peurs; au-dessus de «Telle frise, et fouillée à jour dan* le inarbre im une délicatesse extrême, était une sorte de corbeille ovale, d’un coaM gracieux , qui remplaçait la table de b cheminée, et éL-iil garnie d'une masse de camélias roses; leurs feuilles, d’au vert éclatant, leurs fleurs, d'une nuance Jugcrement carminée, étaient les seules touleor» qui vinssent accident' r I harmonieuse blancheur de ce réduit virginal.
Enfin, à demi entouré de flots de mousseline Manche «pu descendaient de la voûte comme de légers nuages, ou apercevait lu lit tres-has et a pieds d'ivoire richement sculptés, reposant sur le tapis d' 'Itenuine qui garnissait b plancher. Sauf une plinthe aussi d'ivoire mlmirab'ement travaillé et rehaussé de nacre, ce lit était partout doublé de • aün blanc ouaté cl piqué comme un immense sachet, les draps de batiste , garnis de Valenciennes, s’élant quelque peu dérangé», d«H ouvraient I angle d’un matelas recouvert de taffetas blanc, et le coin d’tme légère couverture de moire,. cor il régnait sans cesse dan* cet appartement une température égale et tiède comme celle d'un beau im»r de printemps.
Par un scrupule singulier provenant de ce même sentiment qui avait fait inscrira à Adrienue , sur un chef-d'œuvre d’orfèvrerie , le nom de son «ulwr au lieu de son tvnrfrur, elle avait voulu que tous ees objets, d une somptuosité si recherchée, fussent confectionnés par des artisans choisis parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus probes, à qui elle avait fait fournir les matières premières; de la sorte, ou avait pu ajouter, au prix de leur main-d œuvre, ce dont auraient bénéficié les intermédiaires en spéculant sur leur travail; cette augmentation de salaire considérable avait répandu quelque bonheur et auelque aisance dans cent familles nécessiteuse . qui , bénissant ainsi la magniliceucc d’Adrienne, lui donnaient, disait -elle, le droit de jouir de son luxe comme d'une action juste et bonne.
(lieu n était donc plus frais, plus charmant à voir que l'intérieur de celte chambre à coucher.
Madeiiu liselle de Cardoville venait de s’éveiller; elle reposait au milieu de ces Ilots de mousseline, de dentelle, de In liste et de soie blanclie , dans une pose remplie de mollesse et de grâce; jamais, pétulant la nuit, elle ne couvrait les admirables cheveux dorés (procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur muguiliceuce, disaient les Grecs); le *oir, ses femmes disposaient les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui, descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille, dont on ne voyait que le lobe ro»é , allaient se rattacher à la grosse natte enroulée derrière la tête. Cette coiffure, empruntée à J’tn- Uquiié grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si lins de mademoiselle de Cardovillc, et semtdait tellement la rajeunir , qu'au lieu de dix-lmil ans on lui eu eût donné quinze à peine; ainsi rassemblés et encadrant étroitement les tempes, scs eJieveux, perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient <;à et ht sur l'ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont la liede langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienue était accoudée SW son oreiller, la tête un peu tîéi bie, ce qui faisait valoir encor' l’idéal contour de son cou et de ses épaules nues; ses lèvres souriantes, humides et venmilles, étaient, comme scs joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans une eau placée; ses blanches paupières vo i, aicnt à demi ses grands yeux d un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient languissamment le vide... tantôt s'arrêtaient avec comptai -once sur les fleurs roses et sur les leuilles vertes de la corlMÜIIe de ramélius.
Qui peindrait l'ineffable sérénité du réveil d'Adrien ne.... réveil d'une âme si belle et si chaste, dans un corps si chaste et si beau ! réveil d'un cœur aussi pur que le souille frais et embaumé de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal... virginal et blanc comme la neige immaculée... Quelle croyance, quel dogme, quelle formule, quel symbole religieux, b paternel, ô divin Créateur ! donnera jamais une plus adorable idée de tou harmonieuse et ineffable puissance, qu'une Jeune vierge qui. s éveillant ainsi dans toute l'efllurescence de la beauté, dans toute ta grâce de bi puJcur dont tu l'as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le secret de ce céh'Ste instinct d'amour que lu as mis en die, comme en toutes tes créatures, ô toi qui a 'es qu’amour éternel, que bonté inlinie .'
Les pensées confuses qui , depuis son réveil , semblaient doucement agiter Adrienne, l'absorbaient de plus en plus; sa tète se pencha sur sa poitrine: son beau bras retomba sur sa couche: puis scs traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de mélancolie touchante. Sou [dus vif désir était accompli : elle allait vivre indépendante et seule. Mais celte nature affectueuse , délicate, expansive et merveilleusement complété, sentait que Dieu ne l'avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir dans une froide et égoïste solitude ; elle sentait tout ce que l’amour pourrai inspirer de grand, de beau, et à die félBC. et à celui qui saurait être digne d'elle. Confiante dans ta vaillance , dans la noblesse de son caractère. Aère de l’exemple qu’elle voulait douner aux femmes, sachant que tous les yeux seraient ii\é> sur elle avec envie, elle ne se sentait pouç ainsi dire que trop sûre deile-mrme; loin de craindre de mal choisir, elle craignait de rtc pas trouver parmi qui choisir, tant sou goût s’était épuré ; puis, eût -die même rencontré son idéal, elle avait uuc manière de voir à ta fois si étrange et pourtant si jnstP, si extraordinaire et pourtant si sensée, sur I indépendance et sur La dignité que ta leinine devait, selon elle, conserver à l’égard de 1 homme, qu'inexorablctnent décidée à lie faire aucune concession à cc sujet , elle sc demandait si riiomme de son choix accepterait jamais les conditions jusqu'alors inouïes qu’dle lui imposerait. En rappdaut à son souvenir les prétendant* , o\<nbl-t qu'elle avait jusqu'alors vus (Luis le inonde, elle se souvenait du tableau inalheurcti.-cincut très-réel tracé par Ilodiu avec une verve caustique, au sujet des épou»eurs. kilo se souvenait aussi, non sans un cciluiu orgueil, des encouragements que cet homme lui avait doiiués, non pas en la ftallaut, mais eu rengageant à poursuivre l'accomplissement d’un dessein véritablement grand , généreux et beau.
Le courant ou le caprice de* pensées if Adricnnc l'.unena bientôt à songer à Dialma. Tout en sc félicitant de remplir envers ce parent ihï sang royal les devoirs d'une hospitalité royale, 1a jeune fille était loin de taire du prince le héros de son avenir. l)'âl>ord elle se disait, uou sans raison, que cet enfant à demi sauvage ; aux passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées . transporté tout à coup au milieu d'une
civilisation raffinée, était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de fougueuses transformations. (>r, mademoiselle de Lardoville, n'ayant dans le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l'iulérét ou plutôt à cause de l'intérêt qu’elle portait au jeune Indien, elle s'était fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou trois mois ; bien décidée en outre, si le hasard apprenait à I jalma qu'elle était sa |nareute, à ne pas le recevoir. I Ile désirait doue, sinon l'cprouver, du moins le laisser assez libre de sis actes, de ses volontés, pour qu’il pût jeter le premier feu de ses passions, bonnes ou mauvaises. Pie voûtant pa«, cependant, l'abandonner sans défense à tous les périls de ta vie parisienne, elle avait conlideinmcni prié le comte de Montbiun d'introduire le prince Djalma dans La meilleure compagnie de Paris, et de l'éclairer des conseils de sa longue exiHÎrii'iice.
M . de Montbrou avait aceueilli la demande de mademoiselle de Cardoville avec le plus grand plaisir, se fanant, di&iil-il, uuc joie de lancer son jeune tigre royal dans les salons, cl de le mettre aux prises avec la fleur des é'éganles et les beaitx de Paris, oflraut de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son sauvage pupille.
« — Quant à moi, mon cher comte , — avait-elle dit â M. de Moot- « brou avec sa franchise habituelle, — ma résolution est inébranlable;
■ —vous m’avez dit, vous-même, l'effet que va produire dans le monde « l'apparition du prince Djalnia, un Indien de dix-neuf ans, d'une beauté « surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant do sa forêt ; « c’est nouveau, c'est extraordinaire , avez-vous ajouré; aussi les co- « quetlories civilisatrices vont le poursuivre avec un dévouement dont « je suis effrayée pour lui ; or, sérieusement, mon cher comte, il ne peut « pas me convenir de paraître vouloir rivaliser de zele avec tant de bel- « les daines qui vont s'exposer iutiépidemcnt aux grilTcs do votre jeune « tigre. Je m iuiéressc fort à lui, parce qu'il est ui«n cousin, parce qu’il «est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est pas • vêtu à cette horrible mndè euriqtéeiiac. Sans d.mte ce sont là de « rares qualilés, mais elles ne su (lisent pas jusqu’à présent à me faire « changer d'avis. D’ailleurs le bou vieux philosophe , mon nouvel auii , « m’a donné, à propos de notre Indien, un conseil que vous avez ap- « prouvé, vous qui n'éles pas philosophe, mon cher comte : c'est, « pendant quelque temps , de recevoir chez moi , mais de ti aller chez
■ personne ; ce qui d'abord m’épargnera sûrement l'inconvénient de « rencontrer mon royal cousin, et ensuite me iiermcUra de taire un choix « rigoureux même parmi ma société habituelle; comme ma maison sera « excellente, ma position fort originale , et que l'on soupçonnera toute a sorte de méchants secrets à pénétrer chez moi, les curieuses et les a curieux ne me manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous « l'assure. »
Et comme M. de Monlbron lui demandait si l*«rii du pauvre jeune tigre indien durerait longtemps, Adrienue lui avait répondu : < — Ilcce- « vaut à peu près toutes les personnes de ta société où nous l'aurez coo- « duit, je trouverai ires-piquant d'avoir ainsi sur lui des jugements dite vers. Si certains hommes en disent beaucoup de bien, certaines fem- « mes beaucoup de mat... j'aurai .bon espoir... En un mot, l'opiuiou que « je me formeriii en démêlant ainsi le vrai du faux, liez-vous à ma sa- « gacité pour cela, abrégera, ainsi que vous le dites, IV ni de mon royal « cousin. »
'telles étaient encore les intentions formelles de mademoiselle de Cardovillc à l'égard de Djalma, le jour meme où elle devait sc tendre avec Florioe à la maison qu'il occupait - en un mot, elle était absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant qiiHques mois
Adiiemic, après avoir cc matin-là ainsi longtemps songé aux chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son cœur, tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante ciéalurc, pleine do vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger soupir, étendit scs deux bras charmant» au-desMis de sa tête, tournée do profil sur son oreiller, et resta quelques moments comme accablée... comme anéantie... Ainsi immobile sou» les blan< s tissus qui l'enveloppaient, on eût dit uuc admirable statue de marbre se dévoilant à demi sous une Icgere couche de neige.
Tout à coup, Adrienue se dressa bru-queuient sur sou séant, passa la main sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la H»nuclle,4es diux portes J ivoire s’ouvrirent. Georgctte parut sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite chienne noir et feu à collier d'or, s'échappa avec des jappements de joie. llcbé parut sur le seuil de la chambre de bain.
Au fond de cette niece, éclairée par le haut, on voyait, sur un tapis de cuir vert de < ordoue à rosaces d'or, une vaste baignoire de cristal, eu forme de conque allongée. Les trois seules soudures de ce hardi chefd'œuvre de verrerie disparaissaient sous lélepule courbure de plusieurs grands roseaux d’argcui qui s'élançaient du large socle de ta baignoire, aussi d'argent ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se ioiinut au milieu de bronche» de corail naluiel et de coquilles azurées. Hicn n'était d'uu plus riant effet que l'incnistaiiou de ees rameaux pour près cl de ccs coquilles d'outremer sur le fond mat des ciselures d'argent; b vapeur balsamique qui s'élevait de l'eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de cristal, s’épandail dans la salle de bain, cl entra comme un léger brouillard dans la chambre à coucher.
Voyant Bébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un de ses bras nus et potelés un long peignoir. Adrienue lui dit : « Où est doue
Floriuc, mon enfant? — Mademoiselle, il y a deux lieu t es qu'elle est descendue ; on l’a fait demander pour quelque chose de très-pressé. — El qui l’a fait demander? — La jeune personuc qui sert de secrétaire à mademoiselle... Elle était sortie ce matin de très-bonne heure ; aussitôt son retour elle a fait demander Florine, qui depuis n’est pas revenue. — Cette absence est sans doute relative à quelque affaire importante dé mon angélique ministre des secours et aumônes, » — dit Adrieune en souriant et en songeant à la Mayeux.
Puis elle fil signe à llébé de s’approcher do son lit. ......
Environ dcui heures après sou lever, Adrieune s’étant fait, comme de coutume, babiller avec une rare élégance, renvoya scs femmes et demanda la Maveux, qu’elle traitait avec une déférence marquée, la recevant toujours seule.
La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pile, ému, et lui dit d’une voix tremblante : « Ah! mademoiselle... mes pressentiments étaient fondés; on vous trahit. — De quels pressentiments priez-vous, ma chère enfant? — dit Adrieune surprise, — et qui inc trahit? — M. Rodin,...» répondit la Maveux.
C11AHTRB VU.
Lee doutes.
En entendant l'accusation portée par la Majore contre Bodin, mademoiselle de Cardovillc regarda la jeuuc fille avec uu nouvel ctonneincut. Avant de poursuivre cette scène, disons que la Maycux avait quitté scs pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant de simlicilé que de goût. Cette triste couleur semblait dire son renoncement toute vanité humaine, le deuil éternel de son cœur et Ici austères devoirs que lui imposait sou dévouement à toutes les infortunes. Avec celte robe noire, la Mayeux portait un large col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze A rubans gns, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns, encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus ; ses mains longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n'étaient plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d'uue blancheur presque diaphane.
Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude. Mademoiselle de Cardovillc, au comble de la surprise, s’écria ; a tjue ditesvous? — M. Rodin vous trahit, mademoiselle. — Lui !... C’est impossible.
— Ah ! mademoiselle.. . mes prcsscntiuieuts ne m’avaient pas trompée.
— Vos prniflflllinif T — La première fub que je me suis trouvée eu présence de M. Rodin, malgré moi j'ai été saisie de frayeur ; mon cœur s’est douloureusement serre... et j'ai craint... pour vous... mademoiselle.
— Pour moi? — dit Adrieune, — et pourquoi n'avez-vous pas craint pour vous, ma pauvre amie? — Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier nu Hivernent, et celle frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance que M. Rodin me témoignait pour ma sœur, il m’épouvantait toujours. — Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l'influence presque irrésistible des sympathies ou des aversions;... mais dans cette circonstance... Enfin, — reprit Adrienue après un moment de réflexion... — il n’iinporte, comment aujourd'hui vos soupçons se sont-ils changés en certitude? — Hier, j’étais allée porter à ma sœur Céphyse le secours que M. Rodin m'avait donné pour elle au nom d'une personne charitable... Je ne trouvai pas Céphyse chez, l’amie qui l'avait recueillie. Je priai la portière de prévenir nu sœur que je reviendrais ce matin... C’est ce que j’ai fait. Mais pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails nécessaires. — Parlez, parlez, mon amie. — La jeune fille qui a recueilli ma sœur chez elle, — dit la pauvre Mayeux très-embarrassée, en baissant les yeux cl en rougissant, — ne mené pas une conduite très-régulière. Une personne avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui, occupant dans celte iiuisou un pied-à-terre, s’y faisait appeler M. I.’barlenugne. — C’est rc qu'il nous a dit chez M. baleinier; puis, avant-hier, revenant sur cette circonstance, il m’a expliqué fa nécessité où il se trouvait, pour certaines raisons, d’avoir ce modeste logement dans ce quartier écarté... et je n'ai pu que l’approuver. — Eh bien! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l'abbé d'Aigrigny ! — L’abbé d’Aigrigny ! — s'écria mademoiselle de Cardovillc. — Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enferme avec M. Rodin. — Mon cillant, on vous aura trompée. — Voici ce que j'ai su, mademoiselle : l'abbé d'Aigrigny était venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvaul pas, il avait laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces mots ; Je reviendrai dans deux heure*. — La jeuue tille «font je vous ai parlé, mademoiselle, a vu ec papier. Comme tout ce qui icgarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu fa curiosité d’attendre M. l'abbé d'Aigrigny chez fa* portière pour le voir entrer, et, en effet, deux heures apres, il est revenu cl a trouvé M. Rodin chez lui. — Non... nou... — dit Adrienue eu tressaillant, — c'est impossible, il y a erreur. — Je ne le |»ense pas, m.<dcmobctle; car, sachant combien celle révélation était grave, j'ai prié la jeune fille de me faire à peu près le poitrail de l'abbé d'Aigrigny. - 1 EI 1 b ien ? — L'abbé d'Aigrigny a, — m’a-t-elle dit. — quarante au»
environ; il est d'uue taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec soin ; ses yeux sont gris, très-grands et Irêvperçauls, scs sourcils épais, ses cheveux châtains, sa ligure complètement rasée et sa tournure très-décidée.— C'est vrai,... dit Adrienue, ne pouvant croire à ce quelle cutcudail. — Ce signalement est exact. — Tenant à avoir le phu de détails possible, — reprît fa Maveux, — j’ai demandé à fa portière si M. Rodin et l'abbé d'Aigrigny semblaient courroucés l’un contre l'autre lorsqu'elle les a vus sortir de la maison ; elle m'a dit que non ; que l'abbé avait seulement dit à M. Rodin, en le quittant à fa porte de la maison;
* Demain... je vous écrirai... c'est convenu... » — Est-ce donc uu rêve, mon Dieu? — dit Adrienue en passant ses deux mains sur son front avec une sorte de stupeur ; je ne puis douter de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui vous a envoyée loi-même dans celte maison, pour y porter des secours à votre sœur; il se serait donc ainsi ex- |iosé à voir pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l’abbé d’Aigrigny ! l’our un traître... ce serait bien maladroit. — U est vrai, j'ai fait aussi celte réflexion. Et cependant la rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaçante pour vous, mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.*
Les caractères d’une extrême loyauté se résignent difficilement à croire aux trahisons ; plus elles sont infâmes, plus Us en doutent ; le caractère d'Adrienue était de ce nombre, et, de plus, une des qualités de son esprit était fa rectitude. Aussi, bien que très-tmpressioiuiée par le récit ne la Mayeux, elle reprit : « Voyons, mon amie: ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux à nous éclairer par le raisonnement : rappelons kg faits. M. Rodin m'a ouvert les portes de 1a maisou de M. Baleinier ; U a devant mot porté pfaiulc contre l’abbé d’Aigrigny ; il a, par ses menaces, obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du maréchal Simon ; il est parvenu à découvrir fa retraite du prince Djalma ; il a exécuté lidclement mes intentions au sujet de mon jeune purent ; hier encore il m’a donné les plus utiles conseils... Tout ceci est bien réel u'cst-ce pas? — Sans doute, mademoiselle. — Maintenant nue M . Rodin, en mettant les choses au pis, ail une arrière-pensée, qu'il espère être généreusement rémunéré par nous, soit; mais, jusqu’à présent, son désintéressement a été complet. — C’est encore vrai, mademoiselle, — dit la pauvre Mayeux, obligée, comme Adrienue, de sc rendre à l’évidence des faits acioinplis. — A cette heure, examinons 1a possibilité d'une trahison. Se réunir à l’abbé d'Aigrigny pour me trahir ? Mais me trahir: où? comment? sur quoi? Qu ai-je à craindre? N'csl-ce pas, au contraire, l'abbé d'Aigrigny et madame de Saint-Dizier qui vont avoir i remlrCtUii compte fâcheux à 1a justice du mal qu'ils m’ont fait ? — Mais alors, mademoiselle, comment expliquer fa rencontre de deux homme» qui ont tant de motifs d'aversion et u éloignement?... — D'ailleurs, eefa ne tt Ch a I B pas quelque projet sinistre? Et puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi.. . — Comment cela ? — Ce malin, en rentrant, j’étais si émue, que mademoiselle Florine m'a demandé la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien elle vous est attachée. — Il est impossible de m'être plus dévouée ; récemment encore, vous m'avez vous-même appris le service signalé qu'elle m’a rendu pendant ma séquestration chez M. Baleinier. — Eh bien! mademoiselle, cc mafia à mon retour, croyant nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j'ai tout dit à mademoiselle Floriuc. Comme moi, plus que moi peutélre, elle a été effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Après uu moment Je réflexion, elle m'a dit : « Il est, je crois, inutile d'éveiller mademoiselle; quelle soit instruite de cette trahison deux ou trois heures plus tôt ou plus lard, peu importe ; pendant ces trois lièvres, je pourrai peut-être découvrir quelque chose. J'ai une idée que je je crois bonne ; excusez-moi auprès de mademoiselle ; je reviens bientôt...» l'uis, mademoiselle Florine a fait demander une voiture, et e Utest sortie.— Florine est une excellente fille, — dit mademoiselle de Cardoville en souriant, car fa réflexion fa rassurait complètement; — mais, dans cette circonstance, je crois que son zèle et son bon cœur Font égarée, comme vous, ma pauvre amie ; savez-vous que uous sommes deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici songé à une chose qui nous aurait à l'instant rassurées? — Comment donc, mademoiselle? — L'abbé d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin ; il sera venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne trouvezvous pas comme moi cette explication, non-seulement satisfaisante, mais la seule raisonnable? — Peut-être, mademoiselle. — dit la Mayeux après un moment de réflexion. — Oui, cela est probable... — Puis, apres un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle s'écria : — Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous trompe, je le gnu... toutes les appareil ces sont contre ce que jaflirnic ;... mais, croyez-moi, ers pressentiments sont trop vifs pour n’éire pas vrais... El puis enfin, estce que vous ne devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon cœur, pour que, moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous menacent ? — Que dites-vous? qu'ai-je donc deviné ? — reprit mademoiselle de Lurdovillc iiivoloniaireini-nt émue, et frappée de l'acceut convaincu et alarmé de la Mayeux, qui reprit : — Ce que vous avez deviné? Hélas ! toutes les ombrageuses susceptibilités d'une malheureuse créature à qui Je sort a fait une vie à part; cl il faut bien que vous sachiez que, si je me suis tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de cc que je vous dois ; car enfin qui vous a dit, nnvfemobdle, que le seul moyeu «le
me faire accepter vos fmutoiis «ms rougir serait d'y alla* lu- r des fonction qui me rendraient utile et sccmirable aux infortunes que j’ai ri longtemps partagées? Qui vous a dit, lorsque vous avez voulu me faire désormais asseoir à votre table, rot unie rrtirt ami*, moi, pauvre ouvrière. en qui vous vouliez donner le travail, la réslguatiou et h probité, qui vous a dit, lorsque je von< répondais par des fânnc*dfl rocotinai»*anec et de regrets, <ptr ce n 'était pas une modifie, mais la torwienr e de ma difformité ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit que sans cela j’aurais accepté avec fierté au nom de nies s<vtirs du peu nie? far vous m’avet répondu oes touchantes paroles: • Je comprends votre refus, mon amie ; ce n'est pas une Causse modes - « lie qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j’aime et que je rcscucore, — reprit la M ijeux avec une animation croissante, — que je serais bien heureuse de trouver une petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont In splendeur m’éhlouit ? Oui voire a dit eela, pour que vous avez daigné choisir, tomme r mis l’avez fait, le logement beaucoup trop Van que mus m’atoz destiné? Qui vous n dit encore que, saire envier l’élégance des charmâmes «TéaUim* qui voua, entourent et que j'aimo d.iji parce qu'elles vous aiment, Je me sentirais toujours, par une romparatson involotigçtalre, embarrassée, honteuse devant elle»? Qui vous a dit cela, pour que y-vou> ayez toujours songé à les éloigner quand vous m'appeliez tri, ma- ^'dfinoiidle? ..Oui, qui vous a enfin révélé tontes les pénibles et secrètes ' susceptibilité* d’une, position exceptionnelle comme la ÜBenuf Qui vous * les a révélées ? Pieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur infinie, pourvoit à la création îles inondes, et qui sait aussi patcmcflanenl s'occuper du pauvre petit Insecte Caché dans l’herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d’un c«ur que vous devinez si bien s’élève à son tour Ju-qn'i la divination de ce nui peut Votre nuire? «ton, non. mademoiselle, les uns ont l'Instinct de leur propre conservation, d’autres, plus heureux, ont l’instinct de la conservation de ceux qu’Ds chérissent... Cei instinct. Dieu me l’a donné... Ou vous trahit, vous db-j'*-*° n vin» trahit ! »
Kt la Mayeux, le regard animé, les joue» légèreroeat colorées par l’émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les accompagna ’ d’un geste si affirmatif, que mademoiselle de Lardo ville, déjà ébranlée par les chaleureuse- p i rôles du ta jeune fille, en vint à partager scs appréhensions. Puis, quoiqu'elle eût déjà été à meme d’apprécier l'inteliijrenee supérieur ', l’esprit remarquable de cette pauvre enfant du peuple, Jiimi»» mademoiselle de Cardoville n’axait cntrndn Lx Mavvux s’exprimer avec autant déloquence. touchante éloquence d’aillem», qui prenait «4 source dans le pins noble dire sentiments. Cette circonstance ajouta eneore à l’mmretrion que ressentait Adrirnne. Au moment où elle allait répondre à |a 'lavent, on frappa à b porte dn salon où se passait Cette scène, et Florine entra.
En vopnt Lx physionomie alarmée de sa camériste. madetuoi-Hlr de Cardotilî.; lui -tt Virement : « Eh bien , Florine!... qu’y a-l-d de noove.n»? «r où xiens-tn, mon enfant? — De l’hfttel Saiot-llizier, mademoiselle. — El pourquoi y aller ? — demanda mademoiselle de Cardoville avec surprise. — Ce matin; mademw-.-fle (et Florine désigna b Mayeux) . m’a confié ses soupçons, ses inquiétude^... je le» aj partagés. La visite de .M. l'abbé d'Aigrigny chez M. Bodin me paraissait déjà fort grave; j‘:»i pensé que . si .M. Bodin s’émit rendu depuis quelques jours à lV»td ? iWnt-Di/ier, il n’y aurait pins, de doute» sur n trahison... — En effet.
— dit Adrieime de plus en p!u< inquiète. — Eh bien? — Mademoiselle
ni':»v:int chargée de surveilVr le déménagement du pavillon, Ü y restait différent- objets; pour me faire ouvrir l’appartement . il fcdbil m'adresaer à madatnt xte de retoonxr à 1 hôtel. —
Ensuite... Florinr... ensuite? — Je ticliai de bire parier madame Grivois sur M. Bodin, mais ce fut en vain. — EHc se déliait de vous, mademoiselle,— dit b Mayeux.— On devait s’y attendre. — Je lui demandai,
— continua Florine, — ni l’on avait vu M. Bodin à l'hôtel depuis quelque temps. Elle répondit évasivement. Alors, désespérant de rnm savoir, — reprit Florine, — je quittai madame Grivois, et, pour que ma visile n'inspir it aucun soupçon , je me rendais au pavillon , lorsqu'en délour-
m liant une allée , que vois-je? à quelques pas de mol, »c dirigeant ver» b petite porte du jardin... M. Bodin, qui croyait sans doute iorlir plus secrètement ainsi. — Mademoiselle ! vous l'entendez, — s’écria b Mayeux en joignant les maître d'uti aiè suppliant; — rendez-vous à l'évidence...
— Lui ?... chez b princesse de Saint-Dizicr, — s’écria mademoiselle de Cardoville , dont le regard . ordinairement si doux , brilla tout à coup d’une indignation véhémente; puis elle ajouta d une voix légèrement altérée : — Continue, Florine. — A la vue de M. Bodin, je m'arrêtai, — reprit Florine , — et , reculant aussitôt , je çaguai le pavillon sans être “vue, j’entrai xitc dans le petit vestibule de b rue. Ses fenêtre* donnent auprès de b porte du jardin, je le* ouvre, bissant le* persienucs fermée* . je vois uu fiacre ; il attendait M Bodin , car, quelques minute* apres. H y monta en disant au cocher : « Rue Manche, fl* 59. ■ — Chez le prince! — s'écria mademoiselle de Cardoville, — Oui, mademoiselle.
— En effet, M. Rodin devait le vqir aujourd'hui, — dit Aérienne en rélié» .-lassant.— Nul doute que s’il vous trahit, mademoiselle, U trahit aussi 1 • prim e, qui. bien plus facilement que vous, deviendra sa victime. — Infamie ! infamie ! infamie ! — s'écria tout à coup mademoiselle de Cardoville ru se levant . les traits contractés par une douloureuse colère. — Une trahison pareille ! Ah ! ce serait a douter de tout, ce aérait à douter
de soi-même. — Oh! mademoiselle, c’est effrayant! n’cst-ce pas? — dit b Mayeux en frissonnant. — Mais alors pourquoi m'avoir sauvée, moi et lcs'miens , avoir dénoncé l'abbé d’Aigrigny? — reprit mademoiselle de Cardoville. — En vérité, b raison s’y perd. C’est tut abîme. Uh ! c’est quelque chose d'affreux que le doute ! — Eu revenant, — dit i'ioriuo en jrbnt un regard attendri cl dévoilé sur sa maîtresse, — i’avuis songé à uu moyen qui permettrait à mademoiselle de l'assurer a»; ce qui Cit... niais if n'y aurait pas une minute à perdre... — Que veux-tu aire ? reprît Adrienne eu regardant Florine avec surprise. — M. Bodin va être bientôt seul avec le prince, — ilil Florine. — Sans doute, d.t Adrienne.
— té prince se ticul Rnijoun, dans le pi-lit salon qui s’ouvre sur b serre chaude... C’est tt qua recevra M. Bodin. — Ensuite? — reprit Adrienne.
— Cette serre chaude, que j’ai fait arranger d’après les ordres de nude-
moî elle , a son unique sortie par uuc petite porte donnant dans une ruelle; c’est par là que le jardinier entre chaque uuüu, afin de ne pas traversée le* appartement ... Une fois sou service terminé, il ue revicut pas de la journée — Que i etix-tu dire ? Ouel est ton projet ? — dit Adricuue en regardant 1 lorino de plus eu plus surprise. — Les massifs de plante» sont disposés de telle façon qu'il mo semble que , fort même que le store qui peut cacher la glare séparant le salon de la serre chaude ne serait pas ahaiué , OD pourrait . je « roi . s'approcher
assez pour entendre ce qni se dit dans ccUo pièce... C*c»i toujours par la porte de b serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller l'arrangement. Le jardinier avait tmo ucf, h»oi uue autre. Heureusement Je ne la lui :d lias encore rendue. Avant une heure, tnodrcuoiM lie peut savoir à quoi s'eu tenir sur M. Bodin ; car, s’il trahit le prince. U la trahit anssl. — Que dis-tu? — s’écria m de Cardoville. — Ma-
demoiselle part à l'instant avec moi : nous arrivons à b porte du la ruelle. J’entre seule pour plus de précaution, et si l’occasion nw parait favorable, je reviens. — De l'espionnage... — dit mademoiselle de Cardoville avec hauteur en interrompant Florine, — Vous n’y songei pas.
— Pardon, mademoiselle, — dit b jeune fille en baissant le» yeux d’un air coufus et désole; — vous conserviez quelques soupçon»; ce moyen me semblait le seul qui pôl ou les confirmer ou le» détruire. — S’abaisser jusqu’à aller surprendre un entretien ! jamais, — reprit Adrienne.
— Mademoiselle. — dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, jiennettez-moi de vous le dire, mademoiselle Florine a raison... Ce moyen est pénible , mais lui seul pourra vous fixer peut-être à tout jamais sur M. Bodin. Et puis enfin , malgré l’évidence de» bits , malgré M presque certitude de mes pressentiments, Ie> apparences Jo» ph» accauhofes peuvent être trompeuses. C’est moi qui l;t première ai accusé M. Bodin auprès de vous. Je ne me pardonnerais de uu vio de l’avoir tic' «sé à tort. Sans doute, il est , ainsi que vous h dites, audcmoiseUe, pénible d’épier, de surprendre une conversation. — Pui>, faisant uu violent et douloureux effort sur elle-même , b Maycox ajouta , eu lâchant de retenir les bruits de honte qui voilaient -O» yeux : — Cependant , comme il s’agit de vous sauver peut-être, mademoiselle, car, si c'est une trahbon... l'avenir est effrayant... j’irai, si vous voulez, à votre place... pour... — Pas un mot de pfus, je vous en prie, — s'écria madcmoisclta de Cardox iüe en interrompant b Mayeux . — Hui, je vous bisserais faire, à vous, ma pauvre amie, et dans mon .-cul intérêt, ce qui nui semble dégradant. Jamais!... a
Puis s’adressant à Florine : « Va prier M. de Bonneville de bire atlefer ma voiture à l'instant. — Vous n mentez! s’écrh Florine en joignant les mains, sans chercher à contenir sa joie : et scs yeux devinrent aussi humides (k* larmes. — Oui, je consens, ■— répoudit Adricuue d'une voix émue. — si c'est une guerre, une guéri e acharnée qui* l'on veut me faire, il faut s'y préparer... et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute , cette déniai cho mu répugne, me coûte; mais c’est le seul moyen d'en ûuir avec des soupçons qui seraient pour moi uu tourment couliuuel, et de prévenir peut-être île jraudft maux. Puis, pour des raisons fort Imporlaoiis , cet entretien de M. Rodln et du prince Djabna... peut être pour moi dûolement décisif, quant à b confiance ou à l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodiu. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et nu voilure ; tu in’aceomnugucra*.. Vous , mon amie, atlcudcz-iuoi ici , je vous prie, » ajouta-t-elle eu s’adressant à b Mayeux. .
Une demi-heure après cet entretien, la voiture d' Adrienne s’arrêtait, ainsi qu'on l’a vu, à la petite porte du jardin de b rue Blanche.
Florine entra dans b serre, et reviut bientôt dire à sa maîtresse : « Le store est baissé, mademoiselle ; M. Bodin vient d'entrer dans le salon où
Mademoiselle de Cardoville assista donc, invisible, à b scène suivante, qui sc passa entre Bodiu et Djalma.