‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 143 sur 174 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le Maître d'école.

Le docteur llerbin, homme d'un àgc mûr, avait une physionomie infiniment spirituelle cl distinguée, uu regard d'une profondeur, d une sagacité remarquable, et un sourire d'une bonté extrême. Sa voix, naturellement harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait tuix aliéné? aus-i la suavité de son accent, la mansuétude de scs paroles semblaient souvent calmer l'irritabilité naturelle de ces infortunés. L’un des premiers il avait substitué, dans le traitement de la folie la commisération et la bienveillance aux terribles moyens coercitifs employés autrefois : plus de chaînes, plu» de coups, plus de dooebes, plus d'isole* nient surtout (sauf quelques cas exceptionnels).

Sa haute intelligence avait compris que la mooomanie, que l'insanité, que la (tireur s’exaltent par la séquestration et par les brutalités; qa'eû soumettant au contraire les aliénés à la vie commune, raille distractions, mille incidents de tous les moments les empêchent de s’absorber dans une idée fixe, d’autant plus funeste qu'elle est plus concentrée par U solitude et par l'intimidation.

Ainsi l’expérience prouve que, pour les aliéné?, l’isolement est aussi fit ne.- te qu’il est salutaire pour les détenus criminels... b perturbation mentale des premiers s'ai croissant dans la solitude, de même que la perturbation ou plutôt la subversion morale des seconds s'augmente et devient incurable par la fréquentation de leurs pairs en corruption -

Sans doute, dans plusieurs années, le système pénüeutiau e actuel, avec scs prisons en commun, véritables écoles d'infamie, avec ses bagnes, ses chaînes, ses piloris et ses échafauds, paraîtra anssi vicieux, aussi sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux aliénés parait à cette heure absurde et atroce...

' — Monsieur, dit madame Georges fl) à M. llerbin, j’ai cru pouvoir

I accompagner mon fils et ma belkvfille, quoique je ne connaisse pas .M. Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intéressante, que je u'ai pu résister au désir d’assister avec mes enfants au réveil complot de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-t-on dit, lui reviendra ensuite de l’éprouve a laquelle vous allez le soumettre.

— Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que doit lui causer b présence ae sa fille et des personnes qu’il avait habitude de voir.

— Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit b femme de Morel avec émotion, en montrant Rigolelle au docteur, notre bonne petite voisine était occupée à me secourir moi et mes enfants.

— Mon père connaissait bien aussi M. G.rmain, qui a toujours eu beau j coup de boutés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et \nats- | la ie, elle reprit : Monsieur cl madame sont les portiers de notre maison... ils avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant qu’ils le pouvaient.

— Jv y ou» remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être dérangé pour venir ici; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que celte visite or doit pas vous coûter ?

— Môssieur, dit Pipelet eu s’inclinant gr a v em ent, i’hoiume doit s'errtr 'aider ici-bas... il est frère... sans compter que le pere Morel était la crème des honnêtes gens... avant qu’il n’ait perdu b raison par suite de sou uu estai iou et celle de cette chere mademoiselle Louise.

— Et même, reprit Anaslasie, et même que je regrette toujours que ' l'étudiée de soupe brûlante que j’ai jetée sur le dos des recors n’aurait pas été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur plomb fondu?

— C’en vrai ; je dois rendre cc juste hommage à l'affection que moo épouse avait vouée aux Mord.

— Si vous ne craignez pas. madame, dit le docteur llerbin à la mère de Gcnnaiu, b vue des aliénés, nous traverserons plusieurs cours pour nous rendre au bâtiment extérieur où j’ai jugé à propos défaire conautre

(1) Nous siruni que les femme* sont très-difficilement admises dan* \ et maison* d'sliéaês ; mai* noos demandons pardon au lecteur de cotta irrégularité Booms* ire è notre fable

Morel, et F»! donné Tordre ce malin qu'on no le menât pas à b ferme comme à l’ordinaire.

— A la ferme, monsieur ? dit madame (rcorge», il y a une ferme Ici ?

— Cela vous surprend, madame? je le conçois. Oui, nous avons Ici une ferme dont les produits sont d’une très* gré ode ressource pour la maison el qui est mise en valeur par des aliénés (I).

— Ils y ira vaillent en liberté, monsieur?

— Saits doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature, est un de uos meilleurs moyens curatif*... Un seul gardien les y conduit, et il n’y a presque jamais eu d'exemple d'évasion ; Us s'y rendent avec une satisfaction véritable... et le petit salaire qu'ils gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de |>eiite> douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours, l'uts, voyant une légère nuance d'appréhension sur les traits de madame Georges, le docteur ajouta : Ne craignez rien, madame... dans quelques minuits vous serez aussi rassurée que moi.

— Je vous suis monsieur... Venez, mes enfants.

— Anastasie, dit tout bas M. l'ipeht, qui était resté en arrière avec sa femme, quand je range que ri »'inl rnale poursuite du Cabrion eût duré. . ton Alfred devenait fou, cl, comme tel. était relégué parmi ees malheureux que nous allons voir vélos «les costumes les plus baroques, enchaînés par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les bêtes féroces du Jardin-de s-Ptaot es !

— Ne ni en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont comme de vrais singes dès qu’ils aperçoivent une femme... Ils se jettent anx barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements ;*fireux... il faut que leurs gardiens les apaisent à grands coups de fouet et eu leur lâchant sur la tête des immenses robinets d'eau glacée qui tombent de cent pieds de haut... et ça n’est pas de trop pour les rafraîchir.

> — Anastasie, ne vous approchez pa' trop des cages de ces insensés, dît gravement Alfred ; uu malheur est si vite arrivé I

— Sans compter que ça ne serait pas généreux de ma part d’avoir l'air de les narguer ; car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c’est nos attraits qui rendent les hommes comme ça. liens, je frémis, mon Alfred, quand je pense que si je t'avais refit' é tou bonheur, in serais probablement, a l’heure qu’il est, fou d’amour comme un de t!£S enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux dç la cage aussitôt que tu verrais une iemme, et à rugir apres, pauvre vieux chéri., toi qui, au contraire, t’ensauves dès qu'tsies t’agacent.

— Ma pudeur est ombrageuse, c’est vrai, et je ne m’en ois pas mal trouvé. Mais, Anastasie, b porte sonvre, je frissonne... Nous allons voir d’abomioables figures, cntemfre des bruits de chaînes et des grincements de dents...

M. et madame Pipelet, n’ayant pas, ainsi qu’on le voit, entendu la conversation du docteur llerbin, partageaient les préjugés populaires qui existent encore à l'endroit ries hospices d’aliénes, préjugés qui, du reste, il y a quarante ans, étaient d effroyables réalités.

La porte de la cour s'ouvrit.

Cette cour, formant un long parallélogr ;unrnc, était pbntée d’arbres, garnie de bancs ; de chaque côté régnait une galerie d’une étrange construction ; des cellules largement aérées avaient accès sur celle galerie ; une cinquantaine d’hommes, uniformément vêtus de aris. se promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis au soleil.

Rien ne contrastait davantage avec l’idée qu’on se fait ordinairement des excentricités de costume et de la singularité phvsiognnmonique des aliénés ; il fallait même une longue habitude «(‘observation pour découvrir sur beaucoup de ces visages les iudices certains de la folie.

A l'arrivée du docteur llerbin, uu grand nombre d’aliénés se pressèrent autour de lui, joyeux et empressés, en lui tendant leurs mains avec tme touchante expression de confiance et de gratitude, A laquelle il ré- . pondit cordialement en leur disant :

— Bonjour, bonjour, mes enfants.

Quelques-uns de ces malheureux, trop éloignés du docteur pour lui prendre la main, vinrent l’offrir avec une sorte d'hésitation craintive a ux personnes qui l'accompagnaient.

— Bonjour, nies amis, leur dit Germain en leur serrant b mato avec uoe bonté qui semblait les ravir.

. — Monsieur, dit madame Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?

— Ce sont à peu près les plus dangereux de 1 a maison, dit le docteur co souriant. Ou les laisse ensemble le jour: seulement, b nuit ou les renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.

— Comment ! ces gens sont complètement fous ?... Mais quand sonl-lls donc furieux ?...

7- D’abord. .. dès le début de leur maladie, quand on les amène Ici ; Puis peu à peu le traitement agit, b vue de leurs compagnons les calme, J?* distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord frequentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des Plus méchants.

C’était un homme robuste et nerveux, de quarante ai» environ, aux

fl) Celle ferme, admirable ùuUiution curative, cît litu-’e à trfo-peu de Ji«de Bicdtre.

longs cheveux noirs, au grand front, au teint bilieux, au regard prof‘«nd, à b physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur et lui dit d'un (ma d exquise politesse, quoique se contraignant uu peu :

— Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d’entretenir el de promener l'aveugle ; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y a une injustice flagrante A priver ce malheureux de ma conversation pour le livrer... (et le fou sourit avec un* dédaigneuse amertume) aux stupides divagations d’on idiot complètement étranger, je crois ne rien hasarder, complètement étranger aux moindre* notions d’une science quelconque, taudis que ma conversation distrairait i' vcugle. Ainsi, ajouta-t-il avec une extrême volubilité, je lui aurais dit mou avis sur le» surfaces isothermes el orthovonalos. lui faisant remarquer que les équations aux différences partielles, dont l'interprétation géométrique »e résume eu deux faces orthogonales, ne peuvent être iutégrées généralement A cause de leur complication. Je lui aurais prouvé que les sur fcc ta conjuguées sont nécr- - ai renient toutes isothermes, et nous aurions cherché ensemble quelles sont les surfaces capables de composer un système triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion, monsieur... comparez cette récréation aux stupidités dont 011 entretient l'aveugle. ajouta l’aliéné cil reprenant haleine, el dites-moi si ce n’est pas un meurtre de le priver de mon entretien !

— Ne prenez pas ce qu’il vient de d ; re, madame, pour le* élu' librations d'un fou, dit tout bas le docteur : il aborde ainsi parfois le- plus hautes que- lions de géométrie on d'a fronomie avec une sagacité qui ferait honneur aux savants les plus illustres... Son «avoir est immense. Il parle toutes les I mgucs vivantes ; mais il cri, hélas ! martyr du désir et de l’orgueil du savoir; Il se figure qu'il a absorbé toutes les connaissances humaines en lui seul, et qu’en le retenant ici on replonge T humanité dans les ténèbres de b plus profonde ignorance.

Le docteur reprit tout liant A l'aliéné, qni semblait attendre sa réponse avec une respectueuse anxiété •

— Mot» cher monsieur Charles, voire réclamation me semble de toute justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais heureusement u'ett pas sourd, goûterait un « harme* infini à la conversati n d’un homme aussi érudit que vous. Je vais m'occuper de vous faire rendre justice.

— Du reste, vous persistez toujours, en me retenant Ici, à priver J’uulvtrs de toute? les connu Usances humaines que je me suis appropriées en me les assimilant, dit le fou eu s'animant peu à peu cl eu tommeuçaut à gesticuler avec une extrême agitation.

-- Allons, allons, calmez vou-, mon bon monsieur (Hurles, llctireusentent l'univers ue s’est pas encore aperçu do ce qui lui mannuait ; dés qu’il ré. I.u.ra, nous nous empresse ous de & l'.'Lirc & sa réclamation; en tout élat de cause, uu homme de votre capacité, de votre savoir, peu! loujour rendre de grauds services.

— M-is je suis jiour b scicuce ce qu’était l’arche de Noé pour la nature physique, s’écria-t-il en grinçant des dents et l’œil cgare.

— Je le sais, mon cher ami.

— Vous voulez meure b lumière sous le In.Uscau ! s'écria-t-il en fermant les poings. Mais alors je vous briserais comme verra, ajouta-t-il d’uu air menaçant, le visage empourpré de a. 1ère cl tes veines gonflées à se rompre.

— Ah ! monsieur Charles, répondit le docteur eu attacha ut sur l'insensé uu regard calme, lise, perçant, et douuant à sa voix uu acccul caressant et flatteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps modernes...

— Lt passés ! s’écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour sou orgueil.

— Vous ne me bissez pas achever... que vous étiez le plus graud savant des temps passés... présents...

— Et futurs... ajouta le fou avec fierté.

— Oh ! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur tit souriant et en lui frappant amicalcmcul sur l'épaule. Ne dirait on pas que j'ignore toute I admiration que vous inspirez cl que vous méritez !... Voyon», allons voir l’aveugle... couduisez-moi près le lui.

— Docteur, vous êtes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce qu’on l’oblige d écouter quand je pourrais lui dire de si belles choses, reprit le fou complètement calmé en marciiaut devant le docteur d’un air satisfait.

— Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, uni s’était rapproché de sa mère et de sa femme, dont il avait remarqué reffroi lorsque le fou avait parlé et gesticulé violemment : un moment, j'ai craint une crise.

— Bh ! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d’exaltation, au premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent Jetés sur lui ; on l’eût garrotté, battu, bondé de douches, une des pins atroces tortures que I on puisse rêver... Jugez de l'effet d'un tel traitement sur mtc organisation énergique et irritable, dout la force d'expansion est d'autant plus violente qu’elle est plus comprimée. Alors il serait toml*é dans on de ces accès de rage effroyables qni déliaient les étreintes les plus puissantes, s’exaspéraient par leur fréquence et devenaient presque incurables ; tandis que, vous le voyez, en ne comprimant pas d'abord cette effervescence momûuiauée ou en Ut détournant A l’aide de l’excessive mobilité d'esprit que Ton remarque chez beaucoup

ces boninonnemfncs éphémères s'apaisent aussi vite qu’fls

s’élèvent.

— Et quel est donc, cet aveugle dont il prie, monsieur ? est-ce une illusion de son esprit? demanda :adame Georges.

— Non, madame, c'est une in Moire fort étrange, répondit le docteur. Cet aveugle a été pris dans un repaire des Chuiup>-Ely-éts, où l’on a arrête une bande de voleurs et d'a>sa$*ms ; on a trouvé cet homme enchaîné au milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si horriblement mutilée, qu’on n'a pu Li rc< onnallre.

— Ah I c’est affreux... dit madame Georges en frissonnant (t).

— Cet homme est d'une épouvantable laideur, toute sa figure est corrodée par le vitriol. Depuis son arrivée ici U n’a pas prononcé une parole. Je ne sais s’il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées pendant mou absence, et toujours la nuit M.illieurcusemenl toutes les dermoides qu'on lui adresse restent sans r épouse, et il est impossible d’avoir aucun renseignement sur sa position; ses accès semblent causés par une fureur doul la cause est impénétrable, car il ne prononce pas une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d attentions; ils guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas ! selon le degré de leur intelligence. Tenez... le voici...

Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d’horreur à la vue du Maître d'école, car c'était lui.

Il u daii pas Tou, mais il contrefaisait le muet et l’insensé.

Il avait massacré la Chouette, uou dans un accès de folie, mais dans un accès de fièvre chaude pareil à celui dont ü avait déjà été frappé lors de sa terrible vision à la ferme de Botiqueval.

Ensuite de son arreslaliou à la taverne des Champs-Elysées, sortant de son délire passager, le Naître d'école s était éveille dans une des celrlules du dévêt de la Conciergerie où l'on enferme provi oirement les insensés. Entendant dire autour de lui : — C'est un fou furieux, il résolut de couliuucr de jouer ce .rôle, et s'imposa un mutisme complet afin de ne nas se compromettre par scs réponses, dans le cas où l'on douterait ne son inimité prétendue.

Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, Il simula de temps à autre de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour ces ma infesta lions, nfiti «l'échapper à la pénétrante observation du médecin en chef, le cliirurgieu de garde, éveillé et appelé à la h&tc, n'arrivant presque jamais qu'à l’issue ou à la fin de b crin*.

— l e Ires-petit nombre des complices du Maître d’école qui savaient son véritable nom et son évasion du bague de Rocbefurt ignoraient ce qu'il était devenu, et n'avaieol d'ailleurs aucun intérêt à le dénoncer; ou ne pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toui-mr- à Bicétre, en continuant son rôle de fou et de muet.

Oui. toujours, tel était alors l'uuique voeu, le seul désir de cet homme, grâce à l'impuissaucc de nuire qui paralysait ses méchants instincts. Grâce à risolcmcut profond où il avait vé» u dans le caveau de Bras-Rongc, le remords, on le sait, s’était peu à | eu emparé de celte âme de fer.

A force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le souvenir de ses crimes passés, privé de toute communication avec le monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps,

R ar s'imager dans son cerveau, ainsi qu’il l'avait dit à la Chouette ; alors ù a ppa rai soient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce n’était P«* s là de la folie, c’était la puissance du souvenir porté à sa dernière expression.

Ainsi cct homme, encore daos la force de l'âge, d’une constitution athlétique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues années, cet homme qui jouissait de toute b plénitude de sa raison, devait passer ces longues aimées parmi les fous, dans un mutisme complet, sinon, s’B était découvert, on le conduisait à l'échafaud pour scs nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui s'augmentait en raison de son repentir.

Le Maître d école était assis sur un banc ; une forêt de cheveux grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme ; accoudé sur un de ses genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux lût prive de regard, que deux trous remplaçassent son ne*, que sa bouche fût difforme, un désespoir écrasant, incurable, se manifestait encore sur ce visage monstrueux.

Un aliéné d une figure triste, bienveillante et juvénile, agenouillé devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le regardait avec bonté, et d’une voix douce répétait incessamment ces seul» mots : Des fraises... des fraises... des fraises...

— Voilà pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont fermés, ceux de l’esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gré de me mettre en communication avec loi.

— Je n'en doute pas, dit le docteur pendaut que le pauvre insensé à figure mélancolique contemplait ( abominable figure au Maître d’école avec compassion et répétait de sa voix douce : Des fraises.... des fraises... des braises...

Il) Rodolphe avait toujours Uiaaé ignorer i madame Georges le sort du Maître 4 école depuis ’ue celui-ci s'était évadé du bagne de Rochefort.

— Depuis son entrée icL ce pauvre fou n’a pas prononcé d’autres paroles que celles-là, dit le docteur à madame Georges, qui regardait le Maître d'école avec horreur ; quel événement se rattache à ces mots, les seuls qu’il dise... c’est ce que je n’ai pu pénétrer...

— Mon Dieu, ma mère, dit Germain à madame Georges, combien ce malheureux aveugle parait accablé!...

—C'est vrai, mon enfant, répondit madame Georges, malgré moi mon cœur se serre... sa vue me fait mal. Oh! qu’il est triste de voir l’homaiiilé sous ce sinistre aspect !

A peine madame Georges eut-elle prononcé ces mots, que le Maître d'école tressaillit; son vLage couture devint pâle sous ses cicatrices; il leva et tourna si vivement la tète du côté de la mere de Germain, que celle-ci ne put retenir uo cri d'effroi, quoiqu'elle Ignorât quel était ce misérable.

Le Maître d'école avait reconnu b voix de sa femme, et les paroles de madame Georges Kii disaient qu elle parlait à sou fils.

— Qu 'avez-vous, ma mère? s’écria Germain.

— Rien, mou entant... mais le mouvement de cet homme... l’expression de sa figure... tout cela... m’a effrayée... Tenez, monsieur, pardonnez à ma faiblesse, ajoi<ia-l-elIe en s'adressant au docteur ; je regrette presque d'avoir cédé à ma curiosité eu accompagnant mon fils.

— On ! pour une fois... ma mère... il n’y a rien à regretter...

— Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici, ni nous non plus, n est-ce pas, mon petit Germain? dit RigoleUe; c’est si triste... ça navre le cœur.

— Allons, vous êtes une petite peureuse. N’est-ce pas. monsieur le docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une

peureuse?

— J’avoue, répondit le médecin, que b vue de ce malheureux aveugle et muet m’a impressionné. . . moi qui ai vu bien des misères.

— Quelle frimousse... brin! vieux chéri? dit tout bas Aoaslasie... Eh bien ! auprès de toi.. . tous les hommes me paraissent aussi laids que cet affreux bonhomme... C’est pour ça que personne ne peut se vanter de... lu comprends, mon Alfred !..

— Auastasie, je révérai de celte flgure-là... c’est sûr... j’eo aurai le cauchemar...

— Mon ami, dit le docteur au Maître d’école, comment vous trouvezvous?...

Le Maître d’école resta muet.

— Vous ne m'entendez donc pas ? reprit le docteur eu lui frappant légèrement sur l’épaule.

Le Maître d’école ue répondit rien, il baissa la tête ; au bout de quelques instants... de ses yeux sans regards H tomba une larme...

— Il pleure, dit le docteur.

— Pauvre homme ! ajouta Germain avec compassion.

Le Maître d’école frissonna . il entendait de nouveau la voix de son fib... Son (ils éprouvait pour lui un sentiment de compassion.

— Qu’avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur.

Le Maître d'ccole, sans répondre, cacha son visage dans ses mains.

— Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.

-- Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d’un air grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tons les genres de surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systèmes soûl isothermes sont ; I e ceux des surfaces du second ordre : 2* ceux des ellipsoïdes de révolution autour du petit axe et du grand axe; 3* ceux... Mais, au bit, non, reprit le fou en se ravisaut et réfléchissant : le reutretieodrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné toujours agenouillé devant le Maître d'école : Ote-toi de là... avec tes fraises...

— Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il but que chacun de vous conduise et entretienne à sou tour ce pauvre homme... Laissez votre camarade prendre votre place...

Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa déférence par un salut, fit uo signe d adieu au Maître d'école et s'éloigna en répétant d'une voix plaintive : — Del fraises... des fraises...

Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène causait à madame Georges, lui dit ;

— Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon espérance se réalise, votre âme s’épanouira en voyant cet excédent homme rendu à la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.

Et le médecin s’éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.

Le Maître d’école resta seul avec le lou de science, qui commença de lui expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloqucmroeol, b marche imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense daos le ciel, dont l’état normal est la nuit...

Mais le Maître d’école n'écoutait pas...

Il songeait avec un profond désespoir qu’il n’entendrait plus jamais la voix de son fils cl de sa femme... Certain de b juste horreur qu il leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait plongés b révélation de son nom, il eût plutôt enduré mille morts que de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui restait : un moment il avait inspiré quelque pitié à son fils. •

Et malgré lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant de lui infliger un châtiment terrible :

« Chacune de te* paroles est an blasphème, chacune de tes parole»

sera une prière ; lu es audacieux el cruel parce que lu es forl, tu seras doux et humble parce que tu seras faillie. lou cirur est fermé au repentir... uu jour lu pleureras tes victimes... D'homme tu l’es fait betc féroce... un jour ton intelligence se rdèvera par l'expiation. Tu n'as pas même respecté ce que respectent les bêles sauvages, leur femelle et leur*, petits... après une longue vie consacrée à la rédemption de les crin ies, U derniere prière sera pour supplier Dieu de 1 accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme el tondis... a

— Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au bitimçni où sc trouve Morel, dit le docteur eu sortant de 1a cour où était le Maître d écote.

OIAPITRE XVI.

Morel le lapidaire.

Malgré la tristesse que lui avait inspirée ta vue des aliénés, madame Georges ne put *>mp«Vh« r de s'arrêter un moment eu passant devant une cour grillée où étaient enfermés les idiots incurables.

Pauvres êtres, qui souveut u'oul pas même I nstruit de La bètfe Cl dont on ignore presque toujours l’origine; inconnus de tous et d'eutniémes... Ils traversent ainsi la vie, absolument étrangers aut sentiments. à la pensée, éprouvant seulement les besoius animaux K- s plus limités...

Le hideux accouplement de la misère et de b débauche, au plus profond dés bouges les plus infects, cause ordinairement cet oflrojmde abâtardissement «ta l’espèce... qui atteint en général les classes pauvres.

Si généralement b folie ne se révèle pas tout d'abord à l'observateur superficiel par la seule inspection de b physionomie de l'aliéné, il u’est que trop facile de reconnaître les caractères physiques de l’idloÜiMie.

Le docteur Herbin n'eut pas besoiu de faire remarquer à madame Georges l'expression d'abrutissement sauvage. d'insensibilité stupldd ou d'ébahissement imbécile qui donnait aux traits de ces malheureux une expression à la lois hideuse et pénible à voir. Presque loti* étaient vêtu* do longues souqtienilles sordides en lambeaux : car, malgré toute la surveillance possible, on ne peut empêcher o s êtres, absolument privés il'iu linct el de raison, de lacérer, de souiller leurs vêtement* en rampant. en se roulant comme des bêtes dans b fange des cours (t| où ils restent pendant 1e jour.

Les un*, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui tes abritait, pelotonnes, ramassés sur eux-mêmes comme des animaux «b ns leurs tanières, taisaient entendre une sorlo de râlement sourd et continuel.

D'antres, adossés au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement le soleil.

Uu vieillard d'une obésité difforme, assis sur une chaise de boU, dévorait sa pitance avec une voracité auiiule, en jutant de côté et d'autre des regards obliques et courroucés.

Ca8X-el mar« riaient circuhirement et en bâte dans un tout petit.espace qu'ils se limitaient, t el étrange exercice durait des heures entières sam interruption.

Geux-là, assis par terre, se babnçairnt incessamment en jetant alternativement le haut de leur corps en avant et en arrière, n'interminpaut ce inouvemeiit d’une monotonie vertigineuse que pour rire aux éclats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme.

D’antres enfin, dans un complet anéantissement, n'ouvraienl tes yeux qu'aux heures du repai, et restaient inertes, inanimés, »outd*i miiett, avctigfos. ‘•ans qu'im cri. -.ni- qu'un ;:.-te annonçai I ■ •

L'absence complète de eniuiuuuU-atioa verbale ou intelligente est un des caractères les plus sinistres d’une réunion d'idiots; au moins, malgré l'incohérence de leurs paroles et de leurs pensées, les fous se parlent, se reconnaissent, se recherchent; mais eotre les idiots U règne une iiidilTércuce stupide, uu isolement fannn-lic. iainais on lie tes entend prononcer une parole articulée ; ce août de temp-» à autre quelques rlrt* sauvages ou des gémissements et des, cris qui n’ont rien d'humain. A peine un très-petit nombre d’entre eux reçoit naisscnt-Us fours gardiens. Et pourtant, répélous-le avec admiration, par respect pour la créature,

(Il Puons à ce propos qu’il eut impossible de voir uns une profonde admiration [»iur les intelligence* cliahuble* qui ont combiné ces recherches de pro-

8 reté hygiénique. de voir, disonvnous, les dortoirs et le* lit* consacrés aux idiots.

mnd on pense qu'autrefois ces imlhnireut croupisaaieat dans une paille infect»*, H qu i cette heure il* ont de* hU eicdlenU. maintenu* «Uns un éut de sahihnté parfaite par de* moyen* vraiment merveilleux, on ne pont, encore une fois, que fclonticr ceux qui k «ont voué* à l'adoucUM-jnent de telle* migres. Li. nulle ret-onoaiaaance à attendre, pas même 1a gratitude de l'animal pour son maître (. est donc le lien seulement fait pour le bien au saint nom de l'humanité ; et cela n'en est que plus digne, qi»** plu» rrand <>nn* saurait donc trop louer MM. le* adtninistraUurs et in&lc. ms de lOcctrc, diffnemcnl soiitenui d'ailleurs par la haute et juste autorité du célèbre docteur Ferru*. chargé de l'inspection générale des hospices d'aliénés, et auquel on doit l'excellente Joi sur les aliéné*, loi basée sur ses savante* et profonde* observation*.

ces infortunés* qui seuibleut ne plus appartenir à notre espèce, et pas même à l'espèce animale, par le complet anéantissement de leurs facultés intellectuelles : ce» êtres, incurablement frappé*, qui tiennent plus du mollusque nue de l’être animé, et qui souveut traversent ainsi tous les Ages il une longue carrière, sont entourés de soins recherchés et d'uu bien-être dont ils n'ont pas même la conscience.

Satin limite, il est beau de respecter ainsi le principe de 1.» dlgülti humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme u'ont plu* que l'enveloppe ; mais, répétuits-te toujours, on devrait songer aussi à b dignité de ceux qui, doués de toute leur iutclligeuec, rempli» de zèle, d'activité, suul la force vive de la nation ; four dnuuor conscience de cette dignité eu l'encourageant, en la récompensant lorsqu'elle l’est manifestée par l'amour du travail, par b résignation, par b probité; ne pas dire enfin, avec tiu égoïsme semi-orthodoxe : Punissons ici-bas, Dieu récompensera b-liâttl.

— PtMvres cens ! dit madame Georges en suivant le docteur, après avoir jeté un dernier regard dans b cour des idiots, qu’U est triste de souger qu’il n'y a aucun remède A leurs maux !

-a. Hélas ! aucun, madame, répondit le docteur, surtout arrivés à cet âge; est maintenant, grâce aux progrès de b science, les enfants idiots reçoivent une sotte d '•■duration qui développe au moins l'atome d'In^leliigeuce incomplète dont Us soûl quelquefois doué*. Nous avons Ici une école H )i dirigée avec autant de persévérance que de patience éclairée, qui offre déjà des résultats on ne peut plus satisfaisant» : par des moyens très-lhgéttteux i-t etc lu si ventent appropriés à leur état, on exerce à b fub te phvxlque et le moral de ces pauvres enfants, et beaucoup parviennent I connaître les lettres, les chiffres, à sc rendre compte des routeurs; Où est même arrivé à leur apprendre à chanter en rbœur, et je vou* assure, madame, qu'il y a une sorte de charme étrange, à la fois triste et toui llant, à entendre ces ‘voix étonnées, plaintives, quclqucfofr douloureuse*, s'élever vers te ciel dans un cantique dont presque tous le* mot*, quoique français, leur sont inconnus. Mais nous voici arrivés au bâtiment où se trouve Mord. J’ai recommandé qu’on le bissât seul ce matin, afin que l'cffol que j'espère produire sur lui eût une plus grande action.

— Et quelle est donc sa folie, mon «leur? dit tout bas madame Georges au docteur, afin de n'être pas entendue de Louise.

— Il « imagine que s'H na pas gagué treize cents francs dans sa journée nour payer une dette contrariée envers un notaire nommé Ferrand, LtMiise doit mourir sur I échafaud jKMir crime d'infanticide.

— Ah! moniienr. ce notaire... était uu monstre! s'écria madame George*, instruite de b haine de cet homme contre Germain. Louise Blotti, sou père, ne sont pas ses seules victimes. Il a poursuivi mon fils av«c uu impituyaldc acharnement.

— Louise Mord m'a (oui dit, madame, répondit le docteur. Dieu mmi, ce misérable a cessé de vivre. Mais veuillez m’attendre un moment avec ces braves gens. Je vafc vtdf comment se trouve Morel.

Tuis s'adressant à b fille du lapidaire :

— Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment où je crierai : • Venez ! » paraissez aiH-ilfit. mais seule... Quand je dirai une secoude fols : « yeœt ! » tes autre* personnes entreront avec vous...

— Ali ! monsieur, le coeur me manque, dit Louise eu essuyaut ses larmes. Pauvre père... si cette épreuve était inutile!...

— J’espère qu'elle te sauvera. Depuis longtemps je b ménage... Allons, rassurez-vous, et songez à mes recommandations.

Et le docteur, quittant les personne* qui l'accuiupaguateut. entra dans une chambre dout tes fenêtres grillées ouvraient sur un jardin.

Grâce au repos, à un régime salubre, aux soins dont on l'entourait, les traits de Mon-I te bpidaire n’étaient plu* pâles, hâves et creusés par une maigreur maladive. Son visage plein, légèrement coloré, annonçait le retour de b santé : mais un sourire mélancolique, une certaine fixité qui souvent encore immobilisait son regard, annonçaient que sa raison n'était pa* encore complètement rétablie.

Lorsque te (hteteur entra, Morel, assis et courbé devant une table, simulait l'exercice de son métier de lapidaire en disant ;

— Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur I échafaud... treize cents francs... T«vtHluu>,.. travaillons... travaillons...

OUc aberration, dont tes accès étaient d’ailleurs de moins en moins fréquents, avait toujours été !è symptôme primordial de sa folie. I*c médecin, d’abord contrarié de trouver Morel en ce moment sous rinfiucnce de sa monomanie, espéra bientôt faire servir cette circonstance à sou projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant soixante-ciuq louis qu'il y avait placés d'avance, versa cet or dans sa m.itn et dit bru qiK*— ment i Morel, qui, profondément absorbé par sou simulacre de travail, ne s’était pas aperçu de l’arrivée du docteur :

— Mon brave Morel... assez travaillé-. Vous avez enfin gagné le* treize cents francs qu’U vous faut pour sauver Louise... les voilà...

Et le docteur jeta sur la table la poignée d’or.

— Louise est sauvée ! s’écria le lapidaire en ramassant l'or avec rapidité. Je cours chez le notaire.

(t) Cotte école est encore une de* institutions la* plu* curieuse* et le* plus intéressantes.

Et sc levant précipitamment il courut vers la porte.

— Venez ! cria le docteur avec une vive angoisse, car la guérison instantanée du lapidaire pouvait dépendre de cette première impression.

A peine eut-il dit « Venez, » que Louise parut à la porte, au moment meme où son père s’y présentait.

Morel, stupéfait, recula deux pas en arrière et laissa tomber l'or qu'il tenait.

Fendant quelques minutes il contempla Louise dans un ébahissement profond, ne la reconnaissant pas^ncore. Il semblait pourtant tâcher de rappeler scs souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu à peu, il la regarda avec une curiosité inquiète et craintive.

Louise , tremblante d'émotion , contenait dilücilcment ses larmes, pendant que le docteur, lui recommandant par on geste de rester muette, épiait, attentif ■ t silencieux, les moindres mouvements de la physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours penché vers sa fille, commença de pâlir : il passa scs deux mains -ur son front inondé de sueur ; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler ; mais la voix expira sur scs lèvres, sa pâleur augmenta, et il regarda autour de lui avec surprise , comme s'il sortait peu à peu d'un songe.

— Rien .. bien .. dit

tout bas le docteur a Louise, c'est bon signe quand je dirai

venez, jetez -vous dans ses bras en rappelant votre père.

U? lapidaire porta les mains mr sa poitrine eu se regardant, si cela se prnl dire, des pieds â la tête, comme pour se bien convaincre de son identité. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au Heu d’attacher scs yeux sur sa fille, U semblait vouloir se dérober à sa vue. Alors il se dit â voix basse , d’une voix entrecoupée :

— Non !... non !...

un songe... où suUje?... impossible !... un songe... ce n'est pas elle... Puis voyant le*

C ièces d’or éparses sur ■plancher: Et cet or...

je ne me rappelle pas...

Je m'éveille donc ?...

la tête me tourne... je n’ose pas regarder...

i*ai honte. .. ce n’est pas Louise...

— Venez, dit le docteur â voix liadte.

— Mon nère... reconnaissez -moi donc, je suis Louise... votre fille !... s'écria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du lapidaire, au moment où entraient la femme de Mord, Rigolette, madame Georges, Germain et les Pipelet.

— üli ! mou Dieu 1 disait Morel, que Louise accablait de caresses, où suis-je ? que me veut-on ? que s'est- il passé ? je ne peut pas croire... IV», après quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses dent mains la tête de Louise, b regarda fixement et s'écria, apres quelques Insiauts d'émotion croissante :

— Louise'..

Le Squelette

— Il est sauvé! dit le docteur.

— Mon mari... mon pauvre Morel!.. . s’écria la femme du lapidaire en venant se joindre â Louise.

— Ma femme ! reprit Morel, ma femme et ma fille !

— Et moi aussi, monsieur Mord, dit Rigolette, tous vos amis se sont donne rendez-vous ici.

—Tous vos amis !... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain.

— Mademoiselle Rigolettel... M. Germain ! ... dit le lapidaire en reconnaissant chaque personnage avec un nouvel étounemeut.

— Et les vieux amis de la loge, donc !• dit Aoastasic eu s'approchant

à son tour avec Alfred, les voilà, les Pipelet. .

les vieux Pipelet... amh à mort ... et ailliez donc . père Morel... voilà une bonne journée...

— M. Pipelet et femme!... tant de monde autour de moi!... Il me semble qnll T a «

longtemps ! Et.....

mais — mais enfin... .

c'est toi, Louise... n’estce pas?... s’écria-t-il avec entrainement en serrant sa tille dans ses bras. C’est toi. Louise?

bien sùr?...

— Mon pauvre père... oui... c’est moi...

c’est ma^mère ce

sont tous vos amis

Vous ne nous quitterez

plus vous o’aurez

plus de chagrin... noliserons heureux maintenant. unis heureux.

— Tous heureux

Mais...* attendez donc nue je me souvienne...

Tous heureux... il me semble pourtant qu'on était venu te chercher pour te conduire eu prison. Louise.

— Oui... mon père...

mais j’en suis sortie. .

acquittée Vous le

voyez inc voici

près de vous...

— Attendez encore... attendez... voilà h mémoire qui me revient. Puis le hpidair.rcpril avec effroi : Kl le notaire?...

— Mort il esi

mort, mon père... mur mura Louise.

— Mort! lui?....

alors... je vous crois...

nous pouvons être heureux... Mais où suisje?... comment suis. je ici?... depuis combien tic temps et pour-

quoi?... je ne me rappelle pas bien . . .

— Vous avez été si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu’on vous a transporté ici...

à la campagne. Vous avez eu une fièvre tnr*violcnte, le délire.

— Oui, oui... je me souviens de la dernière chose avant ma maladie ; l'étais à parler avec ma fille, et... qui donc, qui donc?... Ali ou homme bien généreux, M. Rodolphe... il m'avait empêché d’être arrêté. Depuis, par exemple, je ne me souviens de rieo.

— Votre maladie s’était compliquée d’une absence de mémoire, dit le médecin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l’a rendue.

— Et chez qui suis-je donc ici ?

— Chez un ami de M. Rodolphe, sc hâta de dire Germain: ou avait songé que le rleingemrnf d'iir vous serait utile.

LES MYSTÈRES DR PARIS

— A merveille, dit tout bas le docteur ; et s’adressant à un surveillant il ajouta : in voyez le ftaere au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il n’ait pas à traverser les cours et à sortir par la grande porte.

Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n’avait aucunement le souvenir et la conscience de l'aliénation dont il avait été atteint.

Quelques moments après, appuyé sur le bras de sa femme, de sa fille, et accompagné d’un élève chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur avait commis à sa surveillance jusqu'à Pans, Morel montait en fiacre et quittait Bicêtre s^ns soupçonner qu'il y avait été colonne comme (ou.

Le lendemain le soleil se leva radieux, éblouissant.

A quatre heures du matin, plusieurs piquet* d infanterie et de cavalerie vinrent entourer et garder les abords de Bicêtre.

Nous conduirons le lecteur dans le cabanon où se trouvaient réunies la veuve du supplicié et sa fille Calebasse.

— Vous croyez ce pauvre homme complètement çnéri ? disait madame Ccorgcs au docteur, qui la reconduisait jusqu’à la grande porte de Bicêtre.

— Je le crois, madame. et j’ai voulu exprès le laisser sons l'heureuse influence de ce rapprochement avec sa famille j’aurais craint de IVn séparer . Du rosie un de mes élèves ne le quittera pas et indiquera le régime à suivre. Tou*, les jours j’irai le visiter jusqu’à ce que sa guérison soit tout à bit consolidée ; car non-seulement il m'intéresse beaucoup, mais il m’a encore clé très - particulièrement recommandé, à son entrée à Bicêtre. par le chargé dafbircs du grand-dnché de Ucrolsteio.

Germain et sa mère échangèrent un coup d'œil significatif.

— Je vous remercie, monsieur, dit madan*e Georges, de la bonté avec laquelle vous avez bien voulu me faire visiter ce bel établissement, et je me félicite d’avoir assisté à la scène touchante que votre savoir avait si habilement prévue et annoncée.

— Et moi, madame, je me félicite doublement de ce succès, qui rend un si excellent homme à b tendresse de sa braille.

Encore tout émus de ce qu’ils venaient de voir, madame Georges, Rigolettc et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et madame Pipelet.

Au moment où le docteur Hcrhin rentrait dans les cours, il rencontra nn employé supérieur de la maison qui lui dit :

— Ah ! mon cher monsieur ilerbin, vous ne saurirx votre imaginer à quelle scène je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'eût été une source inépuisable.

— Comment donc? quelle scène?

— Vous savez que nous avons Ici deux femmes condamnées à mort, la mère et la fille, qui seront exécutées demain?

— Sans doute.

— Eh bien ! de ma vie je n'ai vu une audace cl un sang-froid pareil À celui de b mère. C’est une femme infernale.

— PT est-ce pas celte veuve Martial qui a montré tant de cynisme dans les débats? — Elle-même.

— El qn'a-t-eüe bit encore ?

— Elle avait demandé à être enfermée dans le même cabarion que sa fille jusqu’au moment de leur exécution. On avait accédé à sa demande. Sa fille, beaucoup moins endurcie qu’elle, parait s'amollir à mesure que le momeui fatal approche, taudis que l'assurance diabolique de b veme augmente encore, s’il est possible. Tout à l’heure le vénérable aumônier de b prison est entré dans leur cachot pour leur offrir les consolations de la religion. U fille se préparait à les accepter, lorsque sa mère, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l’a accablée, clic et l'atunôuier, de si indignes sarcasmes, que ce vénérable prêtre a dû quitter le cachot après avoir eu vain tenté de faire entendre quelques sainte» paroles à cette fetnmc indomptable.

— A la veille de monter à l'échafaud ! une telle audace est vraiment

effrayante, dit le doc-

* leur.

— Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par b fatalité antique. Le père est mort sur l'échafaud, un autre fils est au bagne, un autre, aussi condamné à mort, s'est dernièrement évadé, l-e fil» aîné seul et deux jeunes enfants ont , échappé à cette épouvantable contagion.

Pourtant celte femme a bit demander à ce (ils atné, le seul honnête homme de cette exécrable race, de venir demain malin recevoir ses dernières volontés.

— Quelle entrevue !

— Vous actes pas curieux d'y assister?

— Franchement non.

Vous connaissez mes principes au siyet de la peine de mort, et je li ai pas besoin d’un si affreux spectacle pour m'affermir encore dan* ma manière de voir.

Si cette terrible femme porte son caractère indomptable jusque sur l'échafaud , quel déplorable exemple pour h* peuple |

— Il y a encore quelque chose dans celte double exécution qui me parait très-singulier. c’est le jour qu on a choisi pour b faire.

— Comment?

— C'est aujourd’hui b mi-cnrêmc.

— Eh bien?

— Demain I’exécnüou a lieu à sept heures. Or, des bandes de gens déguisés, qui auront passé cette nuit dans les bals de barrières , se croiseront nécessairement, en ren- . iront dans Paris, avec

le funèbre cortège.

— Vous avez raison, ce sera un contraste hideux.

— Sans compter que de la place de l'exécution, barrière Saint-Jacques, on entendra au loin b musique des guinguettes cuvirounanlrs, car, pour fêter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu'à dix et onze heures du matin.

OIXIËHE PARTIE.

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