CHAPITRE X
Le chilclain de llenfererter.
A dix lieues au nord de Vienne s’élevait le vaste manoir d'Uenfcrcster ; cet antique édifice noirci par le temps, aux murailles revêtues de lierre, aux toits couverts de mousse, semblait désert cl abandonne. Le corps de logis principal, et une grosse tour qui le llanquail à l'est, tombait presque en ruines. La seule partie habitée du château était la tour de l'ouest: à quelques haies de buts poussant en tous sens sur l'esplanade entourée de tilleuls qui s'étendait devant la porte du château, on devinait les traces d'un ancien parterre alors envahi par les ronces et par les bcrlies parasites.
L'automne tirait a sa lin, le feuillage des grands massifs de bois qu’on voyait à l’horizon commençait à prend ie de riches teintes pourprées l.e ciel était gris et pluvieux, l'air bninklc et froid : b nuit s'approchait, la haute et étroite fenêtre qui éclairait le rez-de-chaussée de la loin* s'illumina tout à coup : les couleurs de scs vitraux, quoiqu un peu noircis par b fumée, resplendirent d'uu vif éclat, et les armes des sei-
gneurs d'Ilcnfcrester brillèrent au milieu de l'obscurité, qui devenait de pli» en plus profonde.
La tulle basse de la tour formait une immense pièce circulaire : c’était à la fois la salle à manger et la cuisine du châtelain d'Ilenferolcr. Les étages supérieurs contciiuionl plusieurs chambres délabrées, auxquelles OU moulait par une spirale de pierre rude et étroite. Une corde, attachée à I humide muraille par des pitons de fer rouillés aidait à gravir cet incommode escalier.
I n giand feu brillait dans l'immense cheminée de La cuisine : une lampe de cuivre à trois becs, suspendue aux solives enfumées du plafond, ét birait cette pièce; sur les murs, à peine feerépis, on voyait Ici des bois de cerfs qui suprorlaieiit des fusils et des couteaux de chasse, ailleurs des défenses et des traces de sangliers, ainsi que plusieurs têtes de loups empaillées.
I e sol, battu comme l’aire d’une grange, était semé de paille hachée en guise de lapis. Dans un coin, une énorme barrique de bière était mise en perce sur deux poutres. Au-dessus de ce muais s'élevaient deux autres tonneaux de différentes grandeurs. L’un contenait du viu du Rhin ; l'autre, plus petit, du kirenenwaser de la forêt Noire. De chaque côté des tonneaux étaient rangé» des widerkom d’étain de capacités également variées.
Uu peu plus loin, deux grands barils s'adossaient à la muraille, l'un rempli de lard salé, l'autre de choucroute conservée dans du vinaigre. Une fourchette et une cuiller de fer, suspendues au-dessus des deux barils, faisaient, pour ainsi dire, pendants aux widerkom rangés près des tonneaux.
Enfin une huche renfermant une douzaine de pains aussi grands que des meules de moulin complétait l'ameublement culinaire de cette Salle.
A l'exception d'un quartier de daiin qui rôtissait devant l’énorme brasier de la cheminée, et d une marmite de fonte où bouillaieot le lard et la choucroute, rien ne rappelait l'apparence d'une cuisine. On ne trouvait là ni ces savants fourneaux, in oes moules, ni ces casserole* si ingéuicusemeul variées et si chères aux gourmand-*.
i'our tous ustensiles, il y avait un gril accroché devant la gueule du four, béaulc sous lo manteau de b cheminée, et un grossier tournebroche mis en mouvement par un chien.
Enfin un quartier de daim, semblable h celui qui rôtissait, était accroché tout saluant u un crochet de fer près de In porte d’entrée.
Grâce aux émanations combinées de la venaison, du lard, de la choucroute, de la bière, du vin et du kirchenwaser, il régnait dans cette pièce voûtée une atmosphère si épaisse, ou, pour mieux dire, si nourrissante, que des estomacs déficits auraient pu rigoureusement s en rassasier.
la pluie, mêlée de grêle, tombait au dehors avec violence, et pétillait aux vitraux.
Deux vieux Germains à cheveux blancs, vêtus de casaques grises serrées par des ceintures de buffle, s'occupaient des préparatifs du repas du châtelain de llenferesler, qui, en chasse depuis le malin, n était pas encore de retour.
Ces préparatifs étaient simples. Des domestiques approchèrent de b
cheminée «oc table (le cln ne massive et Ires-longue; à son haut I
iLs mil eut la c luire de bois de chêne du cliald.ou, chaire assez grossicrcmeul sculptée à ses armes, au dossier terminé eu maniéré de dais et dont aucun coussin n'amortissait la dureté.
Devant la chaire les serviteurs posèrent une assiette ou plutôt un plat d'argent, un morceau de pain de deux 'livres et trois widerkom aussi d'argent cl armoriés, qui servaient à b fois au châtelain de verres et de bouteilles. Le premier, destiné à b bière, contenait deux pintes; le second, destiné au viu, une pinte, le troisième, destine au kirehenwascr une dcmî-piiile.
Ces widerkuiu étaient généralement remplis une seconde fois pendant le courant du rejias : de nappes, de serviettes, de couvert», on n’en parle que pour mémoire, ces objets étant regardés comme une superfluité ridicule. Les chasseurs de ceUe époque Avaient toujours à leur ceinturon deux couteaux de citasse; l’un droit et long, destiné à plonger la hèle; l'autre large, recourbé, un peu plus grand qu'un couteau de table ordinaire, était destiné à Eure la curée; c’est de ce dernier qu’ils se servaient pour couper leurs viandes à leurs repas.
Les valets distribuèrent ensuite des plais d'étaiu et des morceaux de pin de chaque côté de la table. Les plan*» inférieures étaient réservées aux différents serviteurs du châtelain, selon leur importance.
Le seigneur de licnfurestcr, fidèle aux vieilles et patriarcales traditions germaniques, mangeait avec se* domestiques. A sa droite était la place d'Erhard Truches, sou piqueur -, à sa gauche, celle de ^elhitz, sou majordome !
Ce dernier, après avoir mis la choucroute à bouillir et la veoaisou à rôtir, s'occupait de préparer le couvert avec Link, vieux palefrenier.
Quant aux femmes, ou a' en voyait jamais dans le eliâleau. Tous les samedis, la vieille Wilhelmine, ménagère du ministre, venait faire et cuire le pin pour la semaine, pendant que h châtelain était au conseil à Vienne. Le mercredi, autre jour de conseil, dame N illu-lmiuc mettait eu ordre lu litige du château, toujours en l'absence du seigneur, qui avait le beau sexe dans l'antipathie la plus profonde.
LE MARQUIS DP. I.l'TORlf'.RE.
— lz* seigneur tarde hion à venir, «lil le majordome en regardant avec tristesse le quartier de daim qui commençait à se dessécher.
— l a tiuil est noire et la pluie iomt>c bien fort, maître SelbHt... Peutêtre la chas c aura-t-elle emmené le seigneur dans la forêt d'Harterassen... Maître Liban! T ruches avait envoyé dire ce matin par Karl, le valet de chiens, que c’était un sanglier que le seigneur avait à chasser... et toujours les sangliers sortent des bois de Feismfak, gagnent b plaine des Marais, se rembûehenl dans la forêt d’Ilarterassen, et vont se faire prendre dans l'étang du prieuré... Tout cela fait au moins huit lieues pour aller et autant dé retraite, maître Selbitz...
— Kl par la nuit, et par b pluie, et par les mauvais chemins de b forêt, c’est long... Mais, écoute donc, Link, dit le majordome en prêtant 'oreille, n’est-cc pas le sou de b trompe du seigneur?
— .Non, mailre Selbitz, c’est In vent qui souille dans b girouette.
— Quelle heure peut-il être? dit le majordome ; car l’usage des pendules était aussi inconnu au château qu’àOiaili.
— Il doit être entre six et sept heures, maître Selbitz; car Elphin, le cheval rouan du seigneur, demande son avoine à grands cris depuis mi bout de temps.... Tenez.... l'entendez-vous '! Patience.... patience! vieil Elpliiu, dit la palefrenier en se retournant du côté de b porte : quand les compagnons lio| et l.ipper seront arrivés, tu auras la provenue, mais pas avant; vieux glouton!
— Pour le coup, c’est bien b trompe du seigneur que j'entends, s'écria le majordome. Dieu soit béni!... (jud temps! Allons.... cours tenir l'étrier à monseigneur, Link... pendant nue je vais jeter au feu une bottée de pommes de pin |wur le faire dam ber.
— C'est bien b trompe du seigneur, dit Link après avoir attentivement écouté; mais il ne sonne pas joyeusement sa fanfare ou b retraite pris*;. Ab! maître Selbitz, mauvaise chasse ! mauvaise chasse !
— Raison de plus pour ne pas le faire altrodre. Allons, hâte-loi !
Le palefrenier sortit en courant. Selbitz, après avoir avivé le feu, mit sur le plat d'argent du seigneur nue grande lettre à cachet ronge, qu'un exprès de Vienne avait apportée dans 1 a journée.
A ce moment, on eutetKlit le cbquemeut sonore d'un fouet et une voix de stentor retentissante et grondeuse qui s'écriait :
— Allons, au diable noir!... chiera maudits!... Erhard, fais attention si le c heval pie mange bien : car b journée a été rude !
Puis on entendit le bruit de arômes bottes ferrées et éperonnées ; b porte s’ouvrit, cl le châtelain d'Ueufereslcr entra au milieu d'une douzaine de chiens courants, couverts de bouc et ruisselants de pluie, qui se précipitèrent dans b cuisine pour prendre place devant b cheminée et s'y sécher.
U* châtelain leur accordait ce privilège, autant par amour pour la race Canine que par intérêt pour son pbisir, sachant que les chiens qui rentrent au clieoil grelottants et gbcés tombent souvent malades.
Le châtcbin de llenferester, homme colossal, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, semblait d'une force herculéenne. Lu entrant, il jeta sur b bûche un vieux chapeau de feutre. Scs cheveux, d'un blond ardent, étaient coupés court; sa barbe rousse, qu'il ne rasait que les jours de conseil, était si épaisse et si abondante, quelle rouvrait presque tout son visage. Ses traiis, fortement accusés, halés par le grand air, étaient durs et ne manquaient pas d'une certaine noblesse.
Son vieux justaucorps vert était trempé de pluie et boulonné jusqu'au menton. Ses culottes de daim semblaient noires de vétusté, et ses grosses Imites fortes, couvertes de boue, lui montaient presque au milieu des cuisses ; son ceinturon de cuir supportait ses couteaux de chasse à manche de corne. Il portail en sautoir uue grande trompe de cuivre terni, et tenait dans sa large main velue son fouet cl sa lourde carabine.
Après avoir remis celte arme et sa trompe à son majordome, qui les suspendit ru mur, le châtelain s’approcha du feu d’uu air mécontent, distribua quelques rodes coups de bulle à ses chiens pour se Lire Taire place, et s assit lourdement dans sa chaire, en disant à sa meute d’une voix irritée :
— Arrière, fainéants, maladroits! vous mériteriez plutôt de faire tourner b roue du tourne -broche, que de suivre b voie <1 un noble animal de vénerie... Mettre bas après cinq heure» de chasse!.... et reb parce que le fort dn sanglier était trop fourré, n'est-ce pas? Vous êtes chine devenus bien délicats... hum?... Et jusqu’à toi, vieux Ralph! ajouta-t-il d'un air furieux en allongeant un coup de pied an chien à qui s'adressait cette interpellation.
Le majordome, voyant l’Iitmienr de son maître, voulut b calmer en I ui rappckini le souvenir de chasses plus heureuses :
— Je comprends que monsetguetir soit mécontent quand il ne fait pas bonne chasse, car H n’y est pas habitné : mais...
— C'est bon. . c’est bon... dit le châtelain d’un Ion bourru Ote ce daim de la broche, et Lis-moi souper, car j’fci une faim de diable. Ce sanglier nous a menés jusqu'à b forêt de llartcrassen ; là les chiens ont mis bas devant un fourré d’ailleurs si épais , qu’il eût vraiment fallu b cuirasse d'un sanglier pour y pénétrer.
— Monseigneur voit donc bien que ce n'est pas tout à fait b bute de sis braves chions..... Mais monseigneur est tout trempé, s'il voulait changer?
— Changer!... Et pourquoi voulez- vous que je change, maître Selbitz le douillet ? s'écria le rhâMain d’un air courroucé ; me prenez-vous pour une femmelette? pour un Français?.. Kst-cequo j'ai jamais l'habitude
de changer en revenant de b chasse? Est ce que mes chiens changent ? Est ce que mes chevaux changt ut?
— Non, sans doute, monseigneur, mais vos habits fument sur votre corps, comme b cuve de dame Willu-lmme lorsqu'elle fait b lessive.
— L’est b preuve qu'ils sèchent et que l'humidité s'eu va...
— Mais... monseigneur...
— Mais taisez-vous, maître Selbitz le sot, maître Selbitz le bavard, et donnez moi un coup dckirchcnwaser.
hiis, avisant b lettre qui était sur son assiette, le châtelain ajouta :
— üifesl-ec que cela, Selbitz?
— Uue lettre qu’un courrier de M. le comte de Unsfcld a apportée.
— Au diable les affaires! Lest bien assez d'aller à Vienne deux fois par semaine, dit le châtelain en décachetant La lettre.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Je dois v ous prévenir, mon cher baron, que le marquis français, M. de I étorière, doit arriver aujourd'hui chez vous pour vous solliciter au sujet de mon procès; je n'ai pas Itcsoin de vous rappeler b promesse formelle que vous m'ave z LUe de joindre votre vote a ceux de vos collègues, pour faire triompher la cau-e de monseigneur le duc de Brandebourg... Agréez, mon Hier baron, etc. #
— Et que diable ce Français vient-il faire ici? s'écria le châtelain avec emportement. Par les saints rois de Cologne, je ne puis doue pas être un moment en repos? .. Voilà ce muguet de Versailles qui vient me relancer ici comme un sanglier dans sa hauge ... Dans ma pensée son procès est perdu... arcliipenlu... : que veut-il de plus?... Est-ce qu’il croit, «l'ail— leuis, que je me serais intéressé à lui? un impudeut petit-maître qui brode au tambour, et qui met, dit-on, du rouge et des mouches?,., un de ees hommes à bonnes fortunes, aussi corrompus qu'efféminés, toujours pendus aux cotillons des femmes? Mais, par l'enfer! je ne puis échapper a ce marquis!... S'il vient, je su s obligé de lui donner l'hospitalité; il y a quinze lieues d’ici à Vienne, je ne puis le renvoyer sans le voir. Au diable les plaideurs et les procès!... El s’il arrive ce soir?... il fendra Itri offrir de passer la nuit ici; et où le coucher, encore?... tout est si délabré Ici... El ce beau-Gte va m’arriver en litière comme uue femme en mal d’enfant !
Le baron frappa du pied avec colère, appela son majordome, et lui dit d'un air irrité :
— Voilà qu’il m’arrive peut-être un Français îd ce suir.... un mar-
quis... un plaideur... Du temps qu'il fait, on ne peut le bisser retourner à Vienne... Où le meUrons-iious, lui et sa suite? car ce mignon voyage sans doute avec tout sou attirail de coiffeurs d'habilleurs et de parfu-
meurs !
— Ma fol, monseigneur, dit le majordome en sc grattant l’oreille, il u'y a que la rhnmbre aux rut 1 où il ne pleuve pas.
— Eh bien donc, va pour b chambre aux rats! Fuis le baron ajouta avec une sorte d'ironie amère ; — El pour donner une brillante idée de l'hospitalité qu'on reçoit au château d Heofercstcr, et surtout pour que ce douillet visiteur ait toute-, ses aises, n'oubliez pas, majordome, de rouvrir sou lit de scs plus tielles courtines de soie, de le garnir d'édredon, de draps de fine toile de Frise, de bien battre le lapis de Turquie; de mettre des bougies parfumées (Lins les candélabres de vermeil, et de Lire bassiner le lit avec des charbon» de bois d’abês.... Lutciidcz-voos bien, majordome?
— Oui, oui, monseigneur, dit mailre Selbitz tout en s'occupant de retirer du feu le quartier de daim, le brd et la choucroute, et très-joyeux de la pLiisanti'i fe de Mû maître, oui, inouscigucur, soyez trampiiilc, je vous entends : b paille du lit sera fraîche et bieu remuée ; ta couverture de bine bien battue, le plancher bien balayé, les rideaux et les tentures de toiles d araignées bien secoués, et les volets bien ouverts, pour que la lune jette une telle chuté dans la chambre de votre hôte; euGu, puisqu’il est si don llct et si frileux... son lit sera bassiné... avec le chien du tourne-broche.
Le châtelain ne put s’empêcher de rire de celle facétie de son majordome, qui ne faisait que décrire très-exactement b chambre aux rats, d'ailleurs en tout semblable à celle que le baron occupait lui-même, tant ce dentier était indifférent aux habitudes du bien-être le plus x itlgaire.
— A table... dit le châlcbin avec impatience, en approchaul sa chaise et en prenant à sou ceinturon son couteau de curée.
A ce moment on entendit résonner la trompette «pie portent Imbitm licment les postillons allemands.
— L’est peut-être ce damné marquis, s’écria le chàtebiu. Holà... Erhartl!... Selbitz! courez le recevoir.
Et le barou. se levant lourdement de sa chaise, s'avança vers la porto, en disant d'un ton bourru : — Il faut qu’il ait le diable qu corps pour voyager par un temps pareil... Mats bah' .. au fond de sa chaise de poste... il est encore mieux qu'il ne sera dans le chateau. Voyons donc un peu ce beau uthrono... ce beau-fil», le plus efféminé de tous les elléminé* de b cour de France.
Et le baron sorti; pour remplir, malgré hii, les devoir/ de l'hospitalité à l'égard de soc h' te.
a Dy
CUAPITItE XI.
La souper.
Contre l'attente du châtchiu, Lélorièrc descendit de cheval au lieu de descendre de chaise, et abandonna sa monture aux soins du i»o>lillon.
la' maître de llenferester comprenait trop bien les devoirs de sa position pour birc un mauvais accueil à uu gentilhomme qui venait le solliciter. Il trouva d’ailleurs Létorière beaucoup moins délicat et beaucoup moius petit-inailrc qu’il ne l’avait cru. Il fallait une certaine énergie pour faire quinze lieues sur un cheval de [teste, en pleine nuit et par uu temps épouvantable
Lorsque le marquis entra, il faillit étresulTonué par l’unnosuhcre tub unntielle dont nous avons parlé ; il s'y joignait de plus une forte «leur de chenil, causée par la présence de hi meute. A la vue de l'étranger les chiens commencèrent d'aboyer avec uu merveilleux accord...
Le marquis s’arrêta, parut écouter ces hurleniculs avec une salisbcliou indicible, et s'écria eu très-bon allemand
Le cavalier. — r»c* 6
— Sur ma foi, baron, Je n’ai Jamais «...tendu de chiens mieux gorgé* que les vôtres! l'ar saint Hubert ! voilà de quoi faire battre le cœur d un vrai chasseur! Puis, sans s'occuper du châtelain, le marquis se mil à examiner, à détailler avec un sérieux intérêt les qualités des chiens qui s'approchaient de lui, et reprit d'un Ion d’admiration croissante : — bons chiens ! braves chiens ! Nos chiens de Normandie cl de Poitou ne valent pas ceb... Us vôtres sont mieux coiffés, mieux jarrclés. Voilà, pardieu! les plus beaux chiens d'ordre que i’aievus de ma vie!... Viens (ci, mon bcllcau... Et Létorière prit un grand chien blanc à manteau noir par les deux pattes de devant, le regarda en connaisseur pendant qucl-
Imprtmt par II. UMol, McanU iRurr». sur les cliché» üo Editeur-».
ques minutes, et d’un air approbateur il dit au châtelain, qui restait ébahi: — Voilà uu de vos meilleurs chiens, baron. C’est un de vos limiers, n‘esl-cc pas? Il y a longtemps qu'il vous en sert! Tant mieux ! les longues années font les bous limiers...
Etourdi par l’assurance et par la volubilité du marquis, le châtelain, trop franc chasseur, trop lier de ;es chiens pour se formaliser de l'attention qu’ils excitaient, cl surtout frappé de l'observation de l^loricie au sujet du limier, répondit presque machinalement : — Nais qui vous a dit, monsieur, que ce chien... Moick, fut mou limier?
l.e chitebin de lleo(ere»lcr. — net 15
— Comment ! qui me l’a dit, baron ? D'abord la trace de la boite , qui sc voit à son cou, sur son pelage usé, aussi clairement qu’on voit h*» marques de la bricole sur le poitrail d'un cheval de trait, et puis sa voix sourde cl voilée, qui prouve assez qu’il ne cric jamais... En voilà plu* qu’il ne faut pour révéler un limier à celui qui n est pas novice daus Li confrérie des joyeux veneurs! El puis quel nez développé! El l’os de b chasse, donc !... aussi saillant que le doigt ! Croyez-moi, baron, de votre vie vous ne trouverez: un plus fin limier!... Menagcz-fe doue... Ali çà! je vois là un quartier de daim qui refroidit ; oc le laissons pas sc morfondre plus longtemps ; j'ai une faim de tous les diables ! Vous allez, voir comme je joue des mâchoires !... touchez là , baron ! Par saint Hubert , notre patron commun, vous êtes un brave de b vieille Allemagne I . . Ou me l'a dit, et maintenant j’en suis sûr...
— Monsieur, pourrai-je savoir à qui j'ai l’honneur de parier ? dcniamb le baron de plus en plus étonné des façons cavalières au marquis.
— C’est juste, baron. Je me nomme le marquis de Létorière; je viens pour vous parler de mon procès. Mais comme il but voir clair dans • e chaos, plus noir que l'enfer, et qu’il bit nuit, nous attendrons le jour... c'est-à-dire demain malin, pour en causer... Maintenant à table, à table ! puisque je me suis invité sans cérémonie; excusez b rudesse de mes façons, mais je suis un enfant des forêts . .
Le châtelain resta stupéfait: il s’attendait à voir un petit-maître parlant du bout des lèvres, prétentieux, musqué, délicat , ignorant en vénerie autant qu’un boutiquier de Leipsick, et il trouvait un jeune homme joyeux, résolu, qui semblait savant chasseur, et dont l’habillement pouvait lutter de négligence arec le sien.
, LE MARQUIS DE LÉ i'ORIÈRE.
Le baron sc trouvait dans des dispositions presque favorables à Lélorière. L'admiration que ce dernier avait manifestée pour les chiens augmentait encore 1a bienveillance (lu châtelain pour son hôte; aussi lui rcpoudit-il avec cordialité : — Le manoir de Uenfcrester est à vos ordres, monsieur le marquis ; je voudrais seulement vous offrir une meilleure hospitalité.
— Vous êtes trop difficile, baron. Si tous me connaissiez mieux, tous terriez que je ne pouvais en désirer une plus selon mes goûts. A table, baron! Lt le marquis s'approcha du feu.
Létorière avait subi une complète transfiguration morale et physique. Le gentilhomme qu'on avait applaudi au théâtre pour la superlative élégance de son habillement , pour la grâce et pour le charme de sa personne, portait alors un vieil babil de chasse bleu à collet de velours jadis rouge, de grandes bottes non moins fortes, non moins crottées, non moins éperonnées que celles du Nemrod allemand. Un noeud de cuir rattachait h-s cheveux sans poudre, mis eu désordre par le mouvement de la roule; sa barbe était à moitié longue, et la blancheur délicate de ses mains disparaissait sous une légère teinture de suie qui les faisait paraître aussi hâtées que celles du châtelain. Tout enfui était changé dans le marquis, jusqu'au timbre enchanteur de sa voix, alors brusque et un peu enrouée.
Aucune de ces particularités n'échappa au baron.
— Sais-tu, Erhard, ditil tout bas à son piqueur, sais-lii que ce Français a reconnu lotit de suite le vieux Moick pour un limier cl pour un de uos meilleurs chiens?
— Vraimcul, monseigneur? dit Erhard d'un air de doute.
— C’est comme cela,
Erhard ; je commence à croire qu'ils savent eu France ce que c'est que U chasse.
Tu» s'adressant à sou nrjordnuic, pendant que le marquis se séchait au feu, le baron lui dit :
— Ole les couverts.
Sclbitz les Français ne sont pas habitués à nus manières allemandes.
Sclbitz allait exécuter cet ordre à son grand mécontentement cl à ccjtii d'Erhard. lorsque Létoricre , craignant de se faire deux ennemis auprès du châtelain par une susceptibilité mal entendue, s'écria :
— Ah çà ! baron, vous voulez donc que je doinaiulc mon cheval et que je retourne àViennc sans souper? Et pourquoi diable faites-vous ôter le couvert de ces braves gens? Suis-je donc moins bon gentilhomme que vous pour me trouver choqué de vos habitudes domestiques ?
— C’est notre vieille coutume allemande, il est vrai, dit le cliàlcbin, nia» je croyais qu’en France...
— Baron, nous sommes ici en Allemagne, chez un des plus dignes représentants de la vieille noblesse de l'empire. La règle de sa maison doit être inviolable ; ainsi doue , mon digne veneur, et il s’adressa à Erhard *f rusches : et vous, mon brave directeur de b famille des lounes, tonneaux et tonnelets, reprenez vos places avec l'agrémcul du baron, qui, je l'espère, ne me refusera pas celle grâce.
- Sur un signe du châtelain, les deux serviteurs, tout joyeux, replacèrent leurs rouverts au bis bout de la table. I>e baron montra de la Bain un siège au marquis, chacun *c prépara à attaquer le quartier de
daim et l'immense plat de choucroute au lard qui fumait sur la table.
Le baron plongeait sou couteau dans b venaison pour b découper, lorsque Létorière s'écria, d'un air grave et sohaïuel, en incitant sa main sur le bras du châtelain :
— Un moment, baron!... du diable, moi, si je dîne jamais avant d'avoir dit le Bénédicité et les Grâces.
Le châtelain fronça le sourcil, et répondit d'un air aussi impatient qu’embarrassé :
— Depuis la mort de mon chapelain, j'ai un peu oublié le texte, mais je les dis d'intention... Ah çâ ! loi, uc sais-tu pas le Bénédicité.., Erhard ?
— Non, monseigneur, dit Erhard d’un ton bourru... Je le dis pcodaut un jour pour toute l’année, et c'est hier que j'ai (ait ma provtbion.
— Et toi, Selhitz ?
— Moi, monseigneur, c'est mon frère le ministre â Bliuncnhal qui le
dit tous les jours pour moi...
— Ahçâ! baron, vous et les vôtres, vous êtes doue des Turcs? Alors ce sera moi qui réciterai le Bénédicité.
Et le marquis, sc levant, dit â haute voix :
■ Grand saiut Hubert, fuites, s'il vous plaît, que la venaison soit grasse, le viu hou, l'appé-til franc et la soif intarissable... »
Fuis il vida d'un trait le widerkoin qui tenait une pinte de vin du Rhin , s'essuya les moustaches du revers de sa main, cl dit itmrn en reposaut b coupe sur b table.
Celte plaisanterie lit rire aux éclats le digue châtelain ; imitant b
E 'oucssc de son hôte, il it d'uu coup sa pinte de vin , répéta amen d'une voix (le Stentor, Cl trouva décidément sou plaideur un couvivu très-réjouissant.
Les deux serviteurs, tout aussi égayés que leur maître par l'étrange Bénédicité du marquis, modérèrent néanmoins les éclats tic leur gaieté — Sclbitz, dit le châtelain, bicutûl animé par le feu du repas et par les saillies de létorière, va remplir nos widerkora ; n'oublie pas le lieu et celui d'Erhard; c'est fête aujourd'hui â llcnfcrester en l'honneur de mon hôte...
El le baron tendit affectueusement sa large main au marquis, dont il serra rudement le poi-
f ;nct, autant par rordiaité que par cuvic de montrer sa force.
Létorière, qui sous une enveloppe délicate cachait une force athlétique, répondit aussi rudement â celte pression. Le châtelain, qui ne s'attendait pas â cette preuve de vigueur, dit en riant d’un air étonné :
— Une lige d'acier est souvent aussi forte qu'une grosse barre de fer, notre hôte.
— Mais, malheureusement, barou, un grand verre contient plus qu'un petit, reprit le marquis.
Bientôt le vin et la bière circulèrent ; le baron vit avec une sorte d'orgueil national Létorière, après avoir mangé cinq ou six tranches de venaison, bravement attaquer la choucroute au lard fumé, dont il vanta l'appétissante saveur, eu vidant deux ou trois fois son moyen et son grand widerkom.
Tout en satisfaisant cet appétit furieux. Létorière ne restait pas mwet. Son esprit vif cl naturel, se mettant à b hauteur de sou convive, le ra-
|>» nwir |ui * île Lêtenère.
18 LE MAHQtns DE LÊTORîERR.
vissait par mille facéties ; en un mol, Selbitt el Ehr.ird virent, à leur graud étonnement, leur maitrc, ordinairement grave et taciturne, rire dans cette soirée beaucoup plus qu'il n'avait ri pendant bien des années.
Le piqueur reconnaissait dans Létorière un veneur consommé, écoutait religieusement ses moindres paroles, lorsque le baron lui ordonna de reconduire ses chiens au chenil et de leur donner à souper. Une seconde marmite destinée à la meute fut ôtée du fou.
lie majordome desservit, mit sur la table les widerkom de kirrhenwaser, nu pot de grès rempli de tabac, et présenta au baron une pipe vénérable. Celui-ci la remplit en disant à Létorière, avec qui U se sentait tout à lait eu confiance ; — Ab çà, la Année du ubac ne vous incommode pas, marquis ?
Pour toute réponse le marquis tira de sa poche une énoime pipe qui attestait de longs et nombreux services, et commença de la bourrer avec une aisance très-expérîmeiiJée.
— Vous fumez donc aussi, marquis? s'écria le châtelain ravi, joignant les mains avec admiration.
— Est-ce qu'on vit sans fumer... baron?... Au retour d’une dusse, après un bon repas, qu’y a-t-il de préférable au plaisir de fumer sa pipe, les pieds sur les chenets, en buvant de temps à autre une gorgée de kircheuwaser... ce sauvage (ils de la forêt Noire.,, qui est, a nmii avis, autant au-dessus de l’cau-do-vic de France qu'un coq de bruyère est audessus d'un coq de basse-cour ? I l, après celle audacieuse Hatterie le marquis s'enveloppa d'un éuais nuage de fumée.
Le châtelain, Animé par de fréquentes libations, cl dont la tête u'élail peut-être pas aussi calme el aussi froide que celle de son hôte, regardait le marquis avec une sorte d'extase; il i c pouvait comprendre comment un corps si frêle en apparence était si vigoureux, comment un Français pouvait boire el fumer aul ml et plus que lui, le triderfconsviergr, le vainqueur des plus redoutables buveurs de I Empire.
— A la santé de votre maîtresse, mon hôte, dit-il gaiement au marquis.
— Ma maîtresse?... c'est ma carabine! dit Létorière en s’allongeant près du feu, et en liionmrnt avec le bout de ses fortes bottes, dont les semelles avaient un pouce d'épaisseur. Au diable les femmes! biles ne peuvent sentir I odeur du tabac, de l’eau-de-vic ou du chenil, sans porter leur ilacou à leur nez. Est-ce que vous faites beaucoup de cas des femmes, vous, baron?
— J'aime mieux entendre le bruit des éperons que le froufrou de* jupons, mou hôte ; mais à mou âge c'est sagesse, dit le barou de plus en plus étonné de voir le marquis partager scs goûts rustiques Ot ses antipathies pour l'afféterie du beau sexe.
— A tout âge, c’est sagesse, Ixiron ; cl je donnerais toutes les guitares amoureuses, toutes les mélancoliques guimbardes de» troubadours pour b vieille trempe d'un forestier.
— Savez-vous une ehose, mon hôte? dit le baron en heurtant sa coupe contre celle du marquis.
— lûtes, baron, reprit le marquis en bourrant de nouveau sa pipe.
— Eli bien! avant de vous avoir vu, sachunt que vous veniez pour m'intéresser à voire procès, que malheureusement...
— Au diable le procès !... baron, s’étria Létorière; que celui qui en pariera ce soir soit condamné à boire une pinte d eau !
— Soit! marquis... Eh bien ! avant de vous avoir vu, il me semblait que j'aurais autant aimé faire buisson creux que de vous recevoir; franchement je redoutais votre arrivée... Je vous croyais un muguet, un beau-fils.
— Merci, baron. F.h bien ! alors, moi, je vous croyais un Alcindor, on berge-r cytbéréen.
— Maintenant, quoique je ne vous connaisse que de ce soir, reprit le baron, je vous dirai tout aussi franc bernent que, lorsque vous quitterez le pauvre manoir de Hcnferesler, j'aurai perdu le meilleur compagnon
n’on puisse trouver pour passer gaiement une longue soirée au coin ti feu.
— El pour passer une rude journée de chasse au fond des forêts. Au dhble le muguet qui préfère le bal cl la g.d.mlerir à la bttftlRc, à la pipe el à ta vénerie ! Si vous voulez me prouver que vos rhu u* sont aussi bous qu'ils sont beaux, barou, vous verrez que je suis digne de les appuyer !
— Touchez là!... mon hôte... demain au point du jour nous serons en chasse.
— Va comme il est dît, baron... nous parlerons du procès anrés-dernaiu, pas avant... toujours la pinte d'eau à celui qui en reparlera !
— bravo, mon hôte, dit le liaron. Mais il se fait tard ; si vous éU s fatigué, le vieux Sclbilz va vous conduire dans votre chambre, c'est-àdire dans une cspcce de halle meublée d'un grabat, c'csl tout ce que je puis vous offrir... ma chambre r*t pis encore.
— Ah ça! sans cérémonie, baron ; si ça vous gêne, je prendrai une de mes bottes pour traversin, vous me donnerez, uni* brassée de paille, et je passerai une excellente nuit devant ce brasier qui brûlera jusqu'au jour.
— J'ai passé ainsi bien des nuits dans des huttes de charbonniers, dit le châtelain avec un soupir «le regret, lorsque je chassais dans la forêt Noire ; mais enfin, mon liûîr, tel mauvais que soit votre lit. tl vaudra toujours mieux que ri* <r>| battu cnnum* une aire.
— A demain malin donc, mon hôte, je sonnerai moi-même le réveil, dit le marquis; mais, en attendant, laisser-moi soutier le bonsoir, baro'.i Et Létorière, prenant au mur la trempe du châtelain, sonna celte dernière fanfare avec une telle perfection, avec un Ion de chasse si franc et si puissant, que le baron, enthousiasmé, s’écria :
— Depuis trente ans que je « liasse, je u'ai jamais oui une trompe pareille !
— C’mt tout simple, baron ; c’est que vous n’avex jamais bien p-i vous euteudre vnus-méme ; votre trompe est trop juste pour que vous ne soyez pas pa*sé maître dans celle noble science... Mais à demain, baron : bonne nuit ! El surtout ne rêvez ni d'eau, ni de vin aigre, ni «Je bouteilles vides !
— A demain, marquis !
Et le baron, appelant Sclbilz, lui ordonna de conduire son hôte dans U chambre aux rats, dont on connaît la description ; seulement un grand feu y était allumé.
Létorière, fatigué de b journée, s'endormit bientôt profondément, et le châtelain l'imiUi, apres avoir plusieurs fois répété à Sclbilz et a Erhard, en leur donnant ses ordres pour le ieudemaiii. qu’il était dommage que ce jeune gentilhomme fût Français, car il était Men digne d'être né en Germanie.