‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de LetoriereChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le docteur Spliex.

‘\e docteur Aloysius Spliex habitait une maison très-retirée, située au fond d'un des tiuhmirg» de Vienne. De lourds barreaux garnissaient les fenêtres; d’épaisses bines de fer augmentaient encore b solidité d'une porte basse et étroite, fermée par une (orle serrure.

Il fallait bravement passer entre deux énormes chiens des montagnes, enchaînés derrière cette porte, pour arriver à une petite cour intérieure, où l'herbe croissait de toutes parts, et qui conduisait à la cuisine. Dans celte pièce froide et nue se tenait la vieille ménagère du docteur, accroupie près de deux lisons éteints.

l-e docteur habitait au premier étage une vaste bibliothèque poudreuse, eu désordre, encombrée d'in-folios qui semblaieul n’avoir pas été ouverts depuis longtemps. Une haute fenêtre à petits vitraux, encadrés de plomb et à demi cachés par un pan de vieille tapisserie . jetait daus cette retraite un jour douteux et rare. Une vaste cheminée a colonnes torses, en pierre et à manteau sculpté, avait été transformée en corps de bibliothèque , car le docteur n'allumait jamais de feu , dans b craint» 1 d’incendier ses livres.

Atiu de se garantir du froid piquant de l'automne, le conseiller s’était imaginé de se retrancher dans une vieille chaise à porteurs , qu’il avait fait placer au milieu de son cabinet d'étoile : fermant les glaces de ce meiilile, il $e trouvait ainsi assez commodément établi pour lire et pour écrire.

Le docteur Sphcx, petit vieillard maigre, frêle, r:nx sourcils épais, aux yeux perçants, au sourire caustique, à la mâchoire inférieure tres-pmeinincntc. aux pommelles ridées, avait une physionomie singulièrement sardonique et maligne.

Lorsque deux heures sonnèrent à son antique pendule de marqueterie, le conseiller sortit de sa chaise avec une précision presque automatique.

Il portail un vieil habit noir fort usé; il s'enveloppa dune sorte de houppelande grise, mit un chapeau à brges bords sur sa perruque roussi', et, pour mieux assujettir sa coi (Turc, il se servit d’un mouchoir â carreaux, ployé en triangle, dont il noua les deux pointes sous son menton.

Après avoir mis ses lunette» dans une de scs poches, et dans l’autre un précieux Klzevir, petit volume relié en chagrin noir, le docteur Sphcx prit sa canne et so prépara à sortir.

Mais , comme si une réflexion soudaine lui fût venue , il retourna sur ses pas, traversa b bibliothèque, et entra dans une autre pièce dont il ferma b porte derrière lui.

Les veux du vieillard semblaient rayonner de joie.

Il prit une clef suspendue à b chaiiie de sa montre , ouvrit le coffret, et en tira avec un religieux respect une botte en cèdre, plate et oblongue.

Elle contenait un manuscrit de format in-4" sur vélin. La forme des caractères de l'écriture était celle employée au dixiéme siècle; les litres et les lettres capitales étaient dorés et ornés de vignettes.

Apres avoir contemplé ce manuscrit avec le regard avide, inquiet et insatiable que l’avare plonge dans son trésor, le docteur Spliex remit sa botte en place et ferma soigneusement le cofïrcl qui contenait ce préfieux monument de calligraphie.

Ainsi rassuré sur l’existence cl sur b conservation de son bien le plus cher, le conseiller sortit pour taire sa promenade accoutumée.

Lu passaut devant b cuisine de sa méuagère, il lui dit d'un air bourru :

— Si le marquis français revient eucore à la charge, que jo sois chez moi ou non. diles-lui toujours que je suis absent.

— Il est encore venu ce malin, monsieur.

— L’est bon, c’est bou ; qu'ai-je besoin de voir cet étourneau, ce muguet, ce beau tib, qui, dit-on,

Non pudei ad morem diacincti rivera Natta» (\).

Le vieillard se dirigea vers une petite vallée située derrière les faubourgs, et appeler le Creux-des-Tillculs.

De même que certains amateurs dédaigneusement exclusifs n'aiixneileut qu’une école de peinture et n'admirent qu’un maître de cette école, le docteur Spliex s’étalt passionné pour les Satires de Perse et niellait cet ouvrage au-dessus de tous les autres poètes latins de l'autiquilé.

Non-seulement il possédait toutes les éditions de ce poète, depuis la plus rare, lédilion nritirr/n de Rrescia (1470). jusqu’à b plus modem»*, celle de lloms (1770) mais il avait acquis, à un très-haut prix, le manuscrit dont on a parlé, et qu'il considérait comme un trésor inestimable.

b* conseiller avait traduit , commenté Perse , et le eninmeulail journellement encore. A force de se pénétrer de l’esprit de cet auteur, il avait t'iui par s'en assimiler tellement les pensées, qu’il s'appliquait continuellement à lui-même et aux autres des citations ciuprunUies à ce satirique stoïcien.

Son admiration touchait à b monomanie. De même qu'à l'aide du microscope l'observateur découvre des monde* inconnu-; sur un brin d’herbe ou dans une goutte d'eau, l'imagination exaltée du docteur trouvait, sous les pins simples paroles de son auteur chéri, les significations les plus prof tilde s.

Le conseiller s'achemina donc à nas lents vers le lieu de sa promenade quotidienne. Il s'approchait de Parure renversé qui lui servait ordinairement de siège, lorsqu il entendit parler à haute voix...

Contrarié de trouver sa pbee prise , le docteur s’arrêta derrière un buisson de houx.

Mais que devint-il , lorsqu'il entendit une voix pure et suave réciter, avec l'accentuation la plus savamment prosodique et b plus üuemeut expressive, ce* vers de b première satire de Perse ;

O cunj hominum ! 0 quantum e*t in rebui iiune! etc (2)

Le conseiller suspendit sa respiration , écouta , et , lorsque b voix s’arrêta, il s'avança brusquement pour voir quel était l'étranger qui semblait si bien goûter sou auteur de prédilection.

Il vit un jeune homme très-négligemment vêtu; plusieurs rouleaux de papier sortaient des poches de son vieil habit uoir; il avait à côté de lui un assez volumineux in-l°. Tout l'extérieur de Lélorière, car « 'était lui, doiiuait enfin l’idée la plus juste d'un pauvre poêle : étroite « ravale de grosse toile, vieux feutre rougi de vétusté, visage pâle et l« ; gèrcmeiit faiiii'liquc, rien ne manquait à ectfc autre transfiguration.

A b vue du vieux conseiller, le marquis se leva respectueusement.

— N’est-ce pas, jeune homme, que notre Perse est le roi de* pocles? s’écria vivement Spliex en frappant du plat de sa main sur f EJzevir qu'il venait de tirer de sa poche , cl en s'approchant d'un air radieux ver» Létoricre.

— Monsieur, dit le marquis d’un air étonné, je ne sais...

— J'étais là, j'étais là. derrière cette touffe de houx; je vous ai entendu réciter le commencement de b première satire tic notre poète, de notre Dieu ! Car, par Hercule, j»*une homme , je vois que vmis l'appréciez comme moi ! jamais Toscan u’a dû prononcer avec plu» de pureté que vous l'inimitable poésie de notre commun héros ; et franchement , mon vieux cœur est tout réjoui de cette rencontre aussi heureuse qu'inespérée.

Hune, Mienne, die ni numera melioro lipillo (3),

s'écria le vieillard ; cl il tendit cordialement la main à sa nouvelle connaissance, après avoir emprunté celte citation à son auteur chéri.

— Si ce n’était prélcmlre trop, monsieur, répondit Létoricre avec humilité, j'osera» vous répondre :

Non cquidem boc «Jubile* , amborum fosdere ccrto Consentira deot, et ab uno sidéré du ci (4).

— Bravo ! mon jeune ami , impossible de répondre avec plu» despri et plus d'a-propos ! Il faut que vous connaissiez mou l'erec, mon iuinii-

(Il Qui n*a pu honte do vivre comme un Naît» (vinrien célèbre).

(*2j (Jucls soin* occupent l'homme ! 4 que «te vanilé dans la vie!...

13 1 Morqu*-* ce jour, Mocrin, avec I» pu-rre favorable.

(t) N'en doutes pas, les da-ux ont voulu nous lier par des rapports certain» , uous donner la même consi e! h lion pour guide.

itized by G'

LE MARQUIS DP. LETORIERE

table sloi*|iir, :ius*i bien que je le mimais; mai» ce <|iie Vuti» iIVCt, et ce que, hélas! je n'al pas, c'eut cette belle et harmonieuse prononciation toute musicale qui m’a transporté! Aussi, ajouta le conseiller en bé-ilaiit, si je losais, je vous demanderais, au uuu de notre comnume admiration, de rue dire encore une fois les premier» vers de b troisième satire.

— Avec plaisir, monsieur, dit en souriant Lélorière.

lise eedo, ut admoveara (emplis et faire litabo (I).

— Pc mieux en mieux ! s'écria le savant en frappant dans ses mains. Mais, à propos de cette citation, quelle signification donnez-vous a far? et le docteur attacha un regard presque inquiet sur le jeune homme dont il voulait mettre b science à leprcuve par celte question.

• ^elon ma modeste expérience, répondit bravement le marquis, far signifie b graine dont on fait b farine; et, contrairement à l’ojiuion de Cambra et «le Sealiger, je crois que ccue expression s'applique nul an pain , mais au hlé, à I orge, à toutes especes de crains, en un mot ; car vous le savez, monsieur, le. far était avec le sel la plus commune des offrandes ; c’est elle, je crois , que \ irgile désigne par ce» mots : frutjr *, talsit... taha mot a... C'est donc en manière d humble offrande à notre commune divinité, monsieur, que j<» vais dire les vers qui vous pbiseiit. Puis Létoriere récita généreu-rinriil la satire tout entière, ci» donnant à sa voix harmonieux- une expression tour à tour si line , si innnfinle on si énergique, que le d ateur Sphcx, enthousiasme, s'écrb ;

— C'e>L qu'il. ne laisse rien échapper ! pas une nuance ! pas une intention ' Il ne s’arrête pas à b surface des mots ! il les scrute , il les creuse, Il le» traverse, il pénètre sons celte écorce brillante et eu fait ressortir le sens profond et caché. Jeune homme... jeune homme... ajouta >phcx en se levant, hommage à vous; car lire ainsi, c'est traduire! Traduire ainsi, c’cst s’assimiler tellement à l’esprit de l'original que c'est presque substituer l’individualité de l'auteur à i» vfitre! Or, je vous déclare qu un homme assez heureux, assez rarement doué pour s’individualiser avec l’erse, mérite à mes yeux presque autant d'égards qn en mériterait Perse lui-même! oui, je considère ce phénomène d'assimilation comme une

sorte de parenté de génération Intellectuelle ! Or donc, tombez là,

jeune homme... Sans l'immense différence d’âge qui nous» sépare, je dirais que nous sommes frères en intelligence, procréés du même père!

le docteur Sphcx avait parié avec tint de véhémence cl tant d enthousiasme que l-ëtorière le regardait avec* un profond étonuement, craignant de s’être trompé et d’avoir sous le» yeux un mouoniaoc au lieu «lu conseiller aniique qu'il attendait.

Le savant , interprétant différemment ce silence , dit an marquis ; — Voyez un peu, j'agis comme un vieux fou. Je vous traite de frère, et je ne songe seulement pas à vous demander à quel savant latiniste j'ai i'Iionncur de parier.

— Mon nom est Létoriere, monsieur, dit le marquis en saluant.

— Létorière ! s'écria Sphcx eu se redressant brusquement. Seriezvous, par hasard, parent du marquis du même nom?

— C'est moi qui MiU le marquis de Létorièrc, monsieur.

— Vous?... vous?... vous?... dit le docteur sur trois tons différents. Allons donc, c'est impossible, la» marquis de Létoriere est, dit-on, aussi ignorant qu'une car)*, aussi léger qu'm» papillon; c'est un de cos beaux diseurs de fadaises, incapables de comprendre on root de latin, et qui, en fait de l'erse, ne connaissait guère que les étoffes de ce nom-là! ajouta le conseiller, trirs- satisfait de cette détestable plaisanterie.

— Je vois avec peine qu'on m’a calomnié, monsieur, dit le marquis.

— En vérité! .Sérieusement vous seriez M. de Létorière? dit Sphex d un air stupéfait.

— J'ai l'honneur de vous l'affirmer, monsieur, dit le marquis.

— Mais été»- vo«8 ici pour on procès?... Bépondez, monsieur!... répondez ! ne me trompez pas !

— Monsieur! dit le marquis comme s'il eût été choqué de l’indiscrétion du conseiller.

— Pardon de ma vivacité, monsieur... Si j'ai l’air si bien instruit de ce qui viras regarde, c'est que... cl le docteur hésita, c’est que j'ai quelques parents dans h* conm d indique , et je suis informé de tout ce qui s'y passe.

Eli bien! il est vrai, monsieur» je suis malheureusement ici pour un procès, dit eu soupirant l étoriere.

— Mais, mou jeune ami, reprit le conseiller, permet lez-moi de vous dire que vous me sembler Irèniisuticianl de vos affaires !... Vous venez réciter de versant zéphyrs : ... d'admirables vers, il est vrai; mais, entre nous, ce n’est guéri* fà le moyen de gagner votre procès... Croyezmoi, jeune homme, si la justice est aveugle, elle n'est pas sourde... cl il est mille moyeu» d'intéresser vos juges .

— Hélas! monsieur, j’ai vu un*» juges... et c’est parce que je le» ai vus... que je couserve peu d'espoir. Ihms mon chagrin, je demande aux lettres des consolations et de-, renseignements; j'en demande surtout à mon poète favori... Je cherchais b force de lutter contre ic mauvais hort

(1) Puissé-je apporter au temple celle offrande, et l'orge suffira pour faire agréer ma pnère.

I « ti relisant ses vers. Ne trouvez-vous pas, monsieur, que sa poésie éner- ! gique. livre et sonore, doit rauimer les. âmes affaiblies, ainsi que le bruit i guerrier d'un clairon ranime les soldats découragés?

; l,c savant fut profondément touché de i expre^ion à la foi» simple et digne avec laquelle létoriere prononça ces derniers mots.

— Pardouuez à un vieilbra, lui dit-il, l'intérêt qu'il vous témoigne; mais ne vous exagérez-vous pas aussi les mauvaises dispositions de vos juges?... Avez-vous bien fait ce qu'il falbit pour les intéresser à votre cause, avant d’en dése-pérer ainsi ?

— Ceux de mes juges que j‘ai vus, monsieur, ne pouvaient guère avoir de sympathie pour moi, et je ne devais pas d'ailleurs compter leur eu imposer.

— Pourquoi cela, mou jeune ami ?

— Notre poêle pourrait au besoin vous répoudre, monsieur ;

Voile tuutn cuiquc est, ncc volo vivilur uno.

Ilic salur irrijruo mavult turjtescere somno; Hic campo ioiulget (I)...

— Je comprends, je comprends, dit le conseiller en souriant de U juste et maligne application de ce» ver» : je sais qu'on dit «le par Vienne que le conseiller Fiai hsinliiigi u aurait bien liguré parmi les gourmands convive» du festin de Trimah hyon. et que le brutal chalebiu de Henferester aurait pu lutter dans le cirque de Home contre les bêtes sauvage* 1 En effet, vous, pauvre lettré ! pauvre poète ! pauvre rossignol au doux

« haut quels rapports pouviez-vous avoir avec celte panse inerte de

Flacbsinfingcn , qui ne songe qu’à sa table? Uuaurici-vous pu lui dire, si ce n'est ;

Quæ tibi surnnu boni est? Uncta vixiaae patelU

Seinpcr I (S)... *

Il en est de mémo de ce gladiateur, de cette brute de Menferesler

dont je ne puis voir le lourd et grand corps sans me rappeler ces ven de notre dieu :

Hic aliqni» de vente hircrua centurioiium

IHesl ; quod tain c*t wpio rail.i; non ego euro

Eaae quud Arcesila* «rumnosique Solon*» ^3],

— Hé bien ! voirt avouerez, monsieur, reprit le marquis eu souriant, que, n'ayant en vérité pas autre chose à dire à mes juges , je ne devais guère espérer de les intéresser. Hélas!... je ne suis ni un coureur de forêts ni un gourmand... sans cela peut-être aurais -je éveillé quelque sympathie chez mes juges !

— Mais tous les conseillers ne sont pas de» gladiateurs et des moutons menés par leurs femmes, mon jeune ami...

At ms nocturnia joval impallesccre chartis (4).

— Ah ' monsieur... tout mon malheur est de ne pas avoir déjugés qui vous ressemble ut...

— On m’avait pourtant parlé d'un certain docteur Sphex, dit le conseiller en attachant un regard perçant sur le marquis, d’un vieux bonbomme qui n'était pas sans lettres... qui jugeait le rnaliu et se livrait le soir à ses éludés chérie».. .

Hia mane edidum, port praridia Coliirhoê do (5).

— Je me suis plusieurs fois présenté à la porte de M. le conseiller Sphcx, monsieur, du Létoriere, et si ce que vous me dites est vrai, je regrette doublcmi-ul de ne l'avoir pas rencontré, car c'est peut-être le seul de mes juges auquel i'aurais pu inspirer quelque sentiment de bien* veillante, ou dont j'aurais pu réclamer l'Intérêt au nom de nos gotils communs.

— l'ar Her« ule !... jeune homme, n'en doutez pas!... Mais tout n'est pas désespéré... je connais assez cet original de Sphex ; si vous voulez m'accompagner, je me ferai un plaisir de vous recommander, et même de vous présenter à lui.

(1) Chacun son çoût, aucun ne m ressemble; celai— ti préfère s'engraisser i

table et dan* les braa du sommeil; eelut-lè aime les dora etercice* du champ de Mar». r

(2) Pour tou* le souverain bien quel csl-il? De faire chère-lie tous !■** jour*.

(3) Mot* j'entends un vient bouc de centurion me répondre ; J'ai autant de si voir qu'il m'en faut à moi! j'ai bien Iteioin de devenir un Arcéailat ou un SoIk* morose !

(41 Mai* s moi il me plaît de pâlir sur le* livres.

(5) Un édit le malin 1 g»ns, et le soir Callirbué! ' lot l« soir met plaisirs).

Iti

LF. MARQUIS DF LRTORIFRR.

— Comment pfkurrai-je^ monsieur, reconnaître et mériter « elle piéflwsi' faveur?

— Ji-une homme, U» gens comme vous cl couunc le conseiller Sphex «mit rares; cl chacun doit gagner à b rencontre que je vous propose. Donnez-moi voire bras cl uiarchoiis.

I.«* vieillard se faisait lin matin pbirirdc la surprise qu'il ménageait à Létorière ; celui -ci ne manqua pas, en effet, de se récrier sur b bizarre* rie el sur le bonheur du destin, lorsque, en arrivant au logis du conseiller, celui-ci découvrit son incognito.

Au grand ctonneincul de b vieille Catherine, b docteur lui ordonna de mettra deui couverts, car le marquis n'avait pu refuser de partager le repas du conseiller, qui lui avait dit en manière d'allusion à b frugalité de sa vie :

.... Positum «t niante cation,

Durtun oltu, et populi entra deeuwa lanna (1).

annonce d'ailleurs réalisée de tous points. Uu anachorète se fût à peine contenté des mets servis dans I » bibliothèque par b vieille Catherine.

l.c conseiller, «le plus en plus cm Imité de son hôte, lui lut ses traductions, ses commentaires ; et, bveur inespérée, dernier terme et dernière preuve de confiance, lui montra le précieux manuscrit.

A celle vue, Léloriere manifesta une admiration si passionnée, si jalouse, que le docteur commença a regarder son bote d un air iuquiet, et se repi oeba presque son imprudente confiance.

— Esf-cc que vous habitez seul votre maison avec votre ménagère ? dit tout à coup le marquis d'un air sombre en serrant entre ses mains le préi ieux manuscrit, comme s'il eût voulu se l'approprier.

— Serait-il assez enthousiaste de Perse pour vouloir m'assassiner et nie voler mon manuscrit? se demanda le conseiller avec une lourde terreur mêlée d'admiration.

Mais le marquis, lui remettant le manuscrit entre les mains, d'un air égaré, t'écria î

— Pour l'amour du ciel, monsieur, cachez, cacliez ceci!.... Pardonnez à un insensé!

Et il sortit précipitamment de b chambre, en mettant ses mains sur Ms yeux.

Lé conseiller referma le secret et trouva son hôte assis, d’un air accablé, dans b bibliothèque.

— Qu’avez-vous, jeune homme? lut dit le savant avec intérêt.

— Hélas! monsieur, pardonnez-moi!... A b vue rie ce manuscrit, une pensée infâme, monstrueuse, m'est venue... malgré b sainte loi de l'hospitalité.

— Vous avez eu l’envie de me ravir mou trésor?

Létorière baissa b tête d'un air confus.

— Touchez b, mon jeune ami. Je vous comprends... Je ne vous comprends que trop, dit le conseiller en poussant un soupir. L'est un grand honneur que vous venez de rendre à notre auteur ; cl si vous saviez l'histoire de ce manuscrit... Et, après nu moment de silence, il ajouta : Vous verriez que je dois excuser b terrible tcutation doul vous n’avez pu vous défendre.

Malheureusement la confidence du conseiller s’arrêta b.

Les deux amis passèrent le reste de b journée à analyser, à grand renfort d érudition, les jugements deCasaubon , de Kcrnig, de Rupcrti, sur leur poète favori. Ils y découvrirent des beautés cachées qui avaient échappé à tous les éditeurs.

Létorière, par uu heureux hasard de mémoire, porta jusqu'à l’extase l'admiration de Sphex, en lui Disant remarquer que ce passage de b satire III : « Les laçons de ce tage portique où #*l peinte la défaite du >Iêdc , » se rapportait à Zenon, chef du stoïcisme. En un root, dans ee long el savant entretien, Létorière, admirablement servi par ses souvenirs, par l'étude approfondie qu'il avait récemment faite de Perse, à b recommandation de Dominique, et par b surprenante flexibilité de sou esprit, captiva complètement le docteur Sphex.

Cependant pas un mol du procès n'avait été dit de part el d’autre. Le marquis »'en taisait par prudence, le conseiller par embarras: car, quelque bien disposé qu'il frit pour létorière, il pensait avec amertume que ki voix uc sutlirait pas pour assurer le gain de 1a cause de son jeune protégé.

— Quel dommage ! s’écria le conseiller, que vous quittiez sitôt Vienne ! nous aurions jusmJ de longues el délicieuses journées dans I admiration toujours renaissante de notre dieu, et nous aurions dit comme lui :

L'num opus et requiem part ter tiispouimug ambo,

Atque vcrecunda laiamu» Séria menu (S).

— Je sens cette privation comme vous, monsieur le conseiller. Mal-

(|) Ou TOU* sert sur un plat (lacé dr» Mfutnei tout crus avec un pain de firine d'orge mal passé*.

(2) Noua nous mettrons au travail, nous le quitterons ensemble, et un MOtleal* repas égayera ensuite no* «érieotfl* matinée*.

heureusement il but sacrifier ses plaisirs à scs devoirs. Et Léloriere sc leva.

Frappé de b réserve du marquis à l'endroit de son procès, le conseiller dit, en attachant sur sou hôte un regard péuélraut :

— Mais ce procès, nous l'oublions..

— Le moyen de songer, mouvieur.àde tristes iutércls matériels lorsqu’on parie de l’objet de sua culte avec quelqu'un qui partage noire admiration !

— Hum ! hum ! dit le docteur eu secouuul 1a tête; et, souriant d’un air caustique, il récita ces vers :

Meus boni, fuma, lidc-a! hec cUre, ol ut auiirit hoiiiea; ill.i -ibi uitrorMim, rt sut linguj uninurimir;it : Oh" si Fbuüit pttnii pneclirum fuiius (1)1...

— Oui... oui... on dit tout haut : J’oublie mon procès... et loin bit on voue aux dieux infernaux le méchant conseiller qui ne nous donne pas une parole d'espoir... n’est-ll pus vrai?

— Que voulez-vous, monsieur ' dit le marquis eu souriant, cl répondant par une citation du même livre :

M«jfse tenu* propria vive (2).

— El vous croyez avoir récolté l'indifférence, jeune homme? s'écria le savant en riant de cet à-propos, l.h bien ! moi , je vous détromperai. Il ne sera pas dit que Li voix du vieux Sphex ne protestera pas du moins contre le jugement d'une panse comme Fbrhsiiifmgcn ou d'un vieux bouc de centurion, d’un gladiateur brutal comme Henfercsler Dans mon opinion, l'équilibre entre vos droits el ceux des princes allemands était si parfaitement égal, qu’il ne Dallait qu'un souffle pour foire pencher la balance.

— Scia ettMiim justtun gemma smpondere Une* Ancipttii libna 3)...

dit le marquis : Ne doutant pas de l’intégrité du juge, je n'ai jamais douté du succès de ma cause auprès de lui.

Enchanté de cette nouvelle citation, le conseiller s'écria :

— El vous avez bien fait, jeune homme ; ma voix sera solitaire ; mais ainsi elle protestera d’une façon plus éclatante encore contre un jugement que je regarderai comme iinqoe s’il vous est contraire, comme je le crains. Adieu donc... L'est apres-demain que nous prononçons sur votre cause.... que les dieux vous soient favorables! Quant à moi, par Castor ! je sais ce que j'ai à faire. El le docteur termina l'entretien par celle dernière citation :

Ait vocal officium : irabe rupin, Brultia «iva Prcudii atiiiru* inoptt; reraque omnem surd.<que vota Condidil loiiiu (4jf...

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