‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Le marquis de LetoriereChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Leeonaeilter Klariuinlingea.

Ic lendemain du jour où Létorière avait quitté le docteur Sphex, une agitation extraordinaire régnait dan:, b maison du conseiller auliquc Fbchsiotiugeu. Il était onze heures du matin madame Martini Flaeimntingeu, grande femme de quarante ans euvirou , seebe, pâle cl grave, vêtue d'une lougue robe brune , portant une collerette empesée cl une sorti: de béguin de velours noir, était en conférence avec son mari le conseiller, gros homme pousu, coloré, à Pair jovial et ricaneur.

Enveloppe dans une robe de chambre de lampes, la tête entourée d'uu bonnet de nuit serré par un rubau couleur de feu, le cousciler semblait écouler sa femme avec une déférence mêlée d'impatience.

|l)$acc*se f honneur, vertu, voilà ceau'on demande tout haut. Voici le* prière* *ou*-eutrnduea qu'on fait tout bas : Oh! ri un convoi —gai figue emportait le beau-père!

(21 II laut vivre de ce qu'on récolte.

(3) Von* mtci en efTut len<r d'une main inijurtivl*! la baluiïci- de. h justice.

(4) Mai* vous avea à rendre un bon ofUre; vnlin ami a fait naufrage, il **e*t «rave uni nne obole sur Ici rochers de Lucanie, eon avoir et æ* vituv inutiles, tout au fond do la merl

LF. MARQUIS DF. I.tiTORlftRK.

La conseillère tenait dans scs doigts décharnés un billet quelle relisait pour b seconde fois avec une attention profonde, en pesant sur chaque mot.

Ce billet était ainsi conçu :

« M. le marquis de Létorière aura l’honneur de se présenter aujourd'hui, à midi, chez madame U conseillère de Ftachsinliugcn, si elle daigne le recevoir. »

Après avoir lu, clic reprit :

— Se préseulcr chez madame la conseillère, quelle audace !

Le docteur Splu'i, r«cc 21.

— Mais, Marcha, dit humblement le conseiller, Je ne vois pas ce qu'il y a d'audacieux à...

— Vous ne voyez pas! Oh ! certes, vous êtes si pénétrant, tous ne voyez pas nu une telle lettre, de la part d’un voluptueux , d'un débauché, d'un Nahui liodonosor comme ce marquis de Létorière, est pire encore qu'une insulte? car c’est pour ainsi dire une préméditation, une menace d'insulte !

— Comment cela, Mnrtha?

— Mais vous avez donc oublié tout ce qu’on raconte de cet homme abominable? qui ne laisse après lui, dit-on, que filles séduites.... qu'épouses coupables?... Ne savez- vous pas que e’csl un Pharaon, qui croit vous ensorceler d’un coup d’œil... une manière de l'arquin effréné, qui b première fois qu'il se trouve avec une femme ose lui parler le langage de b galanterie la plus perverse !

— Le fait est que c'est un de ces ve rts-galants que les maris, les pères et les mères donnent au dbblc vingt fois par jour, lié, hé, hé ! répondit le conseiller en riaul d'un gros rire.

Cet accès d'importune hilarité fut sévèrement puni par b conseillère, qui pinça vertement son mari eu s’écriant :

— Vous êtes pourtant assez misérable pour rire sottement , lorsque vous avez en main b preuve qu'un pareil débordé a peut-être la prétention de mettre le comble à ses triomphes infernaux eu attaquant l'honneur de votre lenunc !...

Le conseiller regarda b conseillère d'un air ébahi en joignaut les mains :

— Attaquer votre honneur, Martlia ! Eli ! bon bien du ciel, qui pense à cela?

— Oh ! quel homme! quel homme ! Mais écoutes donc !

Et la conseillère relut une troisième fois b lettre...

« M. de Létorière aura l'honneur de se présenter aujourd’hui, à midi, chez madame de Plachsiufingeu. »

— Comprenez-vous bien? chez madame. Est-ce clair? Ce n’est pas chez monsieur le conseiller qu'il veut se présenter, c’est chez madame la conseillère. C'est donc une espèce de rendez-vous qu’il me demande. Il ne le cache pas, il ne prend pas de détours , il l’avoue sans honte : et vous, vous ne bondissez pas , vous restez b , indifférent à cet affront ! Allez , allez , Fbchsinflngen , vous n’étes pas digne d'avoir une honnête femme! Me demander un rendez-vous! l'impudique!! répéta h conseillère avec iudigualioa.

— Comment, Martlia, vous supposez sérieusement que le marquis songerait?.... Allons donc ! vous êtes folle, archiibUe! s écria le conseiller. S’il vous demande un rendez-vous, c'est pour vous parler au sujet de son procès; rien de plus simple. Comme tout le monde, il sait que j'ai pbeé toute ma confiance en vous, c'est-à-dire que vous mo menez par le nez ; eh bien ! pour m’influencer , il veut d'abord tout naturellement agir sur vous, Marlha.

— Agir sur moi!! Comment agir sur moi !! C’est bien ce que j’empêcbîrai au péril de mes jours! s’écria la conseillère d'un ton liéroiquc.

A ce moment on entcudit une voiture s'arrêter à b porte.

Le creux de* tilleul*. — r*ci 21.

— Ciel ! c’est lui, dit 1a conseillère en s’appuyant sur le fauteuil de son mari. Je n’ai pas une goutte de sang dans les veines. Flachsinfingen, ne inc quittez pas ; au nom du ciel, délendcz-moi de cet audacieux !

Mais b voiture continua sa roule; c’était une fausse alerte.

Marlha passa 1a main sur son front, et dit avec émotion :

— Le cœur m'a manqué , je l'avoue ; mais on n’est pas maîtresse de sa terreur.

— Ah çà! puisque vous avez si peur de ce marquis , pourquoi diable le recevez-vous, I affrontez-vous ? demanda naïvement le conseiller.

— Pourquoi? pourquoi? répéta Martlia d’un air indigné, eu montrant sou mari avec uu geste de souverain mépris. Il me demande pourquoi?

LP. MAROC LS DK LÉTORTftRR,

Voilà bien b question d'une âme honteusement absorbée par la glouton* nerie ! Pourquoi? Pourquoi le guerrier qui fuit lâchement (levant I ennemi est-il déshonoré? Pourquoi éprouve-t-on l’or par le feu? Pourquoi le juste qui a vaillamment combattu, qui a résisté , est-il supérieur au juste qui n’a pas lutté? Pourquoi l’Ecriture f et Martha montra sa Bible ouverte au livre des Juges), pourquoi l’Ecriture dit-elle: «Vous qui vous êtes exposés volontairement an péril, bénissez le Seigneur. Parlez, vous qui montez sur des àuesses d’une beauté singulière, et qui marchez sans crainte dans... a

ILrllu FUcUsioliiigcn. — ncc 24.

— Mais , s’écria lo conseiller en interrompant sa femme avec impatience, mais, encore une fois, vous êtes folle! Qui est-ce qui pense à vous combattre sur votre ânesse? à vous attaquer? à lutter avec vous? à vous éprouver par le feu?... Est-ce qu’à votre âge on... Ali bah!... allons doue ; vous me feriez dire quelque sottise, Martha.

— Joignez maintenant l’insulte à la grossièreté; rien tic m’étonne de vous.

— Mais, encore une fois, ne le recevez pas, ce marquis, ne le recevez pas ! s’écria le conseiller exaspéré ; mon parti est bien pris de soutenir les droits des princes allemands, puisque vous le voulez ! ainsi ce que vous dira ou non ce Nabuchodonosor, ce Pharaon, ce Tarquin, ne changera tien à b chose ; soyez tranquille, je n’ai pas besoin qu’il vous attaque , comme vous dites, ni que vous lui résistiez, pour vous tenir jwur la plus lionuèle femme de toute la Germanie. Ainsi, n‘y pensez plus, fermez votre porte, et laisscz-moi aller surveiller les fourneaux de Uppor ; mou estomac m’avertit qu’il est bientôt midi, cl je compte si fort sur un cerlaiu brochet au four, avec une sauce à b gelée de groseilles, que jeu ai rêvé toute b nuit.

Après avoir laissé parler son inari, madame de Flachsiiifingen reprit d’un air de mépris calme et reurentré : Je comprends, monsieur, que vous ne songiez qu’à votre ignoble sensualité lorsque b vertu de votre femme

C l être attaquée... C’est donc moi qui me chargerai de défendre votre lueur cl le mien. Nouvelle Judith, je braverai cet llolophernc, et comme elle je dirai : « Donnez-moi. Seigneur, assez de constance dans le cœur pour le mépriser, et assez de force pour le perdre... »

ment le conseiller.

— Mais , malgré ma résolution , continua Martha , comme je ne suis après tout qu’une faible femme, comme ce mécréant est capable de se porter aux pli» affreux excès... tout ce que je vous demande, c’est de vous tenir bien armé et bien à portée de me secourir, si mes efforts étaient nul heureusement vains !

—Mais, Martha, rassurez- vous, rassurez-vous; on ne se juge jamais bien soi-même... et je vous jure qu’il y a en vous... un certain air... un certain je ne sais quoi... qui bit que jamais imprudeul ne se hasardera... à vous manquer de respect... Ainsi je n’ai pas bcsoiu de m’armer pour...

— Vous savez si je veux ce que je veux? dit la conseillère en interrompant le conseiller, et en jetant sur lui uu regard qui sembla le fasciner. (Quoique je regrette beaucoup de retarder l’heure de votre dîner, vous allez pourtant prendre une arquebuse , et, caché sous cette table , vous assisterez à cette entrevue... prêt à venir à mon aide, si besoin est, lorsque je crierai : A moi, Fluchsiulingen !

— Que je me cache sous celte table avec une arquebuse ! El pourquoi faire? mon Dieu !

— Je vous dis. moi, monsieur, que cela sera, et ceb sera.

ta scène se passait dans le cabinet du conseiller ; un assez grand nombre d'armes du moyen âge étaient accrochées sur la boiserie comme objets de curiosité.

ta conseillère choisit une arquebuse et un poignard, qu’elle mil sur b table ; elle examina quelque temps un léger bouclier persan ci uu corselet de mailles d'acier, et fut sur le potul de se revêtir de cos armes défensives pour résister plus sûrement aux attaques présumées du marquis; mais, se croyant sulbsimmcut pourvue avec le poiguanl , elle revint près de son mari.

L’eolrtvue — rtoa 27.

— Ce poignard sera pour mol ; celte arquebuse sera pour vous. D£bora n'eut qu'un clou pour arme ; Judith , une é|>ée ; Dalilali, des ciseaux... Martha aura uu poignard.

— Mais , Martha , prenez garde , cette arquebuse est restée chargée depuis le jour où j'ai voulu l’essayer... A quoi bon, juste ciel, tout tel attirail !

LE MARQUIS DF. LIÎTORIÊRK

Une voilure s'arrêta de nouveau à lu porte. La coutil 1 ère ressenti! une furie . million de terreur, lorsque sa sortante vint lui dire :

— C'est un marquis tramais qui demande madaioc...

— Jésus-Dieu !... c’ûsl lui... du courage ! dit-elle à voix basse; et elle ajouta : Quand je sonnerai, Claire, vou> introduirez cet étranger.

la servante sortie, la conseillère embrassa solennellement son mari, et lui dit d’une voix émue :

— Allons, allons. Fia ch gin lin gen, le moment est venu... armez votre arquebuse, et que Dieu me sauve!...

— Ht elle leva le tapis en (aisaut du geste à son mari le signe de se glisser sous la table.

— Mais, ma femme, je vais élouflèr là-dessous. .. e’csl absurde !

— M 'entendez-vous ? dit Murtlia d'uu air impérieux.

— Mais... ü est inutile...

— - Flachsinllogen, m'avez-vous entendue? dit la conseillère furieuse, en saisissant son mari par le bras et en accentuant pour ainsi dire chacun de scs mots par un pincement énergique.

— Il faut que je sois, par Dieu ! aussi faible, aussi sol que vous êtes Mie pour me prêter à ce manège, dit le conseiller en se frottant le bras et eu s'introduisant sous la table avec assez de peine.

— Maintenant, quand je crierai : A moi, Flaelisiutingen ! sortez delà, et faites feu /sans pitié sur le Philistin! lui dit sa femme; nuis elle rabaissa le lapis, qui étouffa les derniers murmures du conseiller.

Silre de cet auxiliaire caché, Martha lit de savants préparatifs de défense. La table, sous laouclle était le conseiller, devait se trouver entre elle et l’adversaire qu'elle redoutait. De plus, Martha se flanqua de deux chaises i*t s’entoura d’un paravent ; elle avait aussi à sa portée un long poignard de Tolède.

Alors la conseillère agita sa sonnette avec un cruel serrement de cœur, après avoir dit à voix basse : Tenez-vous prét...FlachsiuÜngen...

Quelques tous inarticulés sortirent de dessous le tapis, la porte s'ouvrit, Léioriêre entra et la conseillère mit la maiu sur son aiiuc.

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