CHAPITRE VL
La taverne du Lwn-CouremnS.
Depuis plus d'un mois, Agba, Scham et U rima Ik in avaient quitté le riant et paisible. Burry-llall. Four la première fois depuis sept ans, c'està-dire depuis la naissance de Scham, Agba était resté trente-deux jours | (car il comptait amèrement lus jours) sans voir lu barbe, i Chargé par le quaker d'amener Scham â Londres, Agba avait trouvé devant la porte de la taverne du Liou-l’uurouné un vieux groom à cheveux gri>, portant des gumacltcs de peau rl une veste éc irlate, qui, prenant Scham par sa bride, avait assez broiaicmcut signifié au Maure qu ou n'avait plus IxWm dr lui.
Agba restait doue à Londres, sans place, à peu près sans ressources; mais, par suite de son incroyable attachement pom le baria*, il s'iuquiéi lait peu de celte existence précaire, comptant d'abord pour vivre sur I argent que le bon quaker lui avait donné, el, plus lard, sur la charité 1 publique. Youlaut donc à tout prix et avant toutes chose* se rapprocher | de Scham, moyennant trois pences le Maure avait acheté le droit de se retirer chaque soir dans le coin d uue écurie placée proche la taverne , du Lioo-i ourunné, qui renfermait son trésor le plus cher. Grimatkin, grâce aux services qu'il pouvait rendre par sa dextérité dans la chasse aux souris, qui lui redevenait uue ressource, héla* ! Iiien indispensable, avait eu lelonûr de partager la retraite qu'Agba devait a la complaisance un peu vénale de sou ami le palcfi coter.
La taverne, placée au milieu de filiaring-Crosb, étendait fort loin ses dépendances. Ses écuries se trouvaient placées dans une petite rue voisine : en se logeant tout près, Agba avait cru que, grikee à quelques services rendus aux palefreniers de M. Boggers, tien ne lui serait plus facile que de revoir Scham tous les jours et de l'aider, par ses soins, à supporter la mauvaise influence de l'épi et à patiemment attendre le retour bienfaisant de la balzane : car, pour le Bhiurc, ces deux signes étaient i pour ain»i dire, deux coustellatious rivales qui, dans leurs évolutions j réagissaient tour à tour en bien et en mal sur la destinée de Scham. Mais,
I hélas ! le muet s’était cruellement trompé dans ses dernières prévisions.
Eu effet, le lendemain du jour où le barbe fut livré à M. fioggers, Agba. s'étant muni de quelque argculaliu de commencer la séduction par l'of- I fre d’uu verre de grog ou du wi'ky, était allé discrètement frapper à la porte de l'écurie du Liou-Courouné. Le même vieux groom aux gamaches de cuir, qui avait pris Scham de» mains d'Agba, sortit, et, sans le laisser entrer, lui demanda d'un air courroucé ce qu'il voulait. Mais eu vain le pauvre muet euiplova-t -il toute sa pantomime pour faire comprendre â ce cerbère qu’il dirait voir le cheval vendu par le quaker; eu vain, après lui avoir montré uue belle demi-couronue, leva-t-il son coude a la hauteur de sa bouche, en mettant son pouce près de ses lèvre*,; insensible à ces avances, pourtant bien significatives, le vieillard dit brutalement au Maure :
— Reconnais Un rette maison, porte-malheur que lu es ! et s'il t’arrive jamais d’y frapper de nouveau, moi et mes camarades nous fêterons. par le diable î l’e/ivie de revenir.
Puis, fermant brusquement Li porte, il disparut en grondant. Agita, désappointé, chagrin, et ne comprenant pas la colère du vieillard, resta daus la rue pour examiner les localités, ne jtouvant se résoudre absolument à perdre l'espoir de revoir Scham. Lu Maure rêvait aux moyens qu'il tenterait pour parvenir à ses fins, lorsque la porte de I écurie s'ouvrit de nouveau : deux hommes portant un brancard sortirent, et elle se referma aus*itôt sur eux. Agba, s'approchant, vil sur le brancard un homme qui semblait souffrir, el en même, temps il entendit un des porteurs dire » son camarade :
— Au diable le cheval qui a ainsi arrangé ce pauvre Johny ! — Je l'avais bien prédit â M. Boggers, moi ! reprit Johny d'une voix lamentable en p reliant part à la conversation, qui devint alors pour Aglu du plus haut intérêt. — El que lui avak-ttt dit. pauvre Johuy? reprit le porteur.
— Hélas ! en voyant arriver ce méchant animal couronné qui ne vaut pa9 dix puînées, dit Johny en se retournant avec effort sur le brancard. J’avais prévenu M. Boggers que l’air sournois el effaré de ce démon ne promettait rien de bon, ça n’a pas manqué... et ce malin j’en ai reçu deux coups de pied dans les rôles, en voulant seulement Kappro hcr. — Ah ! mon bon et -tendre Scham, je le reconnais là ! pensa le Maure : je savais bien que tu ne le bisserais Jamais soigner par d’autres que par moi!
— Mais, va, sois tranquille, Johny, reprit le second porteur, M. Boggers a juré par le 1er du ses éperons que tn serais vengé’ Et j’aime mieux être dans ma peau que dans celle de cet animal damné .. t car je n’ai jamais vu M. fioggers, qui pourtant n'est pas tendre, dans une si épouvantable furie après uii cheval!
Puis les porteur» sc turent, et Agba ne put rien apprendre davantage.
\a lendemain, à h pointe du jour, le Maure était encore aux aguets, rôdant aux cuvirons du l'écurie. Mats quel fut son étonnement, lorsqu'il vit la porte s’ouvrir comme la veille, et un second brancard un sortir! Le rrraei x’en approcha, et, bien que cette fois les porteurs ue
DFXEYTAR.
K rlassent point, il devina sans peine qu’on transportait sans doute A ospice une nouvelle victime de Scham. Tout en se trouvant extrêmement flatté de l'énergique persistance que mettait le barbe à repousser »i nettement tout soin etranger, Agba frémit néanmoins, en songeant à quels excès M. Roggers pouvait ae porter contre Scham, cl son anxiété augmenta de plus en plus. Comme celle de la veille, cçlle journée fut sans résultat. Le lendemain, Agba revint encore; mais cette fois aucun brancard ne parut, et la porte demeura close tout le jour. Le Maure avait espéré qu'on sortirait au ‘moins le cheval en main ol qu'il le verrait; mai* cet espoir fut toujours déçu. Toutes les ruses essayées par le Maure pour s’introduire dans l'écurie de M. Roggers, ou pour y jeter seulement un coup d'œil quand on en ouvrait les portes, furent vaines : car le damné vieillard en samaches de cuir et en veste écarlate sc trouvait toujours IA, prêt à déjouer les moindres tentatives du muet.
Agba. — 4.
Plus d’un mois se passa de 1a sorte. Il serait impossible de peindre les chagrins et les anxiétés sans uombre qui torturèrent le malheureux Maure. Dans sa douloureuse incertitude, tantôt il croyait que M. Roggers avait sacrilié Schain A sa colère, mais alors il aurait dû voir sortir le cadavre du barbe ; d’autres lois, il croyait, avec une amertume peut-être plus affreuse encore, que Scham, s’étant facilement habitué A recevoir d’autres soins que les siens, l avait oublié. A celte pensée, le muet entrait quelquefois dans des accès de violeuce et de jalouse incompréhensibles. Mais alors, sc disail-3, si le cheval était dompté, il sortirait, et, depuis uu mois, il n’a pas paru dehors !
Souvent eufm, daus ses nerplexilés toujours renaissantes, Agba se persuadait qmf Scham était uangcreu*einenl malade ; alors ses regrets et son désespoir redoublaient Scham malade! et livré A d'autres soins que les siens! A lui, Agba! qui, connaissaut si bien sa nature, avait apporté d'Grienl des recettes miraculeuses ! Scham malade et privé des amulettes qui sont un préservatif si sûr contre tout danger !
One dire enfin ? l.a position du Maure devint insupportable. Après avoir passe trente-deux jours dans cette cruelle incertitude, ne pouvant ré-
sister plus longtemps A son besoin impérieux de s’assurer par lui-même de l’état de Scham, espérant pouvoir lui meure au coules amulette* qui devaient adoucir ou enangersa destinée. Agba se décida, s’il le pouvait, a escalader le mur de clôture de l'écurie. Le Maure, pour celle aventureuse expédition, avait choisi une nuit du commencement d’octobre, nuit noire et pluvieuse ; la petite rue était déserte. Sur les dix heures du soir, Agba s'approcha de la porte et prêta attentivement l'oreille; il n’entendit rien, sinon, par intervalles, une sorte de bruissement sourd et éloigné. Ne croyant pas encore le moment opportun, il s’éloigna.
Telle était d'ailleurs la disposition des lieux : de chaque côté de la porte de l'écurie s'étendait un assez long mur chaperonné et haut de nuit pieds environ, aboutissant A deux autres corps de logis. Comme cette muraille n offrait aucuue aspérité. Agba, pour l'escalader, s’était construit une espèce d'échelle aussi simple qu'ingénieuse. Au moyen d'un tringle de ter assez forte qu’il avait recourbée en forme de large crochet, et au bout de laquelle il avait fixé une longue et forte corde garnie de gros nœuds de distance en distance ; il comptait, jetant ce crochet assez ouvert sur le chaperon du mur, s'y guinder ensuite A l'aide des nœuds. Agile et vigoureux, rien n'était plus facile pour le Maure.
Muni de celte corde, et ignorant que s'il était surpris dans son e&cabde il s'exposait aux peines les plus graves, Agba attendait le moment favorable pour exécuter son projet. Onze heures sonnèrent, et presque aussitôt la voix du watebman retentit. Aussitôt le Maure se blottit dans le renfoncement d'un mur, le garde-uuil passa et le muet revint A son poste. Ne pouvant résister plus longtemps à son impatience, apres deux ou trois vaines tentatives, il parvint à fixer son crochet au sommet du mur; puis, en ayant atteint le (aile avec agilité, au moyen des noeuds de sa corde, il a'y arrêta un instant et lâcha de reconnaître les localités; mais la nuit était si noire, qu'il ne put rien distinguer autour de lui ; pourtant, à tout hasard, il ae laissa glisser de l'autre côté de b muraille.
En touchant le sol de cette cour, son cœur battait à se rompre ; il prêta l'oreille : le bruit sourd qu'il avait d^jà entendu devenait plus distinct. Il s'avança donc à liions. Suivant toujours le mur. il arriva à l'entrée d'une sorte de passage, au fond duquel il aperçut quelques rayons de lumière à travers les ats mal joints d'une porte. Indéc is, le Maure s’arrêta un moment; pouvant alors entendre plus distinctement le bruit doul on a parlé, il reconnut le son d'un roulement de tambour qui résounail par intervalles. A la faveur des lueurs qui éclairaient faiblement le fond du corridor, suspendant sa respiration, le M eure arriva près de b porte, et, profitaul d une ouverture qui s'y trouvait, il regarda. Quelle fut sa joie, puis son épouvante il sa rage cou ire M. Roggers, lorsqu'il cul reconnu Scham, mais dans quel étal!
> Attaché de si près au râtelier par un chaiue de fer, que b tête du barbe demeurait continuellement levée ; il était entrave solidement des quatre jambes, et avait sa croupe assujettie par une forte plate-longe dont les bouts étaient attachés au sol par des anneaux de fer, afin sans , doute d’empêcher le cheval de ruer.
Le malheureux Scham était maigre à faire pitié ; de plus, son poil paraissait marbré de coups de fouet; il semblait si bible, qu'il pouvait A peine se tenir. Enfin, le barbe avait probablement été malade, car plusieurs épingles, entourées d'un nœud de crin, et fixées soit au cou de Scham, soit sur le trajet de la veine de l'éperon (les Anglais la saignaient quelquefois), témoignaient que le barbe avait dû perdre beaucoup de saug.
Au mur étaient accrochés plusieurs objets qui parurent, aux yeux d'Agba, autaut d'effroyables instruments de torture, A savoir : des bnicres à doubles passants, un 0ÉVCÇM à scie, un lorchc-ncz, etc., etc. Mais ce qui sembb surtout au Maure le comble de b barbarie, ce fut l'impitoyable opiniâtreté avec laquelle le vieux groom qu'il avait déjà vu faisait résonner lugubrement sonlambuur, dès que Scham, brisé de fatigue, vaincu par le sommeil, fermait les yeux pour s'endormir quoique debout.
Aux yeux du Maure, l'existence misérable de Scham, A Paris, chez le porteur de bois, avait été une vie de délices, comparée A cet enfer où son mauvais sort venait de le jeter. Aussi, en voyant le cheval daus un étal si déplorable, Agba, atterré, écrasé, uc put faire un mouvement ; deux grosses larmes coulèrent lentement le long de ses joues, et il demeura comme anéanti dans cette contemplation douloureuse... Tout A coup le muet fut arraché de sa stupeur par le bruit des pas de plusieurs personnes qui s’avançaient vers le corridor. Impossible de fuir : Agba sc trouvait dans une impasse terminée par b porte de l'écurie où était renfermé Scham.
A b réverbération soudaine qui vint éclairer le mur de ce passage. Agita vil, pour comble de malheur, que les nouveaux arrivants avaient une lanterne. De moment en moment, les pas devenaient plus distincts. Le Maure comprit tout le danger de sa position s'il était découvert. Mais
3 ue faire?... uu iustaut il eut la peusée de sc précipiter dans l'écurie et e s'y blottir ; il n’était plus temps : la lumière qui s'approchait donnait alors en plein sur la porte, et il entendit b rude voix de M. Roggers. qui disait, avec un accent d'liorrible moquerie : — Nous allons voir si ma dernière ordonnance l'aura calmée, cette bique si récalcitrante...
Agba, se voyant pris, voulut tenter un dernier effort. Par un mouvement aussi rapide que la pensée, il se précipita sur M. Roggers, comptant renverser sa lanterne et lui échapper dans l'obscurité. Eu effet, an moment où I* maître de 1a taverne do Lion-Couronné, apercevant enfin
DKLEYTAR.
dans l'ombre un objet inconnu, disait: « Que diable est ceci? ■ Agba, bondissant comme une paulhcrr, le renversa contre le mur et gagna l'issue du corridor. Ma» nutllteureuseuieul celui des gens de M. Roggers uui tenait sa bnlcrue ue la bissa pas échapper, et cria : — Au voleur ! Un autre domestique courut apres Agba. Le vieux groom au tambour, eulendant celle alerte, sortit ue l'écurie. M. Roggers. sa première surprise passée, se joignit à ses gens, et tous se mirent à b poursuite du Maure, qui, iguoraul les êtres, s'était égaré dans une vaste cour eu cherchaut le mur auquel (tendait sa corde. Enlio, apres s être mille fois heurté, Agba b trouvant enfin, commençait a y grimper, lorsque, l'apercevant opérer son ascension, M. Roggers le saisit par la jambe, et le omet sc sentit serré comme dans une uiaiu de fer