‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le juif errantChapitre 91 sur 95 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le* concéda

U est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C’est le Roir du jour où mademoiselle de Cardoville s’est, pour b première fois, trouvée en présence de Djalma; Morioe, pâle, émue, tremblante, vient d'entrer, un bougeoir à la main , daas une chambre à cooelier meublée avec simplicité, mais très-confortable.

licite pièce lait partie de l'appartement occupé par b Ma veux chez Adrienne : il est situé au rea-dtM haussée et a deux entrées : l'une s'ouvre sur le jardin, l’autre sur b cour ; c'est de ce côté que se présentent les personnes qui viennent s'adresser à la Ma veux pour obtenir des secours: une antichambre où l'on attend, un salon 06 elle reçoit le» demandes, telles Mint le» pièce* occupées par la Mayeux, et complétée* par b chambre à coueher dans laquelle Florine vient d'entrer d’uu air inquiet, presque alarmée, effleurant à reine le tapis du bout de ses pieds chaossés de satin .

suspendant sa respiration et prêtant l'oreille au moindre bruit. Plaçant sou bougeoir sur b cheminée, b camériste, après un rapide coup d’oeü dans la chambre, alb vers uo bureau d'acajou surmonté d’une i<»lie bibliothèque bien garnie ; b clef était aux tiroirs de ce meuble; ils furent tous les trois visités par Florine. Ils contenaient différentes demandes de secours, quelques noies écrites de la main de b Ma yeux. Ce n’ét&ii pas là ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons, séparait la table du petit corps de bibliothèque; ces cartons furent aussi vainement exploré»: Florine fll un geste de dépit chagrin, regarda autour d'elle, éeor.ta encore avec anxiété, puis, avisant une commode, efle y fil de nouvelles et inutiles recherches. Au pied du lit était nue petité porte conduisant à un grand cabinet de toilette ; Florine jr pénétra, cher « ha d'abord, sans succès, dans une vaste armoire où étaient suspendurpiusieurs robes uoires nouvellement faites pour la Mayeux , par les ordre» de mademoiselle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de cette armoire, et à demi cachée sous un manteau , une mauvaise prcitr maUe* Ftorine l'ouvrit précipitamment ; elle y trouva soigneusement pliée* les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux était vêtue lorsqu'elle était entrée dans cette opulente maison. .

Florine tressaillit, une émotion involontaire contracta ses traits ; songeant qu’il ne s’agissait pas de s’attendrir, mais d’olèir aux ordre» kmpbcables de Bodin, elle referma brusquement la malle et l'a nnoire, sortit du cabinet de toilette, et revint dans b chambre à coucher. Après avoir examiné le bureau, une idée subite lui vint . Ne se contentant pa« de fouiller de nouveau les cartons, elle retira tout à bit le premier du casier, espérant peut-être trouver ce qu’eHe cherchait entre le dos de ce carton ol le fond de ce meuble ; mais elle ue vit rien. Sa seconde tentative fut plus heureuse ; elle trouva caché, où elle l’espérait, un cahier de papier assez épais. Elle fit un mouvement de surprise, car elle s'attendait à autre cbo«se: pourtant elle prit ce manuscrit, l’ouvrit et le feuilleta rapidement. Après avoir parcouru plusieurs pages, elle manifesta son coaieniemcDt et fit un mouvement pour mettre ce cahier dam sa poche ; niais* après un moment de réflexion, elle le replaça où fl était d'abord, rétablit tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l'appartement sans avoir été surprise, ainsi quelle y avait compté, sachant b Mayeux auprèa de mademoiselle de CardoviHe pour quelques heures...™

Le lendemain des recberclies de Florine, 1 a Mayeux, seule dan» sa chambre à coucher, était assise daus un fauteuil, au coin d’une cheminée, où flambait un bon lèn ; un épais tapi* couvrait le plancher: à travers les rideaux des fenêtres, on apercevait b pelouse d’un grand jardin ; le silence profond n'éLiit interrompu que par le bruit régulier «ta b, «lancier d'une pendule et par le pétillement du foyer, la Mayeux, les deux mains appuyées aux bras du fauteuil, sc* laissait aller à un sentiment de boudeur qu'elle n'avait jamais aussi complètement goûté depub qu’elle habitait cet hôtel. Four die, habituée depuis si loutemps a de cruelles privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de cette retraite, dans b vue riante du j.irdin, et surtout dans h conscience de devoir le bien-èlie dont elle jouissait à b résignation et i l’énergie qu'elle avait montrées au milieu de tant de rtrd«^ épreuves heureusement terminées.

Une femme âgée, d'une figure douce et bonne, qui avait été* pur b volonté expresse d’ Adrienne. attachée an service de la Mayeux, eoin et loi dit : « Mademoiselle, il v a là un jeune homme qui désire rom

rler tout de suite pour une affaire très-pressée... il se nomme Agri ul

udoin. ■

A ce nom, la Mayeux poussa uu léger cri de joie et de suf|Mrfefer$(i*git légèrement, se leva, ei courut à b porte qui conduisait au salon où se trouvait Agricol.

« Bonjour, ma bonne Mayeux! — dit le forgeron en embrassant cordialement b jeune fille, dont les joues devinrent brûlantes et rrautoisir.fi sous ce» b» bers fraienub. — Ah! mon Dieu! — s’écria tout i coup Tou* vriere en regardaut Agricol avec angoisse,— et ce bandeau noir que te as au front !... Tu as donc été blessé? — Ce o’est rien, — dit le Forgeron, — absolument rien,... n'y songe pas... je te dirai tout à l'heure comment cela m'est arrivé mais auparavant j’ai des choses bien importantes à le confier. — Viens dans ma chambre alors: nous semc sente, > dit b Mayeux en précédant Agricol

Malgré F assez grande inquiétude qui se peignait sur les traits d'Agi >.

10I, il ne put s'empêcher de sourire de contentement en entrant <L»n Lcbambre de la jeune fille, et en regardant autour de lui.

« A b bonne heure, ma pauvre Mayeux... voilà comme j'aurais voi- .i toujours te voir logée ; je reconnais bien b mademoiselle deCardovilté Quel cœur!... quelle âme!... Tu ne sais pas... elle m'a rerit avant-hier . pour me remercier de ce que j’avais bit pour elle... eu m’cnvoyauUaÈtnlngle d'or très-simple, que je pouvais accepter, m a-t-elle rerit, « .:r elle n’avait d'autre valeur que d'avoir été porté*? par sa mère... Si tu : vais comme j’ai été touché de b diüicalessc de ce don ! — Bleu ne doit étouner d’un cœur pareil an sien, — répondit h Mayeux. — Mais ta blessure... u blessure... — Tout à l'heure, ma bonne mayeux... j’ai Dut de choses à t’apprendre!... Commençons par le plus pressé, car fl s’agit, dans un cas très-grave, de me donner uu boo conseil ... tu sais combien j ai confiance dans ton excellent cœur et dan» ton jugement... 8« puis, après, je le demanderai de me rendre un service.... ob, oui ! un grand service,— ajouta le forgeron d'un Du pénétré, presque solennel, qui donna la Mayeux : puis U reprit Mais commençons par ce qui ne 1

LR JUIF ERRANT.

m'es* pas personnel. — Parle vile. — Depuis que ma mens est partie avec Gabriel pour se reudre dans la petite cure de campagne qu’il a obteuue, et depuis que mou père luge avec M. le maréchal Simon et m s demoiseJlcs, j'ai été, lu le sais, demeurer à li fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans la uuiîion commune. Or... ce matin... ah ! il faut te dire que M. Hardy, du retour d'un long voyage qu’il a fait dernièrement, s’est de nouveau ataenld depuis quelques jours, pour affaires. Ce malin donc, à l'heure du déjeuner, j étais resté à travailler un peu apres le dernier coup de cloche ; je quittais les bàtimeut» de b fabrique inr aller à notre réfectoire, lorsque je vois entrer dans Li cour une mine qui venait île descendre d un fiacre ; elle s’avance vivement vers moi; je remarque qu’elle est blonde, quoique son voile fût à moitié baissé, d’une figure aussi douce que jolie, et mise comme une personne tres-dritinauée. Mais, frappé de sa râleur, de sou air inquiet, effrayé, je lai diTiiande ce qu elle desire. « Monsieur, — me dit-elle d’une voix tremblante en paraissant faire un effort sur efle-mêrne, — êtes-vous l'un des ouvriers de cette fabrique? — Oui, madame. — M. Ilardy est donc eu danger? — s'écria-l-elle. — M. ilardy, madame! mais il n est pas île retour a la fabrique. — Comment ! — reprit-elle, — M . Hardy n'est pas revenu ici hier au soir, il n'a pas été U' ès-da ug ereusemen t blessé par une machine en visitant ses ateliers? » — En prononçant ces mots, les lèvres de celte pauvre jeune dame tremblaient lil-u fort, et je voyais de grosses brutes rouler dans ses yeux. — « Dieu merci, madame! rien n’est plus faut que tout cela, — lui dis-je; — car M. Hardy n'est pas de retour ; on anuoure seulement soa arrivée peur demain ou apres. — Ainsi, monsieur,... vous dites bien vrai, M. Hardy n'est pas arrivé, n’est pas blessé? — reprit b joli»; dama en essuyant scs y CB*.- 4c vous dis b vérité, madame , si M. Hardy était en danger, je lie serais pas si tranquille en vous parlant de lui*. — Ah ! merci, mon Dieu ! merci ! » — s'écria 1a jeune dame. — Puis elle m'exprima sa reconnaissance d'un air si heu reut, si touché que j'en fus ému. Mai» tout à coup, < <mme si alors elle avait honte de la démarche qu'elle venait de faire, elle rabaissa son voile, me »]ultta précipitamment. -.ortil de la cour et remonta dans le fiacre oui l’avait amenée. Je me dis : c’est tme dame qui s'intéresse à M. Hardy, et qui aura été alarmée par un faut bruit. — Elle l'aime sans doute, — dit h Mayeux attendrie, — et, dans son inquiétude, elle aura commis peut-être une imprudent e eu venant s'informer de scs nouvelles.— Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans sou Uacre avec intérêt, car son émotion m’avait gagné... Le liacre repart ... mais que vois-je quelques instruis après ! un cabriolet d»; place «pie b jeune rame n’avait pu « perce vo ir, carlié qu'il était par l’angle d’une muraille et, ail montent où il détourne, je distinguo parfaitement un homme, assis à côté du cocher, lui faisant signe de prendre b* même chemin que le fiacre. — Celle pauvre jeune dame était suivie, — dit la May ont avec inquiétude. — Sans doute ; aussi je m'élance après le fiacre, je l'atteins, et, à travers les stores baissés, je dis à la jeune dame, en courant à côté de la portière : Madame, prenez carde à vous, voua êtes suivie par un cabriolet. — Bien !.. . bieul Agricol... et t’a-t-elle répondu? — Je l’ai enlen lue crier : — Grand Dieu ! — avec un accent déchirant. Et le fiacre a continué de marcher. Bfeutôt le cabriolet a passé devant moi : j'ai vu à côté du cocher on homme grand, gros et rouge, qui. m’ayant vu courir après le fiacre, s’est peut-être douté de quelque chose, car H m’a regardé d’nn air inquiet. — kl quand arrive M. Hardy ? — reprit b Mayeux. — Demain ou après-demain ; maintenant, ma bonne Mayeux, conseillenmi... Celte jeune dame aime M. Hardy, c'est évident... Elle est sans doute mariée, puisqu’elle avait l’air trcs-cmbarrassé eu me parlant et qu elle a poussé un cri d’effroi en apprenant qu’on la suivait... Vue dorsje faire?... J’avais envie de demander avis au père Simon : ruais il «t si rigide!... Et pnis à son âge... une affaire d’amour!... Au lieu que toi, ma bonne Ma veux, qui es si délicate cl si sensible. .. tu comprends cela.»

i.u jeune fifle tressaillit, sourit avec anu rtume Agricol ne s'en aperçut pas et coutinua : « Aussi je me suis dit : H u’y a que la Mayeux qui puisse me conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dots- Je lui dire ce nui s'est pas*-é, ou Met... — Attends dote .. — s’écria tout à coup b Mayeux en interrompant Agricol et paraissant rassembler ses souvenirs, — lorsque je suis allée au cuuvènl de Sainte- .Marie demander de l'ouvrage à 1a supérieure, elle m’a proposé d'entrer ouvrière à b journée dans une maison où je devais... surveiller... tranchons le mot... espionner...— La miserai»!*- ' ... — El sais-lu, — dit b Mayeux, — saistu chez qui l’on me proposait d’entrer pour faire cet indigne métier ? t.hez une dame de.. Breraooi ou Brémou!, je ne me souviens plus bien, femme excessivement religieuse, mais dont l;i tille, jeune dame mariée, quo jo devais surtout épier, — me dit la supérieure, — recevait les visites trop assidues d’un nuuubcUiricr. — Que dis-tu? — s'écria Agricol, — ee manufacturier serait?... — M. Hardy... j’avais trop du raisons pour ne pas oublier ce nom, que h supérieure a prononcé.. Depuis ce jour, tant d'événements m- sont passés, que j avais oublié cette circonstance. Ainsi, il est probable que celte jeune dame est celle dont ou m 'avait parlé au couvent. — Lt quel intérêt b Supérieure du couvent avaitelle a cet espionnage ! — demanda le forgeron. — Je l' ignore... mais lu le vuis, l'intérêt qui la faisait agir subsiste toujours, pui quo cette jeune daine a été épiée... et peut-être, à celte heure, est dénoncée... déshonorée... Ab ! c’est affreux! »

Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta : « Mais qu’as-tu donc?... — Et pourquoi non ? — sc dit le forgerou en se par-

but à lut-mcuie, — si tout ceb partait de la même main ! .. La supérieure d’un couvent peut bien s'entendre avec un abbé... Mais alors. .. (fans quel but V.. — Explique-toi donc, Agricol, — reprit la Mayeux. — Et puis enfin, Ta blessure.., comment l’as- tu reçue? Je t'eu conjure, rassure-moi. — Et c'est jusu-meul du ma blessure que je vais le parler. .. car, eu vérité, plus j y songe, plus l'aventure de celle jeune dame me paraît s»; relier a d’autres faits. — Qne dis-tu ? — Figure-toi que, depuis quelques jours, il se pass»; des choses singuliè >“s aux «nvirous de notre fabrique r d'abord, comme nous sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on, — est déjà venu prêcher dans 1»; petit village de ViDiers, qui n’est qu'à un quart de lieue de nos ateliers. Cet abbe a trouvé moyeu, dan» son prêche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy. — Comment ceb ? — M. Hardy a fait une sorte de reglement imprime, relatif à notre travail cl aux droits du us Les bénéfices qu’il nous aecoidc ; ce règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples, de quelques préceptes de fraternité à b portée de tout le monde, extraits île différents philosophes et de différentes religions... De ce que M. llardv a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les différents préceptes religieux, M. Publié a conclu que M. Hardy n’avait aucune religion, et H est parti de ce thème, uon-seulcment pour l'attaquer en chaire, mais pour désigner notre fabrique comme un foyer de perdition. de damnation et de corruption, parce que le duuauehe, au lieu d’aller écouter ses sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits j:«r— d'us, à faire des lectures, à chanter en chœur ou à danser en famille dans notre maison commune ; l'abbé a même été jusqu’à dire que le voisinage d’un tel amas d'athées, c’est ainsi qu'il nous appelle, pouvait attirer fa colère du ciel sur un pays... que Fou pariait beaucoup au choléra, qu< s’avançait, et qu'il serait possible que, grâce à notre voisinage impie, tous les environs fussent frappés de ce fléau vengeur. — Mais, dire de tel-es choses à des gens ignorants, — s’écria la Mayeux, — c’est risquer de les exciter à de funestes actions. — C’est justement ce que voulait l'ablié. — Que dis-tu ? — Les habiniuU dts environs, emore excités, sans doute, par quelques meneurs, s»; montrent hostiles aux ouvriers de la fabrique ; ou a exploité, sinon leur haine, du moins leur «uvk... En effet, nous voyant vivre en commue, bien logés, bien nourris, bieu chauffes, bien vèlKS, actifs, gais et laborieux, leur jalousie s’est encore aigrie par les prédications de l’ablié et par les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j’ai reconnus pour être les plus mauvais ouvriers «le M. Tripeaud... notre concurrent. Toutes ces excitations coimnen* uni à porter leurs» fruits ; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les habitants des environs... C’est dans une de ces bagarres que j’ai reçu un coup de pierre à b tête... — Et ceb n’a rien de grave, Agruol, bien sûr ? — dit b Mayeux avec Inquiétude. — ilien, absolument, le dis-je... mais les ennemis de N. Hardy ne se sont pas bornés aux prédications : ils ont mis en œuvre quelque, chose de bien plus dangereux ! — Et quoi encore? — Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement le coup de fusil eu Juillet ; mais il i.e nous convient pas quant à présent, et pour cause, de reprendre les armes ; CB n’ett pas 1 avis «Je tout le monde, soit ; nous ne blâmons personne, mais nous avons notre idée ; et le père Simon, qui est brave comme son fils, et aussi patriote que personne, nous appiouve et nous dirige. Eli bien ! depuis quelques jours, ou trouve tout autour de b fabrique, dans le jardin, «bus les cours, des imprimés où on nous dit :... a Sous êtes « des lâches, des égoïstes; nsurc que le hasard vous a donné un lion « mailre, vous restez indifférents aux malheurs de vos frères et aux « moyens de les émanciper ; le bien-être matériel vous énerve. » — Mon Dieu, Agricol, quelle effrayante persistance dans b méchanceté ! — Oui... et malheureusement, ces menées ont commencé à avoir quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades; comme, après tout, ou s'adressait à de* sentiment» généreux et fiers, il y a eu de l'écho... Déjà quelques tenues de division se sont développés dans nos ateliers, jusqu’alors si fratenudlemeni unis; oii sent qu'il y règne une sourde fermentation... une froide défiance remplace, chez quelques-uns, ta cordialité accoutumée... Maintenant, si je te dis que je suis presque certain nue ee» imprimés, jetés par-dessus bis murs de la fabrique, et qui out fait éclater entre nous quelques ferments de discorde, ont été répandus par des émissaires de l’ablié prêcheur... ne trouves-tu pas que lotit ceb, coïncidant avec ce qui est arrivé ce matin à telle jeune «lame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux ennemi»? — homme toi, je trouve ceb effrayant. Agricol, — dit b Mayeux, — et cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre uue nécision à ce sujet... Quant à ce qui est arrivé ce malin à cette jeune dame, il me semble que sitôt le retour de M. Hardy, lu dois lui demander un entretien, et, si délicate que soit une pareille révcbtiou, lui dire ce qui s’est passé. — C’est ceb qui m'embarrasse... Ne crains-tu pas que je paraisse ainsi vouloir entrer «bus «•s secrets? — Si cette jcuue dame n'avait pas été »uivie, j’aurais partagé tes scrupules... Mais on l’a épiée ; elle court uu danger... selon moi, il est de tou devoir de prévemir M. ilardy... Suppose, comme cela est probable, que cette dame soit mariée... Ne vautil pas mn-ux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout ? — C est juste, ina butine Mayeux... je suivrai ton conseil : M. Hardy saura tout... Maintenant, nous avons prié des autres... pailons de moi... oui. de moi... car U .'agît d'une chose dont peut dépendre le bonheur de ma v h*. — ajouta le forgeron d’un ton grave qui frappa b Mayeux. — Tu

sais, — repril Agricol apres un moment de^Uence, — que, depuis mon enfance, je ne l'ai rien caché... que je t'ai tout dit... tmit absolument? — * Je le sais, Agricol, je le sais, « — dit la Mayeux enfembut sa main blanche et fluette au furgerou, ^ui la serra cordialement et qui continua : — (H iu mi je dis que je ne l ai rien caché... je me trompe... je l'ai oujours <nuhe mes amourettes... et cela, parce que, bien que l'on puisse tout dire à une sœur... il y a pour tant des choses dont on ne doit pas parler à uue digne et honnête fuie comme toi... — Je te remercie, Agricol... j’avais... remarqué cette réserve de la part... — répondit la Maycux eu baissant les veux et contraignant héroïquement la douleur quelle ressentait, — je t’en remercie. — Mais, par cela même que je m'étais imposé de ne jamais le parler de mes amourettes, je m'étais dit: S'il m'arrive quelque chose de sérieux... enfin un amour qui me fasse songer au mariage... oh ! alors, connue l’on eolific d’abord à sa KM ce que Fou soumet ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Maycux sera la première instruite. — Tu es bien bon, Agricol... — Eh bien ! le quoique chose de sérieux est arnvé... Je suis amoureux comme un fou, et je songe au mariage. »

A ce* mots d' Agricol, b pauvre Mayeux se sentit pendant un instant paralysée ; il lui sembla que son saug s'arrêtait et se glaçait dans scs veines; pendant quelques secondes.... elle crut mourir.... son cœur cessa de battre... elle le sentit, non pas se briser, mais se fondre, mais s’annihiler... l'uis, cette foudroyante émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la surexcitation même d’une douleur atroce celle nuisance terrible qui les faisait sourire au mDicu des tortures, h malheureuse fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son ridicule et fatal amour, une force incroyable ; die releva la tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et lui dit d'une voix assurée ; « Ah! tu aimes quelqu'un... sérieusement... - C’est-à-dire, ma bonne Maycux, que, depuis quatre jours.... je ne vis pas.... ou plutôt je ne vis que de cet amour.... — Il y a seulement.... quatre jours... que tu es amoureux?... — Pas davantage... mais le temps n’y fait rien... — El... ttte est bien jolie? — Prune. . une taille de nymphe, blanche comme un lis... des yeux bleus... grands comme ça, et aussi doux... aussi bous...

que les tiens.... — Tu me Haltes, Agricol. — Non, non c’est Angèle

que je Halte.... car elle s’appelle ainsi.... Quel joli nom!.... n’est- ce pas, nia nonne Maycux? — C’est un nom charmant... » dit la pauvre fille en comparant avec une douleur amère le contraste de ce gracieux nom avec le iübriquet de la Mayeux, (pie le brave Agricol lui donnait MOI y songer.

Elle reprit avec un calme effrayant : ■ Angèle... oui, c’est un nom charmant!...— Eh bien : figure-toi que oc nom semble être l'image nonseulement de sa ligure, mais de son cœur... En un mut... c’est un cœur, je le crois du moins, presque au niveau du tien. — Elle a mes yeux.... elle a mou coeur, — dit la Mayeux eu souriant, — c’est singulier ‘comme nous nous ressemblons... »

Agricol ne s’aperçut pas de l'ironie désespérée que cachaient les paroles de la Maycux, et il reprit avec une tendresse aussi sincère qu inexorable : « Est-ce que tu crois, ma bonne .Maycux, que je me serais laissé prendre à un amour sérieux, s’il n’y avait pas eu daus le caractère, dans le cœur, dans l'esprit de celle que j’aime beaucoup de toi? — Allons, frère... — dit la Mayeux en souriant... oui, l’infortunée eut le courage, eut la force de sourire... — ■ allons, frère, tu es en veine de galanterie aujourd'hui... El où as-tu connu cette jolie personne? — C'est tout bonnement b sœur d'un de mes camarades; sa mère est à la tête de b lingerie commune des ouvriers ; elle a eu besoin d'une aide à l’année, et comme, selon l’habitude de l'association, l'on emploie de préférence les parents des sociétaires.... madame Berlin, c’est fe nom Je b mère de mon camarade, a fait venir sa tille de Lille, où elle était auprès d'une de ses tantes, et depuis cinq jours elle est à b lingerie-.... Le premier soir que je l'ai vue... j'ai pas>é trois heures à b veillée, à causer avec elle, sa mère et son frère... je me suis senti saisi dans le vif du cœur : le lendemain, le surlendemain, ça n’a fait qu'augmenter.... et maintenant jeu suis fou... bien résolu à me marier... selon ce que tu diras... Cependant... oui... cth t’étonne... mais tout dépend de toi : je ne demanderai la permission à mon père et à ma mère qu'après que tu auras parlé. — J** ne te comprends pas, Agricol. — Tu sais b confiance absolue que j'ai daus l'incroyable in tinct Je ton cœur; bien des fols tu m’as dit : Agricol, défie-toi de celui-ci, aime celui-là, aie couflance dans cet autre

Jamais tu ne t’es trompée. Eh bien ! il faut que tu me rendes le même service.... Tu demanderas à mademoiselle de Cardoville b pcrmLsiou de l’absenter; je te mènerai à la fabrique; j'ai parlé de toi à madame Berlin cl à sa fille comme de ma sœur chérie-., et selon l'impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle... je me déclarerai ou Je ne me déclarerai pas. . C’est, si tu veux, un enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi. — Soit, — répondit].! Maycux avec uu courage héroïque, — je verrai mademoiselle Angèle: je le dirai ce que j'en pense... et cela, entends-tu... sincèrement. — Je le sais bien... Et quand viendras-tu? — Il but que je demande à mademoiselle de Cardoville quel jour cHc n’aura pas besoin de moi... je te le ferai savoir... — Merci ! ma bonne Maycux, — dit Agricol avec effusion; puis il ajouta en souriau' :

— F.t prends ton meilleur jugement.... ton jugement des grands jours...

— Ne plaisante pas, frère .. — dit b Mayeux d'une voix douce et triste,

— ceci est grave... il s’agU du bonheur de tome ta vie. . »

A ce moment ou frappa discrètement à la porte.

« Entrer, n dit b Mayeux.

Florin© panit.

« Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si vous n’é* tes pas occupée, » dit Florine à la Mayeux.

Colle— cl se leva, et s'adressant au forgeron : « Veux-tu attendre un moment, Agricol? je demanderai à mademoiselle de CardoviUe de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai le le redire. »

Ce disant, la jeune fille sortit, hissant Agricol avec Florine.

« J’aurais bien désiré remercier aujourd'hui mademoiselle de CardovUle, — dit Agricol, mais j’ai craint d'être indiscret. — Mademoiselle est un peu souffrante, — dit Florine, — et elle n'a reçu personne, monsieur; mais je sois sûre que, dès qu'elle ira mieux, elle se fera un plaisir de vous voir. »

La Maycux rentra et dit à Agricol : « Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin de uc pas perdre ta journée entière, nous irons à la fabrique, et tu me ramèneras dans la soirée. — Ainsi à demain, trois heures, ma bonne Mayeux. — A demain, trois heures, Agricol.... a

Le soir de ce même jour, lorsque tout Tut calme dans l'hôtel, la Mayeux, qui était restée jusqu'à dix heures auprès de mademoiselle de Cardoville, rentra dans sa chambre à coucher, ferma sa porte à clef, nuis, se trouvant enfiu libre et sans contrainte, elle se jeta à genoux devant un boteuil et fondit en larmes. La jeune fille pleura longtemps, bien longtemps. Lorsque ses larmes furent taries, elle essuya ses yeux, s'approcha de sou bureau, ôta le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que Florine avait rapidement feuilleté la veille, et écrivit une partie de b nuit sur ce cahier.

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