CHAPITRE PREIOER
La toiUiUe.
A Bicètre, un «ombre corridor percé çà et là de quelques fenêtre* grillées, sortes de soupiraux situés uu peu au-dessus du sol d’une cottf supérieure, conduisait au cachot des condamnés à mort.
Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqué à la partie supérieure de la porte, qui ouvrait 6ur le passage à peine éclairé dont nous avons parlé.
Dan* ce cabanon au plafond écrasé, aux murs humides et verdâtres, au sol dallé de pierres froides comme les pierres du sépulcre, sont renfermées la femme Martial et sa tille Calebasse.
La figure anguleuse de la veuve du 'supplicié se détache, dure, impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la demiobscurité qui règne dans le cachot.
iVivéc de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire clic porte la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise lacée derrière k* dos, et dont les manchet se terminent et se ferment en forme de *ac, elle demande qu'on lui ôte son bonnet, se plaignant d’une viTe chaleur à la télé... Ses cheveux gris tombent épars sur ses épaules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposent sur la dalle, elle regarde fixement sa fille Calebasse, séparée d'elle par b largeur du cachot...
Celle-ci, à demi couchée et vêtue aussi de U eambole de force, s'adosse au mur. Elle a la télé baissée sur sa poitrine, l'trfl fixe, ta respiration saccadée. Sauf un léger tremblement convulsif, qui de temps à autre agite sa mâchoire inférieure, scs traits paraissent assez calmes, malgré leur nileur livide.
Hans I intérieur et à l'extrémité du cachot, auprès de h porte, audessous du guichet ouvert, un vétéran décoré, à figure rude et basanée, au crâne chauve, aux longues moustaches grises, est assis sur une chaise. Il garde à vue les condamnées.
— Il bit un froid glanai ici!... et pourtant les veux inc brûlent... et nuis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse nu bout de quelques instants. Puis, s'adressant au vétéran, elle ajouta : De l’eau, s’il vous plail, monsieur...
Le vieux soldat se leva, prit sur eu escabeau un broc d'étain plein d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fil boit e lentement, la camisole de force empêchant la condamnée de se servir de scs mains.
Après avoir bu avec avidité, elle dit :
— Merci, monsieur.
— Voulcr-vous boire? demanda le soldat à la veuve.
Celle -cl répondit par un signe négatif.
Le vétéran alla se rasseoir.
Il se fit un nouveau silence.
— Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse.
— Bientôt quatre heures et demi, dit le soldai.
— Dans trois heures ! reprit Calebausc avec un sourire sardonique et sinistre, faisant allusion au moment fixé pour son exécution, dans trois heures...
Elle n'osa pas achever.
La veuve haussa les épaules... Sa fille comprit sa pensée, et reprit :
— Vous avez plus de courage que moi... ms mère... Vous ne faiblissez jamais... vous...
— Jamais!
— Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi tranquille que si vous étiez assise au coin du feu de notre cuisine... occupée à coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-b!... il est loin!...
— Bavarde !
— C’est vrai... au lieu de rester b à penser... sans rien dire... j’aime mieux parler... j’aime mieux...
— 1 étourdir... poltronne!
— Quand c-ela serait, ma mère, tout le monde n’a pas votre courage, non plus... J’ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai («s écouté le prêtre, parce que vous ne le vouliez pas. Ça n'empêche pas que j'ai peut-être eu tort... car enfin... ajouta b condamnée en frissonnant, apres... qui sait?... et apres... c’est bicutôt... c’est... dans...
— Dans trois heures.
— Comme vous dites eeb froidement, ma mère!... Mon Dieu! mon Weo! c'est pourtant vrai. ..dire que nous sommes b... tonies les deux... que nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que, pourtant, daoi trois heures...
Dans trois heures, lu auras fiui en vraie Martial. Tu auras vu noir...
voilà (oui... Hardi, ma fille!
— Cela n’est pas beau de parler ainsi à votre fille, dlf le vieux soldat d’une voix lente et grave ; vous auriez mieux bh de lui bisser écouter le urètre.
La veuve hans&a de nouveau les épaules avec un dédain farouche, et reprit en s’adressant à Calebasse sans seulement tourner U tète du cAlé du vétéran :
— Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de cœur que cal hommes... avec leurs prêtres... Les lâches!
— Le commandant Leblond était le plus brave officier du 3 e chasseurs à pied... Je l’ai vu, criblé dé blessures à la brèche de Saragosse... mourir en Lisant le signe de la croix, dit le vétéran.
— Vous étiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un éclat de rire sauvage.
— J'étais son soldat... répondit doucement 1c vétéran. C’était seulement pour vous dire qu’on peut, au moment de mourir... prier sans être lâche...
Calchosie regarda attentivement cet homme au visage basané, type parfait et populaire du soldat de l’empire; une profonde cicatrice sillonnait sa joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples paroles de ce vétérau, dont les traits, les blessures et fc ruban ronge sembfcileut annoncer la bravoure calme et éprouvée par les batailles, (blutèrent profondément la fille de b veuve.
Elle avait refusé les consolations du prêtre encore plus par fausse bonté et par crainte des sarcasmes de sa mère que par endurcissement. Dans «a peusée incertaine et mourante, elle opposa aux railleries sacrilèges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce témoignage. elle crut pouvoir écouter sans lâcheté des instincts religieux auxquels des hommes intiépidcs avaient obéi.
— Au lait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n’ai-jc pas voulu entendre le prêtre?... H n’y avait pas de faiblesse à cela... D'ailleurs ça m'aurait étourdie... et pu»... enfin... après... qui sait?
— Encore! dit b veuve d’un ton de mépris écrasant. 1* temps manque... c’est dommage. . tu serais religieuse. L’arrivée de ton frère Martial achèvera ta conversion. Mais il ne viendra pas, l'honnête homme... j le bon f fis !
Au moment où la veuve prononçait ces paroles, l'énorme serrure de b prison retentit bru v animent, et la porte s'ouvrit :
— Déjà ! s'é< ria Calebasse en faisant un bond convulsif. 0 mon Dieu ! on a avancé l'heure! On nous (rompait!
Et se« traits commençaient à *c décomposer d’une manière effrayante.
— Tant mieux... si U montre du bourreau avance... tes béguineries ne me déshonoreront pas.
— Madame, dit un employé de b prison à la condamnée avec cette commisération doucereuse qui sent b mort, votre fils est U... voulezvous le voir?
— Oui, répondit la veuve sans tourner 1a tête.
— Entrez... monsieur... dit remployé.
Martbl entra.
Le vétérau resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de précaution, la porte ouverte. A travers la pénombre du corridor à demi éclairé par b jour ualssaut et par un réverbère, on voyait plusieurs soldais et gardiens, les uns assis sur un banc, les autres debout.
Marti. il était aussi livide que sa mère; ses traits exprimaient une an-
f toisse, une horreur profonde: ses genoux tremblaient sous lui. Malgré t*s crimes «le celte femme, maigre l'aversion qu elle lui avait toujours tétn 'ignée, U s’était cru obliffé d'obéir à sa dernière volonté.
De> qu'il entra d.ms le cachot, la veuve jeta sur lui un regard perçant, et lui dit d'une voix sourdement courroucée cl comme pour é relier dans finie de son fils une haine profonde :
— Tu vois... ce qu'on va faire... de ta mère... de la sœur?
— ■ Ah ! ma mère... c’est affreux... mais je vous l’avais dit, bétas!. . je vous l'avais ffil !
La veuve serra ses lèvres Manches avec colère ; son Gis ne la comprenait pas; cependant elle reprit :
— On va noua tuer... Comme on a lue ton père...
— Mon Dieu!... mon Dieu !... et Je ne pub rien... c’est fini. Maintenant... que voulez-vous que je fasse? pourquoi ne pas ui’avoir écouté... ni vous ni ma sœur? vous n'en seriez pas la.
— Ah !... c’est ainsi... reprit la veuve avec sou habituelle et farouche ironie, tu trouves cela bieo?
— Ma mère !
— Te voilà content... tu pourras dire, sans mentir, que ta mère est morte... tu ne rougiras plus d elle.
— Si j'éuis mauvais fils, répondit brusquement Martial, révolté A* l'injuste dureté de sa more, je ne serais pas ici.
— Tu viens... par curiosité.
— Je viens... pour vous obéir.
— Ab! si je t avais écoulé. Martial, au lieu d'écouter ma mère... je ne serais pas ici, s'écria Calebasse d'uuc voix dé* liirante et cédant enfin à ses angoisses, à scs terreurs, jusqu’alors contenues par riuOucncc de la veuve. C'est votre bute... soyez maudite, ma more !
— Elle se repcnl .. elle m'accuse... tu dois jouir, hein? dit U veuve à son fils avec un éclat de rire diabolique.
LES MYSTÈRES DR PARIS
Sans lui répondre, Martial se rapprocha de Calebasse, dont l'agonie commençait, cl lui dit avec compassion :
— Pauvre sœur... 0 est trop tard... maintenant.
— Jamais... trop lard... pour être lâche ! dit la mère avec une foreur froide. Oh! quelle race! quelle race! Heureusement Nicolas est évadé. Heureusement François et Amandine... t’échapperont... Ils ont déjà du vice... la misère les achèvera !
— Ah ! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux ma mère. On leur coupera aussi la télé ! s'écria Calebasse en poussant de sourds gémissements.
— Il aura beau veiller sur eux, s’écria la veuve avec une exaliqjiou féroce, le vice et la misère seront plus forts que lui... et un jour... ils vengeront père, mère et sœur.
— Votre horrible espérance sera trompée, ma mère, répondit Martial indigné. Ni eux ni moi uous n’aurons jamais la misère à craindre. La Louve a sauvé b jeune fille que Nicolas voulait noyer. Les parent* de cette jeune fille nous ont proposé ou beaucoup d’argent, ou inoius d’argent et des terres en Alger... à côté d'uue ferme qu ils ont déjà donnée a un homme qui leurs aussi rendu de grands services. Nous avons préféré les tenvs. Il y a un peu de danger... mais ça nous va... à la Louve et à moi. Demain nous partirons avec les enfants, et de notre vie nous ne reviendrons en Europe.
— Ce que tu dis là est vrai? demanda b veuve à Martial d'un ton de surprise irritée.
— Je ne mens jamais.
— Tu mens aujourd'hui pour me mettre en colère.
— Kn colère, parce que le sort de ces enfants est assuré ?
— Oui, de louveteaux on eu fera des agneaux. Le sang de ton père, de la sœur, le mien, ne sera pas vengé...
— A ce moment ne parles pas ainsi.
— J’ai tué, on me tue... je Buis quitte.
— Ma mère, le repentir...
La veuve poussa nu nouvel écbt de rire.
— Je vis depuis trente ans dans le crime, et pour me repentir de trente ans on mç donne trois jours, avec la mort au bout... Et-ce que j’aurais le temps? Non, non, quand ma tête tombera, elle grincera de rage et de haîne.
— Mon frère, au secours ! emmène-moi d’ici ! ils vont venir, murmura Calebasse d'une voix défaillante, car la misérable commençait à délirer.
— Vcux-tu te taire? dit b veuve exaspérée par b faiblesse de Calebasse ; veux-tu te taire? Oh ! ! infâme !... et c'est ma fille !
— Ma mère ! ma more! s'écria Martial déchiré par celte horrible scène, pourquoi m'avez- vous fait venir ici ?
— Parce que je croyais te donner du cœur et de b haine... mais qui n’a pas l'un n'a pas l’autre, lâche !
— Ma mère !
— 1 Arhe, lâche, lâche !
A ce moment U sc fit un assez grand bruit de pas dans le corridor.
Le vétéran tira sa montre et regarda l'heure.
Le soleil, se levant an dehors, éblouissant et radieux, jeta tout à coup une nappe de clarté dorée par le soupirail pratiqué dans le corridor en face M la porte du cachot.
Cette porte s'ouvrit, et l’entrée du cabanon se trouva vivement éclairée. Au milieu de cette zone lumineuse, des gardiens apportèrent deux chaises (t), puis le greffier vint dire à la veuve d'une voix émue :
— Madame, il est temps...
La condamnée se leva droite, impassible ; Calebasse poussa des cris
*%us.
Quatre hommes entrèrent.
Trois d’entre eux, assez mal vélos, tenaient à la main de petits paquets de corde très-déliée, mais très-forte.
Le plus grand de ces quatre hommes, correctement babillé de noir, portant un chapeau rond et unè cravate blanche, remit au greffier nn papier.
Cet homme était le bourreau.
Ce papier était un reçn des deux femmes bonnes à guillotiner. Le Vnirrean prenait possession de ces deux créatures de Dieu ; désormais \ en répondait seul.
A l’effroi désespéré de Calebasse avait succédé une torpeur hébétée. Deux aides du bourreau furent obligés de l’asseoir sur son lit et de l’y soutenir. Ses mâchoire*, terrées par une convulsion tétanique, lui permettaient à peine de prononcer quelques mois saus suite. Elle roulait autour d'elle des yeux déjà ternes et sans regard, son menton too- •chait à sa poitrine, et, sans l'appui des deux aides, son corps serait tombé en avant comme une masse inerte.
Martial, après avoir une dernière fois embrassé celle malheureuse, restait immobile, épouvanté, n'osant, ne pouvant faire un pas, et comme fasciné par cette terrible scène.
La froide audace de la veuve ne se démentait pas : la tète haute et droite, elle aidait elle-même à sc dépouiller de h camisole de force qui
(1) Ordinairement h tôt le tu de* condamné* a lieu dana l'a tant-greffe ; mais quelque» réparation* indiapenaablea obligeaient de faire dana le cachot le* eini*trea apprêta
, emprisonnait scs mouvements. Cette toüe tomba, elle se trouva vêtue d’une vieille robe de laine noire.
— Où but-il me mettre ? demanda-t-elle d'une voix ferme, i — Ayez b bouté de von* asseoir sur une de ces chaises, lui dit le ' bourreau en lui indiquant un des deux sièges placés à l'entrée du ca- ! chot.
( la porte étant restée ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs gardien*, le directeur de b prison et quelques curieux privilégiés.
La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu’ou lui avait { indiquée, lorsqu’elle passa devant sa fille.
Elle s'arrêta, s'approcha d'elle, et lui dit d'une voix légèrement émue :
— Ma fille, emhrasse-moi.
A la \oix de sa mère, Calcbasee sortit de son apathie, se dressa sur son séant, et, avec un «sic de malédiction, elle s'écria :
— S'il y a un enfer, descendes-)!, maudite !
— Ma fille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas.
I — N'c m'approchez pas! vous m’avez perdue ! murmura b malheureuse en jetant ses malas en avant pour repousser sa mère.
— Pardonne-moi !
— Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive ; et, cet effort ayant I épuisé ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras des aides.
Un nuage passa sur b* front indomptable de la veuve ; un instant ses veux secs et ar-l> nls devinrent huiniu* s. A ce moment, die rencontra le regard de son ru>.
Après un momeut d'hésitation, et comme si elle eût cédé à l'effort d'une lutte intérieure, elle lui dit :
— Et toi ?...
Martial se précipita en sanglotant dans les bras de sa mère.
— Assez ! dit la veuve eu surmontant son émotion et en se dégageant des étreintes de son fils Monsieur atieud, ajouta-t-elle en montrant le bourreau.
Puis elle marcha rapidement vers la chaise, où elle s’assit résolument.
La lueur de sensibilité maternelle qui avait un moment éclairé le* noires profondeurs do cette Ame abominable s'éteignit tout à coup.
— Monsieur, dit le vétéran à Martial en s'approchant de lui avec Intérêt. ne restez pas ici. Venez, venez.
Martial, égaré par l'horreur et par l’épouvante, suivit machinalement le soldat.
Deux aides avaient apporté sur la chaise Calebasse agonisante ; l’un maintenait ce corps déjà presque privé de vie, pendant que l’autre homme, au moyeu de cordes de fouet excessivement minces, mais trèslongues, lui attachait les mains derrière le do* par des lieos et des nœuds inextricables, et lui nouait anx chevilles une corde assez longue pour que la mar lie à petits pas fût possible.
Cette opération était à la fois étrange et horrible : on eût dit qae les longue* cordes minces qn'on distinguait à peine dans l'ombre, et dont ces hoimuL-s silencieux entouraient, garroitaieht b coudumuée, avec autant do rapidité que de dextérité, sortaient de leurs mains comme les fil* ténus dont Us araignées < nvcloppenl aussi leur victime avant de b dévorer.
Le bourreau et son autre aide enchevêtraient la veuve avec b même agilité, sans que les traits de ccttc femme offrissent la moindre altération. Seulement de temps à autre elle toussait légèrement.
Lorsque b condamnée (ut ainsi mise dans l'impossibilité de (aire un mouvement, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux, Ini dit avec politesse :
— Ayez ta complaisance de baisser la tète, madame.
La veuve baissa b tête en disant :
— Nous sommes de bonnes pratiques ; vous avez eu mon mari, maintenant voilà sa femme et sa fille.
Sans répondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche le* longs eheveux gris de la coudumnée, et se mit à les couper tres-ras, très-ras, surtout à b nuque.
— Ça fait que j’aurai été coiffée trois fois dans ma vie, dit la veuve . avec un ricanement sinistre : le jour de ma première communion, quand on m'a ml» le voile ; le jour de mon mariage, quand on m’a mis la (leur d'oranger ; et puis aujourd’hui, n’esi-ce pas, coiffeur de b mort !
Le bourreau resta muet.
Les cheveux de b condamnée étant épais et rudes, l’opération fut si longue que b chevelure de Calebasse tombait entièrement sur les dalles alors que celle de sa mère n'était coupée qu’à demi.
— vous ne savez pas à quoi je pense? dit b veuve au bourreau, après avoir de nouveau contemple sa QJIe.
Le bourreau continua de garder le silence.
On n’entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'espèce de hoquet et de ràlc qui de temps à autre soulevait la poitrlue de Cai lebasse.
i A ce moment on vit dans le corridor un prêtre à figure vénérable 1 s’approcher du directeur de la prison et causer à voix nasse avec lui.
I Ce saint ministre venait tenter une dernièr» fois d’arracher l’àmc de la l veuve à rendurcissement.
— Je pense, reprit la veuve au bout de quelque moments, et vo\ant
que le bourreau ne lui rcpuod.iit pas, je pco.e qu’à cinq ans ma fille, à qui on va c ouper la tête, était 1 > plus jolie enfant qu’ou puisse voir. Elle av. it des cheveux blonds et des joues roses et blanches. Alors qui est-ce , qui lui uuruit dit que... Pui , ensuite d'un nouveau »Uem;i\ elle décria, avec un éclat «le rire et une expression impossible à rendre : Quelle . comédie que le sort ! %
A ce moment, les dernières mèches de la chevelure grise de la cou- ; damnée tombèrent sur tes é pauli s
— C’est fini, madame, dit poliment le bourreau.
— Merci!... .le vous recommande mou fils Nicolas, dit la veuve, vous Je coilfcfcs un de ccs jours !
Un gardien vint dire quelques mots tout bus à la rombmnée.
— Non, je vous ai déjà dit que non, répondit-elle brusquement.
Le prêtre entendit ces mob, leva les yen au ciel, juiguit les mains et disparut.
— Madame, nous allons partir; vous ne voulez rien prendre? dit obséquieusement le bourreau.
— Merci... ce soir je prendrai une gorgée de terre.
Et la veuve, après ce nouveau sarcasme, se leva droite; scs mains étaient attachées derrière son dos, et un lien assez lie lie pour quelle pût marcher la gai rouait d'une cheville à l’. utre. Ç'm iquc sou pas fût ferme et résolu, le bourreau et un aide voulurent ublig» aament la soutenir ; elle fit un geste d'impatience, et dit d'uue voix impérieuse et dure :
— Ne me touchez pas, j'ai bon pied, bon œil. Sur l'étlufaiid, on verra si j'ai une bonne voix, cl si je dis des paiolc* de repentance...
Et la veuve, accostée du bourreau et d un aide, sortant du cachot, entra dans le corridor.
Les deux autres aides furent obligés «le transporter Calebasse sur sa chaise; elle était mourante.
Après avoir travetsé le long corridor, le funèbre cortège monta un escalier de pierre qui conduisait à une cour extéi h ure.
Le soleil inondait de sa lumière clutide et durée le faite des hautes murailles blanches qui entouraient b cour et se découpaient sur un ciel d’un bleu splendide ; l’air était doux et tiède, jauuis jouruée de ps intemps ne fut plus riante, plus magnifique.
Pans celle cour on voyait un piquet de gendarmerie départementale, un fiacre et une voiture longue, étroite, à cahse jaune, attelée de trois chevaux de poste qui heuubwienl guicuicui en faisant tinter leurs grelots retentissants.
On moulait dans cette voiture comme dans un omnibus, par une portière située à l’arrière. Cefle ressemblante in pira une dernière raillerie à la veuve.
— Le conducteur ne dira pas... Complet, dit-. lle. Puis elle gravit le marchepied aussi lestement que le lui permettaient ses entraves.
Calebasse, expirante et soutenue par un aide, fut placée dans la voiture en face de sa mère; puis on ferma la portière.
Le cocher du fiacre s'était endormi, le bourreau le secoua.
— Excusez, bourgeois, dit le cocher en se réveillant et en descendant pesamment de son siège ; mais u c uuit do mi-carême, c'est rude. Je venais iu^emeul de conduire aux \c»dangcs de Bourgogne une lapée do débardeurs et de débardeusca qui chantaient la mère Godichon, quand vous m'avez pris à l'heure.
— Allons, c'est bon. Suivez celle voiture, et... boulevard Saint-Jac- : ques.
— Excusez, bourgeois... il y a une heure aux Vendanges, maintenant à la guillotine ! Ça prouve que les :our»cs se suivent et uc se ressemblent pas, comme dit jc'l’aulre.
Les deux voitures, précédées et suivies du piquet de gendarmerie, sortirent de la porte extérieure de Bicêlrc, et prirent au graud trot la route de Paris.