LE MARQUIS DR LP. IORIRRR
1er* île voir déserter nos chaland», ne me donnera plus de soufflets ! disait M.«< liit Kraft.
— .Mes «mis, répondit Léiorière, je suis ravi du bonheur qui vous arrive ; mais je vous jure que malheureusement j‘y suis étranger.
— Ab ! monsieur le marquis, pourquoi dire cela? s'écria Madeleine d'un ton de reproi hc ; et, tirant de sa poche lu précieuse missive , elle lut : « Ma ilre Landry est prévenu qu'l IVxpiessc recommandation de M. le marquis île Lèloricre, S. A. S. monseigneur le duc de Bourbon cLiigm- le nommer à l'emploi de tailleur du eorpt et de sa maison. » Vous voyez bien, monsieur le marquis! reprit Madeleine. Kt, regardant Léiorière avec des yeux baignés de joyeuses larmes, elle «jouta : (>l emploi poils rend fortunés pour toujours.... Eli bien! foi d'honnête femme , la rorlieille de Heurs et le billet que M . le marquis a eu la bonté de nous envoyer hier nous oui fait peut-être plus de plaisir encore.
— ! l vous avez raison, mes amis, dit l étoriere; car hier c’était bien moi qui vous envoyais cc présent, dont j’ignorais b source. Mais aujourd'hui je ne savais pas ce que cou Lena il celle lettre, c'est un mystère que je ne puis pénétrer.
. A ce moment Dominique entra, la figure complètement bouleversée ; il avait monté les cinq étages avec tant de liatc qu'il pouvait à peine parler; les seuls mots qu’il faisait entendre dune voix cnlrec<ni{MH! étaient : Niche... riche., le procureur... procès... Je le disais bien! — Et il se jeta au cou de sou élevé en manière de péroraison.
-- Mon bon Dominique, remettez-vous, lui dit le marquis. Appretiezuioi quelle heureuse nouvelle vous IransporU*..
— Oui, par le ciel! elle est heureuse, cette nouvelle, dit res-régent encore haletant, f igurez-vous donc que je me rends chez ce Boston . . . cet oiseau de proie... votre procureur... Quand les clercs me voieut entrer dans l'étude, ils recommencent les indécentes plaisa literies qu'ils ont coutume de me faire. ..je les méprise socraliquement, et je demande maître Buston. Comme d habitude, ces impudents polissons me répondent en chœur et sur tous les tons : Il n’y est pas ! il n’y est pas! An milieu de ce tapage infernal, je m'approclie du premier clerc, et je lui montre ma lettre... Ab ! si vous aviez vu sa ligure ! s’écria Dominique en éclatant fie rire et en frappant sur ses cuisses.
— Eh bien ! ch bieu ! achevez donc, s'écria le marquis.
— Eh bieu, le premier clerc ouv rail déjà la bouche pour se livrer à son insolente gaieté ; mais, des qu'il eut reconuu l'écriture de b lettre, il deviut sérieux comme un âne qu’on étrille, imposa silence à ses camarades, se leva, et inc dit respectueusement : — Je vais avoir I honneur de conduire monsieur Dominique chez mon patron. J’arrive chez le procureur jusqu'alors invisible ou Insolent. Autre scène ! le vautour devient tourtereau, cl me roucoule ces muU apres avoir lu b lettre : — Je liai jamais un instant douté du gain du procès de M. le marquis contre l'intendance de Xaintoiigc, au sujet des bois de Urion... Cette lettre levé les seules difficultés qui s'opposaient à la poursuite de cette «flaire, d' «il je vais d'nborJ m'occuper, eu attendant que le dossier du grand procès contre les princes allemands soit en ordre. J’ai d'ailleurs lelleuient foi dans la bonté de la cause de M. le marquis, que je vous offre, monsieur. de lui ouvrir chez moi un crédit de vingt nulle livres... cette somme ne s'élevant pas à la cinquième partie «le celle qu'il touchera, je n'en doute pas, pour scs reprises sur l iuleudance de Xuiiitouge.
— Mais c'est un rêve!... un rêve!... dit le marquis en mettant les mains à son front.
— Franchement, ça m’en avait tout l’air, reprit Dominique ; et, pour m’assurer de la réalité île ce que je voyais, j'acceptai l’offre de maître Buston, comme élant votre fondé de pouvoir.
— Eli bien?... s’écria l-élorière.
— Eh bien ! dit Dominique eu remettant un portefeuille au marquis, sur mon simple reçu,* il m’a remis vingt mille livres que voici, en bons à vue sur b ferme générale...
Il sentit impossible de peindre l'étonncmcnt et la joie des acteurs de cette scène.
Après de# remerclments et des bénédictions sans nombre, le tailleur, «a femme et son apprenti se retirèrent.
Le marquis, resté seul avec Dominique, s’épuisa en vaines conjectures pour deviner d’où venait celte mystérieuse protection. Bordier, l’ébémsie, ne put donner aucun renseignement sur l'acheteur du nécessaire. I,e procureur garda le silence le plus obstiné sur le contenu et sur I auteur de la Ictlre qui avait opéré nu si grand changement dans sa manière de voir à l'endroit des procès du marquis. Plus tard le secrétaire des commandements de M. le duc de Bourbon répondit que son Altc-se avait die- même ordonné b nomination de maître Landry comme tailleur de sa maison.
Lorsque le marquis fut tout à fait rétabli, il alb occuper avec Dominique on petit appartement dans le faubourg Saiut-IWmuin. Le brave Jérôme Sicard, ce cocher de fiacre qui avait voulu conduire 1 étoriére gratis, parce qu'il res-cinhlail à un bnn anqe, y fut installé à sa grande joie comme valet «le chambre. Ce fut b seule récompense qu'il s ol icita, lorsque le marquis lui demanda de quelle façon il pouvait reconnaître sa dette envers lui. Il c-t inutile de dire que Sicard, maître Landry et sa famine furent d’ailleurs généreusement et délicatement récompenses de leurs soins.
t.hose singulière ! aucune îles nobles actions du marquis ne demeurait inconnue à son mystérieux protecteur, Un petit billet arrivait pnr la
poste, et contenait ces mots : — «C'est bien.. . continuez, on veille sur vous...»
D'à u 1res foi» ou lui douuail des conseil* pleins de sagesse ; on rengageait à jouir des plaisirs du monde et de son âge, mais à toujours conserver b droiture et b loyauté de? tou caractère ; car un y comptait pour l’avenir.
D'autres fois on engageait léiorière à fane les exercices d'académie qui convenaient a un gentilhomme. Il suivit ce conseil, et bientôt excella dans l'escrime, dans I équitation et dans tous les jeux qui demandent do la souplesse et de b légèreté.
Tantôt ces lettres, qui révélaient une affection croissante et réfléchie arrivaient au marquis par de* moyens charmants et inattendus. L’éi.iu dans un adinîrahlt 1 vase de Sèvres rempli de fleure qu'un inconnu laissait au concierge. C’était encore dans un sachet de satin, merveilleux nient brotlé à son chiftre et à scs armes, qu'il trouvait au fond de sa poche en revenant du jeu de paume.
Cette singulière correspondance durait depuis environ un au. lorsque Léiorière gagna son procès contre l'intendance de Xaintonge.
Le lendemain du jugement un palefrenier, vêtu à b livrée du marque, amena deux magnifiques chevaux anglais, dont la mode commençait a se répandre. Le harnachement et les housses étaient des merveilles de richesse et d'élégance. Une lettre ainsi conçue a< compagnait ce nouveau présent :
• Votre procès est gagné, vous pouvez vivre comme il convient à uu gentilhomme de voire rang. Vous irez chez Cher -in le géuéalngLtc ; il rédigea vos litres de noblesse; vous les déposerez sur rarehiLibli-, afin de pouvoir être présenté au roi et avoir vus entrées à la cour. Vous aurez sans doute l'honneur de suivre les chasses de S. M Ces chevaux vous serviront... Ou est content do vous. »
À toutes les questions que fil Léiorière le palefrenier ne répondit autre chose sinon qu’un inconnu avait acheté lis chevaux chez (iaharl, fameux marchand de l’époque, en disant qu'on apporterait plus tard les harnachements, tjuanl a l'inconnu, c’était un homme vêtu de noir, assez gros et âgé de cinquante ans environ.
Quelque temps apres celle nouvelle surprise, le marquis reçut ce billet :
« Allez ce soir au bal de l’Opéra ; attendez au coin du roi, entre minuit et une heure; mettez un domino noir et atlacliez-y un ruban bleu et Marie. »
Léiorière, de sa vie, n’était allé au liai de l’Opéra. Sans mener une existence de reclus, son temps avait jusqu'alors été employé à ses exercices d académie, à des promcnadps avec Dominique, » dé longues lectures des poêles grecs cl latins, et à de fréquente* séances à b t’.omédie-Françai»e.
Quoique Dominique n’eût pas une très-grande connaissance du cœur humain, il était quelquefois inquiet en voyant son élevé rester si câline dans l’àgc où les passions se révèlent ordinairement avec tant de violence ; un moment le digne homme avait pen-é que le protecteur mystérieux du marquis était une famine, tuais il n’avait pas fait part de t»rs soupçons à Létoi iere.
Lorsque celui-ci prévint Dominique qu’il irait au hal de l’0|>éra, l exrégcul eut l'heureuse idée d'accompagner son élève. Léiorière se réjouit fort de ce plaisir, et partit avec Dominique.
Une fois lancés dans ce tourbillon, les deux amis, aussi désorientés que les provinciaux, eurent mille peine» à retrouver le coin du roi. et furent d'abord victimes des railleries des spectateurs ; le marquis avait une taille si mince, une tournure si élégante, un si joli pied, des mains si charmantes, qu'on le prit facilement pour une famiii* 1 , tandis qu • Dominique, grand, osseux, gauche et empêtré, passa pour son mari.
Léiorière rougissait de colère mus son masque, et il fallait toute l'autorité, toutes les supplications de Dominique pour l'empêcher d’éclater.
Enfin deux dominos les abordèrent.
le plus graud prit te bras de Dominique, pendant que le plus |M*tit, s’approchant de Léiorière, lui dit ces mots à r oreille : « Continuez... on est content... Tenez... et espérez.»
l e marquis se sentit mettre une petite boite dans Li main, et, avant qu’il ait pu dire uu mot cl faire un mouvement, le domino se perdit dans la foule.
Létm iere était dans l'enchantement. La voix qui lui avait dit à l'oreille ces mêmes mots que sou protecteur inconnu lui avait si .Miuvcnt écriis était une voix de femme d'une doue cor infinie ; il lui avait aussi semblé voir briller (leux grands yeux bleus à travers la soie du masque.
Ivre de joie, sentant mille émotious nouvelles s’éveiller dans son cœur, le marquis oublia complètement Dominique, et eut la folle idée de retrouver son domino, crovaul reconn Il e entre mille les grands yeux biens qui s'étaient arrêté-, sur les siens avec une si singulière expression de tendresse. Vers le» cinq heures du malin il comprit la vanité de ses recherches, H mura chez lui impatient de savoir ce que contenait la boite.
Elle renfermait une. de ces bagne* à larges chatons alors très a la motle ; elle était entourée de diamants ; on y voyait peint snr émail, avec nne délicatesse admirable, un charmant œil bien au milieu d’un image, dont *V pression était Mie que !>turière rc* ouuut aussitôt ta
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regard doux cl tendre de ton domino. Sur l’exergue on lisait ces mots eu caractères microscopiques : « H vous suit partout. »
La lettre contenait ces mots : « Vous avez vingt ans, vous clcs jeune, beau, noble, spirituel et charmant; vous avez assez d’argent pour être prodigue. Votre avenir est entre vos mains... on veut voir si les conseils qu'on vous donne depuis un an continueront de porter leurs fruits. On ne vous écrira plus... vous avez votre libre arbitre, mais on vous suit partout. Dans quatre années à dater de ce jour, que votre conduite ait ou non répondu à ce qu’on attend de vous, vous recevrez une lettre.
D’ici là courage, espoir et persévérance »
Pendant un mois le marquis taillii à devenir fou de curiosité. Il parcourait les promenades comme un insensé, interrogeant avec anxiété tous les yeux bleus qull rencontrait, et les comparant à sa bague. Bien de beaux yeux bleus se baissèrent liinidemeut devant son regard ardent et inquiet, d’autres lui répondirent avec langueur, d’autres avec colère, mais il ne découvrit rien.
Il se souvint qu'on lui avait ordonné de dénoter scs litres sur l'arcliilablc pour être reçu à la cour ; il remplit les formalités voulues, et attendit le retour d’un de scs parents éloignés, M. le comte d'AppreviUe, pour avoir l'honneur d'être présenté au roi Louis XV