CHAPITRE XI
Le journal de la Msycox
Nous lavons dit, b Mayeux avait écrit, une partie de la nuit, sur le cahier découvert et parcouru b veille par Florine, qui n’avait pas osé le dérober avant d'avoir instruit de son contenu les jiersonnes qui b faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers ordres à ce sujet. Ex pliquons l’cxistem e de. ce manuscrit avant de l'ouvrir au lecteur. Du jour où la Mayeux s'était aperçue de son amour pour Agricol, le premier mol de ce mametcril avait été écrit. Douée d'un caractère essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours comprimée par b terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse exagération était b seule faiblesse de b Mayeux, à qui cette infortunée eût-elle confié le secret de sa funeste passion, si ce n'est au papier... à ce muet confident des Ames ombrageuses ou blessées, à cet ami patient, silencieux et froid, qui, s'il ne répond pas à des plaintes déchirantes, du moins toujours écoute, toujours scsouvieni?
Lorsque sou coeur déborda d’émotions, tantôt tristes et douces, tantôt amères et déchirantes, la pauvre ouvrière, trouvant uu charme mélancolique dans ces épanchements muets et solitaires, tantôt revêtus d’une forme poétique, simple et touchante, tantôt écrits en prose naïve, s'était habituée peu à peu a ne pas borner ces confidences à ce qui louchait Agricol ; bien qu’il fût au fond de toutes ses pensées, certaine* réflexions que faisait naître eu elle b vue de la beauté, de l’amour heureux, de b maternité, de la richesse et de l’infortune, étaient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa |tersomutlité si malheureusement exceptionnelle pour qu elle osât même les communiquer à Agricol. Tel était doue ce journal d’une pauvre fille du peuple, chétive, difforme et misérable, mais douée d une àme angélique cl d’une belle intelligence développée par b lecture, par b méditation, par b solitude ; page* ignorée* ni cependant contenaient des aperçus saisissants cl profonds sur les très et sur les choses, pris du point de vue particulier où b fatalité avait placé cette infortunée. Les lignes suivantes, ça et là hm^quement interrompues ou tachées do larmes, selon le cours des émotions que la Mayeux avait ressenties b veille en apprenant le profond amour d Agricol pour Augele, formaient les dernières pages de co journal.
« Vendredi 3 mnr* 1833.
« ...Ma nuit n'avait été agitée par aucun rêve pénible; ce matin, je me suis Idée sans aucun triste pressentiment. J’dtùs calme, tranquille, lorsque Agrkol est arrivé. Il ne m’a pas pare éfnu; il a été, comme toujours, simple, affectueux; il ui’a d'abord parlé d’un événement relatif à M. Hardy, et pub, sans hésitation il m’a dit:
* 7~ N®P U ' S quatre jours, je suis éperdu meut amoureux. Ce sentiment est si sérieux, que je pense a me marier... Je viens te consulter.
« Voilà comme celte révélation si accablante pour moi ut’a été faite .. naturellement, cordialement, moi d’un côté de la cheminée, Agricol de l’autre, comme si nous avions causé de choses indifférentes. U a'eo faut ccpembnt pas plus pour briser le cœur.... Quelqu'un entre, vous embrasse fraternellement, s’assied... vous parle.. . et puis... Oh mon Dieu... mon Dieu... ma tète se perd. ........... ..
« Je me sens plus calme... Allons, courage, pauvre cœur... Courue ; si un jour l'infortune m'accable de nouveau, je relirai ces lignes, écrites sous nm pression de la plus cruelle douleur que je doive jamais ressentir, cl je me dirai ; Qo cSt-ce que le chagrin auprès du chagrin passé? Douleur bien cruelle que b mieune !... Elle est illégitime, ridicule, bon* leusc : je n'oserais pas l'avouer, même à la plus leudre, A b plus indulgente des mères... ilëbs! c’est qu'il est des peines bien affreuses, qui pourtant roui à bon droit hausser les épaules ue pitié ou de dédain. Hélas !.*.. c’est qu’il est des malheurs détendus...
« Agricol m’a demandé d’aller voir demain la jeune fille dont il est passiounément épris, et qu’il épousera si l'instinct de mon cœur lui conseille... ce mariage... Cette pensée est b plus douloureuse de toutes celles qui m’ont torturée depuis qu’il m’a si impitoyablement annoncé cet amour. Impitoyablement... non, Agricol;... nou, non, frère, pardon de cet injuste cri de ma souffrance!... Est-ce que lu sais... est-ce que tu peux te douter que je t'aime plus fortement que lu u’aimes et que tu c 'aimeras jamais celte charmante créature?
« — Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux bleus... long comme cela et presque aussi doux que les tiens...
« Voilà comme il a dit en me faisant son portrait.
« Pauvre Agricol, aurait-il souffert, mon Dieu ! s'il avait su que chacune de scs paroles me déchirait le cœur! Jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment b commisération profonde , b tendre pitié que vous Inspire un être affectueux et bon , qui dans sa sincère ignorance vous blesse à mort et vous sourit. Aussi on ne le blâme pas... non... on le plaint de toute la douleur qu'il éprouverait en découvrant le mal qu’il vous cause. Chose étrange! jamais Agricol ne m’avait paru plus beau que ce matin... Comme son mâle visage était doucement ému en me parlant des inquiétudes de celle jeune et jolie dame!.... En l'écoutant me raconter ces angoisses d'une femme qui rUqucà se perdre pour 1 homme qu’elle aime... je sentais mon cœur palpiter violemment... mes mains devenir brûlantes... une molle bugucur s’emparer de moi... Bidicule et dérision! !! Est-ce que j'ai le droit, moi, d'être émue ainsi? . . . .
« Je me souviens que, pendant qu’il parlait, j'ai jeté un regard rapide sur b glace ; j'étais Itère d'être si bien vêtue ; lui ne l’a pas seulement remarqué ; mais il n'importe : il m'a semblé que mou bounel m'allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que mou regard était doux... Jo trouvais Agricol si beau, que je suis parvenue à me trouver moins bide que d habitude! ! ! sans doute pour m'excuser à mes propres yeux d'oser Tahner. Après tout... ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou un autre. Oui.... et cela est consolant comme cette pensée.... pour ceux qui aiment b vie : — que la mort u'csl rieu... parce qu'elle doit arriver un jour ou l’autre.
« Ce qui m’a toujours préservée du suicide... ce dernier mot de l'infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses créatures... c'est le sentiment du devoir... Il ne faut pas songer qu’à soi. El je me disais aussi : Dieu est bon... toujours bon... puisque les êtres les plus déshérités... trouvent encore à aimer, à se dévouer. Comment se fait-il qu'à moi, si faible et si inlime, il m'ait toujours été donné d'être secourable ou utile à quelqu'un? Ainsi... aujourd’hui... j'étais bien tentée d’en fiair avec b rie.... ni Agricol ni sa mère n'avaient plus besoin de moi ... Oui... mais ces malheureux dont mademoiselle de Cardoville m'a fait b providence? Mais ma bienfaitrice elle-même, quoiqu'elle m'ait affectueusement grondée de b ténacité de mes soupçons sur cel homme?... Plus que jamais je suis effrayée pour elle. Plus que jamais je la sens menacée, plus que jamais j'ai foi à l'utilité de ma présence auprès d'elle.
« if but doue vivre... Vivre pour aller voir demain celle jeune fille... qu' Agricol aime éperdument? Mon Dieu! pourquoi ai-je donc toujours connu b douleur et jamais la haine? Il doit y avoir une amère jouissance dans b haine... Tant de gens haïssent !...' Peut-être vais-je b liuir... celle jeune tille... Angèle... comme ilia nommée... en me disant naïvement :
« — Un nom charmant... Angèle... n’est-ce pa6, b Mayeux?
«Rapprochez ce nom. qui rappelle uoe idée pleine de grâce, de ce sobriquet, Irouique symbole de ma difformité !...
• Pauvre Agricol... pauvre frère... Dis! b bonté est donc quelquefois aussi impitoyablement aveugle que b méchanceté !.... Moi, haïr cette jeune fille ! . . . Et pourquoi? M'a-t-elle dérobé b beauté qui séduit Agricol ? Puis-je lui en vouloir d’èlre belle? Quand je n’étais pas encore faite nu conséquences de ma bideur, je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur avait doué si inégalement scs créatures.
« L'habitude de certaines douleurs m’a permis île léDécMf avec calme, t’ai fini par me persuader.. . et je crois qu'à b bideur et à la beauté sont
attachées les dent phrs nobles émotions de l'âme l'admiration et la
compassion ! Ceux qui sont comme inoi... admirent ceux qui sont beaux... comme Angèle, comme Agricol... et ceux-là éprouvent à leur tour une commisération touchante pour ceux qui me ressemblent...
« L'on a quelquefois malgré soi des espérances bien insensées... De ce que jamais Agricol, par un sentiment de convenance, ne me parlait de ses amourettes, comme il a dit. , je me persuadais quelquefois qu’il n’en avait lias;,., qu’il m'aimait; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, uu obstacle à tout aveu. Oui, cl j'ai même bit des vers sur ce si^ct. Ce sont, je crois, de tous, les moins mauvais.
« Singulière position que It mienne !... Si j’aime... je suis ridicule ;... si l’on m’aime... on est plus ridicule encore Comment ai- je pu assez ou-
blier cela... pour avoir souffert... pour souffrir comme le souffre aujourd'hui? Mais bénie soit cette souffrance, puisqu'elle n engendre pas b haine... non... car ie ne haïrai pas cette jeune fille:... je ferai mon devoir de sœur jusqu'à b fin... j'écouterai bien mon cœur; j'ai l’instinct de 1a conservation des autres; il me guidera, il m'éclairera... Ma seule crainte est de fondre en larmes à b vue de cette jeune fille , de ne pouvoir vaincre mon émotion. Mais alors, mon Dieu ! quelle révélation pour Agricol que mes pleurs !! Lui... découvrir ce fol amour qu'il m’inspire... oh! jamais.... le jour où il le saurait serait le dernier de ma vie..,. Il v aurait alors pour moi quelque chose au-dessus du devoir, la volonté deebapper à b Imnlc, à une honte iucurahlc que je sentirais toujours brillante comme un fer chaud.... Non, non, je serai calme.... — D'ail leurs, n’ai-jc pas tantôt, devant lui, subi courageusement une terrible épreuve’’ Je serai calme;.... il but d'ailleurs que ma personnalité ne vienne pas obscurcir celte seconde vue, si clairvoyante pour ceux que j’aime.
« Oh! pénible position pénible lâche car fl faut aussi que b
crainte même de céder involontairement à un sentiment mauvais ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je pourrais de la sorte compromettre l'avenir d’Agricol,” puisque ma décision, dit-il , doit le guider, l'auvre créature que je suis!... Comme je m'abuse ! Agricol me demande mon avis, parce qu'il croit que je » aurai pas le triste courage de venir contrarier sa passion-, ou bien il me dira Il n'importe... j'aime.... et je brave ('avenir.... Mais alors, si mes avis, si lin* tinct de mon cœur ne doivent pas le guider, si sa résolution est prise d'avance, à quoi bon demain cette mission si cruelle pour moi? A quoi bon ? à foi obéir! Ne m’a-t-il pas dit : Viens!
« En songeant à mon dévouement pour lui, combien de fois, dans le plus secret, dans le plus profond abîme de mon cœur, je me suis demandé si jamais b pensée lui est venue de m'aimer autrement que comme une sœur ! s’il s'est jamais dit quelle femme dévouée il aurait en moi !
« El pourquoi se serait-il dit cela! tant qu’il l’a voulu , tant qu'il le voudra, j’ai été et je serai pour foi aussi dévouée que si j'étais sa femme, sa sœur, sa mère. Pourquoi cette pensée lui scroit-elle venue? Songet-ou jamais à désirer ce qu'on possède?...
« Moi mariée à lui... mon Dieu! Ce rêve aussi insensé qu’ineffable... ces pensées d'une douceur céleste, qui embrassent tous les sentiments , depuis l’amour jusqu’à la maternité... ces pensées et ces sentiments ne me sont-ib pas défendus sous peine d'un ridicule ni plus ni moins grau ! que si je porta» des vêlements ou des atours que ma bideur et ma dif lorrains m interdisent ? Je voudrais savoir si, lorsque j'étais plongée dans la plus cruelle détresse, j’aurais plus souffert que je ne souffre aujourd’hui en apprenant le mariage d’Agricol. La faim, le froid, la misère in 'eussent-ils distraite de celle douleur atroce , ou bien cette douleur atroce m'eût-eUc distraite du froid, de la faim et de la misère?
« Non, non, celte ironie est amère: il n'est pas bien à moi de parler ainsi. Pourquoi celte douleur si profonde? En quoi l'affection, l'estime, le respect d’Agricol pour moi sont-ils changés? Je me plains.... El que serait-ce donc, grand Dieu ' si, comme ceb se voit, hélas ! trop souvent, i’étais belle, aimante, dévouée, et qu’il m'eût préféré une femme moins belle, moins aimante, moins dévouée que moi ! Ne serais-je pas mille fois encore plus malheureuse? car je pourrais, car je devrais le blâmer... tandis que je ne puis lui en vouloir de n’avoir jamais songé à une union impossible â force de ridicule...
« Et l'eùt-il voulu... est-ce que j’aurais jamais eu l’égoïsme d’y consentir?...
c J’ai commencé à écrire bien des pages de ce journal comme j’ai commencé celles-ci... le cœur noyé d’amertume ; et presque toujours, à mesure que je disais au papier ce que jo n’aurais osé dire à personne... mon àruc se calmait, puis 1a résignation arrivait. .. la résiguation... ma sainte à moi, celle-là qui, souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n’espère jamais!! »
Ces mots étaient les derniers du journal. On voyait à l’abondante trace de larmes que l’infortunée avait dû souvent éclater en sanglots... En effet, brisée par tant d’émotions, b Mayeux, à la fin de b nuit, avait replacé le cahier derrière le carton, le croyant là, non plus en sûreté que partout ailleurs ( die ne pouvait nas soupçonner le moindre abus de confiance), mais moins en vue que «fans un des tiroirs de son bureau, quelle ouvrait fréquemment à b vue de tous. Ainsi que la COUraftMbO créature se l'était promis , voulant accomplir dignement sa tâche jusqu'à b fit; , le lendemain elle avait attendu Agricol, et, bien affermie dans son hén» que résolution, elle s’éluil rendue avec le forgeron à la fabrique d - M. Hardy.
Florine, Instruite du départ de la Mayeux, mais retenue une partie, de la journée par son service auprès de mademoiselle de Cardoville, et préférant d'ailleurs attendre b nuit pour accomplir les nouveaux ordres qu’elle avait demandés et reçus, depuis qu elle avait fait connaître par une lettre ie contenu du journal de b Mayeux ; florine, certaine de n'ëtro nas surprise, eutra, lorsque la nuit fut tout à fait venue, dans b chambre de la jeune ouvrière.... Connaissant l'endroit où elle trouverait le mandent, elle alla droit au bureau , déplaça le carton , puis , prenant dans sa poche une lettre cachetée, elle se disposa à la mettre à b place du manuscrit qu'elle devait suustraîre. À ce moment, elle trembla si fort, qu'elle fut obligée de s’appuyer un insUtni sur la foble.
LE Jt fF ERRANT.
On l’a dit, tout bon sentiment n'était pas éteint dans le cœur de i lortne ; elle obéirait fatalement aux ordres qu’elle recevait, mais elle ressentait douloureusement tout ce qu'il y avait d'horrible et d'infatuc dans sa conduite.... S'il ne se fût agi absolument que d’elle, sans doute elle aurait eu le courage de tout braver plutôt que de subir une odieuse domination;.... mats il n‘en était pas malhéurcuscmétii ainsi, <-t sa perte eût causé un désespoir nmrtH à nue personne qu elle chérissait plu* que la vie... EUc se résignait doue... uou sans de cruelles angoisses, a d’abominables trahisons. Quoiqu'elle ignorât presque toujours (bus quel but on la faisait agir, et notamment à propos de la suu>lraciion du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement que la substitution de cette lettre cachetée au manuscrit devait avoir pour la Mayeuv de funestes conséquences; car elle mï rappelait ces mots sinistres prononcés la veille par Bodin : « Il faut en liuir demain... avec la Mayeux. »
Qii'eutendait-il par ces mots ? Comment lu lettre qu’d lui avait ordonné de mettre à b place du journal concourrait-elle à ce résultat?
Elie l'ignorait, mais elle comprenait que le dévouement si clairvoyant de b Mayeux causait un juste ombrage' aux ennemis de mademoiselle de Cardoville, et qu'elle-méiuc, Floriue, risquait d'un jour à l'autre de voir ses perfidies découvertes par la jeune ouvrière. Cette dernière crainte Ht cesser les liésilalious de Floriue ; elle posa b lettre derrière le carton, le remit à sa place, et, cachant le manuscrit sous son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de b Mayeux.