‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 129 sur 174 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Roiluljil^c et Sardi.

Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Alac-Gregor, qu'une crise salutaire venait d'arracher au déliré et aux souffrances qui pendant plusieurs jours avaient donné pour sa vie les craintes les plus sérieuses.

Le jour commençait h baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et soutenue par son frère Thomas Seyton, se regardait avec une profonde attention dans un miroir que fui présentait une de ses femmes agenouillée devant elle.

Celle scène se passait dans le salon où la Chouette avait commis sa tentative d'assassinat.

La comtesse était d'uuc pâleur de marbre, aue faisait ressortir encore le noir foncé de ses yeux, de ses sourcils et de scs cheveux ; un grand peignoir de mousseline blanche l'enveloppait entièrement.

— Donne z-moi le bandeau de corail, dH-dle à une de scs femmes, d'une voix faible, mais impérieuse et brève.

— Betty vous rattachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous fatiguer... Il est déjà d’une si grande imprudence de...

— Le bandeau ! le bandeau ! répéta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou et le posa â sou gré sur son front. Maintenant, altacbezrfe... et lalssez-moi, dit-elle à ses femmes.

Au moment où celles-ci se retiraient, elle ajouta :

— On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu... puis, reprit-elle avec une expression d’orgueil mal dissimulé, dès que S. A. R. le grand-duc de Gerofetein arrivera, oo l’introduira ici.

— Enfin ! dit Sarab en se rejetant au fond de son fauteuil, dès qu'elle fat seule avec son frère, enfin je touche â celte couronne... le rêve de ma vie... La prédiction va donc s'accomplir !

— Sarali, calmez votre exaltation, lui dit sévèrement son frère. Hier encore on désespérait de votre vie ; une dernière déception vous porterait un coup mortel.

— Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes espérances n’ont jamais été plus près de se réaliser. J'en suis certaine, ce qui m a empêchée de succomber i mes souffrances a été ma pensée constante (le profiter de la toute-puissante révélation que m'a faite cette femme au moment de m assassiner.

— De même pendant votre délire. .. vous reveniez sans cesse à cette idée.

— Parce que cette idée seule soutenait ma vie chancelante. Qud espoir !.. princesse souveraine... presque reine !... ajouta-t-elle avec enivrement.

— Eucore une fois, Sarah, pas de rêves insensés ; le réveil serait terrible.

— Des rêves insensés ?... Comment ! lorsque Rodolphe saura que celle jeune fille aujourd'hui prisonuiere à Saint-Lazare («), et autrefois confiée au notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez

Seyton interrompit sa soeur :

L« lecteur n'a pi» oublié auc b Chouette, un moment «vint de frapper Sarah, croyait et lui avait dit que la Goualcu^e était encore à Sa ml- Laure, ignorant que le jour même Jacquci Ferrand l'avait bit conduire à ITJe du Ravageur par madame Séraphin

— Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons d’Etat, les convenances politiques avant les devoirs naturels.

— Comptez-vous si peu sur mon adresse ?

— Le prince n’est plus l’adolescent candide et passionné que vous avez autrefois séduit ; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma sœur.

Sarah haussa légèrement les épaules et dit .

— Savez-vous pourquoi j’ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de conil, pourquoi j'ai mis cette robe blanche ? C’est que la première fois que Rodolphe m'a vue, â la cour de Gerolslcin, jetais vêtue de blanc, et je portais ce même bandeau de corail dans mes cheveux.

— Comment ! dit Thomas Seyton en regardant sa sœur avec surprise, vous voulez évoquer ces souvenirs ? vous n’en redoutez paB an contraire l’inRucnce ?

— Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd’hui changés par l'âge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune fille de seize ans qu'il a éperdument aimée, qu'il a seule aimée, car j'étais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de l'homme, laisse toujours dans son cœur des traces ineffaçables. Aussi, croyez-moi, mon frère, la vue de celle parure réveillera chez Rodolphe non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux et précieux.

— Mats à ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre denoûmenl de votre amour ? et l'odieuse conduite du père du prince envers vous? et votre silence obstiné lorsque Rodolphe, après votre mariage avec le comte Mac-Grégor, vous redemandait votre fille alors tout enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort il y a dix ans? Oubliez-vous donc qoe depuis ce temps le prince n’a eu pour vous que mépris et haine ?

— La pitié a remplacé la haine. Depuis qu’il m’a sue mourante, chaque jour il a envoyé le baron de Gratin s'informer de mes nouvelles.

— Par humanité.

— Tout â l'heure il m'a fait répondre qu'il allait venir ici. Celte concession est immense, mon frère.

— Il vous croit expiraule ; il suppose qu'il g'aril d'uu dernier adieu, et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui écrire Ta révélation qoe vou» allez loi faire.

— Je sais pourquoi j'aais ainsi. Cette révélation le comblera de surprise, de joie, et je serai là pour profiter de son premier élan d'attendrissement. Aujourd’hui, ou jamais, il me dira : Un mariage doit légitimer la naissance de notre enfant. S’il le dit, sa parole est sacrée, et l’espoir de toute ma vie est enfin réalisé.

— S’il vous fait cette promesse, oui.

“ Et pour qu’il la fasse, rien n’est à négliger dm celte circonstance décisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le motif de sa haine, car jamais je n’ai manqué devant lui au rôle que je m’étais imposé.

— Peut-être, car il n'est pas homme à haïr sans raison.

— Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouvé sa fille, il surmontera son aversion pour moi. et ne reculera devant aucun sacrifice pour assurer à son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi magnifiquement heureuse quelle aura été jusqu'alors infortunée.

— Qu'il assure le sort le plus brillant à votre fille, soit ; mais entre cette réparation et la résolution de vous épouser afin de légitimer la naissance de cette enfant, U y a un abîme.

— Son amour de père comblera cet abîme.

— Mais celte infortunée a sans doute vécu jusqu’ici dans un étal préeaire ou misérable?

— Rodolphe voudra d'autant plus l’élever quelle aura été plus

abaissée.

— Soogcz-y donc, la faire asseoir an rang des familles souveraines de l'Europe ! fa reconnaître pour sa fille aux yeux de ces princes, «k ces rois dont il est le parent ou l’allié !

— Ne connaissez-vous pas son caractère étrange, impétueux cl résolu , son exagération chevaleresque à propos de tout ce qu’il regarde comme juste et commandé par le devoir ?

— Mais celle malheureuse enfant a peut-être été si viciée par la mi sère où elle doit avoir vécu, que le prince, au lieu d'éprouver de l’attrait pour elle...

— Que dites-vous? s’écria Sarah en interrompant son frère. N'esiellc pas aussi belle jeune fille qu’elle était ravissante enfant? Rodolphe, sans la connaître, ne s’était-il pas assez intéressé à elle pour vouloir sc charger de son avenir? ne l'avait-il pas envoyée à sa ferme de Souque val dont noos l’avons fiait enlever...

— Oui. grâce à votre persistance à vouloir rompre tous les liens d’affection du prince, dans l'espoir insensé de le ramener un jour à vous.

— Et cependant, sans cet espoir insensé, je n'aurais pas découvert, au prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'csl-cc pas enfin par celte femme qui l'avait arrachée de b ferme que j'ai connu l' indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand ?

— Il est fâcheux qu’on m’ait refusé ce matin l'entrée de Saint-Lazare, où se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant ; malgré nu vivo insistance, on n’a voulu répondre à aucun des renseignement» que je demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'iulroducüou au-

près du directeur de la prison. J'ai écrit au préfet en voire nom, ma» je n'aurai sans doute sa réponse que demain, et le prince va être ici tout à l’heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui présenter vous-même votre tille ; il eût mieux vain attendre sa sortie de prison avant de mander le graud-duc ici.

— Attendre ! et sais-je seulement si b crise salutaire où je me trouve durera jusqu’à demain ? Peut-être suis-je passagèrement soutenue par b seule énergie do mon ambition.

— Mais quelles preuves donnerez-vous au prince ? Vous croira-l-il ?

— H me croira lorsqu’il aura lu le commencement de b révélation que j’écrivais sous la dictée de celte femme quand elle m’a frappée, révélation dont heureusement je n’ai oublié aucune circonstance ; il me croira lorsqu’il aura lu votre correspondance avec madame Séraphin et Jacques Ferrand jusqu'à b mort supposée de l'enfant ; il me croira lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, épouvanté de mes menaces, sera ici tout à l'heure ; il me croira lorsqu’il verr# le portrait de ma fille à l'àge de six ans, portrait qui, m'a dit cette femme, est encore à cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour décider chez lui ce premier mouvement qui peut (aire de moi presque une reine... Ab I ne fût-ce qu’un jour, une heure, au moins je mourrais contente!

A ce moment on entendit le bruit d’une voiture qui entrait dans b .cour.

— C'est lui... c'est Rodolphe!... s’écria Sarah à Thomas Seyton.

Celui-ci s’approcha précipitamment d’uu rideau, le souleva et répondit :

— Oui, c’est le prince; il descend de voiture.

— Laixsez-moi seule, voici le moment décisif, dit Sarah avec on sangfroid inaltérable, car une ambition monstrueuse, un égoïsme impitoyable avait toujours été cl était encore l’unique mobile de cette femme. Dans l’espèce de résurrection miraculeuse de sa fille, elle ne voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie.

Après avoir on moment hésité à quitter l'appartement, Thomas Seylon, se rapprochant tout à coup de sa sœur, lui dit :

— C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu’on avait crue morte, a été sauvée. Cet eotreden serait trop dangereux pour vous... une émotion violente vous tuerait, et après une séparation si longue... b vue du prince... les souvenirs de ce temps...

— Votre maiu, mon frère, dit Sarah.

Puis, appuyant sur son cœur impassible b main de Thomas Seyton, elle ajouta avec un sourire sinistre et gbcial :

— Suis-je émue ?

— Non... rien... rien... pas un battement précipité, dit Seyton avec stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-même. Mais dans uu tel moment, mais quand il s'agit pour vonsou d’une couronne ou delà mort... car, encore une fuis, sougez-y, b perte de cette dernière espérance vous serait mortelle. En vérité, votre calme me confond !

— Pourquoi cet étonnement, mon frère? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas? rien... non, rien n’a jamais bit battre ce cœur de marbre: il ne palpitera que le jour où ie sentirai poser sur mon front b couronne souveraine. j'enteiKb Rodolphe... laissez-rooi...

— Mais...

— laisses-moi, s'écria Sarah d'un ton si impérieux, si résolu, que son frère quitta l’appariement quelques moments avant qn'on y eût introduit le prince.

Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait b pitié. Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque parée, il recub de surprise, sa physionomie devint aussitôt sombre et méfiante.

La comtesse, devinant sa pensée, lui dit d'une voix douce et faible :

— Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes derniers adieux ?

— J'ai toujours regardé comme sacrés les derniers vœux des mourants : mais il s’agit d une tromperie sacrilège...

— Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurezvous, je ne vous ai pas trompé ; il me reste, je crois, peu d’heures à vivre. Pardonoez-moi une dernière coquetterie. J'ai voulu vous épargner le sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie ; j'ai voulu mourir vêtue comme je l'étais la première fois où je vous vis. Hélas ! après dix années de séparation, vous voilà donc enfin ? Merci ! oh ! merci ! Mais, à votre tour, rendez grâces â Dieu de vous avoir inspiré b pensée d'écouter ma dernière prière. Si vous m'aviez refusé... j’emportais avec moi un secret qui va faire b joie... le bonheur de votre vie. Joie mêlée de quelque tristesse... bonheur mêlé de quelques brmes... comme toute félicité humaine ; mais cette félicité, vous rachèteriez encore au prix de b moitié des jours qui vous restent â vivre !

— Que vouiez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise.

— Oui. Rodolphe, si vous n’éliq|ftpas venu... ce secret m aurait suivie dans la tombe... c’eût été ma seule vengeance... et encore... non, non, je u’aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait souffrir, j’aurais partagé avec vous ce suprême bonheur dont, plus heureux que moi, vous jouirez longtemps, jjlen longtemps, je l’espère.

— Mais encore, madame, de quoi s’agit-il?

— Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je mets à vous en instruire, car vous regarderez cette révélation comme un miracle du ciel. Mais, chose étrange, moi qui d'un mot peux

vous causer le plus grand bonheur que vons ayez peut-être jamais rcssetiti... j’éprouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient comptées, j'éprouve uue satisfaction indéfinissable à prolonger votre aiteufe... et puis je connais votre cœur... et, malgré b fermeté de votre caractère, je craindrais de vous annoncer s^ns préparation une découverte aussi incroyable. Les émotions d'une joie foudroyante ont aussi leurs dangers.

— Votre pâleur augmente, vous contenez a peine une violente agitation, dit Rodolphe; tout ceci cet, je le crois, Brave et solennel.

— Grave et solennel, reprit Sarah d’une voix émue ; car, malgré son impassibilité habituelle, en songeant â l’immense portée de la révébliou qu elle allait faire à Rodolphe, elle te sentait plus troublée qu’elle n’avait cru l'être; aussi, ue pouvant se coutraindre plus longtemps, die s'écria ;

— Rodolphe... notre fille existe...

— Notre fille!...

— Elle vit 1 vons dis-je...

Ces mots, l’accent de vérité avec lequel Us furent prononcés, remuèrent le prince jusqu'au fond des entrailles.

— Notre eu faut? répéta l-il en se rapprochant précipitamment du fauteuil de Sarah, notre enfant ! ma fille !

— Elle u’est pas morte, j’en ai des preuves irrécusables... je sais où elle est... demain vous la reverrez.

— Ma fille ! ma fille ! répéta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait ! elle vivrait !

Puis tout à coup, réfléchissant à i’iuvraisembbnce de cet événement, et craignant d’être dupe d’une nouvdle fourberie de Sarah, il s’écrb :

— Non... non... c’est un rêve! c’est impossible! vous me trompez, c’est une rusé, un mensonge indigne !

— Rodolphe! écoutez-nioi.

— Non. je connais votre ambition, je sais.de quoi vous êtes capable, je devine le but de celte tromperie!

— Eh bien ! vous dites vrai, je suis capable de tout Oui, j'avab voulu vous abuser ; oui, quelques jours avaul d’être frappée d’uu coup mortel, j’avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais présentée â b place de notre enfant... que vous regrettiez amèrement.

— Assez... oh ! assez, madame.

— Après cet aveu, vous me croirez peut-être, ou plnlôt vot» serez bien forcé de vous rcudre â l’évidence.

— A l’évidence...

— Oui, Rodolphe, je le répète, j’avais voulu vous tromper, substituer une jeune fille obscure à celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu, lui. qu'au moment où je Taisais ce marché sacrilège... je fusse frappée à mort.

— Vous... â ce moment !

— Dieu a voulu encore qu’on me proposât... pour jouer ce rôle... de mensonge... savtz-vou* qui ? notre fuie...

— Etes-vous donc en délire... au nom du ciel ?

— Je ne suis pas en délire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des papiers et un portrait qui vous prouveront b vérité de ce que je vous dis, vous trouverez uu papier taché de mon sang.

— De votre sang ?

— La femme qui m’a appris que notre fille vivait encore me dictait celte révélation, lorsque j'ai été frappée d’un coup depoiguard.

— Et qui était-elle/ comment savait-elle ?...

— C’est â elle qu’on avait livré notre fille... tout enfant... après l’avoir bit passer pour morte.

— Mais celte femme... son nom?... peut-on b croire? où lavez-vous conuue ?

— Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a quelques mois, vous aviez tiré une jeune fille de la misère pour l’envoyer à b campagne, n'cst-ce pas?

— Oui, à Bouqueval.

— La jalousie, b haine m’égaraient. J’ai fait enlever celte jeune fille par b femme... dont je vous parle...

— Et on a conduit la malheureuse enbut à Saint-Lazare.

— Où elle e>t encore.

— Elle n’y est plus. Ah ! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que vous avez bit... en arrachaut celle infortunée de la retraite où ji l'avais placée... mais...

— Celle jeune fille n'est plus à Saint-Lazare, s'écria Sarah avec épouvante, et vous parlez d’un malheur affreux !

— ün monstre de cupidité avait intérêt à sa perte. Ils l'ont noyée, madame. Mais répondez... vous dites que...

— Ma fille! s’écria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite, immobile comme nue statue de marbre.

— Que dit-elle ? mon Dieu ! s'écria Rodolphe.

— Ma fille! répéta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de désespoir ; Ils ont tué ma fille !

— La Uouakuse, voire fille Ml... répéta Rodolphe en se recubnt avec horreur.

— La Goualeuse... oui... c’est le nom que m’a dit celte femme surnommée la Chouette- Morte... morte ! reprit Sarah , toujours immobile, toujours le regard fixe ; ils l'ont tuée.

— Sarah ! reprit Rodolphe aussi pâle, aussi effrayant que la cumltsse,

I FS MYSTERES DP. PARIS.

ktm«i 9 tous... répoaéez-mel. la Cwnkti^e... «île jeune fille que ! vous avez f.ilt enlever par la Chouette à tiouquevat. . était...

— Notre fille!

— Elle!!!

— El ils l'ont tuée !

— (Mi ! non... non... vous délirez... cela ne peut pas être... Vous ne savez, pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah ! retenez à vous .. paHex-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vons. Souvent il y a de* retnubbnws, des apparences qui trompent ; on est si enclin à croire ce qn'on dé-ire. U n'est pus nu reproche que je vous fais... mais expliquez- moi bien... diles-moi bien toutes les raisons qui vous portent à penser cela, car cela ne peut pas être... non, non ! il ne faut pas que cela soit ! cela n'est pas!

Après un moment de silence, fa comtesse rassembla ses pensées, et dit à Rodolphe d'une voix défaillante !

— Apprenant votre mariage. pensant à me marier moi-même, je n'ai pas pu garder notre fille auprès de moi ; elle avait quatre au* alors...

a- Mais à cette époque je vous l’ai demandée, mol... avec prières, s écria Rodolphe d’un ton déchirant, et me* lettres soûl renées sans réponse. La seule que vous m’avez écrite m'annonçait sa mort!

— Je voulais me venger de vos mépris en vous refusant votre enfant. Cela était indigne. Mais croulez -moi... je le sens... fa vie m'échappe, ce dernier coup m'accable...

— Non ! noo ! je ne vous erots pas... je ne veux pas vous croire. La Coualetise... ma fille! 0 mon ftieu. vous ne voudriez pas cefa!

— Ecoutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon frère char* gi<u madame Séraphin, veuve d on ancien serviteur à lui, d'élever reniant ju.v|u a ce qu elle Itllen âge d'entrer en pension. La somme destinée à as- Mirer l'avenir de notre lifte fut déposée par mon frère chez un notaire cité par sa probité. Les lettres de cet homme et de madame Séraphin, adressées à celle époque à moi et à mou frère, sont fa... dans i cite cassette. | Au bout d’un au 00 m'écrivit que fa sauté de ma tille s'altérait... huit mois apres qu elle était morte, et l'on m’envoya son acte de décès. A ) celte époque, madame Séraphin est entrée au service de Jai-ques Ferrand. apres avoir livré notre fille à la Chooeue, par l'intermédiaire d'un mi -érable actuellement an bagne de Rocbefort. Je commençais à écrire cette déclaration de la Chouette, lorsqu ’efte tu’a frappée. Ce papier est fa... avec un portrait de notre fille à l'àge de quatre ans. Examinez tout, lettres, déclaration, portrait; et vous, qui l’avez vue... celle malheureuse enfant... jugez.

Après ces mots qui épuisèrent se» forces, Sarah tomba défaillante dans son fauteuil.

Rodolphe resta foudroyé par cette révélation.

Il est de ces. malheurs si imprévus, si abominables, qu'on tâche de ne nas y croire ju-qu’i ce qu'une évidence écrasante vous y contraigne... Rodolphe, per-uadé de fa mort de Hcur-de-Marie, n'avak plus qu un espoir, cel|ii de se convaincre qu’elle n'était pas sa fille.

Avec un calme effrayant qui épomanta Sarah, il l'aj^rocba delà table, ouvrit la cassette et se mit à lire le- lettres une à une, à examiner, avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient.

Ces lettres, timbrées et datées par fa poste, écrites à Sarah et à son frère par le notaire et par madame Séraphin, étaient relatives a l'enfance de Fleur- de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait.

Rodolphe ne pouvait douter de l'aiilhenticiié de cette correspondance.

La déclaration de 1a Chouette se trouvait continuée par le* renseignements dont nous avons parlé au commencement de cette In -loin*, renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nommé i Pierre Touroemitie , forçat alors à Rocbefort, comme I homme qui avait reçu Fleur-de-Maric des mains île madame Séraphin pour fa livrer à la Chouette... à fa Chouette, que fa malheureuse enfant avait reconnue plus lard devant Rodolphe au tapis-franc de l’ogresse.

Rodolphe ne pouvait plu» douter de l'identité de ccs personnages et de celle de la Goualeusc.

L’acte de décès paraissait en règle ; mais Fer rand avait lui-même avoué ' à Cm il) que ce faux acte avait servi à fa spoliation d'une somme consi dérable, autrefois placée en viager sur fa tête de fa jeune fille qu'il avait f it noyer par Maitfal à File du Ravageur.

Le fut doue avec une croissante et «(KMivantahle angofa-<* que Rodolphe acquit, inalgié lui, ci-tU terrible conviction que fa tiottalcuse était sa fille et qu’elle était moi te. *

.Malheureusement pour lui... loot semblait confirmer cette créance.

Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves données parle notaire hii-méme à Cecily* le prioce, dans sou vif intérêt pour la Goualeusc, ayant fait prendr e des informations à Asnières, avait apprit qu’eu effet deux femmes, l’une vieille et l'autre jeune, vêtue en paysanne. s'étalent noyées en se rendant à llte du Ravageur, el que le bruit public accusait le* Martial de ce nouveau crime.

lisons enfin que. maigre les soins du docteur Griffon, du comte de Saiut-Rcmy el de la Louve, Fleur '-de-Marie. longtemps dans un état désespéré, cuirait à peine en convalescence, cl que -a faiblesse murale et physique était encore telle, quelle tt’avail pu jusqu alors prévenir ni madame Georges ui Rodolphe de sa position.

Ce concours de circouatances ne pouvait laisser le moindre e-poir au prince.

Une dernière épreuve iui était réservée.

H jeta enfin le* yeux sur le portrait qu’t! avait presque craint de regarder.

Ce coup fut affreux.

Uns cette figure enfantine et charmante, déjà belle de celte beauté divine que l'on prête aux chérubins, il retrouva d'une manière saisissmite les traits de Fleur -de- Mu rie... son nez fin el droit, sou noble front, sa petite bouche déjà un peu sérieuse. Car, disait madame Séraphin à Sarah dans nue des lettres que Rodolphe valait de lire : « L'enfant demande toujours sa mère et est bien triste. »

L'étaient encore scs grands yeux d'un bleu fi pur et si doux. . d’nn 6/m </e ftlttci , avait dit fa Chouette à Sarah, ai reconnaissant dans cette miniature les traits de (Infortunée qu’elle avait poursuivie enfant sous le nom de Pégrlolte, jeune tille sous le nom de Conalritse.

A la vue de ce portrait, les tumultueux Cl violents sentiments de Rodolphe furent étouffé* par se* famés.

Il rrtombîftrUé dans un fauteuil, et cacha sa figure dans scs ntairs ?n sanglotant.

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