‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de LetoriereChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

Le* confidences.

Le leniteniain, à son réveil, le baron apprit par Sclbilz que 1c marquis était parti au point du jour avec Erhard Trust lies, pour aller fair«* le bois, cl avait chargé le majordome de présenter ses excuses au châtelain.

— Qui ce serait pourtant attendu, d'après la réputation du marquis, à Ireuver en lui un si rude chasseur et un si rude buveur. SelbiU? Car ttis-iu bien qu'hier il m'a tenu tête à table, cl que nous avons vaillamment vidé nos widerkom? dit le châtelain.

— Oui, monseigneur, et U a gagné b chambre aux rats d’un pas aussi ferme que s'il n’avait bu que du petit-lait à souper.

— Allons, allons, dit le baron en recevant des mains de sou majordome ce qui lai était uci'cssaire pour s'habiller pour la chasse, allons, Felbilx, Il faut avouer «'après tout ce marquis est un brave et digne gentilhomme ; avec ceb d une gaieté qui vous réj«»uit le comr ! Quels bons contes il nous faisait... Je vomirais bien le voir passer quelques jours au château ; car c'est, sur ma foi. un agréable compagnon. Quoiqu'il y ait plus d«* vingt an* de différence entre nous deux, il inc semble que uous sommes lié* depuis «les. années ; enfin, si ce n était pas une connaissance d'hier, je dirais... cl «lu diable si je sais pourquoi, Sclbilz , je dirais que je ressens de l'amitié pour lui; ma foi, vivent les car.o t«*rts frimes n ouverts, il n'y a vieil »i<* ici !

Après avoir mangé à b hâte une tranche de venaison froiilc, une jatte de soupe à la bière, * I bu deux pintes de vin du Rhin, le baron monta à cheval et arriva bientôt au rendez-vous qu'il avait donné à Erhard Trusches dans un d«*s carrefours de la forêt.

Il y trouva le piqueur son valet et sa meute.

Erhard Tnuches semblait triste et absorbé: le baron, surpris de ne pas voir Létorière au rendex-voos, s'informa «le lui à Erhard.

Après un montent de sileuce, Erhard dit d'un air à b fois linmlc et inquiet ; — Monseigneur connaît-il bien son hôte?

— Que veux-tu «lire, Erhard? s'écria le baron. Où est le marquis ? Ne t’a-t-il pas accompagné ce malin pour faire le bois?

— Oui. mouseieucur; c'est pour c«îLi que je vous demande si vous êtes sûr de lui. . Tenez, monseigneur, cela me portera malheur d’avoir plaisanté hi«*r au souper sur le nenedicile!

— Ah çà ! t'expliqueras-tu?

— Je veux dire, monseigneur.. .. et Erhard ajoutait à voix basse et presque en tremblant : «pu- je crains bien que uolr» hoir ue soit rtlui qui apparaît quelquefois au clair de b lune, dans les carrefours solitaires «fa b forêt, pour offrir aux chasseurs désespérés trois balles, une d'or, une d'argent «^1 une de plomb» et le tout au prix de leur âme! ajouta Erttar«l d'un air sombre et effrayé.

— Ah çà ! tu prends mon hôte pour le diable, maintenant ! s’écria le baron en haussant les épaules en riant. Allons, ton coup du matin l’a renversé la cervelle, vieux Erhard!

Le piqueur secoua latêlc. — Alors, monseigneur, exptiquez-moi comment il sc fait que celui que vous appelez votre hôte, que celui qui n'est jamais venu dans cette forêt, la connaisse aussi hum qui* moi?

— Que veux -lu «lire? reprit K* baron très-étonné.

— Ce matin, au point du jour, j«* mus parti avec le marquis. - Maître Erhard, m'a-t-il dit, si lu veux me prêter un limier, nous nous partagerons b quête de la forêt. Je parcourrai les enceintes du prieuré de la ChapeUe-à-TErmite, du Sanin-Foudroyé et de la Marc-Noire...

— Il l'a dit cela? reprit le baron «lupéhit.

LK MARQUIS Kl. I.ÊTORIP.RE.

— Comme je vous le «il», monseigneur, et il a ajouté : — J’ai bon espoir du détourner un dix-cors, car la demeure de b Lbapelle-â-rErnilu» est Ircs-boituc pour le cerf.. Toi, maitre Erhard, de tou côté, tâche de détourner un sanglier. Dans les forts d'Knrichs il y en a toujours, tant h» fourrés soûl é|«iis. De la sorte* le barou aura le choix entre le pied et b trace (I). — Mais, monsieur le marquis, lui ai-je dit tout ébahi, vous connaissez donc bien notre forêt, vous y avez doue bien souvent chassé? — Je n’y ai jamais chassé, uie dit-il, mais je la connais aus-i bien que toi... Allons, bonne chance, maitre Krhard. in'a-til répondu. El là-dessus, il a disparu sous le bob, en emmenant le pauvre Moick, notre meilleur limier, qu'il va peut-être changer en loup-cerv ier ou en bête à sept patte* par ses nialéuces diaboliques.

I.e baron n'était nullement superstitieux : mais i! ne comprenait rien aux discours d'Erbard, qu'il savait trop respectueux pour su permettre une plaisanterie à son égard, Mtmnons il ne pouvait admettre que le inarqui» fût doué des counaissatices topographique* dont parlait le piqueur.

— El toi, qu'as-ltt dans la quête? demanda-t-il à Krliard.

— Celui que vous appelez votre hôte m’a porté malheur, monseigneur... Je n’ai rien.

— Rien’ conuucnl rien! Mais c’est la première fois depuis deux

ans que tu n’as rien au rapport! et un jour où nuus devons chasser devant un étranger, encore!

— Ou le mauvais esprit pmi, les hommes ne peuvent rien, monseigneur. dit Erhard d un air grave. Celui que vous appelez voire fiole n’a qu’à soulier de sa trompe, et tou* le* auimaux de la forêt viendront à lui comme l’oiseau vient au serpent.

— Allons, va au diable, vieux fou! s’écria le châtelain avec dépit.

— Je n'irai pas bien loin pour cela, monseigneur, murmura-t-il à voix basse, eu montrant Létorieie qui sortait d'un taillis, en tenant le vieux Moick eu Min.

— Vivat, baron ! s’écria Lélorière, si le cœur vous en dit, vous pouvez courre un dix-cors, et frapper à ma brisée de la Chapelle. À la largeur de ses pinces, je parierais qu'il est de ces gros cerfs a chanfrein blanc et à jambes blanches . le roi de France eu a quelques-uns de semblables dans sou domaine d>- Chambord : je reconnaîtrais leur pied outre mille Ils sont d'un magnifique corsage.

— Vous avez Donne chance, marquis, dit le baron ; nui* vous êtes sorcier.

— Ce n'est pas moi qui suis sorcier, baron, c'est votre limier qui est excellent. C’est à lui que je dois mon cerf. Quant à toi, mon brave F.rliant, ajoula-l-il eu se tournaul ver* le pûjucur, si tu l'avais et) au bout de tou cordeau, lu aurai* fait ce que j’ai (ail. Ah çà! baron, à cheval, à cheval ! il y a une lionne lieue d’ici à ma brisée, et les jours de novembre sont courts. Tiens, voila ton limier, Erhard. En même temps le marquis mit un louis dans la main du veneur.

Mai* celui-ci, profitant du moment où le marquis ne pouvait le voir, jeta la pièce comme si elle eût été rougic au feu, et du bout de sa botte il la cacha sous de* h ailles saches.

— Belle monnaie d'enfer, dit-il tout bas; si je l'avais mis dans ma poche, dan* un quart d heure, au lieu d'une pièce d’or, j'y aurais eu uni* chauve-souris rouge ou une greoouillc noire. Puis le piqueur prit le cordeau de sou limier avec autant de précaution que si le marquis avait eu Ut peste et regarda son chien avec un attendrisse ment inquiet, le croyant à tout jamais malélk'ié.

Apres avoir mis ses bottes fortes par-dessus ses guêtres de daim, le marquis monta le vieil Klphin, et le baron remarqua avec un nouveau plaisir que sou hôte était excellent cavalier.

— Barou... s’écria Lélorière en arivant dans une enceinte de la forêt, voici ma brisée... biles découpler, je vais entrer dans le fourré avec trois ou quatre de vos plu» vieux chiens pour attaquer...

— Un moment, dit le baron d’un air sérieux, vous passez pour un sorcier aux yeux d'Erbard Trusches ; il chassera mal s'il vous prend pour le diable, car il pensera plus à son âme qu'à b voie du cerf...

— Comment? Expliquez-vous, luron.

— Viens ici, Erhard. dit le : châtelain.

la- piqueur s'avança d'un air inquiet et craintif.

— N esl-il pas vrai, continua le châtelain, que tu ne comprends pas comment mou hôte, qui n'est jamais venu dans celte forêt, b mimait si bien? Comment il sait que l'enreiute de la Chapelle-à-l'Ermite est la meilleure demeure du cerf, et qu'il faut placer le* relais à b Cruix- Blauc In- et à b lisière de b plaine du prieuré?

— C’est la vérité, dit Erhard à voix basse... Le » AOMWI ne peuvent pas en savoir si long...

— El du diable si j'y comprends moi-même quelque chose, marquis, dit le baron.

Après avoir haussé le* épaules en souriant, le marquis tira de sa poche un petit livret recouvert de cuir, et s’avança vers Krhard : Tiens,

vieux sanglier, voici mon grimoire.

Le piqueur recub d'un air effrayé.

la* marquis ouvrit le livret et déploya sur l’arçon de sa selle une carte forestière spécialement destinée à b vénerie impériale, et »ur laquelle

les enceintes, les routes, les sentiers, les demeures et les passées des animaux étaient scrupuleusement indiqué» ci raisonnés.

— La carte de la vénerie impériale!... s'écria le barou. J amais dû m’en douter... voila le mystère expliqué ; mais il faut une admirable perspicacité, une rare habitude de b chasse pour eu faire un tel usage. Ah ! marquis... marquis... vous n’avet pas votre second... en Europe... Donner à courre b première foi* qu'on quête dan* une forêt .. c’est ce que j'ai vu de plus fort! Comprenus-tu maintenant, vieux fou?... dit le baron au piqueur; c’est i se mettre à geuoux devant le marquis... poire maitre a tous !

— Oui, oui, monseigneur. je comprend*, cl Dieu soit loué, car il aurait pu arriver un grand malheur... bn disant ces mots, Erhard prit son tire-bourre et détliaraea sa carabine.

— Q ne fais-tu b... Erhard? dit le barou.

Le piqueur montra au barou uuc balle noire sur laquelle une croix était tracée, et lui dit : — Ab première enceinte j'aurai* pointant envoyé celte batte charmée daus le corsage de M. le marquis, que je prenais pour le diable... le vieux Halph dit qu'il n'y a rien ue tel pour coq» jurer les sorts.

— Malheureux !... s'écria le baron.

— lia rahou, dit Lélorière avec le plus grand sang-froid ; mai» tu as oublié, Erhard, qu’il faut, pour que le charme soit complet, avoir trois pièces d'or dau» sa poche gauche, afin que le diable w: puisse pas entrer daus votre bourse, et le marquis jeta trois louis à Erhard, qui cette lois uc le* ensevelit pas sons des feuilles...

Le cerf attaqué fut bientôt sur pied.

Il est inutile de décrire les divers incidents de cette chasse, durant laquelle Lélorière montra uue expérience consommée ; l'animal fut pris, et le marquis, arrivaul le premier à l'hallali. tua bruvcmeul d'un coup de couteau le cerf qui tenait dangereusement aux chiens.

Le* chasseurs arrivèrent au château à la uuit tombante. Selbilx avait, comme b veille, préparé le Lard, la choucroute, b venaison, les grands, le* moyens et le» petit* widerkom bien rempli*.

homme b vrille, le barou et le marquis tirent honneur à ce repas ; comme la veille, ils bourrèrent leur pipe apres Kiiqier, et il» s'établirent au coin du feu, pendant que le majoidomc s'occupait des soin* du ménage.

Quoique le baron se sentit subjugué par l'esprit jovial et par le caractère ouvert et résolu du marquis, il éprouvait un peu de dépit à rencontrer dans un homme si jeune uu rival invaiucu, soit à la chasse, soit à failli-.

Lélorière, trop adroit pour ne pas deviner le baron, lui ménageait un éclatant triomphe.

Le châtelain, qui, du reste, s’intéressait véritablement à son hôte, voulut remettre de loi-même b conversation sur le procès.

— Au diable le procès!.., s'écria le. marquis. C'etl mon refrain... Si je perds ma cause, j'aurai gagné un bon compagnon. Touchez là, bai on ! Je voudrais avoir vingt proies pour les pérore de la sorte! .. Mais nmu widerkom est vide... nom, Selbitz! holà... vieux Satan!... Le kir>rb**nvraser s'csl évaporé devant ma soif comme b rosée devant le soleil.

— Pauvre garçon! il eberdfcfU» doute à s’étourdir, petici le chàlcbin ; ic ne dots pas le laisser boire seul.

El le baron fit remplir sa coupe.

— Baron, une ch îuson. dit Lélorière très-animé. Connaissez-vous la flciraile ? Ou dit que l’air et les paroles ont été composés par l'on de vo» vieux chasseurs.

Chantez toujours, marquis ; ic vous dirai si je b connais.

Et Lélorière, apres avoir vide de nouveau son widercom, préluda par quelques heim ! hehn ! sonores, et entonna b chanson suivante d'une voix de stentor :

Ad loin U trompe résonne!

Le cerf e»t mort I Que l'bdUli souiie, mime.

C'est an dri-«or...

— Allons, en' choeur, baron. ..Vive Dieu ! c’est à pro|>os aujourd hui

— - De Ionie mon âme, marquis, je ne nOMKÛMM pas cet air de retraite, mais il est, pardieu, digue de Mozart! Et le baron répéta ce re’rain d'une voix si puissante, qu'il lit trembler les vitraux.

— Ecoutez le mineur, baron.. C‘«st mélancolique comme lesdcnncrs son* d une trompe lointaine pendant un** belle nuit.

Et le marquis continua d une voix moins éclatante, et sur une mesure plus lente :

lV-jà l'éioils bu soir pardi, la> jour ne voile, ban* la forêt Tout »e tut I

ir, fui de e«f, tract d« ctngllrr.

Voici l’heure de U retraite,

Qu'l coupler le* etoirn* *>n r [ têt®.

CO

LE MARQUIS DE LftTORIERE.

A choral, piqueur*, et Bonnes!

Vos monture* éperounes.

Voici la nuit brune El U bUnche lune...

Rentrons au manoir Sans voir Le cbaHour ooirl

La voix du marquis sembla s'affaiblir en chantant ccs dernières paroles sur un rh) llitne mélancolique et presque triste ; ses irait» perdirent leur expression de joyeuse insouciance, et nu nuage de tristesse passa «ur sou front, qu’il appuya bientôt sur sa main.

îSelbilz, qui était en ce moment debout derrière b chaise de son maître, lui dit a voix basse, en montrant le marquis :

— Quand b fleur est trop abreuvée, elle penche sur sa tipe : quand il s’agit de bien boire, aujourd’hui n'est pas toujours fils d hier. Allez! aller.! monseigneur, vous serez toujours le tcidrrkom-tirrge. Voilà le Français qui s'appuie le front sur sa main gauche ; c'est toujours comme cela que commençait l'ivresre du forestier général de llasbrc-k ; mai», il faut être juste, ça lui prenait dès le premier jour.

Le baron sourit d’un air d'orgueilleuse satisfaction et répondit à voix basse •

— Que veux-tu, Sclhilz! c’est si jeune... mais, malgré sa jeunesse: c'est un rode jouteur. Hier il m’a tenu tète : lutter deux jours de suite, celait trop pour lui. Mais, après moi, je ne connais personne qui puisse l’égaler...

— Achcvez-lc donc, monseigneur... aehevez-lc donc pour l'honneur de la vieille Allemagne, dit le traître majordome.

— Eh bien, marquis! dit le châtelain à voix haute, votre chanson csl-cllc déjà finie ? Ne buvons-nous pas à votre glorieuse chasse d'aujourd'hui?

— Buvons, dit le marquis en tendant sou vvideritom d’un bras qui semblait alourdi... Puis, après avoir bu, il répéta à voix basse et triste ces deux derniers vers de sa chanson :

Voici U nuit brune El U bUnche lune...

Rentrons au manoir Sans TOlr Le chineur noir!

Il a le vin lugubre, dit le baron à son majordome.

— Il me rappelle le comte Ralph, qui, vous le savez, monseigneur, à la dixième bouteille environ, entonnait presque toujours le psaume des morts, répondit Sclbitz à voix basse.

— Allons, marquis : au premier sauglier que nous prendrons, dit le châtelain, voulant porter un dernier coup à b raison de Lélorièrc.

— Buvons... dit Lélorière, qui commença dès lors à donner quelques légers symptômes d'ivresse, cil parlant d'une manière tour à tour lente et brusque, triste et joyeuse. La chasse, baron... c’est bon, b citasse... le vin aussi... ça étourdit... ça emporte... on n’a pas le temps de penser... et puis on a Pair gai... et au fond on est... Mais, bah !... tenez, baron... il faut que je vous fasse une confidence.

— Oli! déjà des confidences?... dit le majordome, c’est comme le ministre de Bluim t)Ui.il... mais le révérend ne les commençait guère qu'au huitième widerkom... Vous souvenez- vous, monseigneur... de b bonne histoire qu'il uous a dite sur b gaillarde meunière du Val-aux- Primcvères?

— Tais-toi donc, et écoule, dit le cliâfi-bin, qui reprit tout haut : Parlez, parlez, marquis... Allons, buvons à vos confidences...

— Eli bien donc! baron... figurez-vous que mon procès me tourne b cervelle...

— Vraiment, marquis t dit-il tout haut J'en étais sûr, reprit-il à voix basse, ce pauvre garçon voulait s’étourdir...

— Vrai comme voib mon verre vide..., je ne voulais pas vous dire cela, baron...; mais vous êtes mon ami... je dois tout vous confier... appreuez donc que j’ai fait une visite à mes juges...

— Ah bah ! dit le baron assez satisfait de l'expansion involontaire de son hôte, et très-curieux de surprendre peut-être le secret de ses démarches, vous avez vit vos juges?

— Oui..., baron... ; d'abord un nommé... uu nommé... Spectre...

— Vous voulez dire Sphex, marquis !

— Sphex ou Spectre... ça m’est égal... Mais mille carabines ! baron, btssez-moi rire... quoique ça soit d'nn de vos confrères... ce n’est pas ma faute, je fais autant de cas d’un savant en vs... que d'un verre cassé ou d'un cheval fourbu...

— Bien dit, marquis, vous n’êlcs pas fait plus que moi pour respirer l’odeur des bouquins. .. Nous aimons trop I air des forêts !

— Figurez-vous donc... baron... que ce vieux Spectre, j'aime mieux rappeler Spectre parce que ça dit son nom et sa figure... a eu l'iusolencc de nie demander au bout de deux minutes d’entretien... si je partais latin ?

— Vous... marquis... vous, pailer latin! dit |c baron en partageant

l'indignation du marquis. Ahçàîoù avait-il mis res lunettes? Est-ce que vous avez l’air de quelqu'un qui parle» latin? A-t-on vu un vieil iinpudeut pareil? l'our qui diable vous prenait-il?

— Vous sentez, baron, qu'on ne peut pas s'entendre dire cela de sang-froid... même par son juge... Ah çà, lui dis-ie, cst-ce que j'ai l’air d'un rat rougeur de vieux livres? d’un buveur d encre? d'un cuistre? Parler latin ? mille diables! Si je ne venais pas nour vous demander votre appui pour mon procès... je vous ferais voir comment je traite ceux qui me disent que je parle blin !

— B:cn touché, mon hôte... j'aurais donné ccul florins pour avoir assisté à cette scène, dit le baron en riant aux éclats.

— 'Alors le docteur m'a déclaré tout net qu'il n'avait rien aine dire sur mon procès, et que je pouvais consklérerma cause comme perdue parce que/ était connu !... Mille mort»! banni... jetais conuu !!! c'était trop, il m avait déjà demandé si je pariais la tin... Jcn'aipn inc maîtriser, et je lui ai franchement propose uu conp d’épée...

— A Sphex ! un coup d'épée ., reprit le châtelain en riant à perdre haleine, le vieux singe a dû être impayable... et qu’a-t-H dit?

— Il n’a rien dit (lu tout : il a levé les mains au ciel et a disparu comme par enchuuteinenl derrière une pile de gros livres: alors je m’eu suis allé... me doutant bien que le docteur me garderait rancune, et du diable si je sais pourquoi ; car on peut échanger un coup d'épée et être amis malgré cela...

— Il est d'une naivelé rare, dit tout bas le chAtetain, il faut qu’il s’abuse singulièrement sur scs manières et sur son extérieur.

Létoricre reprit Il me restait à voir le conseiller Fbrhsintingcn : j’arrive chez lui, je le demande, on me met face à face avec une vieille sorcière vêtue de noir, qui aurait nu passer pour 1a femelle du savant, but clic était sèche et maigre. Elle tenait par-dessus le marché une Bible à la main. J'ai affaire au conseiller et non pas à sa femme, dis-je au laquais. Moi ou le conseiller, c’est tout un, reprend la sorcière ; dites-moi, monsieur, ce que vous avez à dire à mou mari. Alors, baron, moi qui ne manque pas d'adresse, j’imagine un moyen pour faire fuir la femme et faire venir le mari.

— Voyons, marquis, dit le cliàtebin en ajoutant tout bas : Quand celui-là sera fin et adroit, je boirai de l’eau pure... c’est rude et noueux comine le chêne, mais franc comme l’osier. Eh bien ! ce moyen, marquis?

— Mille diables, madame, dis-jc à b conseillère, ce que j’ai à dire au conseiller est trop cru pour vos chastes oreilles; c est un procès réservé pour le huit elot. Rites toujours, monsieur. Alors, baron, je nie mets à lui raconter un coule de caserne qui aurait fait rougir uu l’andour.

A cette nouvelle facétie, le baron eut un nouvel accès de gaieté, cl s’écria : — Un conte de caserne! à la prude et dévoie Fbchsinüugen!.. Je donnerais, le diable m'emporte, mon limier Moïck pour avoir assisté à celle scène-là. El qu'a-l-ellc dit?

— Elle est devenue rouge comme une écrevisse, m’a appelé iusolcut, et m'a fait signe de sortir.

— Si c’est comme ceb que vous procéda» pour intéresser vos juges à votre cause, mon hôte, je vous en fais mon compliment, dit le châtelain.

— Et que diable vouliez-vous que je trouve à dire, moi, à un savant et à une prude ? On ue se refait pas !

— Certes non, murmura le baron, le pauvre garçon est comme moi. U aurait bien de b peine à s'accoutumer au jargou d’un docteur cl au bavardage d'une vieille femme.

— Il iic me restait plus que vous à visiter, baron. Je vous ai visité... vous êtes un brave... et j’ai peur de vous ennuyer de mes affaires... Mais ce procès... si vous saviez... si je le perdais !... J’ai l’air comme ça insouciant : mais tenez, si ceb était... si je le perdais! s'écria l-clorière avec énergie, je n'y survivrais pas; je prierai, morbleu, sainte cartouche et ma carabine d'avoir pitié de moi !

Après avoir laissé échapper ce sinistre secret, Lélorière sembla rassembler ses idées, passa la main sur son front, et regardant autour de lui d'un air étonné :

—Ah çà, où suis-je ?... Vous êtes là, baron?... Allons, allons... votre vin du llhin est capiteux en diable, mon hôte, j'ai dormi, je pense... El le marquis abaissait malgré lui ses paupières qni sembbient alourdies.

— Vous n’avez pas dormi, mais vous eu avez, je crois, bien envie, mon hôte, et votre coupc est pleine.

— Alors, videz-b pour moi, baron... car... le procès... le cerf... aujourd’hui... Ab !... au diable le procès... vive b citasse!... A boire., à vous, baron !... cl Létorîère feignit de tomber assoupi et appuya sa tête sur ses deux bras.

--Il refuse de boire, je suis vainqueur! s’écria le châtelain. Et aussitôt il appeb Sclbitz et Krhard. autant pour constater son triomphe sur le Français, que pour leur ordonner de l’aider à monter dans la chambre aux rats.

Lélorière, dont la tête était aussi calme que celle du baron, sc prêta à l’aide qu’on lui donnait, sembla monter machinalement l’escalier qui conduisait à la cli.'.nibre, cl tomba lourdement sur son grabat.

Le baron sc liouvait dans un étrange embarras. S’il s’intéressait profondément à Létoricre, surtout depuis que ce dernier lui avait laissé croire qu’il ne survivrait peut-être pas à la perle de son procès, I*»

LF. MARQUIS DF I.FTORlF.RF.

bon chàtèbin avait aussi formellement promis sa voix aux princes allemands, dont il croyait les droits fondés.

Pour accorder sou désir d'obliger le marquis avec sa parole déjà donnée, le baron eut recoure à un singulier compromis : « Nos votes seront secrets : du caractère dont je connais Spliex et Kbchsinlingen. d'ailleurs très-partisans .les princes, se dit-il, il est bore de doute qu'ils voleront tous deux contre ce pauvre Létoricre, surtout apres l’algarade qu'il a faite au savant et à la couseillere. Or leur hostilité assure le triomphe de la partie adverse du marquis. Maintenant, pourvu que les princes allemands gagnent, ainsi que le veut la justice, qu'importe que ce soit à l'unanimité ou à b majorité de deux voix contre une? Tout ce que je désire, moi, c'est de pouvoir, sans causer d'itijuslire, renvoyer ce pauvre marquis avec de bonnes paroles et une preuve de mon amitié; car je n'aurai jamais le courage de dire non à un aussi bravo veneur et à un si jovial compgnon. »

Cette résolution prise, le châtelain attendit avec impatience le réveil de son hôte, et lui annonça qu’ayant réUéchi toute la nuit à son procès, sa conviction s’élait modifiée, et qu'il lui donnait sa parole de voter pour lui.

Ijétorière, après avoir mille fois remercié le baron, repartit pour \ icimc. Quoi qu'il eût dit au châtelain, le marquis n'avait encore vu ni le conseiller Sphcx ni b femme du conseiller Fbcsinfiugcii.

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